Le
théâtre des mots. Ce titre suggère une organisation
de l'espace, salle, scène, coulisses ; des acteurs
et des spectateurs entre lesquels circulent des mots, se noue
un drame, naissent émotions et sentiments. C'est d'un
dispositif approchant, imaginé par Freud pour définir
et figurer les relations entre Inconscient, Préconscient
et Conscient, que traite le troisième essai de Métapsychologie,
intitulé l'inconscient, proposé comme prétexte
aux auteurs de ce septième numéro des Libres Cahiers
pour la Psychanalyse.
Ce
texte, réputé ardu, appelle une présentation
indiquant ses principaux enjeux, rendant ainsi plus lisibles
les liens tissés par les auteurs entre celui-ci et leur
propre réflexion ; exercice inévitablement
défaillant vis à vis d'un texte qui reste un modèle
de rigueur de pensée, de clarté d'exposition et
d'intelligence didactique.
Nous
sommes en 1915. Les fils de Freud sont engagés dans le
conflit mondial. Sa clientèle est réduite à
deux ou trois patients par jour, ses plus proches collègues
sont mobilisés, le quotidien est difficile. Son activité
éditoriale connaît des embûches, le Jahrbuch
a cessé de paraître en 1914, Imago
et la Zeitschrift continuent parce qu'il
les tient à bout de bras. C'est à cette dernière
qu'il destine les douze essais, entrepris depuis Novembre 1914
et terminés en Juillet 1915, rassemblés sous le
titre provisoire d'Essais préliminaires
à la Métapsychologie. Nous savons aujourd'hui
que seuls cinq de ces essais (les trois premiers en 1915, les
deux derniers en 1917) paraîtront du vivant de Freud sous
le titre de Métapsychologie. Les
autres ont vraisemblablement été détruits
par Freud. Seule une copie du douzième, intitulé
Vue d'ensemble des névroses de transfert [1],
fut retrouvée dans une malle de Michael Balint contenant
des papiers de Sandor Ferenczi, et publiée en 1985.
La
correspondance de cette époque, relative à ce
texte, manifeste un décalage entre ce que Freud écrit
à ses amis ou collègues dans l'immédiat
de la rédaction et ce qu'il en dit quelques mois plus
tard, tout autant qu'elle rend compte de l'humeur de Freud.
Ainsi, en Août, écrit-il à Abraham :
« J'ai terminé ici mes douze essais (c'est
une horreur de la guerre parmi d'autres). Certains d'entre eux,
par exemple celui sur l'inconscient, ont encore besoin d'être
profondément remaniés » [2].
A Lou Andréas-Salomé, il confie, en Novembre,
son doute quant à une publication immédiate des
douze essais et dit vouloir « ...se laisser le loisir
d'une rédaction définitive de quelques unes des
études. Tous ces ouvrages souffrent d'une carence de
bonne humeur et sa fonction d'auto-insensibilisation » [3].
Mais,
dans le vif de leur rédaction, Freud se montre nettement
plus enthousiaste. Le 1er avril 1915, il écrit à
Binswanger : « Je prépare même
quelque chose qui ne me semble pas indifférent, une caractérisation
de l'Inconscient, pour le rendre tangible » [4].
La litote laisse deviner, derrière l'humeur sombre et
le pessimisme coutumier de Freud, une discrète exaltation
issue de la rédaction de ce troisième essai. On
retrouve des échos de celle-ci dans le texte lui-même,
par exemple lorsqu'il introduit sa découverte en suggérant
l'excitation qui l'accompagne : « Nous croyons
maintenant tout d'un coup savoir en quoi une représentation
consciente se distingue d'une représentation inconsciente ».
Ce même 1er Avril, il écrit à Lou Andréas-Salomé :
« Les prochains numéros de la revue apporteront
avec trois titres : « Pulsions et destins des
pulsions », « Le refoulement »,
« L'inconscient », une sorte de synthèse
psychologique de plusieurs opinions récentes, incomplètes
comme tout ce que je fais, mais qui ne seront pas sans quelque
contenu nouveau. L'article sur l'inconscient, notamment, doit
exposer une nouvelle définition de celui-ci, laquelle,
en fait, équivaut à une agnostisation » [5].
Le 8 Avril, il écrit à Ferenczi : « Ces
derniers temps, j'ai travaillé régulièrement,
terminé le deuxième article de ma revue synthétique.
Il a pour sujet le refoulement ; le premier, les pulsions
et les destins des pulsions ; mon préféré
sera le troisième, qui traitera de l'inconscient, et
qui en fournira la conceptualisation que vous connaissez » [6].
Le 4 mai, il écrit à Abraham : « ...Les
quatre premiers seront publiés dans la série de
la Zeitschrift, actuellement en cours ;
je garde le reste pour moi. Si la guerre dure assez longtemps,
j'espère pouvoir réunir une douzaine d'ouvrages
semblables, et les livrer ensuite en des temps plus sereins,
à l'incompréhension du public sous le titre :
Essais préliminaires à la métapsychologie.
Je crois que, dans l'ensemble, ce sera un progrès. Même
genre et même niveau que la VII° section de L'interprétation
des rêves » [7].
La
« sorte de synthèse » est, comme
souvent avec Freud, une occasion de pousser plus avant les hypothèses.
C'est particulièrement le cas de l'article sur l'Inconscient,
le « préféré » de
Freud. Soigneusement présentés de façon
à faire naître la conviction, les arguments susceptibles
de justifier l'inconscient sont rassemblés dans la première
partie. Il estime qu'il constitue une « hypothèse
nécessaire et légitime », et achève
cette présentation en exigeant que soit admis pour l'inconscient
le même procédé d'inférence permettant
de reconnaître chez l'autre l'existence d'une conscience
- « ... nous prêtons, sans réflexion
spéciale, à tout autre être en dehors de
nous, notre propre constitution, et donc aussi notre conscience ;
et notre compréhension présuppose cette identification.
...- ... La psychanalyse n'exige rien si ce n'est que ce procédé
d'inférence soit appliqué à la personne
propre... ». A la fin de cette partie, il conclut :
« Il ne reste pas d'autre solution à la psychanalyse
que de déclarer les processus psychiques inconscients
en soi et de comparer leur perception par la conscience à
la perception du monde extérieur par les organes des
sens ». Et il s'appuie sur les conditions subjectives
de la perception, définies par Kant, pour nous avertir
de ne pas tenir notre perception « pour identique
avec le perçu inconnaissable, de même la psychanalyse
nous engage à ne pas mettre la perception de conscience
à la place du processus psychique inconscient qui est
son objet ». Un tel avertissement, qu'il reprend
plus loin dans le texte, vise à prémunir contre
toute tentation de construire un Inconscient sur le modèle,
inversé, de la conscience d'une part, à signaler
la pente dangereuse que l'on prendrait ainsi en objectivant
l'Inconscient d'autre part.
La
seconde partie, intitulée La pluralité
des significations du terme d'inconscient et le point de vue
topique , est d'abord l'occasion de régler la difficulté
liée à l'utilisation du mot inconscient aussi
bien pour décrire un acte psychique que pour désigner
un système. Il propose, pour sortir de l'ambiguïté,
une convention qui désigne par Cs
et Ics la conscience et l'inconscient lorsque
ces mots nomment des systèmes. Puis il décrit
le passage d'un acte psychique de l'état inconscient
à l'état conscient, régulé par la
censure et établit que celle-ci se situe entre l'Ics
et le Pcs ou préconscient, terme
désignant l'état d'un acte psychique susceptible
de devenir conscient sous certaines conditions. Après
ces propositions, Freud revendique pour la psychanalyse le droit
de décrire un acte psychique selon une « nouvelle
façon de poser les problèmes », le
point de vue topique, en plus de la conception
dynamique. Il dénonce enfin, avec
fermeté, tout tentative qui viserait à ramener
cette description topique à un support anatomique :
« Pour le moment, notre topique
psychique n'a rien à voir avec l'anatomie ; elle
se réfère à des régions de l'appareil
psychique, o qu'elles se situent dans le corps, et non à
des localités anatomiques. » Mais, avec une
autorité égale, il précise dès le
paragraphe suivant : « Il sera également
utile de se souvenir que nos hypothèses ne peuvent prétendre
d'abord avoir d'autre valeur que celle d'une représentation
figurée ». l'Inconscient ne sera pas davantage
objectif qu'il n'est anatomique. Il termine sur une considération
à la fois clinique, technique et métapsychologique
en indiquant l'inefficacité, pour la levée du
refoulement, d'une interprétation donnée au patient
tant que la représentation consciente n'est pas entrée
en liaison avec les traces mnésiques inconscientes. Cette
notation, déjà examinée dans Répétition,
Remémoration, Perlaboration, écrit en 1914,
lui permet ici de constater que représentation consciente
et représentation inconsciente ne coïncident pas,
suggérant qu'elles pourraient s'inscrire en deux lieux
différents. Mais, termine-t-il, en ménageant ses
effets : « Peut-être allons-nous découvrir,
d'un moment à l'autre, que notre façon de poser
le problème était insuffisante. » Ce
procédé suggestif est un exemple des nombreux
jalons que Freud dispose dans le texte pour préparer
ses développements futurs, en plaçant le lecteur
en position d'attente, position qui n'est pas le moindre plaisir
de cette lecture.
La
troisième section examine la pertinence de l'expression
sentiments inconscients ; problématique
dès lors que l'essence d'un sentiment est d'être
perçu. Les psychanalystes ont pris l'habitude de parler
d'amour ou de haine inconsciente, de « conscience
de culpabilité inconsciente », d' « angoisse
inconsciente ». Freud précise les limites
d'un tel paradoxe et les trois destins de l'affect sous l'effet
du refoulement : il subsiste tel quel, il est transformé
ou bien il est réprimé. Cette dernière
solution est la plus intéressante d'un point de vue métapsychologique,
en montrant que le refoulement peut « empêcher
non seulement l'accès à la conscience, mais aussi
le développement de l'affect et le déclenchement
de l'activité musculaire ». Ainsi, poursuit-il :
« on voit les deux systèmes Cs
et Ics lutter constamment pour s'assurer
le primat dans le domaine de l'affectivité, certaines
sphères d'influence se délimiter les unes par
rapport aux autres et des conjonctions des forces en action
se produire ». Enfin il éclaire un point de
grande importance pour une psychopathologie de l'angoisse en
écrivant : « Il est possible que le développement
de l'affect parte directement du système Ics ;
dans ce cas, il a toujours un caractère d'angoisse, angoisse
contre laquelle tous les affects refoulés
sont échangés ».
La
quatrième partie s'intitule Topique et
dynamique du refoulement. Il examine le destin de l'investissement
associé à la représentation et libéré
lors du refoulement, ainsi que le sort d'une représentation
refoulée qui aurait conservé son investissement.
Il développe alors la notion de contre-investissement,
seul à même de s'opposer à l'accès
à la conscience d'une telle représentation, de
même qu'à rendre compte du refoulement originaire.
Cette notion enthousiasme Lou Andréas Salomé dans
le commentaire qu'elle fait à Freud en 1916. Il se livre
ensuite à la description des modalités d'intervention
du contre-investissement dans les trois névroses de transfert,
tout particulièrement la névrose phobique, rendant
compte de ce symptôme si répandu qu'est la phobie
des animaux. C'est, logiquement dans ce chapitre, qu'il indique
la nécessité d'associer aux points de vue topique
et dynamique le point de vue économique ; l'association
des trois points de vue permettant la description métapsychologique
d'un processus psychique.
La
courte cinquième partie porte sur Les
propriétés particulières du système
inconscient. Il fait de la distinction entre processus primaires
et processus secondaires la clé de voûte de la
métapsychologie, et décrit les caractéristiques
des représentations inconscientes : non-contradiction
entre elles, déplaçables et condensables, intemporelles
et sans égard pour la réalité.
La
sixième, intitulée Les rapports
entre les deux systèmes, exprime tout l'espoir de
la psychanalyse dans cette belle phrase : « L'inconscient
est au contraire vivant, capable d'évoluer et il entretient
avec un grand nombre d'autres relations avec le Pcs
parmi lesquelles aussi la coopération ». Freud
décrit ensuite ce qu'il appelle les rejetons de l'inconscient,
issus du Pcs et admis dans le Cs.
Il les qualifie de « sang-mêlés »,
reconnaissables à l'une ou l'autre de leurs particularités,
ainsi les formations fantasmatiques de névrosés,
les formations substitutives. Ils sont importants parce que
la psychanalyse impose au patient de former un grand nombre
de ces rejetons de l'Ics qui sont, à
leur tour susceptibles de modifier l'Ics,
quand bien même celui-ci manifesterait « une
indépendance et une indifférence à toute
influence presque incroyables ». Enfin dernier élément,
qui permet d'écarter l'idée d'une communication
d'Ics à Ics entre
deux personnes, idée qui courait ici ou là voici
quelques années. Freud en montre le mécanisme
par l'intermédiaire du Pcs, qui est
bien la cheville ouvrière de la vie psychique.
La
septième et dernière partie constitue l'aboutissement
du texte, tous les jalons posés et les fils tirés
trouvant ici leur justification. Elle s'intitule La
reconnaissance de l'inconscient. Freud dévoile ici
le trait distinctif entre éléments psychiques
conscients et inconscients. Cette partie, particulièrement
recommandée aux auteurs pressentis, est longuement et
diversement commentée, il n'est donc pas nécessaire
d'y insister. L'apport principal, qui fait litière de
toutes les autres hypothèses, laissées en suspens
par Freud, est celui-ci : « ...la représentation
consciente comprend la représentation de chose - plus
la représentation de mot qui lui appartient, la représentation
inconsciente est la représentation de chose seule ».
Mais l'autre apport de cette partie tient à la référence
que prend Freud dans la clinique des psychoses et particulièrement
celle de la schizophrénie, référence qui
s'impose par l'usage qu'ont ces patients du langage et l'importance
de celui-ci dans leur psychopathologie. Lorsque Freud indique
dans sa correspondance qu'un quatrième essai s'est révélé
nécessaire, c'est en raison de ce recours à la
clinique des schizophrènes qui lui impose de porter son
regard sur les liens entre le rêve et la psychose dans
Le complément à la théorie
du rêve.
Un
texte d'une grande maîtrise intellectuelle et didactique,
en même temps qu'une avancée métapsychologique
considérable, on comprend que Freud en ait été
satisfait. Il clt une période métapsychologique,
caractérisée par ce qu'on appelle la première
topique en même temps qu'il en ouvre une autre. La référence
à la clinique du schizophrène, à ce qu'elle
manifeste d'une déliaison dans le
langage, n'ouvre-t-elle pas la voie à la réflexion
qui le conduira, cinq ans plus tard, Au-delà
du principe de plaisir, à la pulsion de mort et à
la deuxième topique.