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V. LE PLAISIR (L'article choisi)
 

Un sujet palpitant de François Gantheret

Émergence : de l'expérience donatrice de sens, naît l'événement psychique qui, en se formalisant, crée la réalité du monde -sa beauté et assure, immuablement, aussi bien le développement psychique de l'enfant que l'acte esthétique, l'avancée scientifique ou le mouvement de l'analyse.

Il est un exercice auquel tout lecteur de Freud en vient, tôt ou tard et quelles que soient ses capacités linguistiques, à se livrer, quitte à devoir sans cesse se référer aux dictionnaires : étaler sur sa table de travail, à côté du texte allemand original, les différentes traductions qui en ont été proposées. Le point de départ d'une telle invasion -la table devient très vite exiguÇ- est généralement une incertitude, voire une insatisfaction dans le texte français. Je ne comprends pas «vraiment », est-ce cela qu'il a voulu dire ? Quatre traductions françaises, quatre termes différents, et aucun qui me convienne absolument, qui emporte en moi l'évidence. Et puis, l'un d'eux le ferait-il, que penser des autres ?

Allons voir à la source. Mais la source, allemande, n'étanche pas ma soif : sans doute suffisamment aguerri ! Je referme le Sachs et Vilatte, qui n'a fait que donner un peu plus d'ampleur à mon incertitude. Qu'ont fait les Strachey, dans la Standard, de l'objet de ma préoccupation ? Alas ! Ce qu'ils me proposent est encore autre chose que ce que je croyais voir se dessiner. Oh ! Pas radicalement autre, non, mais juste un peu décalé. A mesure que j'explore, loin de se simplifier, mon problème foisonne et s'obscurcit ; loin de se préciser, «l'objet » -car c'est bien d'un objet de pensée que je cherche à m'assurer- multiplie ses apparences, toujours un peu à côté de ma prise, jamais vraiment «ça », mais qu'est-ce que ce «ça » qui me satisferait ? J'en attends la révélation d'une recherche qui ne se justifie, ne s'alimente que de lui. De «ça ». Qu'est-ce que c'est que «ça » ?

Cela commence dès le titre. «Formulations sur les deux principes ... » : relative quiétude. Je vois bien de quoi il est question ; peut-être conviendrait-il que je m'interroge davantage sur ce que signifie «formuler » -donner forme ? Simplifier dans une formule un problème complexe ou faire apparaître, tel le sculpteur, per via di levare, la forme qu'emprisonne et cache le bloc des apparences ? Mais je ratiocine, je le sens bien, le doute obsessionnel me guette, et puisque mes traductions s'accordent sans frémir, allons de l'avant. De même qu'en ce qui concerne les «principes ». Encore que...

Mais que penser de la suite ? Quatre traductions françaises successives et différentes, sans parler de celles qui, plus confidentielles, m'échappent. Deux principes «... des psychischen Geschehens », écrit Freud. «... du fonctionnement psychique », selon une première version ; «... de l'évènementialité psychique », propose une seconde et éphèmère tentative. «... du cours des évènements psychiques », dit une troisième. «... de l'advenir psychique », néologise, en résonance heidegerienne, la dernière en date. Pour faire bonne mesure, dans la correspondance Freud-Ferenczi, il s'agirait du «fait psychique ». Les traducteurs palpent le Geschehen freudien, et chacun revient de son exploration avec un sentiment un peu différent, une sensation qu'il arrête en un mot, puisqu'il faut bien déposer le mot sur la page. Ou ce peut être le même traducteur, en des temps différents, et je gage alors qu'il en revient lui-même un peu différent.

De l'événement(-ialité), des évènements, ce qui se passe, a cours, comment ça se passe, comment ça devient, comment ça advient ... Ils tournent autour de quelque chose qui leur échappe, chacune de leurs approches ne leur procure qu'une satisfaction provisoire. Mais n'est-ce pas le problème de toute traduction ? Un signifiant ne tient sa valeur que de l'ensemble des signifiants de la langue où il a sa place, chaque langue a son assemblage propre, une structure différente qui ne propose pas exactement le même berceau de mot à la chose qu'il faut accueillir et nommer. Du coup, d'ailleurs, est-ce la même chose dont il s'agit ? Vertige de Babel, les hommes ne parlant pas la même langue ne partagent pas le même monde, à moins qu'ils ne parlent pas la même langue parce qu'ils ne partagent pas le même monde, à moins qu'ils ne partagent, ni le même langue, ni le même monde, parce qu'ils sont radicalement solitaires et séparés ?

Revenons au titre. Pouvons-nous penser que cette insatisfaction du traducteur ne provient que de sa maladresse -qu'elle soit par défaut technique ou par impossibilité structurale- à se saisir du Geschehen freudien ? Un allemand est-il, lui, dans la tranquille certitude de son objet de pensée ? Et, s'il l'est, cette tranquillité est-elle justifiée, ou ne repose-t-elle pas sur l'assurance que donne le fait de baigner dans sa langue maternelle ? La mère, a priori, ne saurait tromper, elle dit ce qui est et ce qu'elle dit est. Ouvrir un espace de doute, c'est faire tout vaciller, la mère devient incertaine et l'incertitude, c'est au père de s'en charger. Pater incertus, mater certissima ...

Il me revient ici l'histoire d'un homme dont l'existence profondément chaotique pouvait trouver l'énoncé le plus ramassé de son trouble dans des paroles prononcées à sa naissance. et, depuis, complaisamment rappelées Le père, marin au long cours, était absent lors de l'évènement, et à l'employé de l'état civil qui s'enquérait, la mère répondit fièrement : «Le père est en mer ! ».

Revenons à notre texte : nous n'en sommes qu'au titre, et à ce rythme ... Mais, un titre, on ne le jette pas au hasard sur le papier, il vient ramasser, souvent après écriture, le plus vif des enjeux de l'aventure. Il est vrai que, parfois, c'est le trajet inverse qui s'impose : le titre est là, d'emblée, comme un énigmatique fragment de rêve que l'on sent bien issu de préoccupations actuelles et que l'on se décide, un jour, à travailler, à déplier, à explorer pour en découvrir le recel. Quelle est la préoccupation de Freud lorsqu'il se met, en Juin 1910, à la rédaction de son essai ? A Jung, il tient à dire qu'il l'a écrit deux jours avant de recevoir sa «Symbolique » (premier jet des «Métamorphoses et symboles de la libido »), et qu'il ne doit pas y voir un plagiat [1] «Il résume naturellement, écrit-il, en des formules des choses qui étaient là depuis longtemps ». Quant au titre prévu, il est à ce moment-là : «Les deux principes de l'action psychique et l'éducation »... C'est en Octobre 1910, lorsque ce travail est présenté à la Société de Vienne, qu'apparaît le «Geschehen ». Il semblerait que le titre, chez Freud, ne vienne qu'après !

Ainsi l'auteur lui-même hésite, tâtonne, palpe dans le noir un objet dont la forme est incertaine, légèrement changeante à chaque approche. Arrêter la recherche sur un nom -ce qu'il faut bien se résoudre à faire pour communiquer- c'est faire sortir l'objet de l'ombre et l'exposer aux regards. C'est une lourde responsabilité : et si ce n'était pas vraiment cela ? On aurait alors créé un monde un peu faux, fabriqué trop à la hâte. Oui, un monde, tout un monde, car dès lors qu'on distingue un objet, tous les autres prennent leur place et leur sens autour de lui.

Mais que signifie : faux ? Par rapport à quelle vérité ? En quel état est la chose qui réclame le nom dans lequel elle prendra vraiment forme ? Ne faut-il pas nous résoudre à penser que la chose en question n'a pas de forme vraiment arrêtée, qu'elle palpite dans l'obscurité comme une respiration et que c'est nous qui, la nommant, allons lui donner, non pas vie -il y a de la vie, à n'en pas douter, dans cette palpitation-, mais existence ? On comprend que nous hésitions, ils seraient inconscients ceux qui, inconsidérément, créeraient des monstres avec lesquels ils devraient ensuite se débattre ! La chose -appelons-la ainsi, et réservons le terme d'objet à ce qui va choir de cette opération de nomination que nous retardons-, la chose donc est en instance, en exigence de venue au monde, elle se signale à nous par l'in-quiétude qui nous saisit et nous met au travail. Et l'intranquillité se transmet : de la chose à Freud et de Freud à ses traducteurs.

De Freud à ses traducteurs, et de ceux-ci à nous : n'est-il pas admirable que les mots, qui ont pour fonction d'arrêter la forme, aient aussi ce pouvoir de transmettre l'hésitation ? Que les mots qui tuent la chose portent aussi la palpitation de la vie ?

C'est bien cela qui est au ressort de l'analyse. Ce malaise, cette quête fiévreuse, cette souffrance qui habite celui que j'écoute est chose en souffrance, demande à s'apaiser enfin dans le mot juste. «Dites seulement un mot, et je serai guéri », la prière s'entend, souvent explicite, sur le divan. Et cette souffrance se transmet à moi, portée par la parole, et je voudrais l'apaiser en moi et en lui, l'apaiser par le mot démiurgique qui m'est réclamé. Il arrive que j'y cède. Comment être là, présent, et ce ne peut être qu'avec des mots, et cependant laisser la chose vivante, c'est à dire encore absente, encore à venir, seulement esquissée dans son contour ? Comment, à l'issue de l'analyse, laisser repartir cet homme, cette femme, porteur plus apaisé de ce qui reste cependant vie et exigence en lui, en elle ? Et non comme un robot auquel j'aurais enfin ajusté l'exacte pièce manquante.

C'est en cela, essentiellement, que Freud est l'analyste premier. à aucun moment il n'ajuste, sans cesse il reprend, esquisse, tourne autour, chamboule s'il le faut. Et c'est bien pourquoi nous avons ce rapport si particulier à ses textes : il nous faut toujours les relire, nous croyons avoir «compris », et tout est à refaire. Il n'y a pas de résumé possible de la «théorie » freudienne, pas de bâtiment construit dont on pourrait prendre photographie : mais le mouvement d'une construction en perpétuel chantier. C'est fatigant, et inquiétant, d'être sans cesse en mouvement. L'envie d'habiter enfin la demeure et d'y faire retraite est grande, et nombreux sont ceux qui proposent l'habitation clés-en-main. L'analyse est résistance, à cela.


Le Geschehen donc, -disons pour l'instant «l'advenir »- palpite ; et dit une palpitation, que l'on va retrouver dans le texte, non dans le terme lui-même, qui ne réapparaît pas, mais à plusieurs reprises dans le mouvement des idées, et d'abord dans cette proposition initiale : un organisme, qui se trouve en état de repos psychique, de quiétude, va être «troublé initialement par l'exigence impérieuse des besoins intérieurs ». En résulte un «déplaisir ». Freud emploie ici un terme, Unlust, qui a une forte connotation subjective, mais qu'il dévoie, comme souvent, pour lui faire supporter une signification purement objective et économique : l'augmentation de tension interne à un organisme.

Ce qui veut être désigné là pourrait aussi bien se dire de la plante qui manque de la quantité d'eau nécessaire à son équilibre moléculaire : d'où tension interne, «besoin » . Je ne sais, n'étant pas botaniste, comment se débrouille la plante dans ce cas. Je peux imaginer que certains ajustements lui font aller chercher plus profondément dans le sol l'eau nécessaire, et ce jusqu'à un point critique où ces ajustements défaillent et où elle meurt. Nous n'imaginons point de subjectivité en cela.

Mais Freud dit Unlust, déplaisir. Il «injecte » sa propre subjectivité dans cet organisme simple qu'il pose et suppose, au départ de sa construction génétique. La démarche freudienne, ici comme ailleurs, suit un cours bien particulier. Elle prend son départ dans les formations psychopathologiques, les «aberrations » ; elle en tire des enseignements sur le fonctionnement «normal » du psychisme humain ; munie de ces enseignements, elle construit un modèle de l'appareil psychique ; puis elle s'attache à comprendre la genèse d'un tel appareil, et pour ce faire, doit supposer un état d'origine, le plus simple, à partir duquel va s'échafauder la complexité du modèle final. Aussi rigoureux que soit ce trajet, il ne saurait échapper à un écueil : la subjectivité, présente sans conteste tout au long du parcours, reste une énigme quand il s'agit, dans la dernière phase -génétique- de la construction, d'en penser l'apparition.

Précisons ce que nous entendons ici par subjectivité. Le terme renvoie bien sÉr à l'idée de sujet, ce qui ne signifie pas nécessairement conscience. Le sujet n'est pas une instance, au sens où l'est le moi, entité (relativement) close et stable, aux prises avec l'étranger, externe comme interne. Le sujet n'est pas le moi, mais il en est la condition préalable, le moment d'origine. Nous pouvons ici suivre Lacan, le Lacan du «Stade du miroir », lorsqu'il propose de voir dans le moment de captation constituante, identifiante, qu'il désigne par ce terme, l'opération formatrice de la «fonction du Je », et ce avant -un «avant » plus logique que chronologique- qu'il ne se cristallise, en s'auto-identifiant en un moi qui dès lors devra défendre sa peau.

Le sujet est un moment, évanescent et pourtant opérateur, fondateur de différence [2]. Ici s'impose ce néologisme, qui transgresse la langue, le substantif «différence » ne pouvant que supporter le constat passif de ce qui en est issu. Aussi difficile, voire impossible qu'en soit la pensée, et pour cette raison même, en sursaut transgressif, il nous faut décider d'un moment auto-créateur du sujet, (s')ouvrant (dans) le monde en son advenue [3]. De ce moment naissent, découlent, un moi -qui se dit sujet, et c'est là source de confusion et de leurre- et des objets. Mais le moi qui se dit et se veut sujet laisse toujours en arrière de lui-même, en deçà de son objectivation (car le «sujet » qui s'affronte aux objets s'est déjà lui-même objectivé), ce moment ou ce mouvement où s'auto-créa sa propre matrice.

Ceci n'est pas pure spéculation «philosophique », mais a bel et bien une réalité qui ne peut nous échapper dans l'expérience analytique, pour autant qu'il s'y passe quelque chose, et surtout pour autant que la crainte ne nous fasse pas l'ignorer. Il y a, dans l'analyse, un ou des temps d'émergence auxquels nous ne sommes sensibles que, d'une part, par une certitude qui s'impose même si nous échouons à en rendre compte, et d'autre part par des effets qui peuvent être éblouissants, jubilatoires, de s'éprouver différent. Mais celui ou celle qui s'éprouve différent a déjà «différé », s'est déjà porté à côté de lui-même, et le moment de cette déportation ne peut que lui échapper. D'où la grande difficulté -disons l'essentielle impossibilité- de rendre compte de tels «advenirs », sauf peut-être à retrouver dans une écriture nécessairement de fiction ce mouvement, ce geste premier qui ne laissera pas le lecteur intact.

Il s'agit donc, dans ce qui nous occupe, d'une émergence, qui est aussi le temps d'une déchirure. Le sujet est là où, brièvement, se déchire le moi, où il s'écarte de lui-même pour, sans doute, tout de suite se réunifier, mais non sans ramener de ce moment, non seulement une cicatrice (de plus), mais le souvenir de l'éblouissement de ce qui fut entrevu dans l'instantanéité de la déchirure ; et c'est, plus que la cicatrice qui n'en est que le rappel, la permanence de ce souvenir et la nécessité qui s'est alors ouverte et ne se refermera plus d'en créer, source toujours vive, «l'advenir », le Geschehen, qui le fera à jamais différent.

Dans la cure, c'est à un moi déjà constitué, et qui devra longuement et douloureusement travailler à se déprendre de lui-même, que semblable aventure peut arriver, et sans doute est-elle arrivée à Freud en ce jour de Septembre 1897 où il renonça à sa neurotica [4], où il se plongea à corps perdu dans l'auto-analyse, cessant de s'objectiver sous son propre regard et laissant sourdre les rêves qui dans son «effondrement général » trouvèrent leur issue. «Je ne puis te donner la moindre idée de la beauté intellectuelle de ce travail », écrit-il quatre jours plus tard à Fliess. Comment en effet pourrait-on donner idée de cet originaire ? On peut en dire les retombées, en évoquer les acquis, mais le moment de naissance ? C'est le mot de beauté qu'emploie Freud : bien au-delà de la satisfaction intellectuelle qui accompagnerait légitimement un travail bien fait, la beauté est révélation esthétique d'un accord ébloui des sens et de l'âme, elle survient, advient sans prévenir -même s'il a fallu longuement travailler pour que soit possible cet advenir. Elle ouvre un temps autre, quelque chose vient d'émerger dans le monde et celui qui l'éprouve est autre dans ce monde, il a reçu une nouvelle forme de lui-même qui n'était jusque-là qu'en souffrance, en attente inquiète. Lorsqu'elle nous saisit, la beauté est toujours l'aube du temps.

Si l'âmergence ne va pas sans travail, elle ne va pas non plus sans terreur, car c'est un monde qui doit s'écrouler pour renaître : «le commencement du terrible », écrivait Rilke, «ce que tout juste nous pouvons supporter » [5]. Mais ce qui peut ainsi advenir dans la crainte et le tremblement d'un moi qui doit se déchirer et sombrer, est-ce dans la même terreur que cela émergea une première fois ? Terreur de qui ? Et que signifie «une première fois » ? Nul ne peut répondre à la question de la première fois, et nul ne peut y échapper, et c'est à cela qu'est confronté d'emblée Freud dans ce texte des «Deux principes ... ». Toute sa construction, cherchant à rendre compte des débats entre monde interne et monde externe, «réalité », embarque cette aporie initiale et se débat avec elle. On le verra plus clairement dans un moment, à propos du passage sur l'art, précisément.


Revenons donc au point de départ : un organisme qui ne fonctionnerait que selon le principe de ... le mot juste serait : constance. C'est la constance qui est nécessaire à la survie, le minimum énergétique nécessaire pour assurer la conservation de la forme, sa croissance et même sa reproduction. Un tel organisme «ignore-t-il » le monde extérieur ? Oui et non. Au sens objectif, il ne l'ignore absolument pas, il y est au contraire totalement immergé, il participe de ce monde par les échanges qu'il entretient avec ce qui est en-dehors de ses limites formelles. Quant au sens subjectif de cette «ignorance », la question n'a pas de sens puisque nous sommes en deçà de la naissance de quelque entité réflexive que ce soit.

Lorsque Freud, dans sa note destinée à répondre aux éventuelles objections, déclare qu'un tel organisme ne saurait survivre et donc même apparaître s'il n'y avait, comme pour le nourrisson, les soins maternels, il a déjà fait le saut qui lui accorde une subjectivité, en parlant d'ignorance et non d'immersion d'une part, et corrélativement en parlant de plaisir et non pas de constance. Prenons cependant au sérieux, au pied de la lettre comme il est recommandé de le faire dans une écoute analytique, sa réponse : «l'utilisation d'une fiction de ce genre se justifie quand on remarque que le nourrisson, pour peu qu'on y ajoute les soins maternels, est bien près de réaliser un tel système psychique » [6].

Que vient de faire Freud ? A l'issue de son périple, que l'on a rappelé, et qui le fait «redescendre » du pathologique au «normal », de l'édification d'un modèle d'appareil psychique à une interrogation sur sa genèse, penché sur le berceau du plus simple organisme à partir duquel il va s'agir de construire une évolution -en l'occurrence, celle des débats et avatars de la relation à la réalité- qui réintègre les éléments dont il est parti, Freud ... a rajouté ses propres soins maternels !

Il n'était pas doué pour cela, disait-il. Dans ses cures, il s'acceptait volontiers dans une place, une fonction paternelle, mais faire la mère, confiait-il à Ferenczi, cela ne lui disait rien. Là est peut-être la réponse : dans ce «faire la mère » qui sent l'effort, le mime. Ce recours à la parodie est-il là pour tenir éloigné l'impensable : être mère, dans le transfert, c'est d'abord être femme ? «Faire le père » ne serait pas moins parodique. Chez l'homme comme chez la femme, entendre, surprendre l'autre sexe en soi impose de frôler ce point d'impensé radical que le fantasme -originaire- de castration vient ordonner en différence.

La fonction interprétante de Freud, révélatrice de sens et qu'il voulait paternelle, masquait sans doute le point aveugle où elle prenait sa source : donatrice, créatrice de sens. Lorsque Freud, ici comme ailleurs, «revient » à l'origine, il ne dit pas l'origine, il ne la décrit ou ne la déduit pas, il est originant.

Jean Laplanche a beau jeu et bien raison, dans la critique itérative qu'il fait de ce texte [7], d'en démontrer les aberrations logiques. Cette monade autosuffisante que nous propose Freud au départ de son modèle serait censée se satisfaire dans un premier temps d'une hallucination (dite primitive) de la satisfaction, c'est à dire d'une convocation de représentations liées à l'épreuve de satisfaction, se servant pour cela, par conséquent, de marques, de traces issues de perceptions du monde extérieur et qu'il a engrangées à cette occasion, alors même qu'il est fondamentalement ignorant de ce monde extérieur ! Pour comprendre comment peuvent naître des représentations du monde extérieur, il est en somme nécessaire de supposer l'existence préalable ... de telles représentations ! Et ce que Laplanche tient pour une «belle désinvolture » chez Freud, cet ajout, pour «faire tenir » le modèle, de rien moins que la mère, n'est pas moins problématique, car en effet celle-ci -c'est à dire Freud dans son mouvement constructif- ne peut que difficilement être tenue pour un simple complément homéostatique.

Que fait donc (la femme-la mère-) Freud lorsqu'il se penche, soucieux, sur son hypothétique nourrisson et constate les effets d'une tension interne ? Quand, par exemple, il le voit s'agiter et l'entend crier ? Il pense. Il pense que cette agitation motrice est tentative d'évacuer un trop de tension, dÉe à un besoin insatisfait, et qu'il faut y remédier. Jusque-là, il ne pense ni n'agit autrement que le jardinier constatant que le feuillage de ses légumes commence à pendre lamentablement, et qu'il serait temps qu'il arrose. Freud, et le jardinier, et la mère, ont dès ce moment accompli un acte important : une interprétation, la plus simple qui soit. Ils ont tenu cette agitation, ou ce flétrissement, pour un signe-de ... Un valant-pour quelque chose qui ne se donne à voir que par cet intermédiaire. Aussi simple que soit cette opération, elle n'a rien de «naturel », de mécanique : à preuve l'erreur possible qu'elle comporte. Il se peut que les plantes aient reçu trop de nitrates, ou qu'une épingle à nourrice se soit ouverte dans la couche du nourrisson.

C'est en allant au-delà du seul constat de la tension, en décidant que c'est d'un besoin défini -d'eau, ou de lait- qu'il s'agit, qu'est franchi le pas de l'interprétation «simple ». Mais ce pas est tout de suite redoublé d'un autre : Freud va dire, non pas seulement tension, non pas seulement état quantitatif qualifié, mais ... déplaisir. Dans sa fonction d'interprétant, créateur d'un signe, il charge ce signe d'un signifié affectif, c'est à dire subjectif. Moi, se dit-il, si j'étais dans cet état, je serais unlustig, pas heureux. Ne croyons pas qu'en allemand, le Lust ou l'Unlust soient des états sans qualité ! Le Lust, c'est la joie, le divertissement, le désir. La Lustdirne, c'est la fille de joie. Et c'est sans divergence métaphorique que lustig a donné notre loustic français, un joyeux drille !

Ici s'ouvre un mystère. Le jardinier qui constate l'état déplorable des fanes de ses carottes peut se dire : mes carottes souffrent ! Lui aussi fait jouer sa subjectivité dans son opération interprétante. Mais nous ne pensons pas que, ce faisant, il confère une subjectivité propre à la carotte. La mère (se) pose une question supplémentaire, et essentielle, concernant son enfant : «Qu'est-ce qu'il me fait (encore) ? ». Et même, «Qu'est-ce qu'il veut me faire savoir ? ». L'interprétation maternelle décide d'une subjectivité, d'une intentionnalité, voire même d'une adresse.

Le mystère est bien que Freud, ou la mère, dans et par une telle opération interprétante, créent, en son état naissant, une subjectivité propre à l'enfant.

De l'être à l'éprouver s'ouvre le hiatus de la subjectivité, car éprouver, c'est éprouver que l'on éprouve, et que l'on éprouve ceci, c'est se savoir être, et être ainsi. Cette déchirure dans l'être, où s'ouvre la fonction du sujet, c'est ce qui est proposé au petit humain, et il semble bien que, de gré ou de force, il doive en être preneur.

Dans sa critique de ce qu'il nomme un «modèle biologique » et qu'il dénonce comme fourvoiement chez Freud, Laplanche saute bien rapidement par-dessus ce mystère. Freud, nous dit-il [8], prétend montrer comment une monade autosuffisante «s'ouvre, en fonction d'une insatisfaction impensable, sur le monde extérieur, comment elle élabore les fonctions du moi, à commencer par la perception elle-même ». «... au niveau d'une monade au départ sans représentations, la seule hallucination que l'on puisse alors imaginer est celle de la qualité plaisir, en dehors de tout autre contenu ». Peut-on vraiment l'imaginer ? Et si on le soupçonne, ou plutôt s'il nous faut l'hypostasier, n'en est-on pas proprement ahuri ? Cette «seule hallucination (...) de la qualité plaisir », c'est en fait le coup de foudre qui déchire l'être biologique et c'est l'âmergence du sujet !

Que, dans l'ouverture de ce hiatus où s'éprouve le premier plaisir, viennent immédiatement s'inscrire l'incertitude, l'inquiétude, que des «signifiants énigmatiques » ou des «messages subvertis », comme l'on voudra, viennent implanter les modalités du sexuel humain, sans doute. Mais le mystère de ce moment de naissance, d'émergence, doit-on pour autant en faire fi [9] ?

«Le signifiant, le message énigmatique, la caresse, le geste brutal ou qui fait mal, (...) et ce contact intime, répété, nécessairement intrusif des soins maternels, tout cela est le dehors qui vient de l'autre, l'extériorité radicale qui déclenche le pulsionnel psychique, écrit Edmundo Gomez-Mango [10], mais seulement quand ce flux incessant des signes s'incarne, s'incorpore dans le tremblement charnel de l'enfant ». C'est au mot freudien d'Erlebnis (expérience vécue, «vivance ») qu'il confie le soin d'accueillir «cette aube, ce fruh », cette «réalité psychique des commencements », par «une incarnation, dans un tremblement sensuel du corps vivant de l'enfant ».

Une «extériorité radicale » : l'autre absolument autre, et si proche en même temps, et toute la tension vibrante de cet entre-deux où les corps se frôlent. Entre ce que serait l'empiétement mortifère de cette altérité, et le refus autistique qu'il faudrait lui opposer, il y a place pour cet espace de naissance où s'éprouvent, pour l'un et l'autre, le tremblement d'une volupté d'effroi (cf., infra, Rilke) à laquelle ils survivront.

Freud a pour le moins le mérite, dans son texte, de mettre en scène ce mystère dans son écriture elle-même, dans le décours de son raisonnement. Ce faisant, il en embarque, tout au long, l'insoluble questionnement, et je tenterai de montrer comment celui-ci émerge en particulier dans le paragraphe qu'il consacre à l'énigme de la création artistique. Ce faisant, il prête certes à la critique rationnelle de Laplanche, mais peut-il faire autrement, et le devait-il ? L'analyste le doit-il ?

Car ce problème est au premier chef clinique. Il engage toute l'attitude de l'analyste dans la cure. Défaire et dénouer, patiemment, les entrelacs du désir dans leur actualisation transférentielle, c'est sans doute une tâche essentielle, mais qu'emporte-t-elle avec elle dans son trajet, quel est son horizon ? Nous reviendrons à cette question après un détour nécessaire. Allons d'abord rendre visite à l'artiste.


Lorsque Freud lui-même fait cette visite, dans le sixième paragraphe de son texte, il a déjà bien établi son modèle. Il a fait diverger un fonctionnement selon le principe de réalité, qui renonce à la satisfaction immédiate et en passe par la prise en compte des réalités du monde extérieur et la nécessité de le transformer pour -éventuellement- obtenir une satisfaction médiate, et partielle ; et un fonctionnement -corrélatif et compensatoire, en quelque sorte- selon le principe de plaisir, qui s'est replié dans le réduit fantasmatique, à l'aide du refoulement. En ce réduit, comme dans le coin de jeu accordé à un enfant à l'écart des lieux et heures de la vie sociale que l'éducation est chargée de lui faire affronter, tout est possible, il est guerrier triomphant et roi bien-aimé. Et cet exemple de l'enfant jouant est insuffisant : car dans l'espace fantasmatique, nous devons penser qu'il n'y a pas un moi qui hallucine la satisfaction, mais que le sujet se confond et se dissout dans cette satisfaction-même.

Toute la question de la névrose se joue, bien sÉr, dans les interférences conflictuelles entre ces deux modalités, et les tentatives de «solutions » jamais vraiment satisfaisantes qui leur sont données. Encore faut-il que l'affrontement puisse se tenir dans l'enveloppe suffisamment solide d'un organe psychique. Si, par son insuffisante constitution, ou du fait de la violence de l'affrontement, l'enveloppe se déchire, c'est le monde extérieur lui-même qui se trouve infiltré par le fantasme : psychose.

Mais l'artiste ? Grâce à ses «dons particuliers », il parvient à éviter le conflit entre les deux principes, mieux, il les «réconcilie ». Il est doté d'une vie fantasmatique riche et puissante, mais contrairement au névrosé, il donne forme à ses fantasmes, et inscrit les formes ainsi créées dans le monde extérieur, comme de nouvelles réalités. Ainsi devient-il, «d'une certaine manière », dit Freud, «le héros, le roi, le créateur, le bien-aimé qu'il voulait devenir, sans avoir à passer par l'énorme détour qui consiste à transformer réellement le monde extérieur ».

Passons sur le bénéfice supposé : ignorons le sort le plus commun des artistes, tenaillés par le doute, quêtant désespérément dans les yeux d'autrui la justification de leur audace, et admettons que «d'une certaine manière », dans le seul moment ponctuel de la création «réussie », un triomphe démiurgique les envahisse. Mais que Freud semble voir dans la démarche artistique une énorme épargne d'énergie, qu'il n'y reconnaisse pas l'effort de transformation du monde extérieur qu'elle implique, laisse pantois. La tentative mille fois recommencée, la toile reprise, les brouillons jetés, la partition surchargée, les nuits blanches et le désespoir du matin, cette empoignade désespérée et opiniâtre avec la matière qui résiste, sans aucune certitude d'aboutir, tout cela est détour évitant la transformation du monde extérieur ? Freud avait-il donc cette vision naïve (ou issue d'un fantasme de toute-puissance) de l'artiste jetant sans effort la touche de peinture qui fera l'œuvre d'art, puis se rengorgeant de son triomphe en recevant l'hommage des foules ? Sans doute pas. La remarque freudienne porte sur l'écart, à ses yeux essentiel, entre «l'image très précieuse (wertvolle Abbild) de la réalité », issue du fantasme et à laquelle l'artiste donne cours (Geltung) [11], et ce que serait une transformation effective (wirkliche Verínderung) de la réalité. A maintes reprises, Freud insistera sur la fulgurante intuition de l'artiste, du poète, qui va droit et clairement à ce que le patient travail de déchiffrement scientifique n'atteint que partiellement et laborieusement. Mais ce qui s'en trouve transformé n'est que l'image de la réalité, ce n'est pas la réalité wirklich, effective.

Une transformation (Verínderung, un «étrangement ») qui n'est pas effective : est-ce si juste ? Voyons-nous le monde de la même façon depuis Brunelleschi, Cézanne, Manet ou Picasso ? L'ordonnons-nous de la même façon depuis Bach ? Et depuis Debussy ? Il ne s'agit là que de perceptions, dira-t-on, et la démarche scientifique ne saurait s'inféoder à des données perceptives, si souvent «illusoires », elle doit au contraire s'en émanciper et en rendre compte. Voire ! Car, poussée dans ses retranchements, la démarche scientifique, celle de Freud lui-même formé par le physicalisme, lorsqu'elle doit dépasser le seul point de vue énergétique, économique, lorsqu'elle doit rendre compte des qualités, butte sur ce constat : «Où se créent les qualités ? Pas dans le monde extérieur, puisque, d'après les données scientifiques auxquelles la psychologie doit se soumettre, il ne s'y trouve que des masses mouvantes et rien d'autre » [12].

Des masses, de l'énergie, et rien d'autre. Et la question de la qualité ne se limite pas à : bon ou mauvais. Elle inclut le doux et le rugueux, le brillant et le mat, l'erratique et le continu ... Elle inclut tout simplement le problème de la forme. D'où vient la forme ? Nous est-elle apportée du monde extérieur où elle reposerait in se, attendant que nous nous en saisissions ? Ou l'apportons-nous au monde extérieur auquel nous l'imposons par notre activité perceptive ? Confronté à ce problème, Freud tourne en rond. Lorsqu'il croit trouver «un échappatoire » [13] en faisant appel à la notion de «période » -c'est le caractère temporel des excitations qui fournirait la qualité- il ne fait que reculer le problème : car tantôt il doit attribuer cette modulation aux organes sensoriels, agissant comme des tamis temporels [14], et tantôt il doit la renvoyer, comme, dit-il, nous l'apprend la mécanique des physiciens, «au mouvement des masses dans le monde extérieur ».

Au moins, le territoire où se resserre ce nœud paradoxal, où s'immobilise cette aporie, est-il repérable : il s'agit de la sensation. De ce que Freud nommera, dans sa tentative de construire un modèle de l'appareil psychique et à l'orée de son intériorité, conscience primaire ou perception-conscience, qui ne se confond pas avec une conscience secondaire portant sur des représentations, mais qui désigne ce sas entre l'Innenwelt et l'Umwelt, monde intérieur et monde extérieur, où le monde pénètre l'être et l'être se saisit du monde, dans la fulgurante illumination d'une conscience qui disparaît aussitôt.

C'est en ce moment-et-lieu là, où émerge le sujet, que tente de se tenir l'artiste dans le mouvement de sa création ; ou, plus exactement, c'est ce moment-et-lieu là qu'il s'efforce de laisser s'ouvrir. Et c'est ce même moment-et-lieu là que l'analyste s'efforce -contre lui-même d'abord, contre la pesanteur et surtout l'effroi- de laisser s'ouvrir.

La déprise, qu'exige cet avènement, est déprise, sans doute, de l'ordonnance du monde, des objets de ce monde et de soi dans le monde [15], mais d'abord déprise plus fondamentale, originante : on passe un peu vite sur cette proposition, selon laquelle l'artiste donne forme à ses fantasmes. Si le fantasme est ce mode -impensable- en lequel s'abolit le sujet dans sa confusion avec l'objet de satisfaction (Nirvana), alors là aussi il nous faut penser, ou plutôt, comme l'artiste et avec lui, décider d'une naissance de la forme là où il n'y a que nécessité trouble et impérieuse à la fois, décider d'un tout premier arrachement, le plus intime. Une toute première ouverture : quand, à l'extrémité du pinceau, en ce point précis où, tel l'aveugle du bout de sa canne blanche, se palpent et s'éprouvent le corps et le monde, la touche de peinture qui n'avait sa nécessité qu'en elle-même est jaillissement indissoluble d'une forme et d'un sujet avant que, d'un pas en arrière, pinceau et palette dans les mains retombées, un moi qui s'y apaise contemple l'objet nouveau-né dans un monde transformé.

De même que tout le travail de l'artiste va être, d'abord, de se déprendre de l'organisation convenue, déposée, de la perception, de même le travail de l'analyste sera-t-il de défaire, patiemment, les constellations figées des représentations. Ce n'est pas pour leur substituer une autre et «meilleure » disposition : mais pour réouvrir, et d'abord au plus intime de lui-même, un lieu d'émergence, une source, une aube, ce moment peut-être où le petit humain, ouvrant pour la première fois les yeux, rencontre les yeux de sa mère, des yeux qui n'ont rien à dire que «je suis là, devant toi qui est moi ET pas-moi ». Et, dans ce moment, palpite pour la première fois, floue et fragile et pourtant impérieuse à jamais, une première forme du monde et, en elle et devant elle à la fois, un sujet.


Les «Formulations sur les deux principes ... » s'ouvrent, dans leur construction d'une genèse de la distinction entre fantasme et réalité et de ses avatars, sur ce moment impensable de l'âmergence, inscrit d'emblée en-absence. Et parce qu'il ne peut être là qu'en-absence, il se reconduira tout au long du développement. Ainsi se pérennise une insatisfaction essentielle à pouvoir saisir la première création d'une différence, et ceci est sans doute vrai pour l'ensemble de l'œuvre freudienne, en fait la permanente intranquillité, la fait vivante. Laisse actif ce foyer qui continuera à rougeoyer dans l'inachevé de l'œuvre.

L'insatisfaction peut susciter l'envie d'y remédier, c'est bien naturel. Encore faut-il veiller à ne pas éteindre le feu sous les cendres d'une construction qui, d'ailleurs, ne pourra que reconduire, dans un au-delà pour le coup transcendant, le lieu-et-moment de l'âmergence. Ainsi en a-t-il été chez Lacan et sa postérité quand, après l'entre-vue nécessairement fugitive du Stade du miroir, et peut-être dans l'effroi de cette entre-vue, le temps créateur a été reporté au crédit d'un Dieu-langage.

Une analyse ne peut se terminer que sur une insatisfaction, qui n'est point frustration dans l'avoir, mais incertitude accueillie dans l'être ; emportée non comme regret et moins encore comme renoncement, mais comme une source à jamais réouverte : en l'un comme en l'autre lorsqu'ils séparent leurs chemins, solidaires et solitaires.

François Gantheret

 

[1] S.Freud-C.G.Jung, lettre du 19.6.1910, in Correspondance II, Gallimard, p.68. Quelques jours plus tard, une critique du travail de Jung laisse entendre sur quel point porte cette remarque : Freud fait remarquer à Jung que «les oppositions sont en réalité fantasmatique-réel (objet des 'Deux principes ...'), non symbolique-réel ».

[2] On pourrait ici emprunter à Derrida le concept -et le néologisme- de différance (cf. Marges - de la philosophie, Minuit 1972, ou Positions, Minuit, 1972) et conserver l'essentiel de ce qu'il lui fait supporter, à savoir l'idée d'une force au principe de la dispersion du système, c'est à dire du réseau des différences ; tout autant que de l'écart entre le coup et l'après-coup (Nachtríglichkeit), d'où surgit le sens. Je souhaite cependant en resserrer le sens sur la ponctualité originante d'un coup de force, que veut affirmer le concept (lui aussi familier à Derrida) de décision.

[3] L'alternative la plus courante à cette impossibilité essentielle de le penser est le recours au transcendant, sous sa forme dégradée en religieux (la différence est un acte divin, Dieu a séparé la terre des flots, et ordonné le chaos ...) ou, très proche variante, en «lacanien » (c'est dans la langue -Lalangue- que réside l'essence active de toute différence, dont nulle pensée humaine ne peut se prévaloir puisqu'elle n'en est que ce qui en découle, en «choit »).

[4] cf. la lettre à Fliess du 21-9-97, in Naissance de la psychanalyse, PUF, 1956, p.190 sq.

[5] R.M.Rilke, "»légies de Duino", œuvres II, Seuil ,1972, p.347.

[6] O.C., XI, p.14, n.2. Mes italiques.

[7] Entre autres in «Les principes du fonctionnement psychique », Revue française de psychanalyse, 1969, XXXII, 2, et in Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Ch. I, 1, PUF, 1987.

[8] in La Révolution copernicienne inachevée, op. cit. , p.94

[9] et au mieux en renvoyer la préoccupation à celle d'une genèse dont la qualification de «transcendentale » suffirait à disqualifier les doux rêveurs métaphysiques qui s'y attachent.

[10] E. Gomez-Mango, «L'enfant aux rats », communication à l'Association Psychanalytique de France, Juin 2001, inédite. Mes italiques.

[11] La Geltung, c'est la valeur, au sens du cours d'une monnaie. Valeur d'échange et non d'usage, donc ? Mais c'est aussi la valeur d'une note, en musique : créée par convention, est-elle d'échange ou d'usage ?

[12] «Esquisse d'une psychologie scientifique », in Naissance de la psychanalyse, PUF, 1956, p.328.

[13] id ibid. , pp.329-330.

[14] jusqu'à proposer, «contre Kant », de voir dans l'auto-perception du travail de ces instruments l'origine des catégories de temps et d'espace ; en deçà, il n'y a qu'étendue.

[15] déprise qui est «casse », comme : «... il faut être sans scrupules, s'exposer, se livrer en pâture, se trahir, se conduire comme un artiste qui achète les couleurs avec l'argent du ménage et brûle les meubles pour chauffer le modèle. Sans quelques-unes de ces activités criminelles, on ne peut rien accomplir correctement ». (Mes italiques).

 
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