Il
est un exercice auquel tout lecteur de Freud en vient, tôt ou
tard et quelles que soient ses capacités linguistiques, à se
livrer, quitte à devoir sans cesse se référer aux dictionnaires :
étaler sur sa table de travail, à côté du texte allemand original,
les différentes traductions qui en ont été proposées. Le point
de départ d'une telle invasion -la table devient très vite exiguÇ-
est généralement une incertitude, voire une insatisfaction dans
le texte français. Je ne comprends pas «vraiment »,
est-ce cela qu'il a voulu dire ? Quatre traductions françaises,
quatre termes différents, et aucun qui me convienne absolument,
qui emporte en moi l'évidence. Et puis, l'un d'eux le ferait-il,
que penser des autres ?
Allons
voir à la source. Mais la source, allemande, n'étanche
pas ma soif : sans doute suffisamment aguerri ! Je
referme le Sachs et Vilatte, qui n'a fait que donner un peu
plus d'ampleur à mon incertitude. Qu'ont fait les Strachey,
dans la Standard, de l'objet de ma préoccupation ?
Alas ! Ce qu'ils me proposent est encore
autre chose que ce que je croyais voir se dessiner. Oh !
Pas radicalement autre, non, mais juste un peu décalé.
A mesure que j'explore, loin de se simplifier, mon problème
foisonne et s'obscurcit ; loin de se préciser, «l'objet »
-car c'est bien d'un objet de pensée que je cherche à
m'assurer- multiplie ses apparences, toujours un peu à
côté de ma prise, jamais vraiment «ça »,
mais qu'est-ce que ce «ça » qui me satisferait ?
J'en attends la révélation d'une recherche qui
ne se justifie, ne s'alimente que de lui. De «ça ».
Qu'est-ce que c'est que «ça » ?
Cela
commence dès le titre. «Formulations sur les deux principes
... » : relative quiétude. Je vois bien de quoi il
est question ; peut-être conviendrait-il que je m'interroge
davantage sur ce que signifie «formuler » -donner
forme ? Simplifier dans une formule un problème complexe
ou faire apparaître, tel le sculpteur, per via
di levare, la forme qu'emprisonne et cache le bloc des apparences ?
Mais je ratiocine, je le sens bien, le doute obsessionnel me
guette, et puisque mes traductions s'accordent sans frémir,
allons de l'avant. De même qu'en ce qui concerne les «principes ».
Encore que...
Mais
que penser de la suite ? Quatre traductions françaises
successives et différentes, sans parler de celles qui, plus
confidentielles, m'échappent. Deux principes «...
des psychischen Geschehens », écrit Freud. «...
du fonctionnement psychique », selon une première version ;
«... de l'évènementialité psychique », propose une
seconde et éphèmère tentative. «... du cours des évènements
psychiques », dit une troisième. «... de l'advenir
psychique », néologise, en résonance heidegerienne, la
dernière en date. Pour faire bonne mesure, dans la correspondance
Freud-Ferenczi, il s'agirait du «fait psychique ».
Les traducteurs palpent le Geschehen freudien,
et chacun revient de son exploration avec un sentiment un peu
différent, une sensation qu'il arrête en un mot, puisqu'il faut
bien déposer le mot sur la page. Ou ce peut être le même traducteur,
en des temps différents, et je gage alors qu'il en revient lui-même
un peu différent.
De
l'événement(-ialité), des évènements, ce qui se passe, a cours,
comment ça se passe, comment ça devient, comment ça advient
... Ils tournent autour de quelque chose qui leur échappe, chacune
de leurs approches ne leur procure qu'une satisfaction provisoire.
Mais n'est-ce pas le problème de toute traduction ? Un
signifiant ne tient sa valeur que de l'ensemble des signifiants
de la langue où il a sa place, chaque langue a son assemblage
propre, une structure différente qui ne propose pas exactement
le même berceau de mot à la chose qu'il faut accueillir et nommer.
Du coup, d'ailleurs, est-ce la même chose dont il s'agit ?
Vertige de Babel, les hommes ne parlant pas la même langue ne
partagent pas le même monde, à moins qu'ils ne parlent pas la
même langue parce qu'ils ne partagent pas
le même monde, à moins qu'ils ne partagent, ni le même langue,
ni le même monde, parce qu'ils sont radicalement solitaires
et séparés ?
Revenons
au titre. Pouvons-nous penser que cette insatisfaction du traducteur
ne provient que de sa maladresse -qu'elle soit par défaut technique
ou par impossibilité structurale- à se saisir du Geschehen
freudien ? Un allemand est-il, lui, dans la tranquille
certitude de son objet de pensée ? Et, s'il l'est, cette
tranquillité est-elle justifiée, ou ne repose-t-elle pas sur
l'assurance que donne le fait de baigner dans sa langue maternelle ?
La mère, a priori, ne saurait tromper, elle
dit ce qui est et ce qu'elle dit est. Ouvrir un espace de doute,
c'est faire tout vaciller, la mère devient incertaine et l'incertitude,
c'est au père de s'en charger. Pater incertus,
mater certissima ...
Il
me revient ici l'histoire d'un homme dont l'existence profondément
chaotique pouvait trouver l'énoncé le plus ramassé de son trouble
dans des paroles prononcées à sa naissance. et, depuis, complaisamment
rappelées Le père, marin au long cours, était absent lors de
l'évènement, et à l'employé de l'état civil qui s'enquérait,
la mère répondit fièrement : «Le père est en mer ! ».
Revenons
à notre texte : nous n'en sommes qu'au titre, et à ce rythme
... Mais, un titre, on ne le jette pas au hasard sur le papier,
il vient ramasser, souvent après écriture, le plus vif des enjeux
de l'aventure. Il est vrai que, parfois, c'est le trajet inverse
qui s'impose : le titre est là, d'emblée, comme un énigmatique
fragment de rêve que l'on sent bien issu de préoccupations actuelles
et que l'on se décide, un jour, à travailler, à déplier, à explorer
pour en découvrir le recel. Quelle est la préoccupation de Freud
lorsqu'il se met, en Juin 1910, à la rédaction de son essai ?
A Jung, il tient à dire qu'il l'a écrit deux jours avant de
recevoir sa «Symbolique » (premier jet des «Métamorphoses
et symboles de la libido »), et qu'il ne doit pas y voir
un plagiat [1]
«Il résume naturellement, écrit-il, en des formules des
choses qui étaient là depuis longtemps ». Quant au titre
prévu, il est à ce moment-là : «Les deux principes
de l'action psychique et l'éducation »... C'est en Octobre
1910, lorsque ce travail est présenté à la Société de Vienne,
qu'apparaît le «Geschehen ». Il semblerait que le
titre, chez Freud, ne vienne qu'après !
Ainsi
l'auteur lui-même hésite, tâtonne, palpe
dans le noir un objet dont la forme est incertaine, légèrement
changeante à chaque approche. Arrêter la recherche
sur un nom -ce qu'il faut bien se résoudre à faire
pour communiquer- c'est faire sortir l'objet de l'ombre et l'exposer
aux regards. C'est une lourde responsabilité : et
si ce n'était pas vraiment cela ?
On aurait alors créé un monde un peu faux, fabriqué
trop à la hâte. Oui, un monde, tout un monde, car
dès lors qu'on distingue un objet, tous les autres prennent
leur place et leur sens autour de lui.
Mais
que signifie : faux ? Par rapport à quelle vérité ?
En quel état est la chose qui réclame le nom dans lequel elle
prendra vraiment forme ? Ne faut-il pas nous résoudre à
penser que la chose en question n'a pas de forme vraiment arrêtée,
qu'elle palpite dans l'obscurité comme une respiration et que
c'est nous qui, la nommant, allons lui donner, non pas vie -il
y a de la vie, à n'en pas douter, dans cette palpitation-, mais
existence ? On comprend que nous hésitions,
ils seraient inconscients ceux qui, inconsidérément, créeraient
des monstres avec lesquels ils devraient ensuite se débattre !
La chose -appelons-la ainsi, et réservons le terme d'objet à
ce qui va choir de cette opération de nomination que nous retardons-,
la chose donc est en instance, en exigence de venue au monde,
elle se signale à nous par l'in-quiétude qui nous saisit et
nous met au travail. Et l'intranquillité se transmet :
de la chose à Freud et de Freud à ses traducteurs.
De
Freud à ses traducteurs, et de ceux-ci à nous : n'est-il
pas admirable que les mots, qui ont pour fonction d'arrêter
la forme, aient aussi ce pouvoir de transmettre l'hésitation ?
Que les mots qui tuent la chose portent aussi la palpitation
de la vie ?
C'est
bien cela qui est au ressort de l'analyse. Ce malaise, cette
quête fiévreuse, cette souffrance qui habite celui
que j'écoute est chose en souffrance, demande à
s'apaiser enfin dans le mot juste. «Dites seulement un
mot, et je serai guéri », la prière
s'entend, souvent explicite, sur le divan. Et cette souffrance
se transmet à moi, portée par la parole, et je
voudrais l'apaiser en moi et en lui, l'apaiser par le mot démiurgique
qui m'est réclamé. Il arrive que j'y cède.
Comment être là, présent, et ce ne peut
être qu'avec des mots, et cependant laisser la chose vivante,
c'est à dire encore absente, encore à venir, seulement
esquissée dans son contour ? Comment, à l'issue
de l'analyse, laisser repartir cet homme, cette femme, porteur
plus apaisé de ce qui reste cependant vie et exigence
en lui, en elle ? Et non comme un robot auquel j'aurais
enfin ajusté l'exacte pièce manquante.
C'est
en cela, essentiellement, que Freud est l'analyste premier.
à aucun moment il n'ajuste, sans cesse il reprend, esquisse,
tourne autour, chamboule s'il le faut. Et c'est bien pourquoi
nous avons ce rapport si particulier à ses textes :
il nous faut toujours les relire, nous croyons avoir «compris »,
et tout est à refaire. Il n'y a pas de résumé
possible de la «théorie » freudienne,
pas de bâtiment construit dont on pourrait prendre photographie :
mais le mouvement d'une construction en perpétuel chantier.
C'est fatigant, et inquiétant, d'être sans cesse
en mouvement. L'envie d'habiter enfin la demeure et d'y faire
retraite est grande, et nombreux sont ceux qui proposent l'habitation
clés-en-main. L'analyse est résistance, à
cela.
Le
Geschehen donc, -disons pour l'instant «l'advenir »-
palpite ; et dit une palpitation, que l'on va retrouver
dans le texte, non dans le terme lui-même, qui ne réapparaît
pas, mais à plusieurs reprises dans le mouvement des idées,
et d'abord dans cette proposition initiale : un organisme,
qui se trouve en état de repos psychique, de quiétude, va être
«troublé initialement par l'exigence impérieuse des besoins
intérieurs ». En résulte un «déplaisir ». Freud
emploie ici un terme, Unlust, qui a une
forte connotation subjective, mais qu'il dévoie, comme souvent,
pour lui faire supporter une signification purement objective
et économique : l'augmentation de tension interne à un
organisme.
Ce
qui veut être désigné là pourrait aussi bien se dire de la plante
qui manque de la quantité d'eau nécessaire à son équilibre moléculaire :
d'où tension interne, «besoin » . Je ne sais, n'étant
pas botaniste, comment se débrouille la plante dans ce cas.
Je peux imaginer que certains ajustements lui font aller chercher
plus profondément dans le sol l'eau nécessaire, et ce jusqu'à
un point critique où ces ajustements défaillent et où elle meurt.
Nous n'imaginons point de subjectivité en cela.
Mais
Freud dit Unlust, déplaisir. Il «injecte »
sa propre subjectivité dans cet organisme simple qu'il pose
et suppose, au départ de sa construction génétique. La démarche
freudienne, ici comme ailleurs, suit un cours bien particulier.
Elle prend son départ dans les formations psychopathologiques,
les «aberrations » ; elle en tire des enseignements
sur le fonctionnement «normal » du psychisme humain ;
munie de ces enseignements, elle construit un modèle de l'appareil
psychique ; puis elle s'attache à comprendre la genèse
d'un tel appareil, et pour ce faire, doit supposer un état d'origine,
le plus simple, à partir duquel va s'échafauder la complexité
du modèle final. Aussi rigoureux que soit ce trajet, il ne saurait
échapper à un écueil : la subjectivité, présente sans conteste
tout au long du parcours, reste une énigme quand il s'agit,
dans la dernière phase -génétique- de la construction, d'en
penser l'apparition.
Précisons
ce que nous entendons ici par subjectivité. Le terme renvoie
bien sÉr à l'idée de sujet, ce qui ne signifie pas nécessairement
conscience. Le sujet n'est pas une instance, au sens où l'est
le moi, entité (relativement) close et stable, aux prises avec
l'étranger, externe comme interne. Le sujet n'est pas le moi,
mais il en est la condition préalable, le moment
d'origine. Nous pouvons ici suivre Lacan, le Lacan du «Stade
du miroir », lorsqu'il propose de voir dans le moment de
captation constituante, identifiante, qu'il désigne par ce terme,
l'opération formatrice de la «fonction du Je », et
ce avant -un «avant » plus logique que chronologique-
qu'il ne se cristallise, en s'auto-identifiant en un moi qui
dès lors devra défendre sa peau.
Le
sujet est un moment, évanescent et
pourtant opérateur, fondateur de différence [2].
Ici s'impose ce néologisme, qui transgresse la langue,
le substantif «différence » ne pouvant
que supporter le constat passif de ce qui en est issu. Aussi
difficile, voire impossible qu'en soit la pensée, et
pour cette raison même, en sursaut transgressif, il nous
faut décider d'un moment auto-créateur
du sujet, (s')ouvrant (dans) le monde en son advenue [3].
De ce moment naissent, découlent, un moi -qui se dit
sujet, et c'est là source de confusion et de leurre-
et des objets. Mais le moi qui se dit et se veut sujet laisse
toujours en arrière de lui-même, en deçà
de son objectivation (car le «sujet » qui s'affronte
aux objets s'est déjà lui-même objectivé),
ce moment ou ce mouvement où s'auto-créa sa propre
matrice.
Ceci
n'est pas pure spéculation «philosophique »,
mais a bel et bien une réalité qui ne peut nous
échapper dans l'expérience analytique, pour autant
qu'il s'y passe quelque chose, et surtout pour autant que la
crainte ne nous fasse pas l'ignorer. Il y a, dans l'analyse,
un ou des temps d'émergence auxquels nous ne sommes sensibles
que, d'une part, par une certitude qui s'impose même si
nous échouons à en rendre compte, et d'autre part
par des effets qui peuvent être éblouissants, jubilatoires,
de s'éprouver différent. Mais celui ou celle qui
s'éprouve différent a déjà «différé »,
s'est déjà porté à côté
de lui-même, et le moment de cette déportation
ne peut que lui échapper. D'où la grande difficulté
-disons l'essentielle impossibilité- de rendre compte
de tels «advenirs », sauf peut-être à
retrouver dans une écriture nécessairement de
fiction ce mouvement, ce geste premier qui
ne laissera pas le lecteur intact.
Il
s'agit donc, dans ce qui nous occupe, d'une émergence, qui est
aussi le temps d'une déchirure. Le sujet est là où, brièvement,
se déchire le moi, où il s'écarte de lui-même pour, sans doute,
tout de suite se réunifier, mais non sans ramener de ce moment,
non seulement une cicatrice (de plus), mais le souvenir de l'éblouissement
de ce qui fut entrevu dans l'instantanéité de la déchirure ;
et c'est, plus que la cicatrice qui n'en est que le rappel,
la permanence de ce souvenir et la nécessité qui s'est alors
ouverte et ne se refermera plus d'en créer, source toujours
vive, «l'advenir », le Geschehen,
qui le fera à jamais différent.
Dans
la cure, c'est à un moi déjà constitué, et qui devra longuement
et douloureusement travailler à se déprendre de lui-même, que
semblable aventure peut arriver, et sans doute est-elle arrivée
à Freud en ce jour de Septembre 1897 où il renonça à sa neurotica [4],
où il se plongea à corps perdu dans l'auto-analyse, cessant
de s'objectiver sous son propre regard et laissant sourdre les
rêves qui dans son «effondrement général » trouvèrent
leur issue. «Je ne puis te donner la moindre idée de la
beauté intellectuelle de ce travail », écrit-il quatre
jours plus tard à Fliess. Comment en effet pourrait-on donner
idée de cet originaire ? On peut en dire les retombées,
en évoquer les acquis, mais le moment de naissance ? C'est
le mot de beauté qu'emploie Freud :
bien au-delà de la satisfaction intellectuelle qui accompagnerait
légitimement un travail bien fait, la beauté est révélation
esthétique d'un accord ébloui des sens et de l'âme, elle survient,
advient sans prévenir -même s'il a fallu longuement travailler
pour que soit possible cet advenir. Elle
ouvre un temps autre, quelque chose vient d'émerger dans le
monde et celui qui l'éprouve est autre dans ce monde, il a reçu
une nouvelle forme de lui-même qui n'était jusque-là qu'en souffrance,
en attente inquiète. Lorsqu'elle nous saisit, la beauté est
toujours l'aube du temps.
Si
l'âmergence ne va pas sans travail, elle ne va pas non plus
sans terreur, car c'est un monde qui doit s'écrouler pour renaître :
«le commencement du terrible », écrivait Rilke, «ce
que tout juste nous pouvons supporter » [5].
Mais ce qui peut ainsi advenir dans la crainte et le tremblement
d'un moi qui doit se déchirer et sombrer, est-ce dans la même
terreur que cela émergea une première fois ?
Terreur de qui ? Et que signifie «une première fois » ?
Nul ne peut répondre à la question de la première fois, et nul
ne peut y échapper, et c'est à cela qu'est confronté d'emblée
Freud dans ce texte des «Deux principes ... ». Toute
sa construction, cherchant à rendre compte des débats entre
monde interne et monde externe, «réalité », embarque
cette aporie initiale et se débat avec elle. On le verra plus
clairement dans un moment, à propos du passage sur l'art, précisément.
Revenons
donc au point de départ : un organisme qui ne fonctionnerait
que selon le principe de ... le mot juste serait : constance.
C'est la constance qui est nécessaire à la survie, le minimum
énergétique nécessaire pour assurer la conservation de la forme,
sa croissance et même sa reproduction. Un tel organisme «ignore-t-il »
le monde extérieur ? Oui et non. Au sens objectif, il ne
l'ignore absolument pas, il y est au contraire totalement immergé,
il participe de ce monde par les échanges qu'il entretient avec
ce qui est en-dehors de ses limites formelles. Quant au sens
subjectif de cette «ignorance », la question n'a
pas de sens puisque nous sommes en deçà de la naissance de quelque
entité réflexive que ce soit.
Lorsque
Freud, dans sa note destinée à répondre aux éventuelles objections,
déclare qu'un tel organisme ne saurait survivre et donc même
apparaître s'il n'y avait, comme pour le nourrisson, les soins
maternels, il a déjà fait le saut qui lui accorde une subjectivité,
en parlant d'ignorance et non d'immersion d'une part, et corrélativement
en parlant de plaisir et non pas de constance. Prenons cependant
au sérieux, au pied de la lettre comme il est recommandé de
le faire dans une écoute analytique, sa réponse : «l'utilisation
d'une fiction de ce genre se justifie quand on remarque que
le nourrisson, pour peu qu'on y ajoute les soins
maternels, est bien près de réaliser un tel système psychique » [6].
Que
vient de faire Freud ? A l'issue de son périple, que l'on
a rappelé, et qui le fait «redescendre » du pathologique
au «normal », de l'édification d'un modèle d'appareil
psychique à une interrogation sur sa genèse, penché sur le berceau
du plus simple organisme à partir duquel il va s'agir de construire
une évolution -en l'occurrence, celle des débats et avatars
de la relation à la réalité- qui réintègre les éléments dont
il est parti, Freud ... a rajouté ses propres
soins maternels !
Il
n'était pas doué pour cela, disait-il. Dans ses cures, il s'acceptait
volontiers dans une place, une fonction paternelle, mais faire
la mère, confiait-il à Ferenczi, cela ne lui disait rien. Là
est peut-être la réponse : dans ce «faire la mère »
qui sent l'effort, le mime. Ce recours à la parodie est-il là
pour tenir éloigné l'impensable : être mère, dans le transfert,
c'est d'abord être femme ? «Faire le père »
ne serait pas moins parodique. Chez l'homme comme chez la femme,
entendre, surprendre l'autre sexe en soi impose de frôler ce
point d'impensé radical que le fantasme -originaire- de castration
vient ordonner en différence.
La
fonction interprétante de Freud, révélatrice de sens et qu'il
voulait paternelle, masquait sans doute le point aveugle où
elle prenait sa source : donatrice, créatrice de sens.
Lorsque Freud, ici comme ailleurs, «revient » à l'origine,
il ne dit pas l'origine, il ne la décrit ou ne la déduit pas,
il est originant.
Jean
Laplanche a beau jeu et bien raison, dans la critique itérative
qu'il fait de ce texte [7],
d'en démontrer les aberrations logiques. Cette monade autosuffisante
que nous propose Freud au départ de son modèle serait censée
se satisfaire dans un premier temps d'une hallucination (dite
primitive) de la satisfaction, c'est à dire d'une convocation
de représentations liées à l'épreuve de satisfaction, se servant
pour cela, par conséquent, de marques, de traces issues de perceptions
du monde extérieur et qu'il a engrangées à cette occasion, alors
même qu'il est fondamentalement ignorant de ce monde extérieur !
Pour comprendre comment peuvent naître des représentations du
monde extérieur, il est en somme nécessaire de supposer l'existence
préalable ... de telles représentations ! Et ce que Laplanche
tient pour une «belle désinvolture » chez Freud,
cet ajout, pour «faire tenir » le modèle, de rien
moins que la mère, n'est pas moins problématique, car en effet
celle-ci -c'est à dire Freud dans son mouvement constructif-
ne peut que difficilement être tenue pour un simple complément
homéostatique.
Que
fait donc (la femme-la mère-) Freud lorsqu'il se penche, soucieux,
sur son hypothétique nourrisson et constate les effets d'une
tension interne ? Quand, par exemple, il le voit s'agiter
et l'entend crier ? Il pense. Il pense que cette agitation
motrice est tentative d'évacuer un trop de tension, dÉe à un
besoin insatisfait, et qu'il faut y remédier. Jusque-là, il
ne pense ni n'agit autrement que le jardinier constatant que
le feuillage de ses légumes commence à pendre lamentablement,
et qu'il serait temps qu'il arrose. Freud, et le jardinier,
et la mère, ont dès ce moment accompli un acte important :
une interprétation, la plus simple qui soit.
Ils ont tenu cette agitation, ou ce flétrissement, pour un signe-de
... Un valant-pour quelque chose qui ne se donne à voir que
par cet intermédiaire. Aussi simple que soit cette opération,
elle n'a rien de «naturel », de mécanique :
à preuve l'erreur possible qu'elle comporte. Il se peut que
les plantes aient reçu trop de nitrates, ou qu'une épingle à
nourrice se soit ouverte dans la couche du nourrisson.
C'est
en allant au-delà du seul constat de la tension, en décidant
que c'est d'un besoin défini -d'eau, ou de lait- qu'il s'agit,
qu'est franchi le pas de l'interprétation «simple ».
Mais ce pas est tout de suite redoublé d'un autre : Freud
va dire, non pas seulement tension, non pas seulement état quantitatif
qualifié, mais ... déplaisir. Dans sa fonction d'interprétant,
créateur d'un signe, il charge ce signe d'un signifié affectif,
c'est à dire subjectif. Moi, se dit-il, si j'étais dans cet
état, je serais unlustig, pas heureux. Ne
croyons pas qu'en allemand, le Lust ou l'Unlust
soient des états sans qualité ! Le Lust,
c'est la joie, le divertissement, le désir. La Lustdirne,
c'est la fille de joie. Et c'est sans divergence métaphorique
que lustig a donné notre loustic français,
un joyeux drille !
Ici
s'ouvre un mystère. Le jardinier qui constate l'état déplorable
des fanes de ses carottes peut se dire : mes carottes souffrent !
Lui aussi fait jouer sa subjectivité dans son opération interprétante.
Mais nous ne pensons pas que, ce faisant, il confère une subjectivité
propre à la carotte. La mère (se) pose une question supplémentaire,
et essentielle, concernant son enfant : «Qu'est-ce
qu'il me fait (encore) ? ». Et
même, «Qu'est-ce qu'il veut me faire savoir ? ».
L'interprétation maternelle décide d'une subjectivité, d'une
intentionnalité, voire même d'une adresse.
Le
mystère est bien que Freud, ou la mère, dans et par une telle
opération interprétante, créent, en son état
naissant, une subjectivité propre à l'enfant.
De
l'être à l'éprouver s'ouvre le hiatus de la subjectivité, car
éprouver, c'est éprouver que l'on éprouve, et que l'on éprouve
ceci, c'est se savoir être, et être ainsi.
Cette déchirure dans l'être, où s'ouvre la fonction du sujet,
c'est ce qui est proposé au petit humain, et il semble bien
que, de gré ou de force, il doive en être preneur.
Dans
sa critique de ce qu'il nomme un «modèle biologique »
et qu'il dénonce comme fourvoiement chez Freud, Laplanche saute
bien rapidement par-dessus ce mystère. Freud, nous dit-il [8],
prétend montrer comment une monade autosuffisante «s'ouvre,
en fonction d'une insatisfaction impensable,
sur le monde extérieur, comment elle élabore les fonctions du
moi, à commencer par la perception elle-même ». «...
au niveau d'une monade au départ sans représentations, la seule
hallucination que l'on puisse alors imaginer est celle de la
qualité plaisir, en dehors de tout autre contenu ». Peut-on
vraiment l'imaginer ? Et si on le soupçonne, ou plutôt
s'il nous faut l'hypostasier, n'en est-on pas proprement ahuri ?
Cette «seule hallucination (...) de la qualité plaisir »,
c'est en fait le coup de foudre qui déchire l'être biologique
et c'est l'âmergence du sujet !
Que,
dans l'ouverture de ce hiatus où s'éprouve
le premier plaisir, viennent immédiatement s'inscrire l'incertitude,
l'inquiétude, que des «signifiants énigmatiques »
ou des «messages subvertis », comme l'on voudra,
viennent implanter les modalités du sexuel humain, sans doute.
Mais le mystère de ce moment de naissance, d'émergence, doit-on
pour autant en faire fi [9] ?
«Le
signifiant, le message énigmatique, la caresse, le geste
brutal ou qui fait mal, (...) et ce contact intime, répété,
nécessairement intrusif des soins maternels, tout cela
est le dehors qui vient de l'autre, l'extériorité
radicale qui déclenche le pulsionnel psychique, écrit
Edmundo Gomez-Mango [10],
mais seulement quand ce flux incessant des signes
s'incarne, s'incorpore dans le tremblement charnel de l'enfant ».
C'est au mot freudien d'Erlebnis (expérience
vécue, «vivance ») qu'il confie le soin
d'accueillir «cette aube, ce fruh »,
cette «réalité psychique des commencements »,
par «une incarnation, dans un tremblement sensuel du corps
vivant de l'enfant ».
Une
«extériorité radicale » : l'autre absolument
autre, et si proche en même temps, et toute la tension vibrante
de cet entre-deux où les corps se frôlent. Entre ce que serait
l'empiétement mortifère de cette altérité, et le refus autistique
qu'il faudrait lui opposer, il y a place pour cet espace de
naissance où s'éprouvent, pour l'un et l'autre, le tremblement
d'une volupté d'effroi (cf., infra, Rilke) à laquelle ils survivront.
Freud
a pour le moins le mérite, dans son texte, de
mettre en scène ce mystère dans son écriture elle-même,
dans le décours de son raisonnement. Ce faisant, il en embarque,
tout au long, l'insoluble questionnement, et je tenterai de
montrer comment celui-ci émerge en particulier dans le paragraphe
qu'il consacre à l'énigme de la création artistique. Ce faisant,
il prête certes à la critique rationnelle de Laplanche, mais
peut-il faire autrement, et le devait-il ? L'analyste le
doit-il ?
Car
ce problème est au premier chef clinique. Il engage toute
l'attitude de l'analyste dans la cure. Défaire et dénouer,
patiemment, les entrelacs du désir dans leur actualisation
transférentielle, c'est sans doute une tâche essentielle,
mais qu'emporte-t-elle avec elle dans son trajet, quel est son
horizon ? Nous reviendrons à cette question après
un détour nécessaire. Allons d'abord rendre visite
à l'artiste.
Lorsque
Freud lui-même fait cette visite, dans le sixième paragraphe
de son texte, il a déjà bien établi son modèle. Il a fait diverger
un fonctionnement selon le principe de réalité, qui renonce
à la satisfaction immédiate et en passe par la prise en compte
des réalités du monde extérieur et la nécessité de le transformer
pour -éventuellement- obtenir une satisfaction médiate, et partielle ;
et un fonctionnement -corrélatif et compensatoire, en quelque
sorte- selon le principe de plaisir, qui s'est replié dans le
réduit fantasmatique, à l'aide du refoulement. En ce réduit,
comme dans le coin de jeu accordé à un enfant à l'écart des
lieux et heures de la vie sociale que l'éducation est chargée
de lui faire affronter, tout est possible, il est guerrier triomphant
et roi bien-aimé. Et cet exemple de l'enfant jouant est insuffisant :
car dans l'espace fantasmatique, nous devons penser qu'il n'y
a pas un moi qui hallucine la satisfaction, mais que le sujet
se confond et se dissout dans cette satisfaction-même.
Toute
la question de la névrose se joue, bien sÉr, dans les interférences
conflictuelles entre ces deux modalités, et les tentatives de
«solutions » jamais vraiment satisfaisantes qui leur
sont données. Encore faut-il que l'affrontement puisse se tenir
dans l'enveloppe suffisamment solide d'un organe psychique.
Si, par son insuffisante constitution, ou du fait de la violence
de l'affrontement, l'enveloppe se déchire, c'est le monde extérieur
lui-même qui se trouve infiltré par le fantasme : psychose.
Mais
l'artiste ? Grâce à ses «dons particuliers »,
il parvient à éviter le conflit entre les deux
principes, mieux, il les «réconcilie ».
Il est doté d'une vie fantasmatique riche et puissante,
mais contrairement au névrosé, il donne
forme à ses fantasmes, et inscrit les formes ainsi
créées dans le monde extérieur, comme de
nouvelles réalités. Ainsi devient-il, «d'une
certaine manière », dit Freud, «le héros,
le roi, le créateur, le bien-aimé qu'il voulait
devenir, sans avoir à passer par l'énorme détour
qui consiste à transformer réellement le monde
extérieur ».
Passons
sur le bénéfice supposé : ignorons
le sort le plus commun des artistes, tenaillés par le
doute, quêtant désespérément dans
les yeux d'autrui la justification de leur audace, et admettons
que «d'une certaine manière », dans
le seul moment ponctuel de la création «réussie »,
un triomphe démiurgique les envahisse. Mais que Freud
semble voir dans la démarche artistique une énorme
épargne d'énergie, qu'il n'y reconnaisse pas l'effort
de transformation du monde extérieur qu'elle implique,
laisse pantois. La tentative mille fois recommencée,
la toile reprise, les brouillons jetés, la partition
surchargée, les nuits blanches et le désespoir
du matin, cette empoignade désespérée et
opiniâtre avec la matière qui résiste, sans
aucune certitude d'aboutir, tout cela est détour évitant
la transformation du monde extérieur ? Freud avait-il
donc cette vision naïve (ou issue d'un fantasme de toute-puissance)
de l'artiste jetant sans effort la touche de peinture qui fera
l'œuvre d'art, puis se rengorgeant de son triomphe en recevant
l'hommage des foules ? Sans doute pas. La remarque freudienne
porte sur l'écart, à ses yeux essentiel, entre
«l'image très précieuse
(wertvolle Abbild) de la réalité »,
issue du fantasme et à laquelle l'artiste donne
cours (Geltung) [11],
et ce que serait une transformation effective (wirkliche
Verínderung) de la réalité. A maintes reprises,
Freud insistera sur la fulgurante intuition de l'artiste, du
poète, qui va droit et clairement à ce que le
patient travail de déchiffrement scientifique n'atteint
que partiellement et laborieusement. Mais ce qui s'en trouve
transformé n'est que l'image de la réalité,
ce n'est pas la réalité wirklich,
effective.
Une
transformation (Verínderung, un «étrangement »)
qui n'est pas effective : est-ce si juste ? Voyons-nous
le monde de la même façon depuis Brunelleschi, Cézanne, Manet
ou Picasso ? L'ordonnons-nous de la même façon depuis Bach ?
Et depuis Debussy ? Il ne s'agit là que de perceptions,
dira-t-on, et la démarche scientifique ne saurait s'inféoder
à des données perceptives, si souvent «illusoires »,
elle doit au contraire s'en émanciper et en rendre compte. Voire !
Car, poussée dans ses retranchements, la démarche scientifique,
celle de Freud lui-même formé par le physicalisme, lorsqu'elle
doit dépasser le seul point de vue énergétique, économique,
lorsqu'elle doit rendre compte des qualités, butte sur ce constat :
«Où se créent les qualités ? Pas dans le monde extérieur,
puisque, d'après les données scientifiques auxquelles la psychologie
doit se soumettre, il ne s'y trouve que des masses mouvantes
et rien d'autre » [12].
Des
masses, de l'énergie, et rien d'autre. Et la question de la
qualité ne se limite pas à : bon ou mauvais. Elle inclut
le doux et le rugueux, le brillant et le mat, l'erratique et
le continu ... Elle inclut tout simplement le problème de la
forme. D'où vient la forme ? Nous est-elle apportée du
monde extérieur où elle reposerait in se,
attendant que nous nous en saisissions ? Ou l'apportons-nous
au monde extérieur auquel nous l'imposons par notre activité
perceptive ? Confronté à ce problème, Freud tourne en rond.
Lorsqu'il croit trouver «un échappatoire » [13]
en faisant appel à la notion de «période » -c'est
le caractère temporel des excitations qui
fournirait la qualité- il ne fait que reculer le problème :
car tantôt il doit attribuer cette modulation aux organes sensoriels,
agissant comme des tamis temporels [14],
et tantôt il doit la renvoyer, comme, dit-il, nous l'apprend
la mécanique des physiciens, «au mouvement des masses
dans le monde extérieur ».
Au
moins, le territoire où se resserre ce nœud paradoxal, où s'immobilise
cette aporie, est-il repérable : il s'agit de la sensation.
De ce que Freud nommera, dans sa tentative de construire un
modèle de l'appareil psychique et à l'orée de son intériorité,
conscience primaire ou perception-conscience,
qui ne se confond pas avec une conscience secondaire portant
sur des représentations, mais qui désigne ce sas entre l'Innenwelt
et l'Umwelt, monde intérieur et monde extérieur,
où le monde pénètre l'être et l'être se saisit du monde, dans
la fulgurante illumination d'une conscience qui disparaît aussitôt.
C'est
en ce moment-et-lieu là, où émerge le sujet, que tente de se
tenir l'artiste dans le mouvement de sa création ; ou,
plus exactement, c'est ce moment-et-lieu là qu'il s'efforce
de laisser s'ouvrir. Et c'est ce même moment-et-lieu
là que l'analyste s'efforce -contre lui-même d'abord, contre
la pesanteur et surtout l'effroi- de laisser s'ouvrir.
La
déprise, qu'exige cet avènement, est déprise,
sans doute, de l'ordonnance du monde, des objets de ce monde
et de soi dans le monde [15],
mais d'abord déprise plus fondamentale, originante :
on passe un peu vite sur cette proposition, selon laquelle l'artiste
donne forme à ses fantasmes. Si le
fantasme est ce mode -impensable- en lequel s'abolit le sujet
dans sa confusion avec l'objet de satisfaction (Nirvana), alors
là aussi il nous faut penser, ou plutôt, comme
l'artiste et avec lui, décider d'une
naissance de la forme là où il n'y a que nécessité
trouble et impérieuse à la fois, décider
d'un tout premier arrachement, le plus intime. Une toute première
ouverture : quand, à l'extrémité du
pinceau, en ce point précis où, tel l'aveugle
du bout de sa canne blanche, se palpent et s'éprouvent
le corps et le monde, la touche de peinture qui
n'avait sa nécessité qu'en elle-même
est jaillissement indissoluble d'une forme et d'un sujet avant
que, d'un pas en arrière, pinceau et palette dans les
mains retombées, un moi qui s'y apaise contemple l'objet
nouveau-né dans un monde transformé.
De
même que tout le travail de l'artiste va être, d'abord,
de se déprendre de l'organisation convenue, déposée,
de la perception, de même le travail de l'analyste sera-t-il
de défaire, patiemment, les constellations figées
des représentations. Ce n'est pas pour leur substituer
une autre et «meilleure » disposition :
mais pour réouvrir, et d'abord au plus intime de lui-même,
un lieu d'émergence, une source, une aube, ce moment
peut-être où le petit humain, ouvrant pour la première
fois les yeux, rencontre les yeux de sa mère, des yeux
qui n'ont rien à dire que «je suis là, devant
toi qui est moi ET pas-moi ».
Et, dans ce moment, palpite pour la première fois, floue
et fragile et pourtant impérieuse à jamais, une
première forme du monde et, en elle et devant elle à
la fois, un sujet.
Les
«Formulations sur les deux principes ... » s'ouvrent,
dans leur construction d'une genèse de la distinction entre
fantasme et réalité et de ses avatars, sur ce moment impensable
de l'âmergence, inscrit d'emblée en-absence. Et parce qu'il
ne peut être là qu'en-absence, il se reconduira tout au long
du développement. Ainsi se pérennise une insatisfaction essentielle
à pouvoir saisir la première création d'une différence, et ceci
est sans doute vrai pour l'ensemble de l'œuvre freudienne,
en fait la permanente intranquillité, la fait vivante. Laisse
actif ce foyer qui continuera à rougeoyer dans l'inachevé de
l'œuvre.
L'insatisfaction
peut susciter l'envie d'y remédier, c'est bien naturel. Encore
faut-il veiller à ne pas éteindre le feu sous les cendres d'une
construction qui, d'ailleurs, ne pourra que reconduire, dans
un au-delà pour le coup transcendant, le lieu-et-moment de l'âmergence.
Ainsi en a-t-il été chez Lacan et sa postérité quand, après
l'entre-vue nécessairement fugitive du Stade du miroir, et peut-être
dans l'effroi de cette entre-vue, le temps créateur a été reporté
au crédit d'un Dieu-langage.
Une
analyse ne peut se terminer que sur une insatisfaction, qui
n'est point frustration dans l'avoir, mais incertitude accueillie
dans l'être ; emportée non comme regret et
moins encore comme renoncement, mais comme une source à
jamais réouverte : en l'un comme en l'autre lorsqu'ils
séparent leurs chemins, solidaires et solitaires.
François
Gantheret