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V. LE PLAISIR (L'article choisi)
 

La psychanalyse est-elle une science du plaisir ?
de Catherine Chabert

Freud a intensément souhaité que soit reconnue la valeur scientifique de sa création, sa « science de l'inconscient psychique » : que ce statut lui soit refusé au nom des incomplétudes et des imperfections de la psychanalyse lui paraît une injustice grossière, car, dit-il, comment une science fondée sur l'observation peut-elle dégager ses résultats autrement que « morceau par morceau [1] » ? La relativité de la connaissance peut être opposée à toutes les sciences et il revient à chacun de défendre ses convictions, après avoir écouté, à la fois les critiques qui s'élèvent en lui, et celles qui viennent de ses adversaires : le danger est aussi présent à l'intérieur qu'à l'extérieur et cela, dans la mesure où les réserves « intellectuelles » sont, en fait, nourries par des mouvements affectifs, le plus souvent passionnels. Au même titre que chez le patient dans la cure, la révolte sourd contre la reconnaissance de l'inconscient, contre la nature sexuelle de l'infantile, contre le scandale du masochisme et de la pulsion de mort. Tous ces points d'attaque sont recensés par Freud qui applique d'ailleurs à la recherche de connaissances et aux conduites qui en assurent le devenir et la communication, les mêmes principes directeurs que ceux qui régissent le fonctionnement psychique.

Le refoulement en constitue le pivot, même s'il requiert la falsification car l'appareil psychique ne tolère pas le déplaisir, il s'en défend à tout prix et « lorsque la perception apporte du déplaisir, elle - c'est-à-dire la vérité - doit être sacrifiée [2] ». Ainsi, la communication scientifique devrait s'accorder à ce mécanisme essentiel, usant de la déformation pour satisfaire les exigences du plaisir, en faisant fi de la vérité« L'omission, la méconnaissance instruiraient la transmission : lorsqu'il défend son invention, lorsqu'il affirme qu'elle est sa création, Freud n'en désavoue pas pour autant le legs de ses maîtres, Breuer, Charcot, Chrobak, ces trois hommes qui lui avaient livré des connaissances qu'eux-mêmes, à vrai dire, ne possédaient pas. Messages énigmatiques dont l'essence sexuelle est ignorée de leurs émetteurs, les informations transmises par les maîtres de Freud, à leur insu, relèvent toutes de l'étiologie sexuelle des troubles psychiques.

L'originalité de l'invention revient ainsi au fait que l'appareil psychique du chercheur est soumis aux mêmes lois de fonctionnement que l'objet de sa recherche. Que s'y révèlent les influences exercées par l'un ou l'autre des partenaires de l'analyse, dans une mutualité qui ne se reconnaît pas toujours comme telle, ne devrait pas nous surprendre : l'infléchissement des contributions actuelles de la psychanalyse ne relève-t-il pas des effets transférentiels des « nouvelles » indications de cure ? Celles-ci abandonnent, en apparence, les places fortes de la sexualité et de son paradigme hystérique, pour mettre en exergue l'angoisse de perte d'amour et les blessures drainées par le masochisme moral et la mélancolie en oubliant qu'elles constituent, elles aussi, le fondement, et un destin possible de la sexualité, à l'épreuve du narcissisme. Peut-être est-ce pour nous soumettre aux mêmes entraves et parce que nous ne pouvons nous résoudre à notre incomplétude qu'aujourd'hui, nous avons curieusement tendance à souligner surtout nos incertitudes, à insister sur notre impuissance face à l'inconscient qui échappe à nos mots et se rebelle contre notre méthode. N'y aurait-il pas là une analogie, un reflet même de ce qui se passe dans les cures parasitées par le refus, l'enfermement ou l'auto-destruction ?

Entre la recherche de vérité, au singulier, et celle qui, pour prétendre à la science, doit s'appliquer à l'ensemble, le désordre, avec ses paradoxes et ses bouleversements, domine. Les lois qui président à l'çmergence de cette vérité sont celles qui régissent le fonctionnement de l'appareil de l'çme et cela, jusque dans la constitution de l'expérience et jusqu'à la construction de la métapsychologie qui s'efforce d'en rendre compte. Nous devons donc obéir aux ordres des deux principes qui gouvernent le cours des événements psychiques et nous soumettre aux oscillations imposées par le balancement répétitif entre l'intense, l'intime conviction, la joie de la découverte ou des retrouvailles et le doute, le découragement, la déroute. C'est en ce sens que l'entreprise analytique s'engage dans l'entrelacement de la séduction, forte de toutes les suggestions, et de la détresse qui s'en empare, dans un mouvement qui brouille nos repères, nos représentations, nos théories ; ces deux extrêmes nous imposent, inéluctablement, les vibrations contradictoires de l'espoir et du désespoir.

Ne nous laisserions-nous pas emporter par le schéma trop simpliste du cours de l'éuvre freudienne qui, partant du plaisir et de ses obstacles, basculerait dans la compulsion de répétition et la pulsion de mort ? Ce dernier motif, accueillons-le autrement qu'en messager d'un funeste destin, cherchons à nous saisir de l'esprit qui l'anime, comprenons-le comme un moment essentiel de la pensée analytique, moment mélancolique restant indissociablement lié à l'ensemble, ne reniant rien de ce qui le précède et qui demeure : le facteur plein de force et de vitalité de la sexualité. Pas de découverte sans invention. L'invention de Freud, c'est la psycho-sexualité telle qu'elle se révèle à travers l'étude du plaisir, de ses entraves et de son « au-delà ». Elle entraîne dans son sillage le complexe « nucléaire » de l'œdipe, dans son articulation avec le désir et la vérité. L'invention, c'est aussi la méthode et lorsqu'elle s'impose à son inventeur, elle contient, sans qu'il le sache d'abord, le transfert, dans ce qui le révèle, la langue, et ses liaisons et ses déliaisons des mots et des choses. Et le désir, porté par le transfert et la parole, demeure intact jusque dans la mélancolie : en y maintenant amarré l'érotisme au fantasme, en restant adressé, il inverse en survie cette potentielle destruction ; entre le vif et le mort, cette « force d'attraction » permet l'éclosion renouvelée de la recherche du plaisir. Certes, l'expérience prend ses sources dans l'ombre, la méthode et la théorie affrontent l'obscurité des profondeurs, mais nous le savons bien, il fait plus clair quand quelqu'un parle«


Jusqu'en 1920 donc, Freud pense que nous serions soumis aux variations de nos humeurs et à l'hégémonie du principe de plaisir qui ordonne les processus inconscients. Car c'est bien son caractère « intolérable » qui détourne le névrosé de la réalité - de la vérité ? -, c'est bien pour l'obtention et le maintien du plaisir que s'organisent les stratégies inconscientes et notamment celles qui relèvent du refoulement. Le modèle du rêve implique la recherche d'une satisfaction attendue mais bientôt la réalisation hallucinatoire va s'user, la déception s'installe et avec elle les procédures qui permettent de supporter la représentation non seulement de l'agréable mais aussi du désagréable. Ce que propose Freud en 1911 [3], dévoile le mécanisme qui vient se substituer au refoulement, à son effort pour exclure les représentations déplaisantes : s'impose maintenant un « acte de jugement » qui doit décider impartialement si « une représentation déterminée est vraie ou fausse c'est-à-dire si elle est en accord ou non avec la réalité [4] » Ainsi, à l'incidence majeure du principe de plaisir, se substitue celle du vrai et du faux : le primat accordé à ce qui s'éprouve se déplace vers ce qui se pense ; de surcroît, Freud formule une définition (presque philosophique) de la vérité, comme adéquation à la réalité. Mais de quelle réalité veut-il parler ?

Pensons un instant au courage de Freud lorsqu'il a dû « renoncer à sa neurotica ». l'çmergence d'une vérité nouvelle d'une force inouïe, le contraint, cette fois en contradiction avec la réalité clinique du discours, à abandonner une théorie, à en découvrir une autre, tout aussi puissante, parce qu'opérant une complète révolution du fait analytique en démasquant l'existence de la réalité psychique, bien en deçà de la réalité matérielle. N'est-ce pas ce qui lui fait écrire, au tout début des « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse [5] » que, si la science peut étudier la vie amoureuse parfois plus rigoureusement que les poètes, c'est parce qu'elle-même constitue « le plus parfait renoncement au principe de plaisir dont notre travail psychique soit capable » ? Cela voudrait dire, non pas tant que l'élaboration mentale et la rigueur de pensée exigées par la science devraient se défaire de leur part libidinale - on sait bien que la sublimation offre un destin généreux aux mouvements pulsionnels - mais que certaines découvertes, révélées par la confrontation à la « réalité », sont en désaccord avec nos représentations et leur support fantasmatique et nous obligent à renoncer à la part de désir qu'ils contiennent.

Cependant, tout n'est pas perdu quant à l'obtention possible du plaisir car la pensée, elle aussi, cherche les moyens d'atteindre ce but : la suite des développements des « Formulations« » montre comment l'action, par le recours à la représentation dans le processus de pensée, maintient le principe économique de moindre dépense en séparant, par clivage, ce qui relève de la prise en compte de la réalité et ce qui renvoie à la création de fantasmes. Déjà en 1911, s'affirme l'opposition entre pulsions du moi et pulsion sexuelle ainsi que leurs correspondances respectives avec les activités de conscience (pour les premières) et le fantasme (pour la seconde). La complexité du passage du principe de plaisir au principe de réalité prouve la nécessité du lent travail demandé par une évolution qui, non seulement, ne voit jamais s'éteindre les exigences du principe de plaisir mais qui, de surcroît, affirme que le principe de réalité s'instaure à son service, pour l'obtention, certes suspendue, mais quand même attendue, de la satisfaction du désir : « On abandonne un plaisir immédiat, aux conséquences peu sûres, mais ce n'est que pour gagner, sur cette nouvelle voie, un plaisir plus tardif, assuré [6] ». Voilà qui peut faire réfléchir les chercheurs, poursuit Freud, qui insiste, comme en passant, sur « les insuffisances de ce petit article » : pour les processus inconscients, « l'épreuve de réalité n'est pas valable, la réalité de la pensée équivaut à la réalité extérieure, le désir à son accomplissement, à l'événement » et cela, du fait de la domination du « vieux » principe de plaisir. Les conséquences « scientifiques » de cette prépondérance s'imposent : l'utilisation de l'étalon-réalité, pour les productions inconscientes, conduirait immanquablement à l'erreur puisqu'elle n'accorderait pas toute leur valeur et leur force aux fantasmes déterminants dans la formation des symptômes ; « On a l'obligation de se servir de la monnaie qui a cours dans le pays que l'on explore [7]. »

C'est la grammaire compliquée des pulsions et de leurs destins qui occupe Freud, quelques années plus tard et, cette fois encore, la question du plaisir est essentielle. Ces propositions sont précédées de considérations fondamentales sur les exigences de la science et les particularités de la psychanalyse, considérations qui résument les principes apparemment contradictoires de l'épistémologie freudienne : aucune science ne satisfait véritablement à l'obligation de se construire sur des concepts clairement définis, d'une part, et d'autre part, dans la description des données offertes par l'observation, préalable indispensable à la démarche de recherche, avant donc les classements et les ordonnancements, les idées abstraites (c'est-à-dire les concepts) sont déjà agissantes. Certes, ces idées abstraites, puisées ici ou là, ont d'abord tous les caractères d'indétermination des conventions, mais elles se prêtent aux modifications imposées par l'exploration et par l'expérience et peuvent être, alors, formulées en termes de définitions. Celles-ci vont intervenir dans l'appréhension de nouvelles expériences qui nécessiteront de nouveaux ajustements théoriques car la rigidité des définitions ne permet guère de progresser : le modèle scientifique freudien est classiquement déterminé par la dialectique et l'interaction entre les données de l'expérience et les constructions théoriques, sans que soit jamais établi définitivement le primat des unes ni des autres.

Est-ce un hasard si, en 1915, cette déclaration de principe est avancée juste avant l'exposé d'une théorie attachée à l'étude des mouvements du plaisir et du déplaisir et des opérations psychiques qui en assurent la dynamique ? Freud a-t-il besoin de s'assurer du bien-fondé de sa démarche, parce qu'il consacre sa communication aux affects, c'est-à-dire à l'irrationnel, au fluctuant, à l'insaisissable voire au mensonger ? C'est peut-être ce souci qui ordonne la rigueur impressionnante de « Pulsions et destins des pulsions », sa construction limpide, son caractère presque irréfutable. La théorie des pulsions, à ce moment-là, répond aux critères et aux conditions d'une vérité de pensée en adéquation avec l'objet « réel » qu'elle tente d'appréhender. « Réel » car le plaisir et le déplaisir, en dépit de leur dimension trompeuse ou labile, en dépit de leurs inscriptions inconscientes, n'en constituent pas moins des « faits » possiblement observables, quantifiables, tangibles au point de pouvoir être confondus avec les phénomènes, alors que la chose inconsciente, elle, se dérobe sans cesse et demeure virtuelle.

La science peut donc traiter du plaisir et, notamment, grçce à l'étude de l'amour et de la haine : la psychanalyse en propose la syntaxe à partir des renversements qui sont susceptibles de les affecter. Elle déploie, dans le même élan, les mouvements et les scénarios qui les mettent en scène : l'attraction par l'autre, massivement sollicité tant qu'il est dispensateur de plaisir. Dans ce moment, encore, le caractère de plaisir reste prévalent et exige la transformation de l'autre en étranger hostile, voire dangereux, dès lors qu'il ne remplit plus ses fonctions. Le même mouvement soutient le cours de l'analyse, Freud le rappelle encore en 1937 : les motions de déplaisir, lorsqu'elles deviennent trop fortes, assurent aux transferts négatifs la « haute main » sur la cure et peuvent « abolir totalement la situation analytique ». L'analyste devient alors un étranger aux exigences à la fois abusives et désagréables et le patient se comporte à son endroit « comme l'enfant qui n'aime pas l'étranger et ne le croit en rien [8]. »

Il ne s'agit pas pour autant de nous engager dans une entreprise économique qui, arguant de la primauté du principe de plaisir, retrouverait la prégnance du quantitatif qui se prête plus aisément aux exigences de la mesure et de l'exactitude. Ce qui nous intéresse bien davantage, c'est la part de création de fantasme dont il est l'ordonnateur, et qui trouve ses effets dans toutes les productions psychiques, y compris celles de la pensée scientifique. Le principe de plaisir crée une dynamique inconsciente essentielle, quant à la recherche de formes susceptibles d'accueillir l'excitation, quant aux tentatives d'en permettre l'apaisement (et la relance) dans la satisfaction du désir ; loin du quantitatif, plus près du qualitatif et de sa difficile appréhension.

Parmi ces formes d'orchestration, la plus somptueuse rythme le complexe d'«dipe pour en traiter les affects et en dramatiser la distribution et la négociation : sa structure s'offre comme une forme privilégiée pour accueillir l'ambivalence. C'est peut-être à la force, à l'intensité des pressions pulsionnelles contraires qui tourmentent l'humanité que la psychanalyse doit l'une de ses découvertes parmi les plus fondamentales. La plus connue, la plus usée aussi, au point que sa généralisation en affadit l'essence. Et pourtant, il a fallu du temps à Freud pour proposer une formulation approfondie de son idée, alors qu'elle était déjà là ; la découverte du complexe d'«dipe (et de son universalité), en apparence si facilement admise aujourd'hui, au point de faire partie des lieux communs de la psychanalyse, a requis un effort certain et une ténacité à toute épreuve chez son auteur.


L'hypothèse d'une analogie entre la scène analytique et la scène primitive peut surprendre voire même déranger, et pourtant la même excitation, les mêmes tentatives de traitement de cette excitation les caractérisent l'une et l'autre, les mêmes interdits s'y retrouvent, tantôt empêchant d'avancer, tantôt permettant d'ouvrir des perspectives nouvelles et fécondes. L'observateur (l'enfant) est toujours là, il ne se présentifie pas dans la réalité matérielle du dispositif analytique, mais il reste comme témoin imaginaire, un témoin intérieur dans le dédoublement possible dont se saisissent l'analyste ou l'analysant à certains moments de la cure.

C'est « l'excellence paradigmatique de la scène primitive [9] » écrit Jean-Claude Lavie, qui sert de socle, en quelque sorte, aux différentes versions de la sexualité infantile dans lesquelles s'enracinent les mouvements de la communication analytique à travers des configurations singulières, comme pour toutes les formes de communication humaine. “ l'origine, donc, l'excitation et le travail qu'elle impose à l'appareil psychique, massivement convoqués par la scène analytique, dans l'incarnation qu'elle offre de la scène primitive : la place première de l'enfant, son exclusion, sa participation face au spectacle, au vu et à l'entendu, dépendent, certes, des stimulations externes mais surtout des processus internes soutenus par les pulsions. La mise à l'écart, l'impuissance et même la douleur associées à cette scène dont l'évocation s'impose sans cesse, dans des travestissements ou des traductions variés, figurent une position passive, manifestement, alors qu'au dedans, c'est l'excitation et ses emportements qui dominent, mobilisant, lorsque cela est possible, la construction des fantasmes de séduction et opérant, dans leur version classique, un déplacement incroyable : l'enfant innocent, aux prises avec le désir de l'autre, occupe, investit (presque au sens militaire), toute la place. Victime de l'adulte, de l'étranger, de l'autre pervers, mais objet de son désir, accaparant sa pensée, évinçant le rival, l'enfant désiré occupe le devant de la scène analytique : l'engagement de l'analyste dans l'analyse ne vient-il pas signifier que, lui aussi, a été séduit ?

Élation inaugurale des commencements de l'analyse, du temps de l'illusion et de l'état amoureux, ce temps où la créativité de la situation analytique, la créativité de la méthode, jamais démentie, libère la force et l'intensité du transfert ! Si la joie du début de l'analyse se nourrit, à son insu, du fantasme d'une séduction active de l'analyste par l'analysant, elle masque ce qui se déploiera dans ses développements ultérieurs : la séparation douloureuse, l'arrachement aux objets d'amour originaires, conditions indispensables pour que puisse s'amorcer le report de l'excitation vers une nouvelle figure, d'abord confondue avec celles qu'elle s'offre à incarner. Nécessité impérative et paradoxale, la scène primitive « a la singulière propriété de nous faire accéder à ce qui instituera notre rapport à la réalité. Elle dénonce autant l'aléatoire que l'immuable de cette réalité (...) le rapport à ce qui peut apparaître de plus irréductible dans la réalité, c'est en tout premier, la scène primitive qui en est le fondement, d'où l'importance de sa saisie à travers les mille formes de son emprise [10] ». Nous pouvons comprendre cette emprise dans le double registre du plaisir - être pris dans la fantaisie sexuelle - et du déplaisir - être mis au-dehors, retrouver la solitude et la détresse de l'abandon. Encore faut-il que nous en acceptions les effets : notre tolérance à supporter l'action de l'autre en nous, suppose le retournement de l'actif en passif, condition essentielle pour que puisse, ensuite, se libérer l'activité propre à la production de représentations. C'est ainsi que le sujet devient l'auteur de ses fantasmes et accède par cette voie intérieure, au plaisir de les partager grâce aux mots de la langue transférentielle.


Faudrait-il pour autant penser que l'excitation œdipienne, dans sa valence incestueuse, est là, toujours et seulement, pour éloigner le plus longtemps possible l'inquiétude ou l'horreur de l'abandon ? La force créatrice du fantasme obéirait alors à la nécessité de calmer l'angoisse de la solitude en convoquant les partenaires irremplaçables de l'histoire infantile, et l'analyse serait, avant tout, le lieu et le moment privilégiés du rappel hallucinatoire des scènes qui l'ont construite. En 1920, au début de « Au-delà du principe de plaisir », Freud continue d'invoquer le principe autour duquel tous ses travaux ont gravité : c'est le plaisir qui préside au fonctionnement des processus inconscients. Pourtant, ce bastion de la découverte, ce pivot de la théorie, cet ordonnateur de la métapsychologie, doit s'incliner devant les faits de l'observation : certaines conduites humaines montrent une tendance évidente allant à l'encontre de la recherche de plaisir. Elles témoignent d'une compulsion à répéter des événements désagréables, douloureux, traumatiques et vont jusqu'à mettre à l'épreuve le rêve et la satisfaction de désir qui lui était indissociablement liée. Cette position ne sera jamais démentie : « On ne pourra plus rester attaché à la croyance que le cours des événements psychiques est exclusivement dominé par l'aspiration au plaisir [11] », écrit Freud en 1937.

Le fort-da vient opportunément - « une pure observation » - au service de cette nouvelle découverte freudienne, bien plus scandaleuse encore que toutes les précédentes. Par quels chemins l'observation du jeu d'un enfant conduit-elle à la pulsion de mort ? L'élément remarquable surgit dans le contenu du jeu, « disparition-retour », qui, en soi, constitue un formidable aménagement du « non-retour » et de l'angoisse que cette représentation implique. La situation à la fois banale et précise d'un enfant transitoirement privé de sa mère offre une image-écran, une représentation qui en refoule d'autres, toutes concentrées sur les liaisons de l'absence, de la perte d'amour et de la mort. Pour Freud, elles se prennent dans les filets de l'histoire œdipienne, même s'il accorde une importance majeure à la dynamique du passage de l'expérience subie à l'activité du jeu, dans l'opposition entre une situation éprouvée, « réelle », imposée et une situation « irréelle », imaginaire qui assure à son auteur, par la maîtrise qu'elle lui procure, un plaisir certain.

Qu'il s'agisse de l'abandon de l'enfant par la mère (et du renoncement à exprimer ouvertement les réactions pulsionnelles que cet abandon entraîne), qu'il s'agisse de la déception œdipienne et de la reconnaissance de l'incompatibilité des désirs sexuels infantiles avec la réalité, le déplaisir peut être combattu par des voies d'élaboration internes. La répétition dont l'action compulsive et mortifère ne cesse de hanter la psychanalyse, trouverait là, paradoxalement, le moyen de se défaire, de se démasquer dans et par le transfert, quand il saisit, dans le même mouvement, le retour de l'identique et son possible changement. N'y aurait-il pas une analogie entre la dynamique du jeu et celle de la recherche psychanalytique, dans leurs oscillations constantes et répétitives entre la soumission aux faits et le traitement ludique ou théorique qui s'efforce d'en conquérir ou d'en maîtriser le sens ?

Qu'est-ce qui gâte le plaisir de « Au-delà« », sinon le halo tragique de la vie, la mort réelle de la mère puis de l'enfant qui nous empêche de croire à la force vivante des constructions imaginaires, à leur pouvoir conjuratoire, à leur compagnie consolatrice ? Freud devient tout à coup plus difficile à suivre dans sa recherche de liaison entre le plaisir et la compulsion à répéter le plus pénible et le plus douloureux. Est-ce la disparition réelle des deux protagonistes du jeu « disparition - retour » qui détermine le malentendu concernant la pulsion de mort, son rabattement, sa confusion si fréquente avec la mort elle-même ? Ou bien, la disparition du plaisir, l'impossibilité soudaine à en maintenir une quelconque représentation ?

Il n'y a pas d'opposition pourtant entre une théorie optimiste de la vie et une théorie pessimiste, affirme Freud quelques années plus tard, car la prise en compte de l'action conjuguée et antinomique des deux pulsions originaires explique la bizarrerie des manifestations de la vie, aucune de ces pulsions n'intervenant jamais seule. L'intérêt de la recherche, sa tâche la plus gratifiante, reviendraient alors à l'étude des modalités d'association et de relâchement de ces deux parts car elles permettraient de découvrir quels troubles « correspondent à ces modifications et avec quelles sensations leur répond la gamme des perceptions du principe de plaisir ». La seconde topique permet de répondre partiellement à ce souhait, une satisfaction pour une instance, un déplaisir pour une autre, le conflit entre les deux, le conflit psychique, donc le mouvement, la lutte, la vie « La force de la langue aussi, dans sa capacité substitutive, dans son aptitude à transformer la matière psychique grâce au processus analytique et à l'œuvre des mots.

Revenons aux propositions de Jean-Claude Rolland [12] et notamment à celle-ci : la qualité intérieure du discours de l'analyste mobilise une topique singulière par l'ouverture d'un espace interne accueillant la réalité extérieure, événementielle portée par la parole de l'analysant. Il faudrait, pour que la réalité devienne psychique, que cette parole trouve asile au cœur du discours de l'analyste, dans l'entrelacement de la langue et du visuel, dans leur infléchissement hallucinatoire. Mais il y a toujours, chaque fois, me semble-t-il, en amont de toute réalisation hallucinatoire, la nécessaire perception d'une absence, ou d'un néant. La situation analytique, en deçà du scénario de la séduction qui vient combler le désarroi et la détresse, répète la situation originaire de la perte de la perception de l'objet, avant que l'amour s'en mêle, avant que la nostalgie s'en empare. La réalisation hallucinatoire du fantasme occupe tout à coup l'analyste, dans son pouvoir de substitution : n'est-elle pas là, justement, pour parer à l'angoisse de l'extrême solitude actualisée, ici et maintenant, dans l'absentement de l'analyste ? L'image et le mot viennent alors prêter une forme à un état d'affects qui brouille les repères parce qu'aucun objet ne lui est assigné, un état d'affects mélancolique et dépersonnalisant. Lorsque le rêve disparaît, lorsque l'hallucinatoire semble s'évanouir chez le patient, c'est l'analyste qui en incarne les images, c'est lui qui les endosse en quelque sorte et c'est ainsi que la re-présentation devient possible. Dès lors, sa fonction consolatrice peut s'exercer et libérer la part de plaisir que tout apaisement est susceptible d'apporter.


De l'ombre mortelle du début des années 20, du pessimisme et de ses sombres spéculations, Freud se dégage par l'attraction du langage, par le jeu toujours possible de son formidable pouvoir d'évocation ou de désaveu. Ce nouvel essor n'est-il pas lié à la réapparition du plaisir ? Si la négation permet de dire « je garde » ou « je jette », si elle dit « j'aime » ou « je n'aime pas », c'est bien parce que le plaisir et le déplaisir, le bon que j'aime, que je garde, le mauvais que je n'aime pas, que je jette, sont éprouvés par le moi dans son intimité, dans la scène intérieure qu'il se construit pour la dramatisation d'histoires et de rêves. Il nous faut admettre que c'est à partir de l'affect et de son devenir au sein du refoulement que la question du jugement est supposée être traitée. L'idée de vérité peut alors se déplacer légèrement : à partir de l'adéquation entre l'objet « réel » et la penséequis'ensaisit, le glissement s'opère vers un affect et la représentation qui lui est attachée. Le mot « juste », la construction « juste » ne sont pas tant ceux qui restituent une réalité de fait avec l'exactitude qui pourrait en constituer le label, mais plutôt ceux qui assurent la rencontre entre ce qui se dit et ce qui s'éprouve : la valeur d'une construction, si folle ou si aléatoire soit-elle, réside dans son pouvoir de devinement, dans sa jonction à la place manquante, dans sa fonction d'échafaudage, à entendre autant dans l'acception concrète du mot - ce qui soutient la construction d'une maison -, qu'au sens figuré - ce qui soutient la construction de chimères.

L'échafaudage de « La négation [13] » propose de construire la genèse de la représentation et du jugement et on pourrait penser que Freud, cette fois, s'est définitivement incliné devant la réalité, lorsqu'il assigne à une représentation la fonction de garantir l'existence du représenté. Mais l'un des enjeux essentiels de la négation relève de la possibilité de séparer la fonction intellectuelle et le processus affectif, en ouvrant l'accès du contenu représentatif à la conscience : le patient peut accepter intellectuellement le refoulé mais pourtant l'essentiel de ce refoulement persiste. Cet essentiel du refoulement, quel est-il ? La matière première, les affects ou encore ce qui anime le moi, le mouvement, le pulsionnel, la vie ? Ce qui se garde à l'intérieur pour préserver le plaisir, que plus tard Winnicott a appelé le self et que J.-B. Pontalis comprend comme « se poser et être reconnu d'abord comme étant », ce qui, au-dedans, se constitue comme « le représentant du vivant [14] » ! Car il nous faut admettre que c'est non seulement à partir de la perte, bien sûr, mais aussi à partir de la satisfaction que s'élabore la négation : les deux conditions pour que la représentation d'un objet advienne sont, ne l'oublions pas, que cet objet ait été perdu, et qu'il ait jadis apporté une satisfaction « réelle ». Nous n'avons pas fini de réfléchir à ces propositions : elles disent que sans la perte, il n'y a pas d'accès à la pensée intérieure et que sans plaisir réel lié à l'autre, il n'y a pas d'accès non plus ! Superbe compromis qui maintient en tension continue le désir et le renoncement à l'origine de la pensée dans son aptitude créatrice.

C'est donc à partir d'une matière éminemment subjective et trompeuse que s'amorce la capacité de décider qu'une chose existe ou n'existe pas, d'abord, qu'elle est vraie ou fausse, ensuite. Matière trompeuse à l'observation, dont l'analyste pourrait se défier, ou souhaiter se défaire s'il se laisse lui aussi prendre au piège du vrai et du faux comme cela se passe dans certaines cures.

Cet enlisement dans le vrai et le faux, Didier Anzieu [15] en a dégagé la singularité dans le transfert paradoxal, en opposant la logique des contradictions et celle des paradoxes : la première met en conflit le bien et le mal, c'est la logique du surmoi, celle de l'œdipe comme structure refoulante ; la seconde place les énoncés en termes de vrai et de faux, c'est la logique des limites. La première s'applique au désir, la seconde déborde sur la sensation, la perception, la mémoire, le jugement et plus généralement la pensée. Du côté de la première, l'illusion, la confiance et la possibilité de créer des correspondances entre la réalité extérieure et la réalité interne, du côté de la seconde, un paradoxe qui défait et rompt, qui subvertit le sens de la vérité et de l'être : pas d'acceptation d'une quelconque dialectique, pas de relativité des points de vue, pas de déploiement du plaisir et du déplaisir mais une instantanéité sans cesse en quête d'accordage avec l'autre. Un autre figé dans une figure de juge impitoyable, souveraine et tyrannique, qui assigne implacablement à l'obéissance ou à l'esclavage au nom d'une rationalité radicale. Quelle vérité que celle - paranoïaque - d'un surmoi destinal aliénant, follement asservi à des désirs si violents qu'ils ne peuvent s'avancer que muselés ou débordants, si sauvages qu'ils réclament d'être emprisonnés dans les catégories du vrai et du faux ? Alors que, justement, on ne peut jamais dire d'un affect qu'il est vrai ou faux, cela n'aurait pas de sens même si on invoque les diverses transformations et renversements auxquels il se prête. Il s'éprouve, c'est une évidence, et se lie à une représentation qui lui sert de tenant lieu, de cause, ou d'argument.

Le passage du « vrai/faux » au « possible/pas possible » ne constitue-t-il pas un enjeu majeur de l'analyse, et le changement de point de vue, une de ses conquêtes primordiales ? Si le possible implique une limite parfois angoissante ou douloureuse, il crée aussi un certain soulagement à l'instar de la reconnaissance du « roc » biologique, de la différence des sexes et donc de la castration. Certes, il faut abandonner la magie de la toute-puissance, il faut renoncer à la souveraineté de la vérité comme à celle du plaisir absolu et des pouvoirs qui s'y attachent. Le possible et sa part étrangère de risque et d'inconnu, nous engagent dans une autre voie : celle de la recherche, de l'inventivité et surtout d'autres formes du plaisir, entendu au double sens de Lust, comme la quête d'apaisement de l'excitation et en même temps, le maintien de la tension du désir qui en assure le renouvellement.

Catherine Chabert

 

[1] S. Freud, (1925), Freud présenté par lui-même, Connaissance de l'inconscient, nrf, Gallimard, p. 98.

[2] S. Freud, (1937), « L'analyse avec fin, l'analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, puf, p. 202.

[3] S. Freud, (1911), « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », in Résultats, idées, problèmes, I, PUF, p. 135-145.

[4] Ibid., p. 137.

[5] S. Freud, (1910), « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse » in La vie sexuelle, puf, 1969.

[6] Op. cit., p. 140.

[7] Ibid., p. 142.

[8] Op. cit., p. 255.

[9] J.-C. Lavie, L'amour est un crime parfait, Gallimard, 1997.

[10] Ibid., J.-C. Lavie.

[11] Op. cit., p. 258.

[12] J.-C. Rolland, « Le discours intérieur », conférence donnée au Lutétia, le 3 février 2000.

[13] S. Freud, (1925), « La négation », in Résultats, idées, problèmes, II, puf, 1985.

[14] J.-B. Pontalis, « Naissance et reconnaissance du soi », in Entre le rêve et la douleur, Gallimard, 1978.

[15] D. Anzieu, « Le transfert paradoxal. De la communication paradoxale à la réaction thérapeutique négative », La psyché, NRP, numéro 12, 1975, pp.49-72.

 
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