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V. LE PLAISIR (Préambule)
 
 

« Dérivations des entités psychanalytiques » : la notion de plaisir, Freud l'a, semble-t-il, empruntée, initialement, au vocabulaire de la physiologie allemande. Elle désignait, là, la tendance des systèmes vivants à réguler leurs tensions internes selon le principe, strictement économique, de la « moindre charge » La vie, parce qu'elle ne peut s'incarner que dans des systèmes, reste synonyme des tensions qui les organisent et n'aspire qu'à la décharge de ces tensions ; aussi appelle-t-elle, selon une logique implacable, la mort comme son aboutissement, sa conclusion. On devine qu'avec cet emprunt aux sciences « dures », Freud, même s'il n'en dépliera que très tard, toutes les implications, a introduit, dans la théorie analytique, un concept fondamentalement paradoxal et profondément énigmatique. Paradoxal, comme l'est, au quotidien, cette catégorie du plaisir, tantôt expérience, tantôt mesure à laquelle l'homme jauge sa capacité à supporter l'existence. Et énigmatique, comme l'est la vie elle même, tiraillée entre plénitude et exubérance, finitude et précarité.
Lorsque Jean Laplanche, dans Vie et mort en psychanalyse, suggéra le concept de dérivation des entités psychanalytiques, il découvrit sans aucun doute l'un des rouages les plus créatifs de la pensée freudienne. Freud, en effet, par ce premier emprunt, arrime son exploration de la vie psychique à la science et s'inscrit dans ses exigences, sa rigueur, son attachements aux faits qui débordent les mots de leurs poids d'obscurité et de désagrément - de déplaisir... Seulement, le génie malin de la langue ne se laisse jamais réduire à cet usage partiel, à cette exploitation tendancieuse auxquels les savants tentent de l'assigner. Et ce mot de « plaisir » qui appartient à la langue commune la plus familière semble, à son tour, déborder la factualité massive de la nature : il plonge ses racines dans les terreaux les plus variés, à la manière d'un arbre avide de croître qui explore toutes les strates du sol pour y quêter sa nourriture et qui, se faisant - par cette étrange alchimie par laquelle le vivant s'extrait du minéral - révèle ce qu'ont en commun ces territoires hétérogènes...
Aussi, parce que le tissu psychique entretient avec la langue les rapports les plus étroits, Freud va-t-il ramasser dans son élaboration théorique, autour de cette épure conceptuelle extraite de la physiologie - le plaisir en tant que principe homéostatique, de vie - la riche et subtile palette des significations implicites, inconscientes où le mot puise sa matière, ses contenus, et qui le créditent, dans l'usage populaire, d'une authentique force de vérité ontologique et d'une indéfinissable puissance d'évocation émotionnelle.
Qu'il désigne la sensualité immédiate du nourrisson tétant le sein maternel, ou celle plus crue recherchée par l'enfant dans ses premiers attouchements ou, encore, celle, toute spirituelle, de l'esthète devant l'œuvre d'art, ou du croyant face à son idole , c'est toujours, toujours un même contenu qui émerge avec ce mot de plaisir : une motion sexuelle, une poussée libidinale. La « sexualité infantile », la « libido » sont les figures paradigmatiques de la tension psychique, elles spécifient les modalités économiques et représentatives qui animent la vie de l'âme, dans une rupture - certaine - et une continuité - toute aussi certaine - avec les tensions biologiques qui animent la vie du corps. En rupture, parce que, pour l'esprit, les tensions psychiques demeurent indissociables de leurs contenus affectifs - la qualité (sexuelle) de l'affect - et représentatifs - la représentation (interne) de l'objet. En continuité, parce que la vie de l'âme reste soumise aux mêmes lois d'équilibre et d'homéostasie que la vie biologique - dont elle ne serait, d'ailleurs, qu'une transposition « à un niveau supérieur »
La science du XIX ème siècle qui a fait de Freud un théoricien - a donc su extraire, du vaste complexe polysémique que représente l'entité « plaisir », une représentation, précise et sobre, de l'économie du vivant. En reconnaissant ce même principe à l'œuvre dans le fonctionnement psychique, Freud nous a transmis un outil subtil, difficile, certes, à manier, dans la théorie comme dans la pratique, et précieux. Mais, de plus, en laissant cette entité dériver le long du réseau qui irrigue et structure le niveau symbolique du champ culturel qui était le sien, et est le nôtre - et qui a fait de lui un penseur - Freud a reconnu, gravitant dans l'orbite de ce noyau dur comme les anneaux autour d'un astre, les représentations plus impalpables par les quelles le principe de plaisir s'incarne dans Psyché. Représentations impalpables parce que repoussantes d'être sexuelles pour le sujet humain qui ne peut, qu'après coup, s'y réconcilier ; représentations impalpables parce que repoussées par le moi dans ce monde extérieur qu'est, pour lui, l'inconscient . Représentations enfin que les physiologistes avaient dû, pour les besoins même de leur travail de déliaison, rejeter hors de leur champ d'étude et que, par l'entrecroisement d'une procédure pratique (la cure) et d'une procédure théorique (la metapsychologie), seule la méthode analytique pouvait découvrir.
Le principe de plaisir que Freud introduit en 1911 dans le texte « formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques » sera réexaminé, en 1920, dans « Au delà du principe de plaisir », selon une perspective qu'on peut dire, encore, et de continuité et de rupture - de sorte qu'il nous est impossible désormais de lire l'un sans se référer à l'autre. Le principe de plaisir est un concept particulièrement « tendu », entre les deux pôles extrêmesde l'auto-conservation et de la sexualité. Aussi pouvons nous nous réjouir de ce que les auteurs de ce numéro aient su transporter l'économie de cette tension dans leurs réflexions et écritures si diverses ; et le lecteur entendra, dans cette correspondance de la chose et des mots, l'essence la plus profonde d'un principe qui donne cohérence à tout ce qui se fait système - que ce soit une instance psychique, une expérience esthétique, un texte scientifique, une vie...

La notion de réalité est, pour Freud, toute aussi énigmatique que celle de plaisir. En les opposant dans ce texte des « Formulations.. . », il parvient, cependant, à attribuer à la notion de réalité la signification la plus accomplie, une signification à laquelle, seule, une lecture et relecture minutieuse, obstinée permet d'accéder. En l'éprouvant à leurs analyses et à leurs interprétations, les auteurs ont suivi un mouvement analogue à celui auquel, dans la cure, on soumet un discours afin qu'il découvre les affects et les représentations qui déterminent son déploiement. Car la réalité qui commande le cours du fonctionnement psychique, n'est évidemment pas la réalité, aux sens où la langue commune emploie ce mot. Elle les inclue, et en dérive profondément : elle n'est pas seulement la réalité extérieure, la réalité du monde et des objets, synonyme de frustration et satisfaction ; elle est aussi la réalité intérieure des formations inconscientes et des exigences pulsionnelles, synonyme de danger de conflit et d'angoisse ; elle est, encore, la réalité de l'appareil de l'âme lui-même, en tant qu'il confère à celui qui éprouve, pense ou parle un sentiment d'existence, une subjectivité.
Ce sont tous ces sens que, par ce procédé de « dérivation des entités psychanalytiques », associé à cet autre procédé de « mise en opposition » des concepts de plaisir et de réalité - « mise en opposition » poussée assez loin pour que se dévoile l'indécise réalité existentielle qu'ils cernent en commun - la réflexion freudienne vient rassembler et ordonner selon une logique qui, si elle reste étrangère à la rationalité du moi, demeure cependant parfaitement familière au sujet pensant et souffrant. Car celui-ci s'adresse à un autre toujours au motif d'un manque concernant la réalité de son plaisir : manque à aimer, manque à être aimé, manque à être. C'est pourquoi le cogito ergo sum de Descartes demeure si actuel dans notre pensée, à condition d'admettre que la pensée, loin de se réduire à un contenu conceptuel, définit un ensemble articulatoire, vivant, d'où naît, comme par enchantement, un « Je ». Et le sentiment d'existence se mesure in fine à la qualité de plaisir que l'être humain a le pouvoir de s'approprier contre la diversité de ses aspirations, la complexité de son histoire, l'hostilité du monde.
En son principe, la réalité, pour Freud, désigne cette tendance de l'appareil de l'âme - relevant sans aucun doute du mouvement civilisateur - qui travaille à étendre sa surface, à accroître sa charge, à complexifier son organisation. Il s'oppose, point par point, à cette autre tendance que désigne le principe de plaisir et qui, visant à réduire à zéro les tensions d'un système vivant, travaille à les abolir. On voit bien comment ces « Formulations... » appellent déjà « Au delà du principe de plaisir » et sa puissante spéculation sur vie et mort en psychanalyse. Mais résistons à cet appel ! Nous sommes en 1911 : Freud est, pour l'heure, plus psychologue que métapsychologue. Et ce qu'il gagne, à cette retenue de la pensée, est de rester arrimé à la clinique, à la cure, et de découvrir par quelle ruse, réellement réjouissante, Psyché inverse la pente d'une tendance au plaisir, relevant de la nature et appelant par sa voracité même son extinction, en un principe de réalité spécifiant la réalité humaine et qui soumet, dans une réciprocité sans appel, le plaisir à la vie, et la vie au plaisir.

 
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      Un sujet palpitant de François Gantheret
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      La psychanalyse est-elle une science du plaisir ?
de Catherine Chabert
 

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