Freud a intensément souhaité que soit reconnue la valeur scientifique de sa création, sa « science de l'inconscient psychique » : que ce statut lui soit refusé au nom des incomplétudes et des imperfections de la psychanalyse lui paraît une injustice grossière, car, dit-il, comment une science fondée sur l'observation peut-elle dégager ses résultats autrement que « morceau par morceau [1] » ? La relativité de la connaissance peut être opposée à toutes les sciences et il revient à chacun de défendre ses convictions, après avoir écouté, à la fois les critiques qui s'élèvent en lui, et celles qui viennent de ses adversaires : le danger est aussi présent à l'intérieur qu'à l'extérieur et cela, dans la mesure où les réserves « intellectuelles » sont, en fait, nourries par des mouvements affectifs, le plus souvent passionnels. Au même titre que chez le patient dans la cure, la révolte sourd contre la reconnaissance de l'inconscient, contre la nature sexuelle de l'infantile, contre le scandale du masochisme et de la pulsion de mort. Tous ces points d'attaque sont recensés par Freud qui applique d'ailleurs à la recherche de connaissances et aux conduites qui en assurent le devenir et la communication, les mêmes principes directeurs que ceux qui régissent le fonctionnement psychique.
Le refoulement en constitue le pivot, même s'il requiert la falsification car l'appareil psychique ne tolère pas le déplaisir, il s'en défend à tout prix et « lorsque la perception apporte du déplaisir, elle - c'est-à-dire la vérité - doit être sacrifiée [2] ». Ainsi, la communication scientifique devrait s'accorder à ce mécanisme essentiel, usant de la déformation pour satisfaire les exigences du plaisir, en faisant fi de la vérité« L'omission, la méconnaissance instruiraient la transmission : lorsqu'il défend son invention, lorsqu'il affirme qu'elle est sa création, Freud n'en désavoue pas pour autant le legs de ses maîtres, Breuer, Charcot, Chrobak, ces trois hommes qui lui avaient livré des connaissances qu'eux-mêmes, à vrai dire, ne possédaient pas. Messages énigmatiques dont l'essence sexuelle est ignorée de leurs émetteurs, les informations transmises par les maîtres de Freud, à leur insu, relèvent toutes de l'étiologie sexuelle des troubles psychiques.
L'originalité de l'invention revient ainsi au fait que l'appareil psychique du chercheur est soumis aux mêmes lois de fonctionnement que l'objet de sa recherche. Que s'y révèlent les influences exercées par l'un ou l'autre des partenaires de l'analyse, dans une mutualité qui ne se reconnaît pas toujours comme telle, ne devrait pas nous surprendre : l'infléchissement des contributions actuelles de la psychanalyse ne relève-t-il pas des effets transférentiels des « nouvelles » indications de cure ? Celles-ci abandonnent, en apparence, les places fortes de la sexualité et de son paradigme hystérique, pour mettre en exergue l'angoisse de perte d'amour et les blessures drainées par le masochisme moral et la mélancolie en oubliant qu'elles constituent, elles aussi, le fondement, et un destin possible de la sexualité, à l'épreuve du narcissisme. Peut-être est-ce pour nous soumettre aux mêmes entraves et parce que nous ne pouvons nous résoudre à notre incomplétude qu'aujourd'hui, nous avons curieusement tendance à souligner surtout nos incertitudes, à insister sur notre impuissance face à l'inconscient qui échappe à nos mots et se rebelle contre notre méthode. N'y aurait-il pas là une analogie, un reflet même de ce qui se passe dans les cures parasitées par le refus, l'enfermement ou l'auto-destruction ?
Entre la recherche de vérité, au singulier, et celle qui, pour prétendre à la science, doit s'appliquer à l'ensemble, le désordre, avec ses paradoxes et ses bouleversements, domine. Les lois qui président à l'çmergence de cette vérité sont celles qui régissent le fonctionnement de l'appareil de l'çme et cela, jusque dans la constitution de l'expérience et jusqu'à la construction de la métapsychologie qui s'efforce d'en rendre compte. Nous devons donc obéir aux ordres des deux principes qui gouvernent le cours des événements psychiques et nous soumettre aux oscillations imposées par le balancement répétitif entre l'intense, l'intime conviction, la joie de la découverte ou des retrouvailles et le doute, le découragement, la déroute. C'est en ce sens que l'entreprise analytique s'engage dans l'entrelacement de la séduction, forte de toutes les suggestions, et de la détresse qui s'en empare, dans un mouvement qui brouille nos repères, nos représentations, nos théories ; ces deux extrêmes nous imposent, inéluctablement, les vibrations contradictoires de l'espoir et du désespoir.
Ne nous laisserions-nous pas emporter par le schéma trop simpliste du cours de l'éuvre freudienne qui, partant du plaisir et de ses obstacles, basculerait dans la compulsion de répétition et la pulsion de mort ? Ce dernier motif, accueillons-le autrement qu'en messager d'un funeste destin, cherchons à nous saisir de l'esprit qui l'anime, comprenons-le comme un moment essentiel de la pensée analytique, moment mélancolique restant indissociablement lié à l'ensemble, ne reniant rien de ce qui le précède et qui demeure : le facteur plein de force et de vitalité de la sexualité. Pas de découverte sans invention. L'invention de Freud, c'est la psycho-sexualité telle qu'elle se révèle à travers l'étude du plaisir, de ses entraves et de son « au-delà ». Elle entraîne dans son sillage le complexe « nucléaire » de l'œdipe, dans son articulation avec le désir et la vérité. L'invention, c'est aussi la méthode et lorsqu'elle s'impose à son inventeur, elle contient, sans qu'il le sache d'abord, le transfert, dans ce qui le révèle, la langue, et ses liaisons et ses déliaisons des mots et des choses. Et le désir, porté par le transfert et la parole, demeure intact jusque dans la mélancolie : en y maintenant amarré l'érotisme au fantasme, en restant adressé, il inverse en survie cette potentielle destruction ; entre le vif et le mort, cette « force d'attraction » permet l'éclosion renouvelée de la recherche du plaisir. Certes, l'expérience prend ses sources dans l'ombre, la méthode et la théorie affrontent l'obscurité des profondeurs, mais nous le savons bien, il fait plus clair quand quelqu'un parle«
Jusqu'en 1920 donc, Freud pense que nous serions soumis aux variations de nos humeurs et à l'hégémonie du principe de plaisir qui ordonne les processus inconscients. Car c'est bien son caractère « intolérable » qui détourne le névrosé de la réalité - de la vérité ? -, c'est bien pour l'obtention et le maintien du plaisir que s'organisent les stratégies inconscientes et notamment celles qui relèvent du refoulement. Le modèle du rêve implique la recherche d'une satisfaction attendue mais bientôt la réalisation hallucinatoire va s'user, la déception s'installe et avec elle les procédures qui permettent de supporter la représentation non seulement de l'agréable mais aussi du désagréable. Ce que propose Freud en 1911 [3], dévoile le mécanisme qui vient se substituer au refoulement, à son effort pour exclure les représentations déplaisantes : s'impose maintenant un « acte de jugement » qui doit décider impartialement si « une représentation déterminée est vraie ou fausse c'est-à-dire si elle est en accord ou non avec la réalité [4] » Ainsi, à l'incidence majeure du principe de plaisir, se substitue celle du vrai et du faux : le primat accordé à ce qui s'éprouve se déplace vers ce qui se pense ; de surcroît, Freud formule une définition (presque philosophique) de la vérité, comme adéquation à la réalité. Mais de quelle réalité veut-il parler ?
Pensons un instant au courage de Freud lorsqu'il
a dû « renoncer à sa neurotica ». l'çmergence
d'une vérité nouvelle d'une force inouïe,
le contraint, cette fois en contradiction avec la réalité
clinique du discours, à abandonner une théorie,
à en découvrir une autre, tout aussi puissante,
parce qu'opérant une complète révolution
du fait analytique en démasquant l'existence de la
réalité psychique, bien en deçà de la
réalité matérielle. N'est-ce pas ce qui
lui fait écrire, au tout début des « Contributions
à la psychologie de la vie amoureuse [5] »
que, si la science peut étudier la vie amoureuse parfois
plus rigoureusement que les poètes, c'est parce qu'elle-même
constitue « le plus parfait renoncement au principe de
plaisir dont notre travail psychique soit capable » ?
Cela voudrait dire, non pas tant que l'élaboration
mentale et la rigueur de pensée exigées par
la science devraient se défaire de leur part libidinale
- on sait bien que la sublimation offre un destin généreux
aux mouvements pulsionnels - mais que certaines découvertes,
révélées par la confrontation à
la « réalité », sont en désaccord
avec nos représentations et leur support fantasmatique
et nous obligent à renoncer à la part de désir
qu'ils contiennent.
Cependant, tout n'est pas perdu quant à
l'obtention possible du plaisir car la pensée, elle
aussi, cherche les moyens d'atteindre ce but : la suite
des développements des « Formulations« »
montre comment l'action, par le recours à la représentation
dans le processus de pensée, maintient le principe
économique de moindre dépense en séparant,
par clivage, ce qui relève de la prise en compte de
la réalité et ce qui renvoie à la création
de fantasmes. Déjà en 1911, s'affirme l'opposition
entre pulsions du moi et pulsion sexuelle ainsi que leurs
correspondances respectives avec les activités de conscience
(pour les premières) et le fantasme (pour la seconde).
La complexité du passage du principe de plaisir au
principe de réalité prouve la nécessité
du lent travail demandé par une évolution qui,
non seulement, ne voit jamais s'éteindre les exigences
du principe de plaisir mais qui, de surcroît, affirme
que le principe de réalité s'instaure à
son service, pour l'obtention, certes suspendue, mais quand
même attendue, de la satisfaction du désir :
« On abandonne un plaisir immédiat, aux conséquences
peu sûres, mais ce n'est que pour gagner, sur cette
nouvelle voie, un plaisir plus tardif, assuré [6] ».
Voilà qui peut faire réfléchir les chercheurs,
poursuit Freud, qui insiste, comme en passant, sur « les
insuffisances de ce petit article » : pour les processus
inconscients, « l'épreuve de réalité
n'est pas valable, la réalité de la pensée
équivaut à la réalité extérieure,
le désir à son accomplissement, à l'événement »
et cela, du fait de la domination du « vieux » principe
de plaisir. Les conséquences « scientifiques »
de cette prépondérance s'imposent : l'utilisation
de l'étalon-réalité, pour les productions
inconscientes, conduirait immanquablement à l'erreur
puisqu'elle n'accorderait pas toute leur valeur et leur force
aux fantasmes déterminants dans la formation des symptômes ;
« On a l'obligation de se servir de la monnaie qui a
cours dans le pays que l'on explore [7]. »
C'est la grammaire compliquée des pulsions et de leurs destins qui occupe Freud, quelques années plus tard et, cette fois encore, la question du plaisir est essentielle. Ces propositions sont précédées de considérations fondamentales sur les exigences de la science et les particularités de la psychanalyse, considérations qui résument les principes apparemment contradictoires de l'épistémologie freudienne : aucune science ne satisfait véritablement à l'obligation de se construire sur des concepts clairement définis, d'une part, et d'autre part, dans la description des données offertes par l'observation, préalable indispensable à la démarche de recherche, avant donc les classements et les ordonnancements, les idées abstraites (c'est-à-dire les concepts) sont déjà agissantes. Certes, ces idées abstraites, puisées ici ou là, ont d'abord tous les caractères d'indétermination des conventions, mais elles se prêtent aux modifications imposées par l'exploration et par l'expérience et peuvent être, alors, formulées en termes de définitions. Celles-ci vont intervenir dans l'appréhension de nouvelles expériences qui nécessiteront de nouveaux ajustements théoriques car la rigidité des définitions ne permet guère de progresser : le modèle scientifique freudien est classiquement déterminé par la dialectique et l'interaction entre les données de l'expérience et les constructions théoriques, sans que soit jamais établi définitivement le primat des unes ni des autres.
Est-ce un hasard si, en 1915, cette déclaration de principe est avancée juste avant l'exposé d'une théorie attachée à l'étude des mouvements du plaisir et du déplaisir et des opérations psychiques qui en assurent la dynamique ? Freud a-t-il besoin de s'assurer du bien-fondé de sa démarche, parce qu'il consacre sa communication aux affects, c'est-à-dire à l'irrationnel, au fluctuant, à l'insaisissable voire au mensonger ? C'est peut-être ce souci qui ordonne la rigueur impressionnante de « Pulsions et destins des pulsions », sa construction limpide, son caractère presque irréfutable. La théorie des pulsions, à ce moment-là, répond aux critères et aux conditions d'une vérité de pensée en adéquation avec l'objet « réel » qu'elle tente d'appréhender. « Réel » car le plaisir et le déplaisir, en dépit de leur dimension trompeuse ou labile, en dépit de leurs inscriptions inconscientes, n'en constituent pas moins des « faits » possiblement observables, quantifiables, tangibles au point de pouvoir être confondus avec les phénomènes, alors que la chose inconsciente, elle, se dérobe sans cesse et demeure virtuelle.
La science peut donc traiter du plaisir et,
notamment, grçce à l'étude de l'amour
et de la haine : la psychanalyse en propose la syntaxe
à partir des renversements qui sont susceptibles de
les affecter. Elle déploie, dans le même élan,
les mouvements et les scénarios qui les mettent en
scène : l'attraction par l'autre, massivement
sollicité tant qu'il est dispensateur de plaisir. Dans
ce moment, encore, le caractère de plaisir reste prévalent
et exige la transformation de l'autre en étranger hostile,
voire dangereux, dès lors qu'il ne remplit plus ses
fonctions. Le même mouvement soutient le cours de l'analyse,
Freud le rappelle encore en 1937 : les motions de déplaisir,
lorsqu'elles deviennent trop fortes, assurent aux transferts
négatifs la « haute main » sur la cure et
peuvent « abolir totalement la situation analytique ».
L'analyste devient alors un étranger aux exigences
à la fois abusives et désagréables et
le patient se comporte à son endroit « comme l'enfant
qui n'aime pas l'étranger et ne le croit en rien [8]. »
Il ne s'agit pas pour autant de nous engager dans une entreprise
économique qui, arguant de la primauté du principe
de plaisir, retrouverait la prégnance du quantitatif
qui se prête plus aisément aux exigences de la
mesure et de l'exactitude. Ce qui nous intéresse bien
davantage, c'est la part de création de fantasme dont
il est l'ordonnateur, et qui trouve ses effets dans toutes
les productions psychiques, y compris celles de la pensée
scientifique. Le principe de plaisir crée une dynamique
inconsciente essentielle, quant à la recherche de formes
susceptibles d'accueillir l'excitation, quant aux tentatives
d'en permettre l'apaisement (et la relance) dans la satisfaction
du désir ; loin du quantitatif, plus près
du qualitatif et de sa difficile appréhension.
Parmi ces formes d'orchestration, la plus somptueuse rythme le complexe d'«dipe pour en traiter les affects et en dramatiser la distribution et la négociation : sa structure s'offre comme une forme privilégiée pour accueillir l'ambivalence. C'est peut-être à la force, à l'intensité des pressions pulsionnelles contraires qui tourmentent l'humanité que la psychanalyse doit l'une de ses découvertes parmi les plus fondamentales. La plus connue, la plus usée aussi, au point que sa généralisation en affadit l'essence. Et pourtant, il a fallu du temps à Freud pour proposer une formulation approfondie de son idée, alors qu'elle était déjà là ; la découverte du complexe d'«dipe (et de son universalité), en apparence si facilement admise aujourd'hui, au point de faire partie des lieux communs de la psychanalyse, a requis un effort certain et une ténacité à toute épreuve chez son auteur.
L'hypothèse d'une analogie entre la scène analytique et la scène primitive peut surprendre voire même déranger, et pourtant la même excitation, les mêmes tentatives de traitement de cette excitation les caractérisent l'une et l'autre, les mêmes interdits s'y retrouvent, tantôt empêchant d'avancer, tantôt permettant d'ouvrir des perspectives nouvelles et fécondes. L'observateur (l'enfant) est toujours là, il ne se présentifie pas dans la réalité matérielle du dispositif analytique, mais il reste comme témoin imaginaire, un témoin intérieur dans le dédoublement possible dont se saisissent l'analyste ou l'analysant à certains moments de la cure.
C'est « l'excellence paradigmatique de la scène primitive [9] » écrit Jean-Claude Lavie, qui sert de socle, en quelque sorte, aux différentes versions de la sexualité infantile dans lesquelles s'enracinent les mouvements de la communication analytique à travers des configurations singulières, comme pour toutes les formes de communication humaine. l'origine, donc, l'excitation et le travail qu'elle impose à l'appareil psychique, massivement convoqués par la scène analytique, dans l'incarnation qu'elle offre de la scène primitive : la place première de l'enfant, son exclusion, sa participation face au spectacle, au vu et à l'entendu, dépendent, certes, des stimulations externes mais surtout des processus internes soutenus par les pulsions. La mise à l'écart, l'impuissance et même la douleur associées à cette scène dont l'évocation s'impose sans cesse, dans des travestissements ou des traductions variés, figurent une position passive, manifestement, alors qu'au dedans, c'est l'excitation et ses emportements qui dominent, mobilisant, lorsque cela est possible, la construction des fantasmes de séduction et opérant, dans leur version classique, un déplacement incroyable : l'enfant innocent, aux prises avec le désir de l'autre, occupe, investit (presque au sens militaire), toute la place. Victime de l'adulte, de l'étranger, de l'autre pervers, mais objet de son désir, accaparant sa pensée, évinçant le rival, l'enfant désiré occupe le devant de la scène analytique : l'engagement de l'analyste dans l'analyse ne vient-il pas signifier que, lui aussi, a été séduit ?
Élation inaugurale des commencements
de l'analyse, du temps de l'illusion et de l'état amoureux,
ce temps où la créativité de la situation
analytique, la créativité de la méthode,
jamais démentie, libère la force et l'intensité
du transfert ! Si la joie du début de l'analyse
se nourrit, à son insu, du fantasme d'une séduction
active de l'analyste par l'analysant, elle masque ce qui se
déploiera dans ses développements ultérieurs :
la séparation douloureuse, l'arrachement aux objets
d'amour originaires, conditions indispensables pour que puisse
s'amorcer le report de l'excitation vers une nouvelle figure,
d'abord confondue avec celles qu'elle s'offre à incarner.
Nécessité impérative et paradoxale, la
scène primitive « a la singulière
propriété de nous faire accéder à
ce qui instituera notre rapport à la réalité.
Elle dénonce autant l'aléatoire que l'immuable
de cette réalité (...) le rapport à ce
qui peut apparaître de plus irréductible dans
la réalité, c'est en tout premier, la scène
primitive qui en est le fondement, d'où l'importance
de sa saisie à travers les mille formes de son emprise [10] ».
Nous pouvons comprendre cette emprise dans le double registre
du plaisir - être pris dans la fantaisie sexuelle -
et du déplaisir - être mis au-dehors, retrouver
la solitude et la détresse de l'abandon. Encore faut-il
que nous en acceptions les effets : notre tolérance
à supporter l'action de l'autre en nous, suppose le
retournement de l'actif en passif, condition essentielle pour
que puisse, ensuite, se libérer l'activité propre
à la production de représentations. C'est ainsi
que le sujet devient l'auteur de ses fantasmes et accède
par cette voie intérieure, au plaisir de les partager
grâce aux mots de la langue transférentielle.
Faudrait-il pour autant penser que l'excitation œdipienne,
dans sa valence incestueuse, est là, toujours et seulement,
pour éloigner le plus longtemps possible l'inquiétude
ou l'horreur de l'abandon ? La force créatrice
du fantasme obéirait alors à la nécessité
de calmer l'angoisse de la solitude en convoquant les partenaires
irremplaçables de l'histoire infantile, et l'analyse
serait, avant tout, le lieu et le moment privilégiés
du rappel hallucinatoire des scènes qui l'ont construite.
En 1920, au début de « Au-delà du
principe de plaisir », Freud continue d'invoquer
le principe autour duquel tous ses travaux ont gravité :
c'est le plaisir qui préside au fonctionnement des
processus inconscients. Pourtant, ce bastion de la découverte,
ce pivot de la théorie, cet ordonnateur de la métapsychologie,
doit s'incliner devant les faits de l'observation : certaines
conduites humaines montrent une tendance évidente allant
à l'encontre de la recherche de plaisir. Elles témoignent
d'une compulsion à répéter des événements
désagréables, douloureux, traumatiques et vont
jusqu'à mettre à l'épreuve le rêve
et la satisfaction de désir qui lui était indissociablement
liée. Cette position ne sera jamais démentie :
« On ne pourra plus rester attaché à
la croyance que le cours des événements psychiques
est exclusivement dominé par l'aspiration au plaisir [11] »,
écrit Freud en 1937.
Le fort-da vient opportunément - « une
pure observation » - au service de cette nouvelle
découverte freudienne, bien plus scandaleuse encore
que toutes les précédentes. Par quels chemins
l'observation du jeu d'un enfant conduit-elle à la
pulsion de mort ? L'élément remarquable
surgit dans le contenu du jeu, « disparition-retour »,
qui, en soi, constitue un formidable aménagement du
« non-retour » et de l'angoisse que
cette représentation implique. La situation à
la fois banale et précise d'un enfant transitoirement
privé de sa mère offre une image-écran,
une représentation qui en refoule d'autres, toutes
concentrées sur les liaisons de l'absence, de la perte
d'amour et de la mort. Pour Freud, elles se prennent dans
les filets de l'histoire œdipienne, même s'il accorde
une importance majeure à la dynamique du passage de
l'expérience subie à l'activité du jeu,
dans l'opposition entre une situation éprouvée,
« réelle », imposée et
une situation « irréelle », imaginaire
qui assure à son auteur, par la maîtrise qu'elle
lui procure, un plaisir certain.
Qu'il s'agisse de l'abandon de l'enfant par la mère (et du renoncement à exprimer ouvertement les réactions pulsionnelles que cet abandon entraîne), qu'il s'agisse de la déception œdipienne et de la reconnaissance de l'incompatibilité des désirs sexuels infantiles avec la réalité, le déplaisir peut être combattu par des voies d'élaboration internes. La répétition dont l'action compulsive et mortifère ne cesse de hanter la psychanalyse, trouverait là, paradoxalement, le moyen de se défaire, de se démasquer dans et par le transfert, quand il saisit, dans le même mouvement, le retour de l'identique et son possible changement. N'y aurait-il pas une analogie entre la dynamique du jeu et celle de la recherche psychanalytique, dans leurs oscillations constantes et répétitives entre la soumission aux faits et le traitement ludique ou théorique qui s'efforce d'en conquérir ou d'en maîtriser le sens ?
Qu'est-ce qui gâte le plaisir de « Au-delà« »,
sinon le halo tragique de la vie, la mort réelle de
la mère puis de l'enfant qui nous empêche de
croire à la force vivante des constructions imaginaires,
à leur pouvoir conjuratoire, à leur compagnie
consolatrice ? Freud devient tout à coup plus
difficile à suivre dans sa recherche de liaison entre
le plaisir et la compulsion à répéter
le plus pénible et le plus douloureux. Est-ce la disparition
réelle des deux protagonistes du jeu « disparition
- retour » qui détermine le malentendu concernant
la pulsion de mort, son rabattement, sa confusion si fréquente
avec la mort elle-même ? Ou bien, la disparition
du plaisir, l'impossibilité soudaine à en maintenir
une quelconque représentation ?
Il n'y a pas d'opposition pourtant entre une
théorie optimiste de la vie et une théorie pessimiste,
affirme Freud quelques années plus tard, car la prise
en compte de l'action conjuguée et antinomique des
deux pulsions originaires explique la bizarrerie des manifestations
de la vie, aucune de ces pulsions n'intervenant jamais seule.
L'intérêt de la recherche, sa tâche la
plus gratifiante, reviendraient alors à l'étude
des modalités d'association et de relâchement
de ces deux parts car elles permettraient de découvrir
quels troubles « correspondent à ces modifications
et avec quelles sensations leur répond la gamme des
perceptions du principe de plaisir ». La seconde
topique permet de répondre partiellement à ce
souhait, une satisfaction pour une instance, un déplaisir
pour une autre, le conflit entre les deux, le conflit psychique,
donc le mouvement, la lutte, la vie « La force de la
langue aussi, dans sa capacité substitutive, dans son
aptitude à transformer la matière psychique
grâce au processus analytique et à l'œuvre
des mots.
Revenons aux propositions de Jean-Claude Rolland [12]
et notamment à celle-ci : la qualité intérieure
du discours de l'analyste mobilise une topique singulière
par l'ouverture d'un espace interne accueillant la réalité
extérieure, événementielle portée
par la parole de l'analysant. Il faudrait, pour que la réalité
devienne psychique, que cette parole trouve asile au cœur
du discours de l'analyste, dans l'entrelacement de la langue
et du visuel, dans leur infléchissement hallucinatoire.
Mais il y a toujours, chaque fois, me semble-t-il, en amont
de toute réalisation hallucinatoire, la nécessaire
perception d'une absence, ou d'un néant. La situation
analytique, en deçà du scénario de la
séduction qui vient combler le désarroi et la
détresse, répète la situation originaire
de la perte de la perception de l'objet, avant que l'amour
s'en mêle, avant que la nostalgie s'en empare. La réalisation
hallucinatoire du fantasme occupe tout à coup l'analyste,
dans son pouvoir de substitution : n'est-elle pas là,
justement, pour parer à l'angoisse de l'extrême
solitude actualisée, ici et maintenant, dans l'absentement
de l'analyste ? L'image et le mot viennent alors prêter
une forme à un état d'affects qui brouille les
repères parce qu'aucun objet ne lui est assigné,
un état d'affects mélancolique et dépersonnalisant.
Lorsque le rêve disparaît, lorsque l'hallucinatoire
semble s'évanouir chez le patient, c'est l'analyste
qui en incarne les images, c'est lui qui les endosse en quelque
sorte et c'est ainsi que la re-présentation devient
possible. Dès lors, sa fonction consolatrice peut s'exercer
et libérer la part de plaisir que tout apaisement est
susceptible d'apporter.
De l'ombre mortelle du début des années 20, du pessimisme et de ses sombres spéculations, Freud se dégage par l'attraction du langage, par le jeu toujours possible de son formidable pouvoir d'évocation ou de désaveu. Ce nouvel essor n'est-il pas lié à la réapparition du plaisir ? Si la négation permet de dire « je garde » ou « je jette », si elle dit « j'aime » ou « je n'aime pas », c'est bien parce que le plaisir et le déplaisir, le bon que j'aime, que je garde, le mauvais que je n'aime pas, que je jette, sont éprouvés par le moi dans son intimité, dans la scène intérieure qu'il se construit pour la dramatisation d'histoires et de rêves. Il nous faut admettre que c'est à partir de l'affect et de son devenir au sein du refoulement que la question du jugement est supposée être traitée. L'idée de vérité peut alors se déplacer légèrement : à partir de l'adéquation entre l'objet « réel » et la penséequis'ensaisit, le glissement s'opère vers un affect et la représentation qui lui est attachée. Le mot « juste », la construction « juste » ne sont pas tant ceux qui restituent une réalité de fait avec l'exactitude qui pourrait en constituer le label, mais plutôt ceux qui assurent la rencontre entre ce qui se dit et ce qui s'éprouve : la valeur d'une construction, si folle ou si aléatoire soit-elle, réside dans son pouvoir de devinement, dans sa jonction à la place manquante, dans sa fonction d'échafaudage, à entendre autant dans l'acception concrète du mot - ce qui soutient la construction d'une maison -, qu'au sens figuré - ce qui soutient la construction de chimères.
L'échafaudage de « La négation [13] »
propose de construire la genèse de la représentation
et du jugement et on pourrait penser que Freud, cette fois,
s'est définitivement incliné devant la réalité,
lorsqu'il assigne à une représentation la fonction
de garantir l'existence du représenté. Mais
l'un des enjeux essentiels de la négation relève
de la possibilité de séparer la fonction intellectuelle
et le processus affectif, en ouvrant l'accès du contenu
représentatif à la conscience : le patient
peut accepter intellectuellement le refoulé mais pourtant
l'essentiel de ce refoulement persiste. Cet essentiel du refoulement,
quel est-il ? La matière première, les
affects ou encore ce qui anime le moi, le mouvement, le pulsionnel,
la vie ? Ce qui se garde à l'intérieur
pour préserver le plaisir, que plus tard Winnicott
a appelé le self et que J.-B. Pontalis
comprend comme « se poser et être reconnu
d'abord comme étant », ce qui, au-dedans,
se constitue comme « le représentant du
vivant [14] » !
Car il nous faut admettre que c'est non seulement à
partir de la perte, bien sûr, mais aussi à partir
de la satisfaction que s'élabore la négation :
les deux conditions pour que la représentation d'un
objet advienne sont, ne l'oublions pas, que cet objet ait
été perdu, et qu'il ait jadis apporté
une satisfaction « réelle ».
Nous n'avons pas fini de réfléchir à
ces propositions : elles disent que sans la perte, il
n'y a pas d'accès à la pensée intérieure
et que sans plaisir réel lié à l'autre,
il n'y a pas d'accès non plus ! Superbe compromis
qui maintient en tension continue le désir et le renoncement
à l'origine de la pensée dans son aptitude créatrice.
C'est donc à partir d'une matière éminemment subjective et trompeuse que s'amorce la capacité de décider qu'une chose existe ou n'existe pas, d'abord, qu'elle est vraie ou fausse, ensuite. Matière trompeuse à l'observation, dont l'analyste pourrait se défier, ou souhaiter se défaire s'il se laisse lui aussi prendre au piège du vrai et du faux comme cela se passe dans certaines cures.
Cet enlisement dans le vrai et le faux, Didier Anzieu [15] en a dégagé la singularité dans le transfert paradoxal, en opposant la logique des contradictions et celle des paradoxes : la première met en conflit le bien et le mal, c'est la logique du surmoi, celle de l'œdipe comme structure refoulante ; la seconde place les énoncés en termes de vrai et de faux, c'est la logique des limites. La première s'applique au désir, la seconde déborde sur la sensation, la perception, la mémoire, le jugement et plus généralement la pensée. Du côté de la première, l'illusion, la confiance et la possibilité de créer des correspondances entre la réalité extérieure et la réalité interne, du côté de la seconde, un paradoxe qui défait et rompt, qui subvertit le sens de la vérité et de l'être : pas d'acceptation d'une quelconque dialectique, pas de relativité des points de vue, pas de déploiement du plaisir et du déplaisir mais une instantanéité sans cesse en quête d'accordage avec l'autre. Un autre figé dans une figure de juge impitoyable, souveraine et tyrannique, qui assigne implacablement à l'obéissance ou à l'esclavage au nom d'une rationalité radicale. Quelle vérité que celle - paranoïaque - d'un surmoi destinal aliénant, follement asservi à des désirs si violents qu'ils ne peuvent s'avancer que muselés ou débordants, si sauvages qu'ils réclament d'être emprisonnés dans les catégories du vrai et du faux ? Alors que, justement, on ne peut jamais dire d'un affect qu'il est vrai ou faux, cela n'aurait pas de sens même si on invoque les diverses transformations et renversements auxquels il se prête. Il s'éprouve, c'est une évidence, et se lie à une représentation qui lui sert de tenant lieu, de cause, ou d'argument.
Le passage du « vrai/faux » au « possible/pas possible » ne constitue-t-il pas un enjeu majeur de l'analyse, et le changement de point de vue, une de ses conquêtes primordiales ? Si le possible implique une limite parfois angoissante ou douloureuse, il crée aussi un certain soulagement à l'instar de la reconnaissance du « roc » biologique, de la différence des sexes et donc de la castration. Certes, il faut abandonner la magie de la toute-puissance, il faut renoncer à la souveraineté de la vérité comme à celle du plaisir absolu et des pouvoirs qui s'y attachent. Le possible et sa part étrangère de risque et d'inconnu, nous engagent dans une autre voie : celle de la recherche, de l'inventivité et surtout d'autres formes du plaisir, entendu au double sens de Lust, comme la quête d'apaisement de l'excitation et en même temps, le maintien de la tension du désir qui en assure le renouvellement.
Catherine Chabert