Le cadre de référence de la présente
réflexion concerne strictement la situation analytique.
Dans cette situation, bien connue des lecteurs, l'analysant
se plie, avec plus ou moins de facilité, à la
règle de la libre association : partant des événements
extérieurs ou intérieurs qui le préoccupent
immédiatement, il en vient à dévider l'écheveau
complexe et mystérieux des pensées qui y sont
rattachées. Ces pensées prennent la forme, soit
de souvenirs souvent précis, quelquefois fort anciens,
et jusque - là oubliés, soit de réflexions
toujours diffuses, tantôt lâches, tantôt architecturées,
par lesquelles l'analysant tente, vaguement, de donner sens
à l'événement en question ; mais il
arrive aussi que ces pensées manifestent, avec plus de
netteté, leur étrangeté et qu'elle témoignent,
par là, de la spécificité de cette situation
analytique où elles se produisent. Il s'agit, d'abord,
de ce que Freud désignait sous le terme d'Einfall,
pensée subite, souvent fulgurante, sans aucun rapport
logique au contexte actuel du discours et qui provoque, chez
leur auteur, un réel désarroi. Ou bien il s'agit
de l'irruption, absolument impossible à anticiper, d'un
récit de rêve fait la veille ou à une époque
plus ancienne : il ne s'agit pas là, à proprement
parler, d'un souvenir - le retour du rêve n'est pas le
fait d'une remémoration active - mais de la reprise,
dans la situation analytique, d'un processus onirique. La psychologie
de la situation analytique s'apparente en effet partiellement
à la psychologie du sommeil : des pensées
inconscientes (que Freud désignait sous le terme de Traumgedanken
- « pensées du rêve ») y
sont activées mais ne deviennent accessibles à
la conscience qu'après que déplacement et condensation
aient assurées leurs déformations. Elles donnent
lieu alors au contenu de rêve (ce que Freud appelait,
par opposition, Trauminhalt) et à
son récit [1].
Si le discours de l'analysant puise ses motifs dans la substance
de ses perceptions extérieures ou de ses représentations
intérieures, une substance déjà là,
déjà désignée qui lui reste familière,
le cours de sa parole, en revanche, tend à s'infléchir,
sous l'effet de la relation transférentielle, selon un
déterminisme qui lui est parfaitement inconnu. Les objets
du désir infantile, chargés d'une puissante attraction
libidinale, trouvent dans l'expérience transférentielle
les conditions d'une réactualisation, d'une sorte de
résurrection - une résurrection semblable à
celle qu'Homère prêtait aux mânes des ancêtres
lorsqu'on leur sacrifiait le sang d'un vivant [2].
Et c'est moins à l'analyste en tant que personne que
l'analysant en vient « régressivement »
à parler dans le cours de sa séance, qu'aux objets
infantiles dont l'a dépossédé, soit le
jeu névrotique du refoulement, soit celui plus violent
de l'introjection mélancolique. La disjonction entre
contenu (représentatif) du discours et cours (affectif)
de la parole est sans doute l'une des caractéristiques
les plus extraordinaires de la situation analytique et celle
qui suscite la plus vive résistance, aussi bien chez
l'analysant, chez l'analyste, que chez l'interlocuteur scientifique
de cette situation.
« Voila ! me dit cette jeune femme, je ne sais pas ce qu'il en est exactement de vos vacances mais, en tout cas, je ne serai pas là vendredi, j'ai décidé de partir, de me reposer, je vais dans le Lubéron... » Et d'ajouter « qu'ayant oublié, depuis la dernière séance, de prendre ses antidépresseurs, ses symptômes ont repris de plus belle... » Ce ne serait pas, de ma part, tout à fait vrai de dire que je suis surpris de ce contenu de son discours : je suis sÉr, l'écoutant, que je l'avais soigneusement prévenue des dates de mon absence, pour cette première raison que cette analyse était fraîchement commencée, et pour cette seconde raison qu'il s'agît d'une analysante fragile, au bord de la décompensation. L'idée de prise d'antidépresseur est d'ailleurs tout à fait associée à l'analyse puisque c'est moi qui ai exigé, avant que nous ne commencions, qu'elle consulte un psychiatre susceptible de l'aider à traiter sa réalité et son anxiété. Je suis encore sÉr qu'à la fin de notre dernière séance, j'avais, à sa demande même, précisé de nouveau les dates de mon congé...
Ce qui m'aurait surpris aurait été de prendre la mesure de l'onirisation massive dont la réalité qui nous est commune a fait l'objet dans le contenu de son discours. Tandis que je me tais, le discours de la jeune femme se poursuit, comme en quête d'une histoire encore inconnue d'elle, et dont l'étrangeté serait comme neutralisée par le début de familiarité que nous avons, ensemble, commencé à construire. Elle revient à ce qu'elle appelle ses symptômes, en fait des compulsions « psychopathiques » à forte connotation sexuelle et auto destructrice qui la mettent réellement en danger, elle comme ses enfants encore très jeunes. Après coup, déclare-t-elle, « elle ne reconnaît rien d'elle dans ces attitudes, une force étrangère, violente la dépossèderait de toute volonté... », « elle a l'impression de vivre, à trente ans, une adolescence passée « inaperçue ... », « contrastant avec l'enfance difficile qui fut la sienne, toujours dans la plus violente et tenace opposition à son père à qui elle disait toujours non et qui dut souvent employer la manière forte... ». Je crois reconnaître, dans ces manifestations infantiles avouées pour la première fois, ce qu'il est convenu d'appeler un « négativisme ». Et je lui dis, sur la base de l'analogie rapprochant la scène psychopathique actuelle et cette scène infantile, que « c'était peut-être la même force, à elle étrangère, qui la poussait, autrefois à s'opposer à son père » et j'ajoute, parce que c'est dans le moment même où je lui parlais, que cette deuxième interprétation m'est seulement venue , j'ajoute que « c'est en pensant à ces non qu'elle opposait à son père qu'elle me dit maintenant qu'elle ne viendra pas vendredi... »
Une pensée lui vient soudain à l'esprit, une pensée, affirme-t-elle, à laquelle elle n'avait jamais, jusque-là, pensé - un Einfall : « rien, dans son histoire, n'explique ce sentiment irraisonné d'abandon, ses parents ont toujours été présents, chaleureux, comme ils le sont de nouveau à la faveur de la crise qu'elle traverse ; rien, sinon ce à quoi elle n'avait jamais pensé, la naissance de sa sœur, de deux ans sa puînée ; rien, apparemment, ne s'est en vu, elles s'entendaient apparemment fort bien, jouant continuellement ensemble ; mais maintenant elle prend la mesure de l'énormité de la chose car, quand elle se voit jouer avec sa sœur, elle se voit elle seule, elle ne voit pas sa sœur, comme si elle avait complètement dénié sa réalité... Plus grande, dans la maison familiale où cousins et cousines étaient réunis le temps des vacances, elle s'arrangeait pour créer deux clans clivés, l'un où elle était, l'autre où était sa sœur... Je lui dis, sur la base de l'analogie rassemblant cette situation infantile et la situation transférentielle actuelle, que « c'était peut-être en pensant à sa sœur qu'elle me dit qu'elle partait, elle, dans le Lubéron, tandis qu'elle ne savait pas ce que, moi, j'allais faire ». Un autre matériel surgit alors que je n'ai pas besoin d'exposer ...
Si le cadre de la présente réflexion concerne strictement la situation analytique, son contenu restera rigoureusement circonscrit à la production d'analogies qui, d'après mes observations, y affecte une richesse et une variété dont il ne semble pas exister ailleurs d'équivalent. Cette production d'analogie semble, à priori, indissociable de la relative et temporaire déstructuration que le discours y subit sous l'effet de la relation transférentielle. L'exemple précédent a le mérite de montrer assez clairement l'entrecroisement de ces deux problématiques : sous l'effet d'un transfert, à vrai dire étonnamment vif, l'analysante renoue avec une expérience infantile précoce - un vécu d'abandon, de perte, de la figure paternelle qui a comme conséquence d'enflammer la composante érotique de ce lien, au détriment de la tendresse et des composantes auto conservatrices qui en neutralisent, normalement, partiellement l'intensité ; Contre cette irruption de la sexualité infantile, le moi du locuteur recourt au même mode rudimentaire de défense antérieurement adopté, un négativisme, un refus massif non symbolisé, s'adressant d'ailleurs autant à l'auteur du fantasme et à ses revendications pulsionnelles, qu'à la figure virtuelle du séducteur paternel. Privée, du fait de ce clivage, de capacités sémantiques qui lui soient propres, cette expérience n'a d'autre ressource, pour s'exprimer, que de se lier, par contiguïté, au discours manifeste, d'en détourner la signification rationnelle, tout en la chargeant d'un pouvoir de figuration qui ne lui appartient pas. L'onirisation de l'expérience transférentielle vient sans aucun doute de ce parasitage, par une motion inconsciente, des pensées très ordinaires et très immédiates dont l'analysant alimente son discours à l'analyste.
Mais cette fausse liaison d'une motion inconsciente et d'un discours manifeste, si elle confère bien à l'expérience infantile les moyens d'une expression, voire d'une figuration, voire encore d'une satisfaction, d'un accomplissement, elle ne lui accorde, en aucun cas, le moyen d'une représentation et encore moins celui d'une énonciation. La production d'analogies tendrait à compenser ce manque : en diffractant ses effets vers les différentes catégories de pensée dont se compose le discours manifeste, en les lestant unanimement de la charge représentative et affective qui lui est spécifique, elle organise, dans la diversité même des contenus du discours, une unité nouvelle, éphémère, factice qui vient comme « signaler » sa présence, « signifier » son insistance. La production d'analogies, disons le un peu brutalement, relève d'une sémiologie rudimentaire, native, sans autonomie propre, empruntant à d'autres systèmes sémiologiques son support. Elle doit cette singularité au matériau même qu'elle sert, l'inconscient : de même que celui-ci, du fait de son exclusion hors du système de la langue, n'est accessible à la pensée logique que par une opération d'inférence, la production d'analogie, dans une unité contextuelle donnée (la situation analytique) représente un jeu de correspondances dont il appartient à l'interlocuteur de reconnaître qu'il se signale, là, sous jacente à la réalité immédiate, une autre réalité...
C'est en 1932 que Freud rédige un texte assez étrange et profondément spirituel ainsi que le signale l'intitulé qu'il lui donne - puisqu'il y évoque une rencontre qui n'eut jamais lieu et dont il se plait à montrer qu'elle ne pouvait en aucun cas avoir lieu : Ma rencontre avec Joseph Popper-Lynkeus. Les Gesammelte Werke l'ont quelque peu marginalisé en l'insérant dans la rubrique éditoriale secondaire des Gedenkworte, « articles de circonstance, commémoratifs » [3], tandis que ses traducteurs français, sous la direction de Jean Laplanche, ont su lui accorder sa pleine dignité scientifique en le publiant, à côté de quelques grands autres textes, dans le volume « Résultats, idées, problèmes » [4].Dans ce texte, Freud revient à la théorie du rêve - qui n'aura jamais cessé de le tenir éveillé tout au long de son œuvre - en insistant, là, plus particulièrement sur ce que contient d'énigmatique la déformation que les pensées qui le génèrent subissent au cours du travail du rêve -, cette déformation qui serait « le problème le plus profond et le plus ardu de la vie onirique », y écrit-il. Freud se conforte, certes, de ce qu'il a su - dès l'écriture de l'interprétation des rêves et ferait du rêve « la psychose normale de l'humanité » - découvrir et décrire avec précision les facteurs ( la censure du moi, le danger pulsionnel) et les mécanismes ( déplacement et condensation) qui rendent compte de cette déformation et permettent, jusqu'à un certain point, de restituer au rêve la dignité d' »une production intelligible ». Mais il pense que cette interprétation n'épuise pas l'énigme de la déformation ; et la pensée qu'il poursuit implicitement, dans cette réflexion incidente, pourrait être quelque chose comme « mais pourquoi les hommes restent - ils aussi réfractaires à ce qui est une partie de leur propre substance, au point qu'ils n'en veulent rien savoir, ou n'en savoir quelque chose qu'à condition que cette réalité leur soit déguisée, un peu comme on dit que la grande Catherine ne consentait à visiter son empire qu'à la condition que des panneaux peints de scènes harmonieuses et bucoliques cachent, le long des routes, la misère profonde de la campagne russe... ? », ou « pourquoi les hommes se répugnent - ils au point de ne jamais pouvoir totalement se réconcilier avec eux - même ? » On voit que, derrière cette énigme bien circonscrite de la déformation dans le rêve, c'est une énigme centrale qui suscite la curiosité, voire la rébellion du scientifique qu'est Freud, une énigme qui s'attache à la constitution de l'inconscient, qu'il s'agisse de l'inconscient originaire ou que son institution relève de ce « devenir inconscient » par lequel des pensées, un temps tolérées, doivent secondairement succomber sous l'effet des vagues successives du refoulement, une énigme enfin dont cet infatigable chercheur se refuse à s'accommoder passivement comme on se résignerait à la crédulité pour un mystère ou à la fatalité d'un mal incurable...
Et c'est sur la base d'une telle exigence - celle-ci, scientifique - que Freud rencontre, en Popper-Lynkeus, une exigence toute aussi entière mais d'orientation absolument opposée, puisqu'on peut qualifier celle - là d'utopiste. Dans le recueil de nouvelles, « Les fantasmes d'un réaliste », plus particulièrement dans l'histoire intitulée Rêver comme veiller, écrit par « ce grand homme, penseur et critique, doublé d'un philanthrope et d'un homme de réformes bienveillant », Freud découvre et admire cette audacieuse déclaration : « Dans mes pensées comme dans mes sentiments règnent ordre et harmonie, et les deux ne sont jamais en conflit... Je suis un sans partage, les autres sont partagés et leurs deux parts - veille et rêve - se font une guerre sans répit. » Une déclaration qui se fait, plus loin, nettement plus offensive : « Les rêves semblent chez vous receler quelque chose de caché, d'impudique d'une nature particulière, un certain mystère de votre être difficilement exprimable ; et voilà pourquoi votre activité onirique paraît si souvent manquer, voire même aller à l'encontre du sens. Mais fondamentalement, il n'en est pas du tout ainsi ; cela est même parfaitement impossible, car c'est toujours le même homme, qu'il veille ou qu'il rêve. »
J'invite vivement mon lecteur à consulter de près ce petit texte freudien, tout en subtilité, et où la contradiction soulevée, par exemple, par l'opposition des termes de « fantasme » et de « réalisme » n'est que l'un des nombreux paradoxes qui affectent la limpidité de son écriture, à la manière de vaguelettes tourmentant la surface de l'eau. C'est par son style même, dans une certaine musique de l'écriture, que l'auteur développe la thématique la plus précieuse de sa pensée : le réalisme affiché de Popper-Lynkeus relève d'une décision d'inféoder la réalité à son désir « d'ordre et d'harmonie », d'une répudiation de ce « quelque chose de caché et d'impudique d'une nature particulière » ; le philosophe se tient à l'opposé du réalisme de Freud qui prend acte de cette duplicité du psychisme, qui inféode son désir à la reconnaissance du réel. Mais comme l'ours blanc et la baleine polaire ne se rencontrent jamais, sauf à partager le même univers glaciaire, hostile mais stimulant, voici deux hommes que leurs positions désirantes respectives condamnent à se méconnaître mais que font se rencontrer un même amour de la vérité, une même aversion de toute concession contre les déformations dans les quelles la partition psychique, entre conscient et inconscient, entrave le sujet humain. Car cet édifice théorique que Freud a, si minutieusement et si obstinément, bâti tout au long de son œuvre, ne visait pas seulement à reconnaître la réalité de l'inconscient, il visait avant tout - il n'y a qu'à considérer pour cela son souci constamment maintenu de psychopathologue et de thérapeute - à en délivrer, jusqu'à faire ce peut, le destin des hommes...
Aussi nous faut-il filer, jusqu'à sa dernière limite, la contradiction où Freud semble se mettre par cet accord avec Popper-Lynkeus qui, plus qu'un accord de principe, est un plein accord comme il en témoigne quant il se déclare « subjugué par la coïncidence de ses vues et de sa sagesse » ! Mais, pour cela, il nous faut, paradoxalement, entrer en désaccord avec la position théorique manifeste de Freud concernant la déformation dans les rêves, et reconnaître dans l'idéalisme manifeste de popper-Lynkeus un fond de vérité ! Je crains, à juste titre, que le lecteur ne me suive pas dans cet apparent maniement du paradoxe ; il me faut le prier de m'accorder un peu de patience et de bienveillance et de bien vouloir revenir avec moi sur le terrain des analogies dont nous sommes partis. Il ne fait pas de doute que les pensées inconscientes, telles qu'elles sont régressivement réactivées à la faveur de l'état de sommeil ou de la situation analytique, ne peuvent avoir accès au système perceptif et à la conscience que par le truchement de la déformation. Elles ne peuvent se représenter qu'indirectement en s'étayant sur des pensées innocentes, qu'en payant le lourd tribut de la condensation - qui se manifeste en règle comme ellipse -, et qu'en sacrifiant à la figuration visuelle, à l'image - ce que Freud illustrait avec le paradigme du rébus [5]. Mais il ne fait pas de doute non plus que pour « celui qui a des oreilles pou entendre et des yeux pour voir », ce premier système de déformation, émanant des censures du moi, se redouble d'un second système - qu'on peut dire par opposition informatif - qui est l'émanation des tendances signifiantes des représentations inconscientes et qui se manifeste spécifiquement, dans le récit du rêve et dans le discours associatif, comme production d'analogies.
Ceci est au fond la thèse que nous souhaiterions soutenir dans la présente réflexion : de la même façon que l'amour de la vérité est pour l'homme dans la plus étroite relation et dans la proportion strictement inverse à la déformation qui s'oppose à la connaissance de sa réalité, la production d'analogies serait le fait d'une tendance psychique s'opposant dans l'appareil de l'âme à la tendance à la déformation. La déformation serait une opération psychique beaucoup moins monolithique et beaucoup moins implacable que Freud ne se la représentait et beaucoup plus réelle et consistante que Popper-Lynkeus ne l'espérait...
C'est donc avant tout sur la base d'une sémiologie
du discours - la sémiologie la plus subtile et la plus
abstraite qui soit puisqu'elle porte électivement sur
des jeux arbitraires de signifiants ou des agencements syntaxiques
inattendus - que la production d'analogies dans le discours
de l'analysant, se présente à l'écoute
de l'analyste. Il peut s'agir de correspondances si rudimentaires
que, réexaminées en dehors de la situation qui
les produit, leur rapprochement peut apparaître irraisonné,
absurde, voire même « tiré par les cheveux ».
Cet effet indésirable de la communication analytique
montre seulement à quel point, entre l'expérience
intersubjective - et interdiscursive - de l'expérience
transféro-contre transférentielle de la cure,
et son récit à un tiers, demeure un hiatus partiellement
infranchissable. Le spectre de l'effet « tuyau-de-poêle »
(tiré de la contrepèteriepoêle « comment
vas-tu yau de poêle ? ») avec lequel il était
de bon ton, il y a une vingtaine d'années, de dénoncer
une certaine facilité « lacanienne »
de l'interprétation [6],
menace incontestablement la gravité toute aussi incontestable
de ce que nous tentons d'exposer ici. En fait la gravité
de l'interprétation analogique, ce rapprochement, par
l'analyste, des correspondances se répondant dans l'espace
du discours entendu - effet de la production d'analogies - cette
gravité se mesure à la lumière des effets
qu'elle produit à son tour, effets dominés par
l'âmergence de pensées inconnues au parleur et
qui lui révèlent, non sans sauvagerie, des contenus
psychiques d'une teneur propre à blesser son moi et sa
conscience morale.
Voici un exemple qui laisse clairement apparaître ce qu'une telle interprétation contient de paradoxe entre l'incise spirituelle, witzig [7] de sa formulation, et la sourde horreur inhérente aux contenus idéïques et affectifs des pensées inconscientes qu'elle « découvre » : ce père de famille nombreuse demeure, après plusieurs années d'analyse, dans la douleur qu'il s'est infligé en renonçant à une liaison sentimentale ruineuse à bien des égards. Il commence cette séance en revenant sur son désir, toujours aussi vif, de « faire l'amour à « J » », sa maîtresse répudiée. Puis, sur la fin de cette même séance, il évoque son regret de ne plus pouvoir posséder de ces belles voitures qu'il aime tant, des coupés puissants et élégants , qui, malheureusement, ne sont plus compatibles au convoi de ses trop nombreux enfants. Je lui formule cette correspondance « n'est-ce pas l'idée de posséder, faire l'amour à « J » ? » Une pensée que je n'avais aucun moyen d'anticiper, et lui non plus, lui vient : « si un de ses enfants mourrait, alors il pourrait s'acheter une telle automobile ! » Cela lui fait d'abord horreur, c'est, dit-il, le pire drame qui puisse marquer une vie, il lui semble qu'il en ait emprunté la matière à une angoisse récurrente de son épouse dont elle lui fait souvent part... Puis il découvre que cette pensée ne lui est pas aussi étrangère qu'il le croit, elle est au centre des « rêveries diurnes » qui l'accaparent lorsqu'il est en déplacement et qu'il passe de nombreuses heures au volant. C'est la première fois que dans cette cure, plutôt besogneuse, émerge un Einfall aussi brutal. C'est la première fois aussi qu'il se découvre cette activité fantasmatique autoérotique, qu'il désigne, de lui-même, comme « rêverie diurne ».
Cette pensée inconsciente appartient très précisément à l'espèce que Freud appelle pensée du rêve : écartée par le refoulement de son inscription dans la structure préconsciente, cette pensée à part entière menait, jusque-là, une vie clandestine et sauvage ; elle trouvait librement, dans le fantasme, son accomplissement et se faisait connaître, au moi, par une représentation indirecte, dans un scénario visuel. Le rapprochement analogique lui ouvre la porte du discours intérieur où elle peut désormais faire l'objet d'une énonciation conceptuelle, d'une perception, d'un jugement et, éventuellement, d'un refus. Ce refus n'est bien sur pas immédiat, il requiert une perlaboration psychique nouvelle, fondée sur le renoncement au désir infantile (encore inconnu) qui animait cette pensée. L'effet de l'interprétation analogique se réduit au devenir conscient de la pensée inconsciente. Mais cette prise de conscience serait sans lendemain si elle n'était, aussitôt, relayée par un travail psychique qu'on peut grossièrement définir sous le chef d'une désexualisation, d'une sublimation. De sorte que l'on peut, en effet, dire que l'effet immédiat de l'interprétation analogique se réduit bien au devenir conscient de pensées inconscientes, à leur inscription ou réinscription dans cet ensemble discursif disponible à l'énonciation qui se définit par son holisme et que j'ai ailleurs proposé d'appeler discours intérieur [8]. Mais il nous faut ajouter qu'un second effet, indirect, consiste à réactiver les forces psychiques naturelles orientées vers la résorption des restes fantasmatiques infantiles incestueux entravant le sujet humain dans son adhésion à la réalité. Il s'agit des mêmes forces qui, en leur temps, ont déjà œuvré à ce que Freud appela la résolution du complexe d'Oedipe...
La partition de l'appareil psychique entre conscient et inconscient a été, jusqu'à ses plus infimes détails, clairement explorée et exposée par Freud, et c'est sur cette position théorique essentielle que les analystes, quelles que soient leurs divergences d'école ou de langue, trouvent unanimement à s'accorder. Mais cette première partition se redouble d'une autre qui reste, elle, dans l'ombre, comme effacée, par contraste, sous l'effet de la limpidité définitive que Freud sut donner à sa doctrine. Il s'agit de la partition qui existe entre ce qui, dans l'appareil de l'âme relève d'une substantialité psychique spécifique - les forces pulsionnelles animant la vie de l'esprit aussi bien que les représentations mentales archaïques à l'origine indécise (issues de l'héritage phylogénétique ou de l'expérience mémorielle individuelle et préverbale) organisant, depuis le plus intime, le plus imaginaire de l'être humain, le destin futur de ses relations d'objet et ce qui relève d'une substantialité du langage grâce auquel ce même être s'inscrit, par identification, dans une communauté humaine, et accède ainsi à la possibilité de s'auto représenter, de s'auto théoriser pour reprendre ce terme de Jean Laplanche.
Les deux termes de cette partition se redoublent mais ne se recoupent pas ; l'exemple des pensées inconscientes, des pensées du rêve l'illustre parfaitement : une pensée peut être exclue de tout rapport à la perception consciente et demeurer cependant « structurée par un langage ». Le fait est qu'entre la substantialité du psychique et la substantialité du discours, s'organisent des relations d'exclusion et de solidarité, particulièrement mouvantes et complexes. Disons que le discours transpose, à un niveau d'abstraction supérieure, le pur « vécu » de l'expérience pulsionnelle et représentative, le pur « réalisme » du fantasme ; il participe, par là même à leur déréalisation, à leur désincarnation [9]. Mais disons aussi que c'est dans cette transformation énergétique qu'il fait subir à la substance qu'il traite, qu'il tire l'énergie qui l'anime, qu'il puise son souffle. De l'éprouvé psychique à son énoncé discursif, du vécu fantasmatique à sa fiction, c'est un double mouvement qui s'opère : l'un tend à l'abolition de ce qui fait l'esprit même du fantasme, son pouvoir hallucinatoire ; l'autre tend à sa reprise dans ce qui est l'inspiration même de la langue, sa puissance évocatrice, ce qu'après P.Fedida, beaucoup d'auteurs ont tenté de circonscrire sous le nom de « poiése ».
Disons encore que ces deux substantialités ne peuvent que se convertir l'une dans l'autre et s'abolir mutuellement et voyons là, dans cette autre partition psychique, une version du concept de refoulement, légèrement différente de celle donnée par Freud, dans le cadre de la partition conscient inconscient : ce qui est refoulé, en étant écarté du discours intérieur ouvert à l'énonciation, est rendu à la tendance à la conservation qui caractérise le psychique, à cet accomplissement, en toute déliaison, du désir infantile ; ce qui du refoulé fait retour, tout spécialement, quoique timidement, dans la production d'analogie, tend, au contraire, à arracher l'esprit au « charme » de l'infantile et de l'inceste, à troquer le principe du « tout plaisir » contre le principe de réalité. Et dans cette opération marquée, à tous les sens du mot, d'une spiritualité profonde, un seul principe reste constant quoiqu'il change de régime : c'est Eros qui, quittant l'habit du fantasme, revêt celui de la langue. Et entre l'Eros du fantasme et l'Eros de la langue, une troisième figure, éphémère et fulgurante, si spirituelle que Mallarmé la crÉt démoniaque, l'Eros de l'analogie - celui que Valery avait sans doute en tête lorsqu'il fait dire à la jeune Lust, incarnation virginale de Méphistophélès « Eros énergumène » [10] !
Dans l'exemple mentionné ci-dessus, l'analyste repère une analogie entre deux signifiants, éloignés l'un de l'autre dans le temps du discours, indifférents l'un à l'autre si on ne les entend que dans leur contexte sémantique immédiat et que ne rapproche qu'un des sens que l'un et l'autre portent dans la masse de leurs polysémies : le signifiant « posséder » admet, incidemment mais légitimement, une acception érotique - d'ailleurs absente de l'usage manifeste qu'en fait le locuteur ; le signifiant « faire l'amour » désigne l'activité sexuelle dans la perspective électivement phallique où cette activité tend à l'emprise, à la sujétion de son partenaire - une subtilité sémantique qui ne semblait pas particulièrement retenue dans la conscience immédiate du locuteur. On pourrait croire que c'est leur rapprochement qui fait éclater le ciment organisant cette polysémie et tempérant par la même leur puissance signifiante et qui fait « saillir », dans le signifiant innocent, sa dimension sexuelle et, dans le signifiant sexuel, sa dimension d'emprise [11]. Il n'en est pas seulement ainsi : la décomposition des multiples signifiés, référés à un signifiant donné, précède et permet le rapprochement analogique ; elle est l'effet de l'intense sexualisation à laquelle la parole de l'analysant et l'écoute de l'analyste sont soumis, aussitôt qu'ils entrent en contact avec l'expérience fantasmatique. Cette décomposition ou désagrégation des unités sémantiques manifestes pourrait être comparée à la diffraction et redistribution des atomes dans le cas d'une rupture moléculaire : de nouvelles unités se créent, qui organisent entre elles de nouvelles articulations, de nouvelles chaînes signifiantes. A la polysémie propre aux signifiants, se substitue une polysémie du discours, et ce que l'analogie vient signaler, marquer n'est au fond que l'âmergence d'un ensemble discursif nouveau, comme un phrasé encore inconnu perce sous le thème musical dominant, ou encore, comme on trace un sentier nouvellement frayé par des bornes avertissant le promeneur des singularités de son parcours...
« On pourrait dire », « il n'en est rien ». Le lecteur peut, à juste titre, nous reprocher un usage rhétorique foncièrement impressionniste et si peu scientifique, qui vient seulement indiquer le degré d'indécision auquel l'analyste est confronté, dans l'expérience de la cure, face à la production d'analogie. Cette indécision provient de l'intimité, à la limite de la confusion, des discours intérieurs du locuteur et de l'écoutant travaillant de concert à sémantiser une même expérience hallucinatoire. On remarquera, là, par exemple, que c'est l'analyste qui, prenant la place même du moi de l'analysant, entend dans son discours sa portée amoureuse, tandis que celui ci lui abandonne, momentanément, cette fonction perceptive, paradigmatique du moi. Que vaut-il mieux pour désigner ce processus qui rapproche psychiquement autant un locuteur et un écoutant, user du concept scientifique d'identification ou de la notion plus ouvertement métaphorique d'abandon amoureux ? Que gagne-t-on de plus à résoudre cette première indécision d'ordre terminologique ? Ce que nous tentons, scientifiquement, de circonscrire sous le terme d'identification, cette transformation (trop) durable du moi, naît, sans doute et nécessairement ,de cette expérience toujours (trop) fugitive de l'abandon amoureux ; elle n'en est même que le reste après que les exigences de l'adaptation au réel l'ai provisoirement dissoute... [12] Dans ce temps de la cure, soumis à la même périodicité que celle que Freud imputait à l'activité sexuelle de l'homme originaire, comme des eaux mêlées, s'interpénètrent les expériences fantasmatiques et les discours des deux protagonistes et ils se confondent dans un discours amoureux par essence commun puisqu'il exige du « je » de l'énonciateur, qu'il se perde dans le tu de celui auquel il s'adresse... [13] Cette première indécision est au fond requise de l'analyste pour entendre l'analogie ; elle ne serait que le reflet inhérent à la magie de l'échange amoureux, magie au sens où ses effets sont aussi puissants que sa détermination échappe à toute maîtrise de la part de ses protagonistes, au sens encore où il y a dans son accomplissement autant de promesses que de menaces, autant de plaisir que d'étrangeté...
La seconde indécision tient à la fulgurance du processus analogique qui nous invite à explorer plus avant les liens (reconnus depuis longtemps par Marcel Mauss) que l'analogie entretient avec la pensée magique. Il n'est pas facile de formuler clairement et simplement cet aspect temporel de l'analogie ; il nous laisse, déjà, entrevoir que le rythme de la parole, chez l'être humain, se tient en décalage par rapport au rythme du fonctionnement psychique du moi, différence qui nous conforte dans la nécessité de maintenir, métapsychologiquement, séparées ces deux instances. Le second terme de l'analogie ( dans notre cas le signifiant « posséder » répétant le signifiant « faire l'amour ») jaillit comme un éclair et il semble que son repérage obéisse à une sorte de loi de tout au rien : ou bien cette répétition frappe l'oreille de l'écoutant, ou bien il ne l'entend pas, et tout se passe alors comme si elle n'avait pas eu lieu. Ce facteur subjectif, propre à l'écoutant, est de nature à entacher l'analyse, après coup, du processus analogique car nous ne disposons, de ce fait, que des analogies entendues, et pouvons douter qu'elles représentent un échantillonnage adéquat des milliers d'autres analogies qui se produisent, indubitablement, dans cette situation. A moins que l'on ne considère - comme c'est l'hypothèse qui soutient ce travail - que le processus analogique ne trouve son achèvement et sa performance que lors qu'est activée une certaine disposition de l'écoutant à la recueillir et dès lors encore que cette disposition se concrétise dans une parole de l'écoutant qui en rapproche les termes , ce que j'ai désigné sous le terme d'interprétation analogique. En ce sens on doit admettre comme je l'ai avancé ailleurs que le « cadre » de la production analogique recoupe précisément celui de l'interdiscursivité et que l'intérêt de l'analogie pour le psychanalyste rejoint son intérêt pour l'interprétation [14].
Représentons nous, plus en détail, cette disposition de l'écoutant qui assure au phénomène analogique, tel qu'il se produit dans le discours du patient, le destin d'un processus à part entière. Le second terme de l'analogie frappe l'attention de l'analyste et elle se manifeste, on peut le dire, toujours, comme une incongruité. Cette incongruité témoigne, sans aucun doute, du sentiment d'étrangeté que le moi oppose à cet évènement de langage ; il est une sorte de contre investissement de l'attention que cet évènement a suscité. Cette répétition s'inscrit aussi dans la durée particulière dont la dote le flux de la parole et qui est la durée paradoxale de l'instantanéité, de l'éphémère, de ce qui passe, apparaît pour disparaître aussitôt, comme les wagons d'un train dont un observateur surprendrait la marche, entre deux tunnels. Aussi la répétition apparaît-elle tout d'abord à l'écoutant comme arbitraire, elle ne manque jamais d'éveiller la suspicion d' « effet tuyau de poêle », dénoncée tout à l'heure. Seule une analyse après coup, à distance du brasier transférentiel, est en mesure d'en fonder la raison. C'est ce que nous avons tenté de faire ci-dessus.
Le caractère arbitraire du repérage analogique et de son interprétation n'est pas qu'apparent. Il ne coïncide pas avec la suspension du jugement qu'exigent la neutralité bienveillante au discours de l'analysant et l'écoute flottante de ses associations ; il n'est pas seulement arbitraire, parce que sa raison échappe temporairement à l'analyste, parce que son moi bat à un rythme toujours en retard par rapport à celui de son discours. C'est son déterminisme même qui le fait arbitraire. Le second terme de l'analogie a frappé l'attention de l'écoutant ; il l'a aussitôt mis en contact avec un évènement de discours, survenu précédemment et dont il aurait dû, conformément à l'esprit de la langue, perdre le souvenir. Comme un promeneur qui, pour accéder à sa destination, doit renoncer à ce qu'il quitte. La disposition à entendre l'analogie suppose, de la part de l'écoutant, qu'il se soit arbitrairement porté à contre-courant de ce mouvement naturel de la parole, appelée, irréversiblement, à aller vers ce qu'elle n'a pas encore dit, en effaçant ce qu'elle a déjà dit ; qu'il répudie la pente naturelle du discours, ou plutôt, qu'il la contraigne à s'étaler dans l'espace d la rencontre, comme on endigue un fleuve pour y extraire des ressources nouvelles. Mais cette disposition suppose, aussi et parallèlement, que l'analyste ait entendu ces signifiants, indépendamment de l'ordre dont le flux de la parole les charrie, qu'il les ait perçus, non pas seulement avec l'oreille, dans la sonorité de leurs signifiants, mais avec des yeux, des yeux de voyant certes ou de visionnaires plutôt que des yeux de regardant, et qu'il les ait discernés sous la figure des représentations psychiques où nos mots, toujours mais plus là qu'ailleurs, plongent leurs racines...
Nous voici donc à nouveau confrontés à la différence envisagée plus haut entre substance psychique et langage. Le terme de différent avancé par JF Lyotard [15] conviendrait le mieux pour caractériser le procès paradoxal qui institue une articulation entre ces deux réalités de l'âme, et maintient cependant, entre elles, un écart irréductible, tant dans les faits eux-mêmes que dans leur conceptualisation. La substance, ce sont les représentations inconscientes et l'affect sexuel infantile qui les irriguent. Elles nous sont naturellement opaques, latentes. Si elles deviennent accessibles à l'analyste, à cet étage visionnaire de son écoute, c'est par le biais d'images qu'il en construit et dont la production doit obéir, comme Freud l'a clairement suggéré, au principe de l'hallucination. L'écoute sépare, selon l'acception chimique du mot, le contenant psychique du contenu langagier qui le submerge et l'efface et auquel, pourtant, il donne existence discursive et cohésion de parole . Ce n'est pas assez de dire que cette écoute infère l'existence de la substance inconsciente, elle se donne une représentation des plis et replis dont un fantasme donné accidente ce fond. C'est là tout le génie de la pensée métapsychologique dont Freud dota sa doctrine après avoir découvert l'inconscient et inventé la méthode analytique, pour rendre compte de l'appareil psychique et de son fonctionnement conflictuel [16]. Il est hors de doute que les figures développées par cette spéculation, cette singulière herméneutique, demeurent dans la plus intime cosubstantialité avec les figures du fantasme auxquelles elles font écho. Et que, comme celles-ci, elles conservent le caractère d'évanescence auquel la perception condamne ce qu'elle répudie.
La langue ce sont les mots par lesquels, à l'autre étage de son écoute, étage qu'on peut qualifier de conceptuel, par opposition à celui de visionnaire, l'analyste vient signifier ces représentations, dans des mots de son discours intérieur, activés par ceux de l'analysant, ou confondus à ceux-ci. Et, parce que prévaut, là, la logique du signe, prévaut aussi celle de l'arbitraire. Il faudrait, pour être précis, grossir notre réflexion, déjà fort sinueuse, d'une incursion dans le champ de la linguistique, auquel, d'ailleurs l'analogie, appartient de plein droit. Nous nous l'épargnerons, en signalant seulement que la théorie de Martinet [17], relative à « l'immotivation du signe » du signe, marque, dans l'exemple donné, toute sa pertinence. Qu'il s'agisse du signifiant « posséder un coupé », dans sa référence à un plaisir érotique, ou du signifiant « faire l'amour à J », dans sa référence à une jouissance amoureuse, incluant la violence de la scène primitive, règne un arbitraire absolu - et, justement, inoui, parce que rendu, à son tour, opaque par un savoir analytique infiltré de sens commun, et tenté de réduire le difficile travail de la déliaison analytique à une traduction symbolique, comme on confondait, avant la science des rêves, le travail de l'interprétation avec une clef des songes. De fait, la relation d'arbitraire qui définit le rapport du signifiant au signifié doit tirer une de ses raisons du différent opposant la subjectivité massive de la substance psychique ( la représentation de chose), à l'abstraction du signe dans son appartenance communautaire (la représentation de mot) ; il pourrait être l'avatar, dans le registre « supérieur » de la langue, de la partition psychique et l'écoute analytique ne peut que gagner à dégager sa manifestation, à le mettre en crise, comme étant l'expression la plus subtile du conflit psychique. Et c'est bien à une mise en crise du rapport du signifiant au signifié, que tend l'interprétation analogique.
Le phénomène analogique baigne, tout entier, dans ce registre de l'arbitraire. C'est ce registre qui donne à sa manifestation son aura magique, avec sa triple sémiologie d'incongruité ou d'étrangeté, de fulgurance et d'impression de prestidigitation. Reprenons les étapes de ce processus qu'on peut décomposer en trois phases, nettement séparées chronologiquement, et qui se distribuent, tantôt dans l'espace psychique de l'analysant, tantôt dans celui de l'analyste : la production d'analogies a lieu dans le discours du patient, à la faveur des transformations psychiques suscitées en lui par la régression transférentielle. Le repérage de ces analogies s'origine dans une disposition de l'écoutant, et elle suppose, chez ce dernier, une régression de son activité d'écoute, d'une position conceptuelle, à une position visionnaire, régression que l'on peut situer, par rapport à celle du locuteur, comme contre transférentielle. La troisième phase est initiée par l'analyste qui, par son interprétation, rapproche les termes de l'analogie, « c'est la même idée de faire l'amour, posséder un coupé ». Il s'ensuit chez l'analysant le surgissement d'une pensée, inconnue de lui, que nous avons désignée comme Einfall « si un de mes enfants mourait ». Le processus trouve dans ce surgissement idéïque son achèvement définitif.
Mais, soulignons le, la pensée qui devient ainsi énonçable,
parce que l'interprétation l'a exhumée de la position
inconsciente où elle gisait, tout en demeurant psychiquement
suffisamment active pour alimenter une rêverie diurne,
cette pensée demeure dans la relation la plus arbitraire
avec les termes de l'analogie qui la représentait dans
le discours manifeste du locuteur. Elle n'a pas « en
soi » la charge sexuelle qui lestait les signifiants
que rapprochait cette analogie. Si on la dévêt
de son habillement syntaxique, on y découvre l'oblativité
d'un désir infantile, archaïque, appartenant à
l'ère sadique ou masochiste du développement psychique :
« qu'un enfant meure » est l'expression
d'un fantasme, contemporain de celui d' »un enfant
est battu » [18]
et son indétermination sexuelle est dans les rapports
les plus lointains avec l'évidence sexuelle, dans son
acception adulte, des concepts de « posséder »
ou de « faire l'amour ». C'est enfin une
pensée construite tout à fait en opposition au
caractère lâche et allusif du rapport qu'entretiennent
les termes de cette analogie.
L'arbitraire qui domine, de bout en bout, le processus
analogique mérite d'être autant développé,
car c'est lui, et lui seul, qui donne, in fine, leur unité
aux opérations très variées par lesquelles,
dans la première phase de ce processus, se produisent
les analogies. Dans le cas sur lequel nous venons si longuement
de nous arrêter, l'analogie repose sur une communauté
cachée de sens entre deux signifiants. L'expérience
analytique nous confronte à de multiples autres figures
dont il n'est pas possible, actuellement, de faire une recension,
susceptible d'accéder à la dignité d'une
typologie. Il y a des analogies par simple homophonie qui laissent
l'analyste particulièrement hésitant devant la
nécessité de décider qu'un lien logique
se dessine sous l'absurdité d'une communauté de
son. Il y a des analogies par expression contraire, l'attention
de l'écoutant n'étant frappée que par le
fait qu'un terme est dans une parfaite opposition à un
autre [19].
Il y a enfin des analogies reposant sur le mécanisme
rudimentaire de la contiguïté et qui ne se signalent
que par l'incongruité que représente, pour l'écoutant,
un rapprochement justement arbitraire.
Je terminerai ma réflexion en exposant un exemple de ce dernier type d'analogie, par contiguïté, peut-être plus propre que d'autres à soulever ce qui reste d'énigmatique dans le processus analogique et à en dégager provisoirement quelque conclusion métapsychogique supplémentaire. Le jeune homme dont il sera question a désiré entreprendre une analyse parce qu'il est envahi par un délire de persécution actif, bien qu'à bas bruit, et qui reste compatible avec le maintien d'une vie sociale professionnelle et sentimentale, à la limite du normal. Les « franc maçons » lisent dans ses pensées, devinent ses préoccupations sexuelles spécialement homosexuelles intimes, en informent son entourage qui y réagit, en émettant des signes qu'il reconnaît fort bien. « On tousse » par exemple autour de lui quand il a des pensées insultantes pour des filles ou « on se mordille les lèvres « , ce qui veut dire qu'on a compris qu'il était « pédé ». Les « franc maçons » se livrent-ils à cette télépathie pour le sauver ou, au contraire, pour le détruire ? Il oscille continuellement entre ces deux convictions. Son adhésion à ce thème délirant est généralement massive, quoiqu'en certains instants, il s'interroge, anxieusement, sur sa réalité, s'appuyant, pour ce doute, sur le fait, bien réel, que son père est franc maçon. C'est bien sÉr, la perception consciente de ce clivage par l'analysant et sa reconnaissance par l'analyste qui ont rendu un travail analytique envisageable.
Au bout de quelques mois de sa cure l'analysant sent l'étau délirant se desserrer. C'est ce qu'il annonce au début de cette séance sur laquelle notre réflexion va maintenant se resserrer. Les toussotements organisés, les mimiques réprobatrices ont bien diminué de la part de son entourage professionnel. Les « franc maçons » semblent avoir décidé de relâcher leur pression sur lui. Il lui est, en même temps, venu l'idée que les persécutions qu'il subit actuellement empruntent leur teneur aux sévices dont il a été l'objet, enfant, de la part de ses camarades d'école, lorsqu'il a commencé à aller mal. Il s'en remémore les différents épisodes, les chahuts et les insultes qu'on lui infligeait et, plus particulièrement, ce rituel auquel sa classe l'avait soumis : les élèves s'asseyaient en file sur le mur de la cour de récréation et exigeaient de lui qu'il serre révérencieusement la main à chacun. Je ne sais pas, au juste, d'où m'est venue l'idée, qu'entre les « franc maçons » et cette image du mur, il y avait là une communauté. Peut- être ce rapprochement est-il passé, au travers de notre patrimoine linguistique commun, par la référence au proverbe « c'est au pied du mur qu'on évalue le maçon » ; peut-être a-t-il été plus direct, plus mécanique, « maçon », » mur » appartenant à un même registre cognitif Toujours est-il que je lui ai dit, dans un mouvement émotionnel mêlant une réelle surprise et une soumission sans état d'âme à la prescription que m'imposait mon discours intérieur, qu' »il pensait peut-être aux franc maçons en pensant à ces élèves assis sur le mur ». Sa surprise fut aussi forte que la mienne. Il me dit que « non », mais je ne sais à quoi il dit alors « non », si c'était à la vérité de ce rapprochement, ou à la pensée qu'elle amenait à la conscience, car il ajouta, aussitôt, que « bien sur les franc maçons sont par principe des gens haut placés... »
Arrêtons ici ce récit et demeurons attentifs aux deux ordres de fait que la situation dont il témoigne met, exemplairement, en exergue. L'un nous est déjà connu : c'est l'extrême contraste entre la superficialité de cette opération analogique, son caractère d'artifice, qui ne manque pas de choquer, et la relative gravité de la représentation qu'elle fait surgir. La figure des « franc maçons » qui nourrissait, jusque là, son délire, selon un axe strictement métaphorique, diffus, impersonnel laisse apparaître le registre métonymique dans lequel, de déplacement en condensation, elle a été générée. Elle permet d'identifier un souvenir historique précis auquel le travail du délire a puisé son matériau. C'est dans la représentation inconsciente « des gens haut placés » empruntée à des traces mnésiques refoulées à l'issue de la perception d'une certaine scène infantile masochiste que l'affect homosexuel trouve, par un renversement en son contraire, sa satisfaction. Sous le fantasme trop crûment manifeste « je suis persécuté par les franc maçons - dont mon père fait partie », on peut désormais inférer ( et c'est dans ce sens là que ses associations conduiront ultérieurement l'analysant) un fantasme secret « je suis aimé de mon père - qui est haut placé » Le maillon manquant de la chaîne signifiante, celui qui transporte le trait idéal de la figure paternelle excitant le complexe d'infériorité de l'enfant, celui aussi dont la suppression a entraîné le court circuit de la conviction délirante se découvre ; l'Einfall qui a surgi, après le rapprochement analogique, en est l'énonciation. Et c'est cette énonciation (à l'analyste) qui autorisera la pensée inconsciente à s'articuler dans la structure préconsciente.
Le second ordre de fait auquel nous confronte ce court récit clinique nous permettra de situer un peu plus précisément la place que le phénomène analogique occupe dans le fonctionnement psychique. Nous voici en présence d'une analogie qui, il faut bien le dire, demeure à la limite de l'audible ; il a fallu, pour l'entendre, concéder à une régression vertigineuse de l'écoute. Le rapprochement auquel elle donne lieu sonne comme un jeu de mot, presque insolent, si on le réfère à l'intense détresse qui submerge la conscience de cet analysant et au danger dont la production délirante menace sa vie même. Quant à l'Einfall qui en surgit, il apparaît, lui aussi, plutôt que comme une pensée profonde, comme un Witz, ce que la langue commune appellerait un bon mot, voire comme une redondance, comme la traduction, dans une langue prosaïque , concrète, d'un concept quelque peu abstrait et qui en modifie à peine la signification et l'évidence perceptive : « bien sÉr les franc maçons sont des gens haut placés ». Mais cela nous apparaît tel que si on n'est pas assez attentif au contexte plus général où se produit cette analogie. Il est certes difficile à celui qui privilégie la raison de penser ensemble les catégories de l'arbitraire et du déterminisme. C'est portant ce à quoi nous contraint la compréhension du phénomène analogique.
L'analogie a eu lieu à un moment très particulier de cette cure, au moment précisément où il s'engage, dans la pression du lien transférentiel, mais de lui-même, dans un travail de remémoration. Il a découvert, entre deux séances, que la teneur des angoisses que suscite son délire de persécution reprend, très exactement, celle qui accompagnait les angoisses éprouvées autrefois quand il réellement persécuté par les enfants de son age. Il retrouve, en même temps, le même sentiment de perplexité et de solitude que celui qu'il éprouvait, alors, face à ses parents dont il ne parvenait pas à discerner s'ils le surprotégeaient ou s'ils l'abandonnaient... Mais cette remémoration relève ici d'une levée du refoulement. La logique psychotique, qui domine actuellement le fonctionnement psychique de cet analysant, nous oblige à penser que ce sont les évènements tardifs de l'enfance, plutôt que les évènements précoces, qui ont fait l'objet de l'amnésie infantile et qui font retour dans la production délirante. C'est dans ce mouvement si particulier du retour du refoulé que l'analogie se produit.
Il en est toujours ainsi. On ne saurait mieux caractériser le phénomène analogique qu'en disant qu'il est la figure spécifique que prend, dans la substance même du langage, cet authentique « processus « psychique. J'ai été tenté de choisir cette situation plutôt qu'une autre, pour une dernière raison : la conviction délirante est rendue possible chez cet analysant parce que des motions de désir infantiles refoulées investissent directement, librement, de l'intérieur, son appareil perceptif. L'amputation, sous l'effet d'un refoulement aussi tardif que massif de sa structure préconsciente , exclue tout contrôle par son discours intérieur de l'activité perceptive, elle ne lui permet plus de discerner ce qui relève de l'actuel de ce qui relève du révolu, ce qui relève du réel ou du fantasme. En restaurant, dans l'ensemble du discours énonçable, la place que doit y occuper la pensée inconsciente sous tendant la motion de désir homosexuel pour le père, le processus analogique crée les conditions d'un jugement qui modifie à son tour les conditions de l'activité perceptive. Nous ne percevons pas le monde qu'avec nos yeux, nous le reconnaissons selon le prisme que lui impose notre discours intérieur. l'intérêt de l'interprétation analogique résiderait, en dernier ressort, en un renforcement du contrôle que l'instance perceptive opère normalement sur l'activité perceptive. Le déplacement qu'opère l'analogie du signifiant « franc maçon » au signifiant « haut placé » est trop infime pour que l'entendement y soit sensible. Il est suffisamment efficace pour que le fragile équilibre régulant le conflit psychique en soit définitivement bouleversé.
Il est drôle au fond de penser que ce qui a lieu, sous le régime manifeste de la fulgurance des mots, et sous le masque fascinant de la magie de la pensée exige tant de réflexions pour devenir tant soit peu intelligible. On me pardonnera que cette étude sur l'analogie soit loin d'être exhaustive. Peut-être m'importait-il, avant tout, d'en faire sentir, à mon lecteur, l'énigme et la force.