S'abonner
Commander un N°
Obtenir un article
Proposer un article
Nous contacter

 

 

 

 

 
Libres cahiers
VIII. L'ENFANCE DU FÉMININ (Préambule)
 
 

L'enfance du féminin. Le choix de la conférence « Sur la féminité » fil conducteur de ce numéro, poursuit les réflexions des Libres cahiers engagées avec Singulière mélancolie et Les secrets de la séduction, en s'appuyant sur des textes freudiens qui parlent au plus grand nombre de la maladie humaine, du deuil, de la séparation et de l'éveil de la sexualité qui, pour Freud, garde son arête la plus vive dans la question de la féminité. Les conditions de publication de ces Nouvelles conférences sont connues et elles éclairent l'insolite, voire le tragique qui y transparaît : écrites en effet au début de 1932, en quelques mois, au nombre de sept, elles devaient d'abord contribuer à renflouer les caisses vides du Verlag, maison d'édition psychanalytique. Elles prenaient également le relais, à distance, d'une première série de conférences qui, elles, avaient été prononcées entre 1915 et 1917 à la clinique psychiatrique de Vienne : désormais les souffrances de la maladie interdisaient à Freud une telle entreprise mais il lui conserva cependant la forme de conférence, signant par là que leur destinataire était plutôt l'homme éclairé ou l'étudiant que le collègue psychanalyste a priori convaincu. Cette figure rhétorique, en faisant explicitement appel à l'interlocuteur extérieur, fut déjà celle qu'il utilisa peu de temps auparavant dans L'avenir d'une illusion.. Il nous faut alors, à nous lecteur, faire un effort d'imagination et nous penser assis sur les bancs d'un amphithéâtre, écoutant un propos inédit en de tels lieux, concernant la féminité, de plus, prononcé par un professeur âgé ! Sa rédaction s'inscrit encore sur une toile de fond historique particulière : dans les années qui la précéda, le décès de sa mère et l'attribution du prix Goethe ont été deux moments de la vie de Freud d'autant plus forts qu'il ne put participer physiquement ni aux obsèques de sa mère ni à la remise du prix. Anna Freud l'a représenté et a même prononcé à sa place le discours de remerciements du prix. De plus, cette année 1932 est assombrie par la recrudescence des douleurs de la maladie et par de multiples opérations, presque une centaine, mais aussi, sur le plan extérieur, par la dégradation rapide et inquiétante de la situation politique en Allemagne.


Ces sept conférences se divisent, nous dit Freud, selon deux orientations, réviser et approfondir les acquis de la théorie du rêve, de l'occultisme et de la décomposition de la personnalité psychique et, ensuite, renouveler les problématiques de l'angoisse et de la vie pulsionnelle, de la Weltanschauung et de la féminité. S'il fallait chercher des prétextes à cette écriture, ils seraient donc à trouver autant dans une « volonté consciente » de soutenir et de fortifier la psychanalyse que dans un déterminisme : un véritable élan intellectuel pousse Freud qui, continuant à s'affronter à des choses nouvelles, demeure toujours un défricheur curieux, animé par un grand enthousiasme, et ne manquant pas même d'un certain culot, si on s'en tient au choix de la féminité comme terrain de réflexion. Enfant très aimé de sa mère - n'oublions pas que, pour lui, l'amour le plus accompli est celui que porte une mère à son fils - le voici qui explore la passion la plus occulte, régissant dans le tourment les échanges entre une petite fille et sa mère et menant à la voie qui contribue à la constitution de la femme.


Pour aborder l'énigme, cherchons de quels côtés ou en direction de quelles personnes, ces propos sont tournés, vers quels débatteurs particuliers ils sont dirigés ; partons à la recherche de ce public inaugurablement convié à cette conférence muette. La mère, justement sa mère, n'est-ce pas elle qui occupe, pour Freud, le point de perspective de cet écrit ? Parce que, du fait même de sa disparition récente, elle a libéré la résistance qui retenait la passion préœdipienne qu'il continuait de lui porter à soixante-quinze ans. A divers correspondants, Freud put avouer le soulagement que lui apporta son décès qui faisait disparaître la hantise de lui infliger un deuil douloureux, s'il avait dû mourir avant elle. Une mère déjà rencontrée, comme troublante et excitante, dont la nudité, jamais perdue de vue, joua un rôle si déterminant dans la constitution du complexe de castration du garçon. Les jeux avec les poupées, avec les déplacements qu'ils permettent, protègent davantage la fillette de l'effroi de cette perception mais, en même temps, la maintiennent dans la plus grande proximité avec la mère. A distance de sa mère désormais morte, les portes de la période préœdipienne s'ouvrent à Freud et l'autorisent à rompre avec la préséance paternelle. La recherche se fait sans doute à contrecœur en direction des « couches profondes », un terme qui cerne autant les remaniements psychiques qu'il pressent devoir s'imposer à lui-même en ce temps de deuil, que ceux qu'il reconnaît appartenir au devenir féminin de la petite-fille C'est ainsi que le texte reprend l'envie du pénis qui est l'objet de résistances principalement par l'insatisfaction qu'elle fait se développer. Les tensions sur ce thème sont nettes au sein même des travaux des femmes analystes de cette époque, et, en rendant explicitement hommage aux publications de trois d'entre elles, Ruth Mack Brunswick, Jeanne Lampl de Groot et Hélène Deutsch, Freud veut souligner que ces tensions divisent les femmes analystes elles-mêmes et ne peuvent se réduire à un conflit homme-femme superficiel. Car ce qui est aussi en évidence, c'est qu'à un moment la petite fille porte un regard dévalorisé sur son propre sexe. Les mouvements contrastés sont à prendre en considération puisque cette offense narcissique initie une trajectoire organisationnelle de la plus grande ampleur ; la théorie psychanalytique restitue dès lors toute sa complexité aux différents passages conflictuels qui conduisent au devenir femme.

L'identification à la mère, écrit Freud, suit directement plusieurs lignes dont l'établissement de l'équation « enfant = pénis » est une des données principales : l'entrée de la femme dans la phase œdipienne lui offre l'apaisement, voire même le repos. A cette position théorique, Mélanie Klein fait objection, postulant une plus grande précocité dans cette évolution et des identifications plus violentes. Il n'est pas impossible de penser que, à sa manière, Freud réponde ainsi à La psychanalyse des enfants, paru la même année, et veuille faire apparaître les divergences entre Mélanie Klein et lui, avec leurs conséquences tant dans la théorie que dans l'art de l'interprétation ; cette controverse s'épanouira à Londres quelques années plus tard où Anna Freud, encore, le représentera. Il existe donc un point où le texte défait les couples, masculin et féminin d'une part, actif et passif d'autre part, où la libido, déclarée indépendante du sexe biologique, est comprise comme rendant compte à elle seule des alternances qui manifestent la bisexualité de la vie féminine. Car, chez l'homme également, des déplacements libidinaux conduisent à l'établissement de l'équation « pénis = enfant » au point qu'il faudrait envisager chez lui un « devenir féminin ». Comment passer sous silence le renvoi final vers le poète pour nous parler de la femme, là, où Freud a le sentiment, in fine, d'avoir été incomplet et fragmentaire ? Et pourtant dans cette aventure théorique tardive, Freud a réalisé une véritable ouverture sur cette période obscure et dissimulée où le maternel primaire fait disparaître l'érotique. Le poète aurait-il plus de mots, plus d'images, plus de puissance de suggestion et d'évocation pour nous parler de la femme ? Sa parole s'approcherait-elle davantage des rivages du continent noir ? Freud laisserait-il au poète le soin d'affirmer que la femme est un homme ordinaire ?

En tout cas, cette conférence, soumise à une écriture pugnace et inspirée où la volonté de ménager la place de la complexité est maintenue, ne cède à aucune facilité. Dans l'ombre, les menaces se font sentir sur le devenir de la psychanalyse - c'est aussi la période où les pratiques de Ferenczi inquiètent Freud - comme sur son monde intime, et pourtant, avec cette 23e conférence il parle au plus grand nombre d'un sujet éminemment polémique et tourmenté. Si le masculin ancré dans le complexe de castration est d'une lecture aisée, le féminin reste plus difficile à cerner : un épais mystère entoure les lieux de la créativité de la femme qu'elle soit mère, muse ou artiste. De fait, le trajet du devenir femme apparaît comme celui d'une réconciliation possible, après des détours violents et imprévus par le masculin, avec le féminin, une réconciliation qui même à titre précaire n'est pas toujours réalisée, pour peu que cette conclusion, toute provisoire qu'elle soit, puisse être rencontrée.

 
Sommaire   L'article choisi
      La nature fait bien les choses de Françoise Coblence
 

    l Membres de l'association Libres Cahiers l Comité de rédaction l Éditeur l Mentions légales l Accueil l