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Ce
n'est pas un texte de Freud à proprement parler que nous
proposons comme point de départ aux auteurs et aux lecteurs
du sixième numéro des Libres cahiers mais une lettre,
la fameuse lettre que Freud adressa à Fliess le 21 septembre
1897 ; plus encore, d'une phrase, une petite phrase qui pourrait
être l'incipit d'un roman - celui des aventures de la psychanalyse
et d'une belle étrangère qui s'appellerait Neurotica
- un roman qui débuterait par sa conclusion « Je
ne crois plus à ma neurotica ».
Soulignons d'emblée l'étrangeté de ce mot
d'usage idiomatique dans les sphères intellectuelles où
évoluait Freud, et qui se dérobe à la traduction :
la plus récente, publiée en exergue, propose pour
« ma neurotica » ou plus exactement « mes
neurotica » « ma (ou mes) névrotique(s) ».
Malgré toutes les tentatives d'apprivoisement, le mot garde
jalousement, de son appartenance latine, une part insaisissable
où se condensent la cause et l'effet, la source et le destin
d'une affection qui demeure la plus connue et la plus inaccessible
des maladies humaines. Ce sont ces résonances multiples,
familières et lointaines que nous avons choisi d'explorer
sous le titre Les secrets de la séduction.
Secrets innombrables, à commencer par ceux qui supportent
l'art de la séduction : se déployant infiniment
dans les ruses qui la démentent tout en l'imposant, cet
art reste dans une expectative toujours incertaine de l'issue
d'un plaisir consenti ou du refus de la désillusion.
Secret aussi de l'ambiguïté qu'elle soutient à
l'égard du vrai, sans rien lui céder, en maintenant
par exemple dans leur complémentarité indissociable
ce que l'on s'accorde ou l'on se refuse à appeler « la
réalité » et « le fantasme ».
Secret encore de la violence qu'elle côtoie, qui fait miroiter
- et rend menaçant - son statut de limite lorsque, transgressée,
elle bascule dans l'inceste, la psychose ou le tourment éternel :
les mots qui lui sont associés relèvent alors du
trauma ou du Mal.
Secret encore plus frappant, celui de son ubiquité par
quoi il résiste à toute volonté de maîtrise
ou de classement - une ubiquité que Freud revendiquait
dans l'emploi de bien d'autres catégories analytiques,
« l'érotisme anal » ou « le
complexe de castration » lorsqu'il reprochait à
Abraham de trop vouloir mettre en ordre la composition des conduites
humaines. La séduction ne peut en effet être identifiée
à des faits aux coordonnées précises, elle
ne peut être considérée comme un stade de
développement ou une étape obligée du cours
des événements psychiques ; elle ne se satisfait
pas d'une scène - réelle ou fictive - dont les protagonistes
joueraient indéfiniment la partition immuable, conforme
au rôle qui leur serait définitivement assigné
à chacun. Elle traverse les versions et les formes multiples
des fantasmes originaires dans les histoires et les rêves
qu'ils produisent, embusquée derrière des signes,
images et mots anodins, convenus ou au contraire rares, surprenants,
irrésistibles, inacceptables… car ses « forces
poussantes » font feu de tout bois.
Aimer un enfant, être amoureux, aimer Dieu, écrire
une œuvre ou parler, être en analyse ou être
analyste, inventer l'analyse ou en penser la théorie :
autant d'activités dont la séduction est, en partie
au moins, la matière. Son absence apparaît tout aussi
mystérieuse que sa présence dès lors qu'elle
constitue toujours, à un moment ou à un autre, l'essence
de ce qui nous meut.
Ses ramifications, déplacées ou souterraines, se
manifestent dans des résurgences qu'il serait difficile
de réduire à un simple retour du refoulé,
comme on l'a parfois soutenu lors de la publication non censurée
des lettres de Freud. La séduction, chez Freud, revient
comme un motif ou comme une trace, dans des textes qui paraissent
fort éloignés à première vue, l'inscrivant
dans les fonds du fantasme œdipien, ou dans la construction
même de la métapsychologie comme la trame nécessaire
à une pensée incarnée dans le transfert.
Elle colonise toute forme de communication et donc, d'abord, celle
qui se déploie dans la cure, tantôt occupant une
place de reine, tantôt reléguée aux oubliettes,
le temps de retrouver ses forces vives au fil d'un rêve,
du retour d'un souvenir, d'un affect retrouvé.
N'a-t-on pas soutenu que la lettre du 21 septembre 1897 signe
l'acte de naissance de la psychanalyse par l'abandon de l'adhésion
à la réalité des faits pour une conception
plus ouverte (de la réalité) du fantasme ?
Il y aurait là une découverte qu'on peut dire scientifique,
à condition qu'on ne la sépare pas des oscillations
troublantes de l'amour, de la déception et du renoncement
dont elle est le produit.
En gardant en attente la résolution de la question "Qui
séduit qui ?", ou en gardant secrète sa
solution, Freud continue d'exercer sur nous son pouvoir infiniment
séducteur. L'invention de la neurotica, l'empreinte d'une
scène incarnée entre père et fille, puis
son renoncement, non pas à la scène et à
son contenu, mais à la qualité de sa matière,
à son statut, scandent la dynamique essentielle du drame
œdipien - la fiction du fantasme autorisant alors le dévoilement
des déplacements, le désemboîtement des identifications
pour les deux partenaires : sous le masque de la fille, l'enfant
séduit, garçon ou fille, et sous celui du père,
la première séductrice, la mère.
Les textes de ce numéro des Libres cahiers pour la psychanalyse
tentent de mettre en lumière certains enjeux d'une séduction
à l'œuvre dans des actes ou des discours qui ne peuvent
se penser sans elle. Les voies que sans se concerter les auteurs
ont frayées se recoupent dans une autre lecture de la lettre
de Freud, autre parce que beaucoup moins centrée sur la
victime - l'enfant séduit - que sur le procès fait
aux pères - face au dilemme de les condamner ou les innocenter.
Ce changement de point de vue renouvelle la réflexion sur
la séduction dans son rapport si étroit aux origines
de la psychanalyse freudienne : il met au jour la reconnaissance
de sa place fondamentale dans la création du lien entre
père et fils, et peut-être, au-delà, dans
toute création psychique.
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