Obstination
de l'inconscient. Obstiné, obsédé, l'inconscient ?
La suggestion est irrévérencieuse, elle en sexualise
le champ. C'est par une récapitulation que commence « Remémoration,
répétition et perlaboration ». Réunir
ce qui est inédit à ce qui se répète
nous rappelle que ce qui est nouveau « ne l'est jamais
qu'à moitié » et que la répétition
ne porte pas seulement de l'identique, ne serait-ce que par
cette vertu qui lui est spécifique de relancer le mouvement«
Aussi la notion de répétition d'action avait-elle
été déjà avancée par Freud,
deux ans auparavant, dans « La dynamique du transfert » [1].
« Dynamique », dans la construction métapsychologique,
désigne le jeu des forces en conflit et leur déplacement,
leur « cinétique ». La traduction
nouvelle que nous publions ici en avant-première grâce
à la bienveillance de Jean Laplanche et des Presses Universitaires
de France a conservé le titre donné par l'ancienne
traduction. Dans sa langue d'origine, cet intitulé pourrait
avoir été énoncé par Freud à
l'infinitif, « Remémorer, répéter... ».
La langue allemande substantivise aisément ses verbes
sans les doter de l'aspérité qu'aurait en français
par exemple « le remémorer » et
sans qu'ils s'entendent non plus comme impératif, « remémore(z)r,
répète(z)r...! » Compte tenu de la
fermeté de Freud dans son travail d'investigation, la
chose n'est pourtant pas à exclure : l'évocation
de l'impératif resterait la trace de la méthode
hypnotique. De cette difficulté de traduction, on retiendra
l'idée que Freud met l'accent, dans ce texte, sur l'acte
plutôt que sur le résultat : la remémoration
est, comme la répétition, d'abord mouvement, déplacement.
On pourrait avancer que, dans l'histoire de l'élaboration
théorique, il en est de la répétition comme
de cette autre notion, le transfert, conçu comme un levier
du devenir conscient, après en avoir été
un obstacle. Ce texte, en effet, nous donne à saisir
la répétition à sa naissance, avant qu'elle
ne devienne le pivot, l'axe autour duquel Freud tentera de recréer
la psychanalyse. Comme un tableau fait émerger progressivement
un motif jusque-là imperceptible, le texte travaille
à dégager ce qui, dans la répétition,
concourt à la remémoration, en est tout à
la fois un avatar, une modalité, une technique. Puis,
comme pour donner à cette force psychique aussi hybride
qu'essentielle une visibilité définitive, il la
nomme Wiederholungszwang, « contrainte de répétition »,
terme que, à juste titre, les nouveaux traducteurs ont
préféré à « compulsion
de répétition » jusque-là utilisé
et plus ambigu dans son rapport sémantique à la
notion de pulsion.
Qu'est-ce
qui se répète ? demande encore Freud. La
réponse est tranchée : l'essentiel des figures
de la sexualité infantile. C'est de ce refoulé
que la répétition tire son énergie, en
tant qu'il cherche obstinément à s'y faire jour,
à s'y rejouer, quand cela serait même sous la forme
paradoxale du « rien à dire » (que
l'on pourrait entendre, par exemple, comme « rien
à déclarer ! »). Qu'en est-il,
en effet, de maintes situations où rien - ou presque
- ne semble témoigner de cette poussée ?
Aussi, après en avoir présenté la palette
des manifestations actives (comme le sont par exemple l'insoumission
vis-à-vis des parents, le désespoir dû à
l'échec de l'investigation infantile ou bien encore la
honte de ses pratiques), Freud insiste-t-il, « avant
toute chose », sur le poids qui détermine,
dans le silence de l'analysant, la répétition
des attitudes infantiles passives. La contrainte de répétition
se décline de mille manières, et c'est par la
forme précise qu'elle prend parmi la variété
pour ainsi dire infinie de ses possibilités, que se singularise
le cours d'une cure psychanalytique. Le répété,
c'est, d'abord, l'acte par lequel revient le refoulé
et qui, par son statut d'acte, échappe à la remémoration.
Ce patient qui « apporte quantité d'idées
et de rêves confus » ne trouve pas d'autres
manières d'exprimer, ainsi que l'interprète Freud,
qu'il est désespéré et déconcerté
dans la « recherche » actuelle que constitue
l'analyse, comme il l'était, autrefois, dans sa recherche
sexuelle infantile. C'est donc à l'analyste qu'échoit,
maintenant, la tâche de nommer, de « dire »
cet état. Avec ce texte, la psychanalyse prend acte,
à proprement parler, de la nouvelle situation. Est-ce
pour cette raison qu'il y fait si souvent allusion à
la méthode hypnotique ? Il y a certainement chez
Freud, quant à son élaboration théorique,
une lutte entre une aspiration à un idéal de simplicité
du modèle - simplicité qui fait la marque de meilleures
théories scientifiques - et la reconnaissance des complications
même de l'expérience de l'analyse. Après
l'hypnotisme, grâce à lui, on a pu, écrit-il,
« créer nous-mêmes dans la cure analytique
des situations plus compliquées... » et « les
conserver transparentes ». Sans cette expérience
initiale, à laquelle il dit toute sa reconnaissance,
point d'analyse. Mais il s'agit de s'arracher à cette
technique « d'une aisance réjouissante »,
à son caractère justement captivant : l'hypnotiseur
ne peut être que captif dans le jeu de l'hypnotisme. L'analyse
n'est pas non plus un laboratoire ! On sait avec quels
regrets l'homme Freud a quitté la vie de laboratoire
à laquelle il se croyait destiné. Nul besoin d'aller
chercher dans les biographies : plusieurs de ses rêves
analysés dans son grand livre sur le rêve le disent
sans ambages. Il n'est donc pas si étrange qu'au moment
où Freud se prépare à franchir un pas théorique
gigantesque, il se retourne nostalgiquement vers l'hypnotisme
et sa simplicité. Alors qu'il est possible de répéter
sans le savoir, il serait en revanche impossible de se souvenir
à son insu. La reconnaissance de ce « sans
le savoir » fait office de moment inaugural.
La
remémoration reste essentiellement sur le plan du récit, du
dire. Avec la répétition c'est tout le champ de l'action qui
entre en scène, tout devient acte, y compris le fantasme, « acte
purement intérieur ». Jusque-là, c'était la notion de travail
psychique qui tenait lieu d'acte, « l'abréaction [étant]
remplacée par la dépense de travail ». La cure devient
dès lors, elle-même, un « fragment de la vie réelle ».
La maladie n'est plus simplement pour le patient, comme il était
écrit dans l'ancienne traduction, « une partie de lui-même »,
mais plus radicalement « un morceau de son être ».
L'horizon est tout à fait autre. Deux ans auparavant, Freud
concluait ainsi la rédaction de « La dynamique du transfert » :
« Les motions inconscientes ne veulent pas être remémorées
comme la cure le souhaite, mais aspirent à se reproduire, conformément
à l'atemporalité et à la capacité hallucinatoire de l'inconscient. »
Une phrase de « Remémoration« » que l'ancienne traduction
avait comme estompée précise la nature de ces motions :
ce sont « les impulsions que celui-ci [le patient] voudrait
orienter vers la motricité ». La métapsychologie fait,
ici, irruption : si on la compare au modèle du rêve, la
situation analytique exigerait non seulement que le pôle moteur
demeure à l'opposé du pôle hallucinatoire mais qu'il soit aussi
« barré ». Le rêve et la cure ne sont plus tout à
fait en analogie, c'est pourquoi resurgit la méthode cathartique.
Une partie du secret du problème de l'action et de la fréquente
allusion à la situation cathartique se cache peut-être dans
l'esprit des mots : si l'élément déterminant, in fine,
de la méthode cathartique était l'abréaction, c'est-à-dire le
surgissement d'affects qui, autrefois, n'avaient pas pu être
déchargés, la répétition sera un agir, une action. « En
mettant en évidence cette contrainte à répéter, nous n'avons
découvert aucun fait nouveau [...] nous avons seulement acquis
une conception plus cohérente de l'état de choses », écrit
Freud dans « Remémoration« », texte dans lequel il
serait intéressant de repérer le jeu des avancées et des repentirs.
Affirmer que le but de la technique - la remémoration - reste
le même, alors qu'il est en train de faire basculer entièrement
la psychanalyse, sonne comme une dénégation : l'identité
de la psychanalyse reste la même sous d'autres apparences, on
ne fait que répéter...!
Les
articles que Freud a réunis sous le nom de « textes
techniques » ne sont pas les mêmes que ceux
que l'on connaît sous ce titre en français. Ils
étaient au nombre de six dans son regroupement, ils seront
douze dans l'édition française et James Strachey
a pu en dresser, à bon escient, une liste de vingt-sept.
Cette remarque ne vise qu'à montrer un certain flottement,
et dans l'usage du terme « technique »,
et dans la qualification de certains textes selon les rubriques
traditionnellement opposées de conseils techniques et
de textes métapsychologiques. On notera par exemple que
quelques mois seulement séparent le moment où
Freud met un point final à « Remémoration« »
et celui où il se lance dans la rédaction de « Pulsions
et destins des pulsions ». On notera aussi une certaine
discordance dans la « voix » de « Remémoration,
répétition et perlaboration », par
exemple dans la façon dont Freud se déplace d'abord
vers l'évocation de l'histoire du mouvement psychanalytique,
pour se connecter à nouveau aux sources de l'expérience
analytique. Rédigé dans la période séparant
l'assassinat déclencheur de la première guerre
mondiale et son début effectif, Freud, dans une lettre
à Ferenczi, écrira : « Je suis
effectivement en train d'écrire un article technique,
pas sans importance de surcroît ». Le traitement
de « L'homme aux loups » vient de se terminer ;
il y fait allusion lorsqu'il écrit qu'il y a là
« tant d'éléments nouveaux et déconcertants »
qu'il lui « réserve un traitement à
part ». Il se différencie des autres textes
techniques dans la mesure où il concerne le « faire »
autant de l'analyste que de l'analysant. Il s'offre enfin à
la curiosité de ses lecteurs à la manière
« d'une chambre des parents », lieu de
leur « technique ». Mais c'est surtout
le surgissement, du cœur même de la clinique, d'une
notion aussi essentielle dans la métapsychologie à
venir - la contrainte de répétition - que Freud
identifie à l'un des « morceaux de l'être »,
qui donne rétrospectivement à ce texte une tout
autre portée qu'aux autres textes techniques. La répétition
du complexe refoulé est répétition de tous
les éléments en conflit : par là même,
elle est accomplissement de désir, la forme la plus étrange
qui soit de la satisfaction hallucinatoire. C'est elle qui assure
dans la cure la conviction, préalable absolu au travail
langagier de la remémoration. La question sera reprise
six ans plus tard au point même où ce texte la
laisse dans « Au delà du principe de plaisir »
et y trouvera son plein développement.
Ainsi
s'ouvre, dans l'ancienne traduction, la troisième section
du texte relative à la perlaboration : « J'aurais
pu m'interrompre ici si le titre de ce chapitre ne m'obligeait
à y exposer encore une autre partie de ma technique psychanalytique ».
Obstination du titre, si attrayant dans son rythme ternaire ?
Le titre déterminerait-il son texte, comme un prénom
marque la vie d'une personne ? De fait, c'est le mot « obliger »
qui nous arrête et le possessif par lequel Freud revendique
« sa » technique. Freud ouvre là
les arcanes d'une clinique qui s'est singulièrement approfondie,
il mesure à quel point il lui faut maintenant s'exposer.
l'occasion du premier projet d'une série de textes
sur la technique, il fut question d'en limiter la diffusion
aux seuls praticiens. Freud fera état en privé
de sa gêne que les futurs patients connaissent les détails
de sa technique, le mot prenant ici valeur de secret, de tour
de mains ou de prestidigitation. La perlaboration est donc peu
abordée, en comparaison des deux autres notions. Pourtant,
ces quelques paragraphes sont, dans l'œuvre tout entière
de Freud, parmi les plus explicites ! Toute l'avancée
que Freud a su gagner à référer la névrose
de transfert à la contrainte de répétition
- au point de faire de cette dernière un nouveau paradigme
de la cure - resplendit dans cette section. Une partie de sa
difficulté tient cependant à la question des résistances,
contre lesquelles il a dû lutter toute sa vie de chercheur.
Peu avant, il avait écrit, pour justifier les traitements
gratuits : « Afin de mieux m'orienter dans l'étude
des névroses, je désirais travailler autant que
possible sans résistances ». La lutte sévit
à l'intérieur même de sa propre pensée :
reconnaître à la résistance une nécessité
logique, pour ainsi dire intrinsèque au monde psychique,
mais aussi un bénéfice, ce qu'il fait tout particulièrement
ici, non sans que cette complication ne torde quelque peu sa
plume. L'idée que la résistance à la contrainte
soit la matière d'où naît ce mouvement si
fécond de la perlaboration représente, sans aucun
doute dans ce texte, le point ombilical d'une réflexion
sur laquelle nous n'avons pas fini de méditer.