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« Dérivations
des entités psychanalytiques » : la notion
de plaisir, Freud l'a, semble-t-il, empruntée, initialement,
au vocabulaire de la physiologie allemande. Elle désignait,
là, la tendance des systèmes vivants à réguler
leurs tensions internes selon le principe, strictement économique,
de la « moindre charge » La vie, parce qu'elle
ne peut s'incarner que dans des systèmes, reste synonyme
des tensions qui les organisent et n'aspire qu'à la décharge
de ces tensions ; aussi appelle-t-elle, selon une logique
implacable, la mort comme son aboutissement, sa conclusion. On
devine qu'avec cet emprunt aux sciences « dures »,
Freud, même s'il n'en dépliera que très tard,
toutes les implications, a introduit, dans la théorie analytique,
un concept fondamentalement paradoxal et profondément énigmatique.
Paradoxal, comme l'est, au quotidien, cette catégorie du
plaisir, tantôt expérience, tantôt mesure à
laquelle l'homme jauge sa capacité à supporter l'existence.
Et énigmatique, comme l'est la vie elle même, tiraillée
entre plénitude et exubérance, finitude et précarité.
Lorsque Jean Laplanche, dans Vie et mort en psychanalyse, suggéra
le concept de dérivation des entités psychanalytiques,
il découvrit sans aucun doute l'un des rouages les plus
créatifs de la pensée freudienne. Freud, en effet,
par ce premier emprunt, arrime son exploration de la vie psychique
à la science et s'inscrit dans ses exigences, sa rigueur,
son attachements aux faits qui débordent les mots de leurs
poids d'obscurité et de désagrément - de
déplaisir... Seulement, le génie malin de la langue
ne se laisse jamais réduire à cet usage partiel,
à cette exploitation tendancieuse auxquels les savants
tentent de l'assigner. Et ce mot de « plaisir »
qui appartient à la langue commune la plus familière
semble, à son tour, déborder la factualité
massive de la nature : il plonge ses racines dans les terreaux
les plus variés, à la manière d'un arbre
avide de croître qui explore toutes les strates du sol pour
y quêter sa nourriture et qui, se faisant - par cette étrange
alchimie par laquelle le vivant s'extrait du minéral -
révèle ce qu'ont en commun ces territoires hétérogènes...
Aussi, parce que le tissu psychique entretient avec la langue
les rapports les plus étroits, Freud va-t-il ramasser dans
son élaboration théorique, autour de cette épure
conceptuelle extraite de la physiologie - le plaisir en tant que
principe homéostatique, de vie - la riche et subtile palette
des significations implicites, inconscientes où le mot
puise sa matière, ses contenus, et qui le créditent,
dans l'usage populaire, d'une authentique force de vérité
ontologique et d'une indéfinissable puissance d'évocation
émotionnelle.
Qu'il désigne la sensualité immédiate du
nourrisson tétant le sein maternel, ou celle plus crue
recherchée par l'enfant dans ses premiers attouchements
ou, encore, celle, toute spirituelle, de l'esthète devant
l'œuvre d'art, ou du croyant face à son idole , c'est
toujours, toujours un même contenu qui émerge avec
ce mot de plaisir : une motion sexuelle, une poussée
libidinale. La « sexualité infantile »,
la « libido » sont les figures paradigmatiques
de la tension psychique, elles spécifient les modalités
économiques et représentatives qui animent la vie
de l'âme, dans une rupture - certaine - et une continuité
- toute aussi certaine - avec les tensions biologiques qui animent
la vie du corps. En rupture, parce que, pour l'esprit, les tensions
psychiques demeurent indissociables de leurs contenus affectifs
- la qualité (sexuelle) de l'affect - et représentatifs
- la représentation (interne) de l'objet. En continuité,
parce que la vie de l'âme reste soumise aux mêmes
lois d'équilibre et d'homéostasie que la vie biologique
- dont elle ne serait, d'ailleurs, qu'une transposition « à
un niveau supérieur »
La science du XIX ème siècle qui a fait de Freud
un théoricien - a donc su extraire, du vaste complexe polysémique
que représente l'entité « plaisir »,
une représentation, précise et sobre, de l'économie
du vivant. En reconnaissant ce même principe à l'œuvre
dans le fonctionnement psychique, Freud nous a transmis un outil
subtil, difficile, certes, à manier, dans la théorie
comme dans la pratique, et précieux. Mais, de plus, en
laissant cette entité dériver le long du réseau
qui irrigue et structure le niveau symbolique du champ culturel
qui était le sien, et est le nôtre - et qui a fait
de lui un penseur - Freud a reconnu, gravitant dans l'orbite de
ce noyau dur comme les anneaux autour d'un astre, les représentations
plus impalpables par les quelles le principe de plaisir s'incarne
dans Psyché. Représentations impalpables parce que
repoussantes d'être sexuelles pour le sujet humain qui ne
peut, qu'après coup, s'y réconcilier ; représentations
impalpables parce que repoussées par le moi dans ce monde
extérieur qu'est, pour lui, l'inconscient . Représentations
enfin que les physiologistes avaient dû, pour les besoins
même de leur travail de déliaison, rejeter hors de
leur champ d'étude et que, par l'entrecroisement d'une
procédure pratique (la cure) et d'une procédure
théorique (la metapsychologie), seule la méthode
analytique pouvait découvrir.
Le principe de plaisir que Freud introduit en 1911 dans le texte
« formulations sur les deux principes du cours des
évènements psychiques » sera réexaminé,
en 1920, dans « Au delà du principe de plaisir »,
selon une perspective qu'on peut dire, encore, et de continuité
et de rupture - de sorte qu'il nous est impossible désormais
de lire l'un sans se référer à l'autre. Le
principe de plaisir est un concept particulièrement « tendu »,
entre les deux pôles extrêmesde l'auto-conservation
et de la sexualité. Aussi pouvons nous nous réjouir
de ce que les auteurs de ce numéro aient su transporter
l'économie de cette tension dans leurs réflexions
et écritures si diverses ; et le lecteur entendra,
dans cette correspondance de la chose et des mots, l'essence la
plus profonde d'un principe qui donne cohérence à
tout ce qui se fait système - que ce soit une instance
psychique, une expérience esthétique, un texte scientifique,
une vie...
La notion de réalité est, pour Freud, toute aussi
énigmatique que celle de plaisir. En les opposant dans
ce texte des « Formulations.. . », il parvient,
cependant, à attribuer à la notion de réalité
la signification la plus accomplie, une signification à
laquelle, seule, une lecture et relecture minutieuse, obstinée
permet d'accéder. En l'éprouvant à leurs
analyses et à leurs interprétations, les auteurs
ont suivi un mouvement analogue à celui auquel, dans la
cure, on soumet un discours afin qu'il découvre les affects
et les représentations qui déterminent son déploiement.
Car la réalité qui commande le cours du fonctionnement
psychique, n'est évidemment pas la réalité,
aux sens où la langue commune emploie ce mot. Elle les
inclue, et en dérive profondément : elle n'est
pas seulement la réalité extérieure, la réalité
du monde et des objets, synonyme de frustration et satisfaction ;
elle est aussi la réalité intérieure des
formations inconscientes et des exigences pulsionnelles, synonyme
de danger de conflit et d'angoisse ; elle est, encore, la
réalité de l'appareil de l'âme lui-même,
en tant qu'il confère à celui qui éprouve,
pense ou parle un sentiment d'existence, une subjectivité.
Ce sont tous ces sens que, par ce procédé de « dérivation
des entités psychanalytiques », associé
à cet autre procédé de « mise
en opposition » des concepts de plaisir et de réalité
- « mise en opposition » poussée
assez loin pour que se dévoile l'indécise réalité
existentielle qu'ils cernent en commun - la réflexion freudienne
vient rassembler et ordonner selon une logique qui, si elle reste
étrangère à la rationalité du moi,
demeure cependant parfaitement familière au sujet pensant
et souffrant. Car celui-ci s'adresse à un autre toujours
au motif d'un manque concernant la réalité de son
plaisir : manque à aimer, manque à être
aimé, manque à être. C'est pourquoi le cogito
ergo sum de Descartes demeure si actuel dans notre pensée,
à condition d'admettre que la pensée, loin de se
réduire à un contenu conceptuel, définit
un ensemble articulatoire, vivant, d'où naît, comme
par enchantement, un « Je ». Et le sentiment
d'existence se mesure in fine à la qualité de plaisir
que l'être humain a le pouvoir de s'approprier contre la
diversité de ses aspirations, la complexité de son
histoire, l'hostilité du monde.
En son principe, la réalité, pour Freud, désigne
cette tendance de l'appareil de l'âme - relevant sans aucun
doute du mouvement civilisateur - qui travaille à étendre
sa surface, à accroître sa charge, à complexifier
son organisation. Il s'oppose, point par point, à cette
autre tendance que désigne le principe de plaisir et qui,
visant à réduire à zéro les tensions
d'un système vivant, travaille à les abolir. On
voit bien comment ces « Formulations... »
appellent déjà « Au delà du principe
de plaisir » et sa puissante spéculation sur
vie et mort en psychanalyse. Mais résistons à cet
appel ! Nous sommes en 1911 : Freud est, pour l'heure,
plus psychologue que métapsychologue. Et ce qu'il gagne,
à cette retenue de la pensée, est de rester arrimé
à la clinique, à la cure, et de découvrir
par quelle ruse, réellement réjouissante, Psyché
inverse la pente d'une tendance au plaisir, relevant de la nature
et appelant par sa voracité même son extinction,
en un principe de réalité spécifiant la réalité
humaine et qui soumet, dans une réciprocité sans
appel, le plaisir à la vie, et la vie au plaisir.
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