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Libres cahiers
VI. LES SECRETS DE LA SÉDUCTION
(Printemps 2002 - Numéro 6 )
 
 

Ce n'est pas un texte de Freud à proprement parler que nous proposons comme point de départ aux auteurs et aux lecteurs du sixième numéro des Libres cahiers mais une lettre, la fameuse lettre que Freud adressa à Fliess le 21 septembre 1897 ; plus encore, d'une phrase, une petite phrase qui pourrait être l'incipit d'un roman - celui des aventures de la psychanalyse et d'une belle étrangère qui s'appellerait Neurotica - un roman qui débuterait par sa conclusion « Je ne crois plus à ma neurotica ».
Soulignons d'emblée l'étrangeté de ce mot d'usage idiomatique dans les sphères intellectuelles où évoluait Freud, et qui se dérobe à la traduction : la plus récente, publiée en exergue, propose pour « ma neurotica » ou plus exactement « mes neurotica » « ma (ou mes) névrotique(s) ». Malgré toutes les tentatives d'apprivoisement, le mot garde jalousement, de son appartenance latine, une part insaisissable où se condensent la cause et l'effet, la source et le destin d'une affection qui demeure la plus connue et la plus inaccessible des maladies humaines. Ce sont ces résonances multiples, familières et lointaines que nous avons choisi d'explorer sous le titre Les secrets de la séduction.
Secrets innombrables, à commencer par ceux qui supportent l'art de la séduction : se déployant infiniment dans les ruses qui la démentent tout en l'imposant, cet art reste dans une expectative toujours incertaine de l'issue d'un plaisir consenti ou du refus de la désillusion.
Secret aussi de l'ambiguïté qu'elle soutient à l'égard du vrai, sans rien lui céder, en maintenant par exemple dans leur complémentarité indissociable ce que l'on s'accorde ou l'on se refuse à appeler « la réalité » et « le fantasme ».
Secret encore de la violence qu'elle côtoie, qui fait miroiter - et rend menaçant - son statut de limite lorsque, transgressée, elle bascule dans l'inceste, la psychose ou le tourment éternel : les mots qui lui sont associés relèvent alors du trauma ou du Mal.
Secret encore plus frappant, celui de son ubiquité par quoi il résiste à toute volonté de maîtrise ou de classement - une ubiquité que Freud revendiquait dans l'emploi de bien d'autres catégories analytiques, « l'érotisme anal » ou « le complexe de castration » lorsqu'il reprochait à Abraham de trop vouloir mettre en ordre la composition des conduites humaines. La séduction ne peut en effet être identifiée à des faits aux coordonnées précises, elle ne peut être considérée comme un stade de développement ou une étape obligée du cours des événements psychiques ; elle ne se satisfait pas d'une scène - réelle ou fictive - dont les protagonistes joueraient indéfiniment la partition immuable, conforme au rôle qui leur serait définitivement assigné à chacun. Elle traverse les versions et les formes multiples des fantasmes originaires dans les histoires et les rêves qu'ils produisent, embusquée derrière des signes, images et mots anodins, convenus ou au contraire rares, surprenants, irrésistibles, inacceptables… car ses « forces poussantes » font feu de tout bois.
Aimer un enfant, être amoureux, aimer Dieu, écrire une œuvre ou parler, être en analyse ou être analyste, inventer l'analyse ou en penser la théorie : autant d'activités dont la séduction est, en partie au moins, la matière. Son absence apparaît tout aussi mystérieuse que sa présence dès lors qu'elle constitue toujours, à un moment ou à un autre, l'essence de ce qui nous meut.
Ses ramifications, déplacées ou souterraines, se manifestent dans des résurgences qu'il serait difficile de réduire à un simple retour du refoulé, comme on l'a parfois soutenu lors de la publication non censurée des lettres de Freud. La séduction, chez Freud, revient comme un motif ou comme une trace, dans des textes qui paraissent fort éloignés à première vue, l'inscrivant dans les fonds du fantasme œdipien, ou dans la construction même de la métapsychologie comme la trame nécessaire à une pensée incarnée dans le transfert. Elle colonise toute forme de communication et donc, d'abord, celle qui se déploie dans la cure, tantôt occupant une place de reine, tantôt reléguée aux oubliettes, le temps de retrouver ses forces vives au fil d'un rêve, du retour d'un souvenir, d'un affect retrouvé.
N'a-t-on pas soutenu que la lettre du 21 septembre 1897 signe l'acte de naissance de la psychanalyse par l'abandon de l'adhésion à la réalité des faits pour une conception plus ouverte (de la réalité) du fantasme ? Il y aurait là une découverte qu'on peut dire scientifique, à condition qu'on ne la sépare pas des oscillations troublantes de l'amour, de la déception et du renoncement dont elle est le produit.
En gardant en attente la résolution de la question "Qui séduit qui ?", ou en gardant secrète sa solution, Freud continue d'exercer sur nous son pouvoir infiniment séducteur. L'invention de la neurotica, l'empreinte d'une scène incarnée entre père et fille, puis son renoncement, non pas à la scène et à son contenu, mais à la qualité de sa matière, à son statut, scandent la dynamique essentielle du drame œdipien - la fiction du fantasme autorisant alors le dévoilement des déplacements, le désemboîtement des identifications pour les deux partenaires : sous le masque de la fille, l'enfant séduit, garçon ou fille, et sous celui du père, la première séductrice, la mère.

Les textes de ce numéro des Libres cahiers pour la psychanalyse tentent de mettre en lumière certains enjeux d'une séduction à l'œuvre dans des actes ou des discours qui ne peuvent se penser sans elle. Les voies que sans se concerter les auteurs ont frayées se recoupent dans une autre lecture de la lettre de Freud, autre parce que beaucoup moins centrée sur la victime - l'enfant séduit - que sur le procès fait aux pères - face au dilemme de les condamner ou les innocenter. Ce changement de point de vue renouvelle la réflexion sur la séduction dans son rapport si étroit aux origines de la psychanalyse freudienne : il met au jour la reconnaissance de sa place fondamentale dans la création du lien entre père et fils, et peut-être, au-delà, dans toute création psychique.

 
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      "On avait donc perdu le sol de la réalité..."
Laurence Kahn
 

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