S'abonner
Commander un N°
Obtenir un article
Proposer un article
Nous contacter

 

 

 

 

 
Libres cahiers
VII. LE THÉÂTRE DES MOTS (Printemps 2003 - Numéro 7)
 
 

Le théâtre des mots. Ce titre suggère une organisation de l'espace, salle, scène, coulisses ; des acteurs et des spectateurs entre lesquels circulent des mots, se noue un drame, naissent émotions et sentiments. C'est d'un dispositif approchant, imaginé par Freud pour définir et figurer les relations entre Inconscient, Préconscient et Conscient, que traite le troisième essai de Métapsychologie, intitulé l'inconscient, proposé comme prétexte aux auteurs de ce septième numéro des Libres Cahiers pour la Psychanalyse.

Ce texte, réputé ardu, appelle une présentation indiquant ses principaux enjeux, rendant ainsi plus lisibles les liens tissés par les auteurs entre celui-ci et leur propre réflexion ; exercice inévitablement défaillant vis à vis d'un texte qui reste un modèle de rigueur de pensée, de clarté d'exposition et d'intelligence didactique.

Nous sommes en 1915. Les fils de Freud sont engagés dans le conflit mondial. Sa clientèle est réduite à deux ou trois patients par jour, ses plus proches collègues sont mobilisés, le quotidien est difficile. Son activité éditoriale connaît des embûches, le Jahrbuch a cessé de paraître en 1914, Imago et la Zeitschrift continuent parce qu'il les tient à bout de bras. C'est à cette dernière qu'il destine les douze essais, entrepris depuis Novembre 1914 et terminés en Juillet 1915, rassemblés sous le titre provisoire d'Essais préliminaires à la Métapsychologie. Nous savons aujourd'hui que seuls cinq de ces essais (les trois premiers en 1915, les deux derniers en 1917) paraîtront du vivant de Freud sous le titre de Métapsychologie. Les autres ont vraisemblablement été détruits par Freud. Seule une copie du douzième, intitulé Vue d'ensemble des névroses de transfert [1], fut retrouvée dans une malle de Michael Balint contenant des papiers de Sandor Ferenczi, et publiée en 1985.

La correspondance de cette époque, relative à ce texte, manifeste un décalage entre ce que Freud écrit à ses amis ou collègues dans l'immédiat de la rédaction et ce qu'il en dit quelques mois plus tard, tout autant qu'elle rend compte de l'humeur de Freud. Ainsi, en Août, écrit-il à Abraham : « J'ai terminé ici mes douze essais (c'est une horreur de la guerre parmi d'autres). Certains d'entre eux, par exemple celui sur l'inconscient, ont encore besoin d'être profondément remaniés » [2]. A Lou Andréas-Salomé, il confie, en Novembre, son doute quant à une publication immédiate des douze essais et dit vouloir « ...se laisser le loisir d'une rédaction définitive de quelques unes des études. Tous ces ouvrages souffrent d'une carence de bonne humeur et sa fonction d'auto-insensibilisation » [3].

Mais, dans le vif de leur rédaction, Freud se montre nettement plus enthousiaste. Le 1er avril 1915, il écrit à Binswanger : « Je prépare même quelque chose qui ne me semble pas indifférent, une caractérisation de l'Inconscient, pour le rendre tangible » [4]. La litote laisse deviner, derrière l'humeur sombre et le pessimisme coutumier de Freud, une discrète exaltation issue de la rédaction de ce troisième essai. On retrouve des échos de celle-ci dans le texte lui-même, par exemple lorsqu'il introduit sa découverte en suggérant l'excitation qui l'accompagne : « Nous croyons maintenant tout d'un coup savoir en quoi une représentation consciente se distingue d'une représentation inconsciente ». Ce même 1er Avril, il écrit à Lou Andréas-Salomé : « Les prochains numéros de la revue apporteront avec trois titres : « Pulsions et destins des pulsions », « Le refoulement », « L'inconscient », une sorte de synthèse psychologique de plusieurs opinions récentes, incomplètes comme tout ce que je fais, mais qui ne seront pas sans quelque contenu nouveau. L'article sur l'inconscient, notamment, doit exposer une nouvelle définition de celui-ci, laquelle, en fait, équivaut à une agnostisation » [5]. Le 8 Avril, il écrit à Ferenczi : « Ces derniers temps, j'ai travaillé régulièrement, terminé le deuxième article de ma revue synthétique. Il a pour sujet le refoulement ; le premier, les pulsions et les destins des pulsions ; mon préféré sera le troisième, qui traitera de l'inconscient, et qui en fournira la conceptualisation que vous connaissez » [6]. Le 4 mai, il écrit à Abraham : « ...Les quatre premiers seront publiés dans la série de la Zeitschrift, actuellement en cours ; je garde le reste pour moi. Si la guerre dure assez longtemps, j'espère pouvoir réunir une douzaine d'ouvrages semblables, et les livrer ensuite en des temps plus sereins, à l'incompréhension du public sous le titre : Essais préliminaires à la métapsychologie. Je crois que, dans l'ensemble, ce sera un progrès. Même genre et même niveau que la VII° section de L'interprétation des rêves » [7].

La « sorte de synthèse » est, comme souvent avec Freud, une occasion de pousser plus avant les hypothèses. C'est particulièrement le cas de l'article sur l'Inconscient, le « préféré » de Freud. Soigneusement présentés de façon à faire naître la conviction, les arguments susceptibles de justifier l'inconscient sont rassemblés dans la première partie. Il estime qu'il constitue une « hypothèse nécessaire et légitime », et achève cette présentation en exigeant que soit admis pour l'inconscient le même procédé d'inférence permettant de reconnaître chez l'autre l'existence d'une conscience - « ... nous prêtons, sans réflexion spéciale, à tout autre être en dehors de nous, notre propre constitution, et donc aussi notre conscience ; et notre compréhension présuppose cette identification. ...- ... La psychanalyse n'exige rien si ce n'est que ce procédé d'inférence soit appliqué à la personne propre... ». A la fin de cette partie, il conclut : « Il ne reste pas d'autre solution à la psychanalyse que de déclarer les processus psychiques inconscients en soi et de comparer leur perception par la conscience à la perception du monde extérieur par les organes des sens ». Et il s'appuie sur les conditions subjectives de la perception, définies par Kant, pour nous avertir de ne pas tenir notre perception « pour identique avec le perçu inconnaissable, de même la psychanalyse nous engage à ne pas mettre la perception de conscience à la place du processus psychique inconscient qui est son objet ». Un tel avertissement, qu'il reprend plus loin dans le texte, vise à prémunir contre toute tentation de construire un Inconscient sur le modèle, inversé, de la conscience d'une part, à signaler la pente dangereuse que l'on prendrait ainsi en objectivant l'Inconscient d'autre part.

La seconde partie, intitulée La pluralité des significations du terme d'inconscient et le point de vue topique , est d'abord l'occasion de régler la difficulté liée à l'utilisation du mot inconscient aussi bien pour décrire un acte psychique que pour désigner un système. Il propose, pour sortir de l'ambiguïté, une convention qui désigne par Cs et Ics la conscience et l'inconscient lorsque ces mots nomment des systèmes. Puis il décrit le passage d'un acte psychique de l'état inconscient à l'état conscient, régulé par la censure et établit que celle-ci se situe entre l'Ics et le Pcs ou préconscient, terme désignant l'état d'un acte psychique susceptible de devenir conscient sous certaines conditions. Après ces propositions, Freud revendique pour la psychanalyse le droit de décrire un acte psychique selon une « nouvelle façon de poser les problèmes », le point de vue topique, en plus de la conception dynamique. Il dénonce enfin, avec fermeté, tout tentative qui viserait à ramener cette description topique à un support anatomique : « Pour le moment, notre topique psychique n'a rien à voir avec l'anatomie ; elle se réfère à des régions de l'appareil psychique, o qu'elles se situent dans le corps, et non à des localités anatomiques. » Mais, avec une autorité égale, il précise dès le paragraphe suivant : « Il sera également utile de se souvenir que nos hypothèses ne peuvent prétendre d'abord avoir d'autre valeur que celle d'une représentation figurée ». l'Inconscient ne sera pas davantage objectif qu'il n'est anatomique. Il termine sur une considération à la fois clinique, technique et métapsychologique en indiquant l'inefficacité, pour la levée du refoulement, d'une interprétation donnée au patient tant que la représentation consciente n'est pas entrée en liaison avec les traces mnésiques inconscientes. Cette notation, déjà examinée dans Répétition, Remémoration, Perlaboration, écrit en 1914, lui permet ici de constater que représentation consciente et représentation inconsciente ne coïncident pas, suggérant qu'elles pourraient s'inscrire en deux lieux différents. Mais, termine-t-il, en ménageant ses effets : « Peut-être allons-nous découvrir, d'un moment à l'autre, que notre façon de poser le problème était insuffisante. » Ce procédé suggestif est un exemple des nombreux jalons que Freud dispose dans le texte pour préparer ses développements futurs, en plaçant le lecteur en position d'attente, position qui n'est pas le moindre plaisir de cette lecture.

La troisième section examine la pertinence de l'expression sentiments inconscients ; problématique dès lors que l'essence d'un sentiment est d'être perçu. Les psychanalystes ont pris l'habitude de parler d'amour ou de haine inconsciente, de « conscience de culpabilité inconsciente », d' « angoisse inconsciente ». Freud précise les limites d'un tel paradoxe et les trois destins de l'affect sous l'effet du refoulement : il subsiste tel quel, il est transformé ou bien il est réprimé. Cette dernière solution est la plus intéressante d'un point de vue métapsychologique, en montrant que le refoulement peut « empêcher non seulement l'accès à la conscience, mais aussi le développement de l'affect et le déclenchement de l'activité musculaire ». Ainsi, poursuit-il : « on voit les deux systèmes Cs et Ics lutter constamment pour s'assurer le primat dans le domaine de l'affectivité, certaines sphères d'influence se délimiter les unes par rapport aux autres et des conjonctions des forces en action se produire ». Enfin il éclaire un point de grande importance pour une psychopathologie de l'angoisse en écrivant : « Il est possible que le développement de l'affect parte directement du système Ics ; dans ce cas, il a toujours un caractère d'angoisse, angoisse contre laquelle tous les affects refoulés sont échangés ».

La quatrième partie s'intitule Topique et dynamique du refoulement. Il examine le destin de l'investissement associé à la représentation et libéré lors du refoulement, ainsi que le sort d'une représentation refoulée qui aurait conservé son investissement. Il développe alors la notion de contre-investissement, seul à même de s'opposer à l'accès à la conscience d'une telle représentation, de même qu'à rendre compte du refoulement originaire. Cette notion enthousiasme Lou Andréas Salomé dans le commentaire qu'elle fait à Freud en 1916. Il se livre ensuite à la description des modalités d'intervention du contre-investissement dans les trois névroses de transfert, tout particulièrement la névrose phobique, rendant compte de ce symptôme si répandu qu'est la phobie des animaux. C'est, logiquement dans ce chapitre, qu'il indique la nécessité d'associer aux points de vue topique et dynamique le point de vue économique ; l'association des trois points de vue permettant la description métapsychologique d'un processus psychique.

La courte cinquième partie porte sur Les propriétés particulières du système inconscient. Il fait de la distinction entre processus primaires et processus secondaires la clé de voûte de la métapsychologie, et décrit les caractéristiques des représentations inconscientes : non-contradiction entre elles, déplaçables et condensables, intemporelles et sans égard pour la réalité.

La sixième, intitulée Les rapports entre les deux systèmes, exprime tout l'espoir de la psychanalyse dans cette belle phrase : « L'inconscient est au contraire vivant, capable d'évoluer et il entretient avec un grand nombre d'autres relations avec le Pcs parmi lesquelles aussi la coopération ». Freud décrit ensuite ce qu'il appelle les rejetons de l'inconscient, issus du Pcs et admis dans le Cs. Il les qualifie de « sang-mêlés », reconnaissables à l'une ou l'autre de leurs particularités, ainsi les formations fantasmatiques de névrosés, les formations substitutives. Ils sont importants parce que la psychanalyse impose au patient de former un grand nombre de ces rejetons de l'Ics qui sont, à leur tour susceptibles de modifier l'Ics, quand bien même celui-ci manifesterait « une indépendance et une indifférence à toute influence presque incroyables ». Enfin dernier élément, qui permet d'écarter l'idée d'une communication d'Ics à Ics entre deux personnes, idée qui courait ici ou là voici quelques années. Freud en montre le mécanisme par l'intermédiaire du Pcs, qui est bien la cheville ouvrière de la vie psychique.

La septième et dernière partie constitue l'aboutissement du texte, tous les jalons posés et les fils tirés trouvant ici leur justification. Elle s'intitule La reconnaissance de l'inconscient. Freud dévoile ici le trait distinctif entre éléments psychiques conscients et inconscients. Cette partie, particulièrement recommandée aux auteurs pressentis, est longuement et diversement commentée, il n'est donc pas nécessaire d'y insister. L'apport principal, qui fait litière de toutes les autres hypothèses, laissées en suspens par Freud, est celui-ci : « ...la représentation consciente comprend la représentation de chose - plus la représentation de mot qui lui appartient, la représentation inconsciente est la représentation de chose seule ». Mais l'autre apport de cette partie tient à la référence que prend Freud dans la clinique des psychoses et particulièrement celle de la schizophrénie, référence qui s'impose par l'usage qu'ont ces patients du langage et l'importance de celui-ci dans leur psychopathologie. Lorsque Freud indique dans sa correspondance qu'un quatrième essai s'est révélé nécessaire, c'est en raison de ce recours à la clinique des schizophrènes qui lui impose de porter son regard sur les liens entre le rêve et la psychose dans Le complément à la théorie du rêve.

Un texte d'une grande maîtrise intellectuelle et didactique, en même temps qu'une avancée métapsychologique considérable, on comprend que Freud en ait été satisfait. Il clt une période métapsychologique, caractérisée par ce qu'on appelle la première topique en même temps qu'il en ouvre une autre. La référence à la clinique du schizophrène, à ce qu'elle manifeste d'une déliaison dans le langage, n'ouvre-t-elle pas la voie à la réflexion qui le conduira, cinq ans plus tard, Au-delà du principe de plaisir, à la pulsion de mort et à la deuxième topique.

 

[1] Sigmund Freud, Vue d'ensemble des névroses de transfert, Un essai métapsychologique, Traduit par P. Lacoste, 1986, Gallimard.

[2] Lettre du 1er Août 1915, in Sigmund Freud, Karl Abraham, Correspondance, Gallimard, p. 232

[3] Lettre du 9 Novembre 1915, in Lou Andreas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, Gallimard, p.47.

[4] Lettre du 1er Avril 1915, in Sigmund Freud, Ludwig Binswanger, Correspondance, Calmann-Levy, p. 205.

[5] Lettre du 1er Avril 1915, in Lou Andreas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, Gallimard, p.38.

[6] Lettre du 8 Avril 1915, in Sigmund Freud, Sandor Ferenczi, Correspondance, Calmann-Levy, p. 66.

[7] Lettre du 4 Mai1915, in Sigmund Freud, Karl Abraham, Correspondance, Gallimard, p.225.

 
Sommaire   L'article choisi
      L'analogie dans la situation analytique : un processus de Jean-claude Rolland
      L'article choisi
      La rêverie des mots de Bruno Gelas
 

    l Membres de l'association Libres Cahiers l Comité de rédaction l Éditeur l Mentions légales l Accueil l