"On avait donc perdu le sol de la réalité..."
Démêler l'histoire de l'invention psychanalytique
de l'histoire personnelle de son inventeur est chose impossible.
De cet enchevêtrement, dont il dit qu'il a duré
aussi longtemps que dura le splendide isolement, Freud fait
le principe de plus d'une présentation de sa découverte :
en 1914, dans Sur l'histoire du mouvement analytique,
en 1925, dans l'Autoprésentation,
mais dès 1905, dans "Mes vues sur la sexualité
dans l'étiologie des névroses". Chaque fois, "le
rôle que joue [sa] personne" dans le développement
théorique place au premier plan le cheminement intime
de la création. La correspondance avec Fliess, correspondance
privée s'il en est - Freud ne s'inquiète-t-il
pas lors de la publication de Psychopathologie
de la vie quotidienne du dévoilement de tous ces
privata qui n'étaient initialement adressés qu'à
"l'unique autre" ? - , témoigne de ce que fut ce
laboratoire transférentiel, premier atelier des hypothèses,
de leur assertion aussi bien que de leur effondrement. Tâtonnements,
remaniements, analyse de fragments cliniques, déclarations
d'amour, silences douloureux, expérimentation des calculs
périodiques de Fliess, tout se mêle dans la fièvre
de l'échange, et c'est dans cette effervescence que Freud
rédige la lettre du 21 septembre 1897. Lettre inaugurale
qui défait le maillage historique de la compréhension
du symptôme et fraye la voie, irrévocablement,
à la dimension d'une vérité qui ne pourra
se déterminer dans la concordance avec la réalité
des événements matériels.
Lorsque Freud s'interroge, trente ans plus tard, sur le dosage qu'il convient d'établir entre présentation objective et présentation subjective dans la narration de sa découverte, la question ne peut donc être imputée à une simple figure de style qui voudrait affirmer sa "priorité" absolue dans l'invention. Certes, Freud ne fait jamais explicitement allusion à la lettre décisive, mais l'empreinte de ce temps intime et personnel apparaît dans les écrits ultérieurs et, me semble-t-il, toujours sous la même forme : régulièrement, il mentionne "l'erreur" la plus significative parmi celles qu'il a commises à ses débuts et qui aurait pu devenir "fatale" à la jeune science, "l'erreur à laquelle il a succombé pendant un certain temps et qui a failli avoir des répercussions désastreuses sur tout [son] travail" . Or, à n'en pas douter, l'assise de cette erreur est subjective. En prenant des "fictions mnésiques" pour la marque d'événements réels, elle a consisté à adhérer à la certitude des patients : comme eux, Freud était persuadé de la réalité des souvenirs que ceux-ci se remémoraient en séance. "J'ajoutai foi à ces récits", insiste Freud, expliquant comment il pensait alors avoir trouvé dans ces expériences de séduction sexuelle de l'enfance la cause première de la névrose. Et que, dans quelques cas, de telles relations au père, à l'oncle ou à un frère aîné se soient maintenues jusque dans un temps de remémoration assurée, ne fit que le "renforcer dans sa croyance". Croyance dont il lui fallut se déprendre, mais reste "l'erreur" qui est comme la cicatrice de la croyance.
Dans la révélation du grand secret - "je ne crois plus à ma neurotica"-, sans doute convient-il d'accorder au glauben autant de poids qu'à la théorie abandonnée. Car avec glauben, la découverte analytique s'inscrit d'entrée de jeu dans l'horizon d'un doute qui, une fois éveillé, ne s'apaisera plus. Ce doute, qui ne cesse de soutenir le trouble de l'écoute et l'élan de la quête théorique, est au principe même de l'invention pour autant que l'énigme psychique et sa construction ont maille à partir d'une manière insoluble avec la fiction. De ce point de vue, s'en tenir à la lecture qui voit dans l'abandon de l'hypothèse de la séduction sexuelle la fondation de la réalité psychique demeure insatisfaisant. Car cela équivaut à traiter cette nouvelle réalité, dont le paradoxe est que justement elle n'appartient pas à la réalité, qu'elle relève davantage du Wirkliches, de l'effectivité, que du Reales, de l'être du réel, cela équivaut à la traiter comme un nouveau sol. Or le propre de l'abandon de la neurotica, et de son corollaire immédiat, la découverte du fantasme, est qu'avec eux le sol lui-même soudain se dérobe. Ce qu'affirme avec la plus grande netteté le troisième argument développé par Freud dans la lettre du 21 septembre 1897, "la notion certaine que, dans l'inconscient, il n'y a pas d'indice de réalité, de sorte qu'on ne peut distinguer la vérité d'une fiction investie d'affect". Mais qui est redit dans un autre ton en 1925 lorsque, à propos de la foi accordée aux scènes racontées, Freud note : "Si quelqu'un allait hocher la tête en me soupçonnant de crédulité, je ne pourrai pas lui donner tout à fait tort ; mais je ferais valoir que c'était l'époque où je faisais délibérément violence à mon sens critique afin de rester impartial et réceptif aux nombreuses nouveautés qui se présentaient tous les jours". En somme, il fallait être crédule pour pouvoir ne plus croire.
Ou plus exactement il fallait que l'exercice du jugement critique soit précédé par le temps de son suspens pour que se défasse le savoir consensuel - ou relativement consensuel - qui consistait à envisager les causes dans le champ du réel. Il fallait à Freud pouvoir être saisi par la donation directe des choses avant d'examiner, par un retour indirect, le statut de leur existence. La fonction critique, tour à tour investie, désinvestie, réinvestie, apparaît comme la ligne de crête du retournement de perspective effectué en 1897. La vacillation du jugement de réalité est la cheville ouvrière de l'audace et du renversement, dans la cure comme dans la théorie. Ce qui seul explique la fierté de Freud à la fin de la lettre du 21 septembre, alors qu'il vient d'avouer "ne plus du tout savoir où il en est" : "Si j'étais maussade, confus, exténué, de tels doutes seraient probablement à interpréter comme des manifestations de faiblesse. Comme je suis dans l'état inverse, je dois les reconnaître comme le résultat d'un travail intellectuel honnête et énergique, et être fier qu'après un tel approfondissement, je sois encore capable d'une telle critique."
Une fois de plus, le mot "approfondissement" ne rend pas compte
de ce que dit Vertiefung en allemand. C'est bien d'enfoncement,
de l'enfoncement dans la résistance, qu'il est ici question,
cela même que Freud évoquera comme le temps essentiel
de la perlaboration dans la cure : s'enfoncer le plus profondément
possible dans le refus de perdre le sol de ses références,
administrer aussi loin que possible un traitement rationnel
aux observations qui entérinent les certitudes déjà
bâties, explorer l'impasse, la lacune, la contradiction [1],
et pour ce faire les laisser occuper tout le champ de la pensée,
pour que soudain la fausse certitude se délie et laisse
place à une autre conviction.
Mais en 1897, la difficulté réside justement en
ce que Freud échange un fait contre une fiction, un événement
contre une inférence, un réel admis contre un
objet construit, produit par hypothèse, impalpable, -
au sens où l'inconscient n'est pas palpable : seuls
le sont ses effets. Et l'opération est redoublée :
car si la "scène" perd sa consistance historique pour
gagner le poids de l'effectivité du fantasme - de sa
productivité (production du symptôme) et de sa
puissance d'action (la puissance d'action inextinguible étant
cela qui définit la réalité psychique)
- , dans le même moment le caractère fictif de
la métapsychologie cesse justement de ruiner la valeur
théorique de celle-ci. "Dans cet écroulement de
toutes les valeurs, seule la psychologie est restée intacte.
Le rêve est là, tout à fait sûr, et
mes débuts dans le travail métapsychologique n'en
ont que gagné plus de prix."
Soit, Freud va emprunter le détour par le rêve pour atteindre le noyau dur du fonctionnement psychique. C'est par ce cheminement qui, de la névrose, va vers "le livre du rêve" pour faire retour sur le fantasme, que le paradigme hallucinatoire de la réalisation du désir inconscient et le paradigme chimique des désagrégation, recomposition, déliaison et amalgame qui aboutissent aux formes déformées, vont permettre la construction du logos inconscient [2]. Mais cette description correspond précisément à ce que Freud nomme la présentation objective. Du point de vue subjectif, l'effondrement de la croyance et le déplacement de la certitude vers la conviction engage une transformation très profonde du rapport à l'objet. On pourrait encadrer cette transformation par deux remarques. La première appartient au regard rétrospectif que porte Freud sur l'envie de "tout lécher" qui le gagna en 1897 : "J'en vins finalement à penser qu'on n'a pas le droit de se décourager du seul fait qu'on a été trompé dans ses attentes, mais qu'il faut réexaminer ses attentes" [3]. La seconde s'adresse à l'interlocuteur de L'analyse profane qui demande de quoi est fait l'appareil psychique : peu importe, répond Freud, "la valeur d'une telle "fiction" (...) dépend de ce qu'on peut en faire" [4].
Que la théorie imagine et que l'invention aie maille à partir avec la croyance, ne disqualifie donc pas l'activité théorique ; la qualité de celle-ci dépend de son efficience [5]. D'ailleurs, cette disposition, nous ne la tenons pas de notre humanité mais de notre animalité : la croyance animale "imagine" l'ennemi même en son absence, elle "théorise" sa présence, et ceci est le premier modèle de l'évitement du danger. La valeur de la théorie s'attestera donc dans l'effectivité de la pratique, c'est-à-dire dans la rencontre relativement adéquate entre la construction, l'intelligibilité qu'elle octroie et le changement qu'elle permet, et dans le pouvoir qu'elle donne de poursuivre la démarche heuristique en élargissant le champ de savoir [6]. Mais la complication humaine tient au fait que le sujet, poussé hors de lui-même vers quelque chose d'inconnu, est immédiatement confronté au poids de ses attentes subjectives dont Freud, depuis l'Esquisse, n'a cessé de souligner combien elles menacent toujours de dérouter le jugement. Certes la conviction se rattache à un objet fondé et reconnu. Mais si la conviction, ou plus exactement "le sentiment de conviction", est le mode subjectif du vrai, ses accointances avec le "croire" se trameront nécessairement dans l'attente que soit, directement ou indirectement, satisfait le désir.
Tant que la conviction s'ordonne dans une vision
du monde qui a reçu un relatif aval de la communauté
humaine, le traitement des données s'inscrit dans le
cadre d'un capital de connaissances existant préalablement.
L'enfant croit sur parole, qu'il puisse vérifier - par
exemple que la ville de Constance est sur les rives du Bodensee
- , ou qu'il ne puisse pas vérifier - par exemple que
la terre est ronde [7].
Chaque fois, ces savoirs admis se présentent sous la
forme de "dogmes", mais ceci ne les disqualifie pas en soi :
cela indique seulement le dispositif d'une adhésion qui
fait constamment se croiser la croyance et la conviction. La
complication réside dans le moment où un dogme
ne se donne pas comme un "précipité de l'expérience".
C'est alors qu'on peut le soupçonner d'être une
illusion, une illusion qui est illusion du vrai puisque croire
au faux est contradictoire dans les termes. C'est la part du
désir dans l'erreur qui est la marque de l'illusion.
Et ce désir peut être de plusieurs natures :
il peut être souhait de cohérence, ce qui amène
à "forcer" les faits ; il peut être désir
de soumission, ce qui se traduit par l'adhésion à
la pensée du maître ou de la communauté ;
il peut relever de l'accomplissement d'un désir inconscient
parfaitement méconnu du sujet.
Si nous croyons qui nous aimons et si c'est de
là que l'interprétation de l'analyste tire en
partie sa force, Freud n'évite pas d'interroger l'alliance
de l'amour et de la suggestion. Or la butée de l'outil
pratique qu'est le transfert positif dans la cure se révèle
pleinement lorsque nous bâtissons les théories
elles-mêmes. Ce que Freud développe dans L'avenir
d'une illusion en montrant comment la terre d'origine des
théories religieuses est l'inconscient. Mais qu'il disait
déjà dans le dernier chapitre de Psychopathologie
de la vie quotidienne à propos de la perception endopsychique
projetée sur le monde par le paranoïaque. Disons
que le cas de la croyance religieuse donne la mesure de la précarité
du consensus pour asseoir la valeur d'une connaissance. La cause
qui impulse l'adhésion vient alors sur le devant de la
scène de l'attente.
Si, dans l'ordre de la découverte, la dimension
de réalisation hallucinatoire du désir dans le
rêve fut la première conception accessible à
Freud, peut-être est-ce d en partie au fait que la fonction
de l'hallucination onirique avait déjà été
entrevue, ce dont témoigne Freud à propos des
travaux de Fechner et de Griesinger et Radestock. La dimension
hallucinatoire du souvenir qui n'en est pas un, - qu'il s'agisse
du souvenir-écran ou du fantasme - , et la fonction d'accomplissement
de désir du symptôme ne s'inscrivaient, elles,
dans aucun savoir préexistant. Or, "avoir été
trompé dans ses attentes" concerne précisément
le cadre du savoir partagé par quelques-uns, sur lequel
était bâti la théorie quantitative de la
décharge dans le symptôme [8].
Théorie économique déjà fictive,
certes, mais qui trouvait néanmoins dans la mise au jour
de l'événement provocateur de l'excès d'excitation
son fondement dans la réalité. Réexaminer
ses attentes a supposé non seulement de renoncer à
cette assise réelle malgré la valeur de l'observation
des faits, mais plus encore de supporter de bâtir seul,
sans aucun appui consensuel, un nouveau paradigme pour l'entendement.
Ce que Freud indique en situant "le fait nouveau" dans le pas
décisif mais troublant qu'il franchit, qui allait des
"traumatismes inventés" par les patients à l'invention
par lui du fantasme ; et qu'il souligne en insistant sur
le fait que ces remémorations "provenant d'analyses correctement
menées" se révélaient pourtant "sans vérité" :
"On avait donc perdu le sol de la réalité" [9].
Entre croire et critiquer, l'abandon de la neurotica amène Freud au plus près du péril contenu dans l'acte théorique qui, d'être de toute nécessité imaginaire [10], se redouble dans le risque d'un ajustement trop heureux entre un objet imaginaire et le modèle qui permet d'en rendre compte. Or, avec le réexamen des attentes, le changement de camp de l'invention impose le changement de sol de la vérité. L'invention du fantasme suppose non seulement que perception et compréhension abandonnent l'espoir d'exhumer l'objet enseveli et de combler ainsi la lacune, mais que soit radicalement modifiée la notion même de reste. Chaque présentation objective décrit ce temps essentiel du recentrement de la vie psychique sur le concept de travail. Mais, du point de vue de la présentation subjective, c'est un Freud solitaire qui abandonne la certitude en principe garantie par les faits, qui fait violence à son sens critique en affrontant la question de sa propre croyance, et qui déboute la référence au monde d'une position légitimée depuis fort longtemps par le consensus rationnel.
Il en résultera la troublante parenté
entre la théorie et le délire dont Freud fera
la matière d'un de ses derniers textes, convoquant et
interrogeant l'analogie entre les délires des malades
et les constructions que nous bâtissons [11].
Mais auparavant, en 1909, ce trouble est déjà
évoqué, fortement, avec les accents de l'aveu
personnel : "Ce fut comme l'accomplissement d'un rêve
diurne invraisemblable lorsque je montai à la chaire
de Worcester afin d'y donner les "Cinq leçons sur la
psychanalyse". La psychanalyse n'était donc plus une
formation délirante, elle était devenue une part
précieuse de la réalité" [12].
Entre perdre le sol de la réalité et le retrouver, il y a, objectivement, l'écart d'une révolution scientifique et, subjectivement, le chemin parcouru par une pensée solitairement "divergente" jusqu'à la refondation d'une nouvelle "convergence" de la communauté.
Est-ce ce séisme qui guide Freud dans la discussion des
Conférences d'introduction à la
psychanalyse ? En 1917, aux prises avec le problème
de la conviction et de la démonstration en psychanalyse,
il n'évite aucun des aspects du doute. Procéder
par inférences, souligne-t-il, et travailler sur de menus
indices comme nous le faisons se rapproche dangereusement de
la paranoïa combinatoire [13].
Et nous ne pouvons compter ni sur l'adhésion à
notre propre construction ni sur le gain narcissique qui en
résulte pour débouter la menace délirante :
"Ces malades aiment leur délire comme ils s'aiment eux-mêmes",
écrivait-il dès 1895 [14].
Ce qui caractérise la conviction délirante est
précisément l'énergie qui soutient l'adhésion
au contenu cru, une énergie fournie à la croyance
par la puissance libidinale du fragment de vérité
psychique engagé dans la construction. Traiter des signes
de faible intensité comme des manifestations chargées
d'une forte signification, passer de l'indice considéré
comme un signe à l'indice ayant valeur de preuve, ne
protège donc en rien l'activité analytique du
risque d'avoir, au moyen de la projection, introduit des éléments
refoulés dans la réalité extérieure
et sa description. Cela indique seulement
comment le délire emporte la conviction par le fait de
la toute-puissance de la pensée et comment le leurre
animiste est encouru chaque fois que nous bâtissons le
monde. Lorsque Freud, au plus vif de l'auto-analyse, en appelle
à "la force de preuve de ces coïncidences concordantes"
, une telle concordance ne peut donc à elle seule conférer
à l'interprétation force de légitimité.
La force peut aussi bien être, ici comme ailleurs, celle
qui transporte la pensée lorsque, nommant les choses,
elle croit avoir maîtriser leur force d'action. Ce péril
animiste, Freud n'hésite pas à le présenter
comme au centre de l'élaboration du concept d'inconscient :
on sait dans quel débat sur l'inférence et ses
doubles-fonds Freud est finalement amené à enraciner
l'hypothèse de l'inconscient au plus profond du fonctionnement
primitif de la pensée [15].
Et on sait aussi comment il en appelle à la scientificité
pour faire face au danger d'une telle position. Mais nous retournons
là dans le champ de la part objective de la découverte
psychanalytique. S'agissant du "je ne crois plus à ma
neurotica", je voudrais rester, cette fois, arrimée au
glauben.
Tenons-nous en à l'assertion que c'est la parcelle de vérité
contenue dans l'énoncé qui
emporte la conviction, et admettons que "perdre
le sol de la réalité", c'est ne plus savoir
dans quel plan de l'expérience s'insère ce fragment
vrai : on est alors mis en demeure de se demander quelle
était la parcelle de vérité contenue dans
la neurotica qui a entraîné Freud dans son adhésion
à la croyance de ses patients concernant l'existence
des scènes de séduction. L'hypothèse de
Jean Laplanche est que cette parcelle de vérité,
parcelle qui, avec le cataclysme de 1897, est occultée
puis refoulée, est la découverte que la source
de l'excitation n'est pas endogène mais bien exogène.
Ou plus exactement cette source est exogène-endogène
pour autant qu'il y a eu intromission d'un message désémantisé,
énigmatique, sexuel et ininterprétable, dans la
sphère psychique de l'infans, laquelle
se différencie sous le choc de la séduction et
du refoulement originaires. Le fragment de vérité
contenu dans la neurotica renvoie à cette action occulte
du désir de l'autre en soi. Il aurait donc fallu que
Freud approfondisse la théorie de la séduction
restreinte en la généralisant et qu'il prenne
en compte l'essentielle passivité du nourrisson et l'essentielle
énigme de la séduction elle-même [16].
Mais une telle vérité était doublement inappropriable pour Freud : d'une part, parce que sa reconnaissance supposait que le mécanisme du refoulement et du retour du refoulé ait été auparavant élucidé et, d'autre part, parce que sa théorisation supposait que le bouleversement de la notion même de référence soit déjà accompli. Or l'un et l'autre, loin d'être des prémisses, vont être les premières conséquences de l'effondrement de la neurotica. C'est l'impossibilité de généraliser l'accusation de tous les pères d'être pervers et l'échec final et toujours renouvelé de l'enquête mnésique (même dans le cas des délires les plus profonds) qui font basculer le champ d'application du jugement de réalité. On voit d'ailleurs comment la théorie de l'objet-source développée par Jean Laplanche est elle-même forgée sur l'effondrement de la première théorie du trauma, lorsqu'on prend en compte le fait que le message énigmatique suppose le démembrement de toute référence à un événement réel. Sans le renoncement à la neurotica, comment aurait pu être arraché le plan du Wirkliches au plan du Reales ? Comment aurait pu être déplacée la conception du fait au point qu'elle puisse se ramasser dans celle de l'effet, maillon capital dans l'établissement de l'écart entre contenu manifeste et contenu latent ? Et comment aurait pu être prise la mesure de la partie qui se joue silencieusement entre le langage et le sexuel à l'orée du désir ? Le message énigmatique est le postulat d'un événement qui n'accède jamais au statut d'événement. C'est un événement non-événementiel, scellé dans la matière psychique, dont l'avènement ne se présente que sous une forme déformée, transformée par les déplacements d'accentuation, toujours dissimulée dans le labyrinthe des affects. Or le problème soulevé par le glauben freudien concerne très précisément la créance qu'il est permis d'accorder à ce qui est postulé, l'agent actif et invisible, contre ce qui se présente, l'expression manifeste.
Il me semble que le questionnement de cette créance
ne peut, subjectivement, être désolidarisé
des démêlés transférentiels de Freud
avec les théories flisséennes ; ou plus exactement
de la combinaison complexe du deuil et du transfert. Faisons
l'hypothèse que la théorie du trauma a servi de
défense contre la connaissance de l'œdipe [17],
- ce que traduit l'analyse du rêve "Hella" où Freud
préfère penser que le désir réalisé
par le rêve est le constat que le père est effectivement
le promoteur de la névrose plutôt que d'envisager
la révélation d'un désir éprouvé
par lui pour sa fille Mathilde. L'attente de Freud de voir confirmer
sa théorie apparaît alors comme l'ultime barrage
contre la représentation inconsciente du désir
incestueux, en même temps que le fragment de vérité
qui fait adhérer Freud à la croyance de ses patients
se révèle être le nœud crucial du vœu
œdipien.
En septembre 1897, Freud a perdu son père depuis un an et c'est durant cette année de deuil que l'on assiste au formidable développement de la théorie de la séduction en même temps qu'il en appelle à une "religion du diable ultra-primitive". Que le diable soit le père et que Freud soit confronté à l'excitation provoquée par le deuil, c'est ce que nous indique le défi lancé à cette "haute figure" de l'enfance. Mais c'est aussi ce que confirme le premier accès à l'efficience du fantasme comme source du symptôme : c'est à propos des motions hostiles des enfants à l'égard des parents, et de leur destin en cas de deuil - reproches mélancoliques ou bien autopunition hystérique par identification à l'état du mourant, avec idée de rachat -, que Freud, dans l'article "Impulsions" du manuscrit N, se demande pour la première fois si les symptômes peuvent émaner directement des fantasmes. Et de conclure : "La formation de symptôme par identification est nouée aux fantasmes, c'est-à-dire au refoulement de ceux-ci dans l'inconscient."
L'attente de Freud, cela même qu'il lui fallut réexaminer,
aurait-elle été que la preuve soit faite de la
culpabilité du père, ce qui disculperait la réalisation
du vœu de mort [18] ?
Du point de vue de la présentation subjective, celle
qui affronte la menace de la croyance délirante, plusieurs
choses permettent de penser, en tout cas, que le prélude
au réexamen s'accomplit sur le sol même de la relation
avec Fliess. Tout d'abord le fait que, dans le retour de ce
"quelque chose venu des profondeurs abyssales de sa propre névrose",
Freud saisit l'implication de Fliess, l'impossibilité
d'écrire qui l'affecte "étant destinée
à inhiber leur échange" [19].
Ensuite la petite erreur de citation, dans la lettre du 21 septembre
1897, des paroles de Hamlet : "To be in readiness", écrit
Freud pour signifier combien il se tient prêt pour faire
front aux conséquences de l'effondrement de la neurotica.
A ceci près que les mots de Hamlet sont : "The readiness
is all..", et Hamlet les prononce avant le duel "involontairement"
meurtrier avec Laërte, le frère ennemi [20].
Enfin, comme en écho, la brève phrase qui vient
à la fin de la lettre adressée à Fliess,
trois semaines plus tard, le 15 octobre : "Ce que je te
raconte sur l'extrémité psychique de ce monde
trouve en toi un critique compréhensif, et ce que tu
me communiques au sujet de son extrémité astrale
n'éveille en moi qu'un étonnement infructueux".
Ces éléments convergent en un point, la réserve
grandissante que Freud éprouve à l'égard
de Fliess, laquelle n'est pas dite mais se mesure à la
soudaine raréfaction des contributions de Freud aux données
chiffrées qui devraient démontrer la vérité
des "théories périodiques" [21].
Tout se passe comme si l'effort immense de Freud pour refouler
sa haine contre l'ami coupable de l'erreur opératoire
- ce qui était au cœur du rêve de "l'Injection
faite à Irma"-, et pour n'en conserver que la figure
réconfortante et estimée, -celle qui, évoquée
dans les associations autour du rêve, contraint à
la "discrétion" et à l'interruption de l'interprétation -,
butait maintenant sur le doute le plus grave au sujet de la
pertinence des théories de Fliess. Freud en 1895, protégeant
son ami des railleries des médecins viennois, n'en finissait
pas de le disculper, oscillant entre le désarroi, -"je
suis inconsolable"- et la dénégation,- "je ne
veux rien te reprocher" [22].
En 1897, "l'étonnement infructueux" dit déjà
la perplexité incrédule.
L'impact du deuil du père et des vœux de mort sur
le trajet théorique de Freud a été magnifiquement
analysé par Didier Anzieu à partir de la correspondance.
Mais lorsqu'on examine de près l'édition complète
de celle-ci, aujourd'hui disponible, on s'aperçoit que
les doutes concernant la réalité des évènements
de séduction sont absolument contemporains de ceux concernant
la pertinence des périodes fliesséennes :
quand les premiers s'aggravent au point de ne plus pouvoir croire
à la neurotica, les secondes se révèlent
indéfendables et incapables d'emporter la conviction.
L'"étonnement infructueux" manifeste ce premier dégagement
transférentiel. Mais ce que dit "extrémité
astrale" va au delà de ce détachement naissant.
Mieux que toute autre expression, celle-ci indique le risque
que Freud a soudain entrevu. La projection au ciel de la bisexualité
est une croyance céleste et délirante, et seul
l'amour de transfert explique qu'il ait pu y adhérer.
Dans le maillage transférentiel entre le père
et "l'unique autre", dans la tenaille entre amour et haine,
séduction et meurtre, soumission et indocilité,
se joue la vacillation du "je ne crois plus...", tandis que
se découvre le noyau de vérité endopsychique
de l'illusion.
Du point de vue de la présentation subjective, c'est donc la remise en jeu du jugement de réalité sur un terrain - celui, biologique, des théories de Fliess- qui permit son suspens sur un autre terrain - celui, psychique, des remémorations. Du désaccordement et du choc de ces deux territoires émerge le sol "irréel" du fantasme. On saisit alors comment ce moment de retournement préfigure le moment constitutif du champ transférentiel. La fondation du cadre analytique procède d'un premier jugement de réalité ferme et énergique émis par l'analyste, lequel ne reconnaît dans la relation affective du patient à sa personne rien qui puisse s'expliquer par des circonstances réelles. Tenant pour "irréel" ce qui est néanmoins "véritable", l'amour de transfert, il découpe le territoire d'une vérité dont le procès demeurera en marge des jugements concernant le Reales, pour ne se déployer que sous l'impulsion du Wirkliches constamment aimanté par les représentations-buts inconscientes.
En 1897, Freud, en appui sur le jugement de réalité
concernant la validité et, surtout, l'ancrage des théories
flisséennes, effectue la "correction" grâce à
laquelle le fils séduit, le patient séduit, l'ami
séduit rapatrient dans l'espace intrapsychique la vérité
passionnée d'une fiction vraie. De la menace qui a pesé
sur ce temps, adhérer au délire par amour, il
reste la cicatrice d'une "erreur". Il reste aussi la violente
querelle qui devait éclater quelques années plus
tard à propos de la bisexualité et de sa "priorité"
conceptuelle. Mais, plus que tout, il reste la veine infiniment
audacieuse qui, des écrits théoriques aux écrits
techniques, interroge le sentiment de conviction justement en
tant que mode subjectif du vrai, et ne cesse de penser l'entretissage
transférentiel de la perlaboration et de la suggestion.
Car si c'est à la suggestion que l'analyste doit de pouvoir
"influencer" le patient, la conviction ne peut se soutenir du
seul transfert positif. Celui-ci permet seulement que le patient
accepte d'être atteint par l'action de la parole de l'autre.
En ce sens, "croire sur parole" participe essentiellement du
dispositif infantile réactualisé par le transfert.
Mais admettons que l'analyste s'en tienne à cette croyance.
Au mieux, la croyance ne durera que le temps du lien à
l'objet passager du transfert, le traitement s'apparentant alors
à l'hypnose. Au pire, l'analyste, se présentant
comme maître ou comme sauveur, reconduira le verrouillage
de l'économie narcissique du lien. La croyance, entée
sur la "puissante figure" de l'analyste qui s'offre comme idéal,
court-circuite l'élaboration en empruntant toutes les
voies offertes par l'identification narcissique. Lorsque Freud
souligne que la conviction s'écarte de l'illusion parce
qu'elle se rattache à un objet fondé et reconnu,
il réintroduit de fait, dans l'espace psychique, un sol,
celui de l'expérience et de ses précipités.
Mais cette Erlebnis ne se résume plus dans la remémoration
du souvenir. C'est sur le trouble concernant la nature même
du souvenir que se bâtit le nouveau sol. Un trouble généré
par l'affect refoulé dont la reviviscence et l'effectivité
donnent sa consistance au Wirkliches [23].
Un trouble qui, tôt ou tard, engage le jugement.
La conviction s'acquiert dans le désordre de la haine et sur le sol du conflit. C'est au refus de croire, - à cette incrédulité accomplissant d'un seul tenant l'insoumission et le défi, et dont Freud fait l'un des ressorts à la fois de la résistance et de la réalisation transférentielles -, c'est à ce refus que la conviction doit in fine sa force et son indépendance vis à vis de l'objet. Ce que redit Freud tout à la fin de sa vie lorsque, dans l'Abrégé et à propos de la menace que font peser sur la cure les états de transfert amoureux et haineux excessifs, il écrit : "Ce que le patient a vécu sous la forme d'un transfert, jamais plus il ne l'oublie et il y attache une conviction plus forte qu'à tout ce qu'il a acquis par d'autres moyens." N'est-ce pas sur ce sol, celui de la haine mêlée à l'amour, plus encore celui de la si pénible reconnaissance des vœux hostiles contre "l'unique autre", que, dans la relation à Fliess, se brise pour Freud la réciprocité narcissique et le partage de leurs croyances respectives ? Du point de vue de la présentation subjective, la lettre du 21 septembre inaugure, dans l'analyse, la fracture entre croyance et conviction.