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IX. OBSTINATION DE L'INCONSCIENT (Préambule)
 
 

Obstination de l'inconscient. Obstiné, obsédé, l'inconscient ? La suggestion est irrévérencieuse, elle en sexualise le champ. C'est par une récapitulation que commence « Remémoration, répétition et perlaboration ». Réunir ce qui est inédit à ce qui se répète nous rappelle que ce qui est nouveau « ne l'est jamais qu'à moitié » et que la répétition ne porte pas seulement de l'identique, ne serait-ce que par cette vertu qui lui est spécifique de relancer le mouvement« Aussi la notion de répétition d'action avait-elle été déjà avancée par Freud, deux ans auparavant, dans « La dynamique du transfert » [1]. « Dynamique », dans la construction métapsychologique, désigne le jeu des forces en conflit et leur déplacement, leur « cinétique ». La traduction nouvelle que nous publions ici en avant-première grâce à la bienveillance de Jean Laplanche et des Presses Universitaires de France a conservé le titre donné par l'ancienne traduction. Dans sa langue d'origine, cet intitulé pourrait avoir été énoncé par Freud à l'infinitif, « Remémorer, répéter... ». La langue allemande substantivise aisément ses verbes sans les doter de l'aspérité qu'aurait en français par exemple « le remémorer » et sans qu'ils s'entendent non plus comme impératif, « remémore(z)r, répète(z)r...! » Compte tenu de la fermeté de Freud dans son travail d'investigation, la chose n'est pourtant pas à exclure : l'évocation de l'impératif resterait la trace de la méthode hypnotique. De cette difficulté de traduction, on retiendra l'idée que Freud met l'accent, dans ce texte, sur l'acte plutôt que sur le résultat : la remémoration est, comme la répétition, d'abord mouvement, déplacement. On pourrait avancer que, dans l'histoire de l'élaboration théorique, il en est de la répétition comme de cette autre notion, le transfert, conçu comme un levier du devenir conscient, après en avoir été un obstacle. Ce texte, en effet, nous donne à saisir la répétition à sa naissance, avant qu'elle ne devienne le pivot, l'axe autour duquel Freud tentera de recréer la psychanalyse. Comme un tableau fait émerger progressivement un motif jusque-là imperceptible, le texte travaille à dégager ce qui, dans la répétition, concourt à la remémoration, en est tout à la fois un avatar, une modalité, une technique. Puis, comme pour donner à cette force psychique aussi hybride qu'essentielle une visibilité définitive, il la nomme Wiederholungszwang, « contrainte de répétition », terme que, à juste titre, les nouveaux traducteurs ont préféré à « compulsion de répétition » jusque-là utilisé et plus ambigu dans son rapport sémantique à la notion de pulsion.

Qu'est-ce qui se répète ? demande encore Freud. La réponse est tranchée : l'essentiel des figures de la sexualité infantile. C'est de ce refoulé que la répétition tire son énergie, en tant qu'il cherche obstinément à s'y faire jour, à s'y rejouer, quand cela serait même sous la forme paradoxale du « rien à dire » (que l'on pourrait entendre, par exemple, comme « rien à déclarer ! »). Qu'en est-il, en effet, de maintes situations où rien - ou presque - ne semble témoigner de cette poussée ? Aussi, après en avoir présenté la palette des manifestations actives (comme le sont par exemple l'insoumission vis-à-vis des parents, le désespoir dû à l'échec de l'investigation infantile ou bien encore la honte de ses pratiques), Freud insiste-t-il, « avant toute chose », sur le poids qui détermine, dans le silence de l'analysant, la répétition des attitudes infantiles passives. La contrainte de répétition se décline de mille manières, et c'est par la forme précise qu'elle prend parmi la variété pour ainsi dire infinie de ses possibilités, que se singularise le cours d'une cure psychanalytique. Le répété, c'est, d'abord, l'acte par lequel revient le refoulé et qui, par son statut d'acte, échappe à la remémoration. Ce patient qui « apporte quantité d'idées et de rêves confus » ne trouve pas d'autres manières d'exprimer, ainsi que l'interprète Freud, qu'il est désespéré et déconcerté dans la « recherche » actuelle que constitue l'analyse, comme il l'était, autrefois, dans sa recherche sexuelle infantile. C'est donc à l'analyste qu'échoit, maintenant, la tâche de nommer, de « dire » cet état. Avec ce texte, la psychanalyse prend acte, à proprement parler, de la nouvelle situation. Est-ce pour cette raison qu'il y fait si souvent allusion à la méthode hypnotique ? Il y a certainement chez Freud, quant à son élaboration théorique, une lutte entre une aspiration à un idéal de simplicité du modèle - simplicité qui fait la marque de meilleures théories scientifiques - et la reconnaissance des complications même de l'expérience de l'analyse. Après l'hypnotisme, grâce à lui, on a pu, écrit-il, « créer nous-mêmes dans la cure analytique des situations plus compliquées... » et « les conserver transparentes ». Sans cette expérience initiale, à laquelle il dit toute sa reconnaissance, point d'analyse. Mais il s'agit de s'arracher à cette technique « d'une aisance réjouissante », à son caractère justement captivant : l'hypnotiseur ne peut être que captif dans le jeu de l'hypnotisme. L'analyse n'est pas non plus un laboratoire ! On sait avec quels regrets l'homme Freud a quitté la vie de laboratoire à laquelle il se croyait destiné. Nul besoin d'aller chercher dans les biographies : plusieurs de ses rêves analysés dans son grand livre sur le rêve le disent sans ambages. Il n'est donc pas si étrange qu'au moment où Freud se prépare à franchir un pas théorique gigantesque, il se retourne nostalgiquement vers l'hypnotisme et sa simplicité. Alors qu'il est possible de répéter sans le savoir, il serait en revanche impossible de se souvenir à son insu. La reconnaissance de ce « sans le savoir » fait office de moment inaugural.

La remémoration reste essentiellement sur le plan du récit, du dire. Avec la répétition c'est tout le champ de l'action qui entre en scène, tout devient acte, y compris le fantasme, « acte purement intérieur ». Jusque-là, c'était la notion de travail psychique qui tenait lieu d'acte, « l'abréaction [étant] remplacée par la dépense de travail ». La cure devient dès lors, elle-même, un « fragment de la vie réelle ». La maladie n'est plus simplement pour le patient, comme il était écrit dans l'ancienne traduction, « une partie de lui-même », mais plus radicalement « un morceau de son être ». L'horizon est tout à fait autre. Deux ans auparavant, Freud concluait ainsi la rédaction de « La dynamique du transfert » : « Les motions inconscientes ne veulent pas être remémorées comme la cure le souhaite, mais aspirent à se reproduire, conformément à l'atemporalité et à la capacité hallucinatoire de l'inconscient. » Une phrase de « Remémoration« » que l'ancienne traduction avait comme estompée précise la nature de ces motions : ce sont « les impulsions que celui-ci [le patient] voudrait orienter vers la motricité ». La métapsychologie fait, ici, irruption : si on la compare au modèle du rêve, la situation analytique exigerait non seulement que le pôle moteur demeure à l'opposé du pôle hallucinatoire mais qu'il soit aussi « barré ». Le rêve et la cure ne sont plus tout à fait en analogie, c'est pourquoi resurgit la méthode cathartique. Une partie du secret du problème de l'action et de la fréquente allusion à la situation cathartique se cache peut-être dans l'esprit des mots : si l'élément déterminant, in fine, de la méthode cathartique était l'abréaction, c'est-à-dire le surgissement d'affects qui, autrefois, n'avaient pas pu être déchargés, la répétition sera un agir, une action. « En mettant en évidence cette contrainte à répéter, nous n'avons découvert aucun fait nouveau [...] nous avons seulement acquis une conception plus cohérente de l'état de choses », écrit Freud dans « Remémoration« », texte dans lequel il serait intéressant de repérer le jeu des avancées et des repentirs. Affirmer que le but de la technique - la remémoration - reste le même, alors qu'il est en train de faire basculer entièrement la psychanalyse, sonne comme une dénégation : l'identité de la psychanalyse reste la même sous d'autres apparences, on ne fait que répéter...!

Les articles que Freud a réunis sous le nom de « textes techniques » ne sont pas les mêmes que ceux que l'on connaît sous ce titre en français. Ils étaient au nombre de six dans son regroupement, ils seront douze dans l'édition française et James Strachey a pu en dresser, à bon escient, une liste de vingt-sept. Cette remarque ne vise qu'à montrer un certain flottement, et dans l'usage du terme « technique », et dans la qualification de certains textes selon les rubriques traditionnellement opposées de conseils techniques et de textes métapsychologiques. On notera par exemple que quelques mois seulement séparent le moment où Freud met un point final à « Remémoration« » et celui où il se lance dans la rédaction de « Pulsions et destins des pulsions ». On notera aussi une certaine discordance dans la « voix » de « Remémoration, répétition et perlaboration », par exemple dans la façon dont Freud se déplace d'abord vers l'évocation de l'histoire du mouvement psychanalytique, pour se connecter à nouveau aux sources de l'expérience analytique. Rédigé dans la période séparant l'assassinat déclencheur de la première guerre mondiale et son début effectif, Freud, dans une lettre à Ferenczi, écrira : « Je suis effectivement en train d'écrire un article technique, pas sans importance de surcroît ». Le traitement de « L'homme aux loups » vient de se terminer ; il y fait allusion lorsqu'il écrit qu'il y a là « tant d'éléments nouveaux et déconcertants » qu'il lui « réserve un traitement à part ». Il se différencie des autres textes techniques dans la mesure où il concerne le « faire » autant de l'analyste que de l'analysant. Il s'offre enfin à la curiosité de ses lecteurs à la manière « d'une chambre des parents », lieu de leur « technique ». Mais c'est surtout le surgissement, du cœur même de la clinique, d'une notion aussi essentielle dans la métapsychologie à venir - la contrainte de répétition - que Freud identifie à l'un des « morceaux de l'être », qui donne rétrospectivement à ce texte une tout autre portée qu'aux autres textes techniques. La répétition du complexe refoulé est répétition de tous les éléments en conflit : par là même, elle est accomplissement de désir, la forme la plus étrange qui soit de la satisfaction hallucinatoire. C'est elle qui assure dans la cure la conviction, préalable absolu au travail langagier de la remémoration. La question sera reprise six ans plus tard au point même où ce texte la laisse dans « Au delà du principe de plaisir » et y trouvera son plein développement.

Ainsi s'ouvre, dans l'ancienne traduction, la troisième section du texte relative à la perlaboration : « J'aurais pu m'interrompre ici si le titre de ce chapitre ne m'obligeait à y exposer encore une autre partie de ma technique psychanalytique ». Obstination du titre, si attrayant dans son rythme ternaire ? Le titre déterminerait-il son texte, comme un prénom marque la vie d'une personne ? De fait, c'est le mot « obliger » qui nous arrête et le possessif par lequel Freud revendique « sa » technique. Freud ouvre là les arcanes d'une clinique qui s'est singulièrement approfondie, il mesure à quel point il lui faut maintenant s'exposer. l'occasion du premier projet d'une série de textes sur la technique, il fut question d'en limiter la diffusion aux seuls praticiens. Freud fera état en privé de sa gêne que les futurs patients connaissent les détails de sa technique, le mot prenant ici valeur de secret, de tour de mains ou de prestidigitation. La perlaboration est donc peu abordée, en comparaison des deux autres notions. Pourtant, ces quelques paragraphes sont, dans l'œuvre tout entière de Freud, parmi les plus explicites ! Toute l'avancée que Freud a su gagner à référer la névrose de transfert à la contrainte de répétition - au point de faire de cette dernière un nouveau paradigme de la cure - resplendit dans cette section. Une partie de sa difficulté tient cependant à la question des résistances, contre lesquelles il a dû lutter toute sa vie de chercheur. Peu avant, il avait écrit, pour justifier les traitements gratuits : « Afin de mieux m'orienter dans l'étude des névroses, je désirais travailler autant que possible sans résistances ». La lutte sévit à l'intérieur même de sa propre pensée : reconnaître à la résistance une nécessité logique, pour ainsi dire intrinsèque au monde psychique, mais aussi un bénéfice, ce qu'il fait tout particulièrement ici, non sans que cette complication ne torde quelque peu sa plume. L'idée que la résistance à la contrainte soit la matière d'où naît ce mouvement si fécond de la perlaboration représente, sans aucun doute dans ce texte, le point ombilical d'une réflexion sur laquelle nous n'avons pas fini de méditer.

 
[1] OCF/P, XI, pp. 105-116, Puf.
 
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