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Libres cahiers
IV. LES DIVISIONS DE L'ÊTRE (Préambule)
 
 

La déconcertante réalité du clivage
En 1938, à la fin de sa vie, à l'aube de la seconde guerre mondiale, Freud, en écrivant « Le clivage du moi dans le processus de défense », ouvre une voie nouvelle singulièrement déconcertante, comme en témoignent la multiplicité et l'hétérogénéité des interprétations de ce texte qui en seront ultérieurement données.
Retenons d'abord l'émotion forte que sa lecture suscite et qui fait écho au fait qu'inachevé par l'auteur il fut publié à titre posthume. Nur der Tod ist umsonst. « Seule la mort est pour rien », y note Freud furtivement lorsqu'il évoque le conflit tragique qui oppose, dans le moi, la pulsion - clairement située ici du côté de la sexualité et de la vie - et la réalité du danger que le développement du plaisir pourrait mobiliser. « Seule la mort... » : la mort serait-elle la seule réalité, cette butée, ultime et inéluctable, contre laquelle Psyché dresse ses instances et que la métapsychologie n'aurait, jusque-là, qu'apprivoisée en affirmant l'existence d'une tendance à la déliaison, d'une pulsion de destruction ?
A moins que cette émotion ne soit liée au courage avec lequel l'auteur affronte un phénomène « tout à fait nouveau et déconcertant » qui pourrait, une fois de plus, menacer l'équilibre de l'édifice théorique. Une émotion qui ferait écho à l'impétuosité et à la jeunesse d'une écriture serrée, laissant cependant émerger l'inquiétude d'une pensée indécise face à l'étrangeté de sa découverte. Comment, dès lors, ce clivage du moi, si problématique aux yeux même de son inventeur, a-t-il pu, si rapidement et si largement, s'ériger en concept, au risque de perdre de son obscurité, donc de son énigme et de son pouvoir d'exciter la recherche : exilé d'une problématique du moi au profit d'un clivage de l'objet dans sa version kleinienne, assigné à une fonction d'évaluation diagnostique dans une certaine psychopathologie dominante actuellement, celle des« états limites » ?
D'où vient qu'une fixation conceptuelle aussi rigide soit le destin théorique échu à ce que Freud tenait pour un processus de défense, avec tout ce que cette donnée psychique évoque d'universel ? C'est que le clivage touche à deux autres réalités psychiques, tout aussi complexes, et, finalement, plus faciles à théoriser qu'à concevoir de l'intérieur : la cosubstantialité originaire du moi et de l'objet d'une part, le travail du refoulement et l'extension qu'il faut accorder à cet autre processus de défense antérieurement découvert d'autre part. On le voit, l'adjonction à la théorie de la notion de clivage contraindra les analystes à repenser leur représentation du moi, sa structure, aussi bien que son économie défensive.
La crainte de perdre l'amour de l'objet oedipien est tapie dans l'ombre de toute représentation de désir. Complétude du moi et présence de l'objet, absence de l'objet et désolation du moi sont les conditions, rigoureusement extrêmes et opposées, d'une économie psychique décidant tantôt du sentiment d'intégrité, tantôt du vécu de désintégration. Ce que Mélanie Klein désigne sous le terme de « clivage de l'objet » -en dérivation de l'usage freudien qui le restreint au moi- recouvre, par protection et projection, une essentielle division du moi qui, en maintenant la présence, fut-elle partielle, de l'objet, lui assure la satisfaction de son désir et le garantit dans son existence même. Quant au mécanisme si subtil du refoulement par lequel le moi se défend, dans l'effroi, de ce même désir et qui engage, tout autant que le clivage, son existence, faut-il légitimement penser, comme l'affirment, implicitement, bon nombre de conceptions psychopathologiques contemporaines, que la découverte du clivage l'ait rendu désuet, l'ait rélégué à la compréhension des seules névroses, le rendant impropre à rendre compte de la part psychotique ou perverse du fonctionnement psychique ? Si les méthodes auxquelles recourent ces deux processus sont fort différentes, si les conditions d'équilibre psychique qui les amènent , alternativement, à occuper le devant de la scène ne sont jamais les mêmes, elles ont en commun de défendre le moi contre un seul et même danger : la violence sexuelle du désir qui le pousserait à se sacrifier à l'objet. L'inquiétude de Freud dans cette ultime avancée scientifique ferait-elle écho à une ultime rencontre du chercheur avec l'omniprésence de la sexualité dans la vie psychique ? Une omniprésence protéiforme initialement révélée par Charcot : « dans ces cas-là, c'est toujours, toujours, la chose sexuelle ! » et dont, sans doute, « seule, la mort nous délivre.. ! »
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Et c'est ce qu'écrit Freud dans ce texte, sans l'ombre d'une hésitation : le clivage du moi ne concerne pas seulement le refus de la réalité dans la psychose, ni le refus de la castration dans la perversion. Même si elle trouve, dans ces organisations psychiques extrêmes, son paradigme, cette défense est susceptible de se mettre en place chaque fois qu'une certaine fantasmatique sexuelle vient menacer la stabilité narcissique du moi, quel que soit le niveau de fonctionnement de l'appareil de l'âme, quelle que soit la figure que le sujet se donne de sa souffrance. Le clivage, comme le refoulement, est un processus de défense définissant l'être humain sexué. On le voit, en 1938, Freud ne dément pas son attachement au principe de continuité du normal et du pathologique.
En témoigne encore l'événement psychique que la cure de « L'homme aux loups » avait arraché à l'amnésie infantile, que le « vieux Freud » médite encore dans ce texte de 1938, et sur lequel il étaie sa démonstration : l'angoisse de castration d'un petit garçon de cinq ans déchiré entre un fort désir sexuel pour sa mère, l'exigence de son apaisement par la masturbation et la menace d'en être puni, par sa nourrice, au nom de son père, par la privation de son précieux membre viril ; l'incarnation de cette menace dans les traces mnésiques de la perception antérieure - et furtive - de l'absence de pénis chez la fille ; l'institution, enfin, d'une scène inconsciente où se distribuent, dans la violence, sous l'égide d'un désir de castration, les figures sexuelles extrêmes fantasmatiques du paternel et de la féminité - scène inconsciente menaçant, à son tour, d'orienter la perception du réel vers une vision mortifère et masochiste du monde.
Deux voies, dit Freud, s'ouvrent à ce Phantasierende, cet « auteur du fantasme » en quête de jouissance et de complétude : se soumettre à la menace, renoncer à l'objet et gagner, en adhérant aux progrès de la civilisation, un meilleur usage de la perception du réel ; ou refuser le renoncement en recourant à une stratégie, absurde en apparence, et cependant infiniment plus favorable à l'individu, puisque ménageant et les exigences pulsionnelles et les interdits surmoïques ; cette stratégie consiste à tourner la menace en « déboutant » la réalité, en « tenant pour rien » la perception du réel, la reconnaissance de la différence des sexes, la féminité de la femme à laquelle est attribuée un ersatz de pénis, un fétiche. Le clivage par lequel le moi se dissocie partiellement de sa fonction cognitive, perceptive, reste, dans son essence, une défense au service du plaisir, de la vie, sans doute même de l'aptitude à la transcendance nécessaire au « créateur ». Freud s'est, en 1938, rappelé de ce qu'il écrivait, en 1911, dans « Formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques
 [1] » : « A l'origine, l'artiste est un homme qui, ne pouvant s'accommoder du renoncement à la satisfaction pulsionnelle qu'exige d'abord la réalité, se détourne de celle-ci et laisse libre cours dans sa vie fantasmatique à ses désirs érotiques et ambitieux (...) grâce à ses dons particuliers il donne forme à ses fantasmes pour en faire des réalités d'une nouvelle sorte, qui ont cours auprès des hommes comme des images très précieuses de la réalité. C'est ainsi qu'il devient réellement le héros, le roi, le créateur, le bien-aimé... »
Sauf qu'il arrive qu'en dissociant, par clivage, sa fonction perceptive de sa fonction narcissique identitaire, le moi se désadapte, parfois irréversiblement, de son environnement. Tel est le cas de certaines évolutions psychotiques, et l'on comprend aisément pourquoi la notion de clivage a gagné, dans le champ des psychopathologies les plus graves, l'adhésion massive des analystes théoriciens, au risque trop évident de réduire la compréhension du fonctionnement psychique de ces patients à ce seul mécanisme et d'oublier que la subtile architecture de la psychose requiert, pour s'édifier, la totalité des mécanismes et processus de l'appareil de l'âme. Le texte se prête-t-il réellement à une interprétation aussi monolithique ? L'allusion qu'y fait l'auteur à la « déchirure dans le moi, déchirure qui ne guérira jamais plus, mais grandira avec le temps » va dans ce sens. De même qu'on peut attribuer à l'urgence de sa rédaction un caractère prémonitoire : Freud aurait, en 1938, anticipé l'événement historique, accablant, d'un monde irréversiblement divisé dans un conflit barbare. Mais peut-on isoler cette dernière contribution de l'ensemble d'une œuvre où Freud ne renonce jamais vraiment à sa confiance dans la fécondité du travail analytique, pourvu que l'analyste ait l'exigence et l'obstination de conduire son patient vers la levée de l'amnésie infantile : il n'y a pas d'autres voies pour résoudre le clivage du moi et lui substituer d'autres solutions, que de retrouver par le transfert le traumatisme psychique originaire dont il a été à l'époque « une très habile solution ».

C'est dans cette perspective, plus pragmatique que théorique, que le comité de rédaction des Libres Cahiers pour la Psychanalyse a voulu « faire retour » à ce petit article délibérément orienté par Freud vers la clinique, si bien que les auteurs s'en sont inspirés plutôt du côté de l'examen des faits de leur pratique que du développement spéculatif. Comment, dans la cure, le clivage du moi s'inscrit-il dans le cours des événements psychiques, comment chemine-t-il dans les mouvements croisés du transfert de l'analysant et du contre-transfert de l'analyste ? Par quelles voies se soumet-il à l'obligation de sa répétition au sein du processus analytique, enfin et surtout, de quels recours, en rapport à la co-présence et à l'interprétation, la méthode analytique dispose-t-elle pour infléchir « le prix à payer » que cette ruse défensive impose à l'appareil psychique : telles sont les questions auxquelles, seuls, des analystes peuvent présentement répondre.
On le voit, le clivage du moi, que Freud se représenta comme la solution d'une difficulté rencontrée par la psyché de l'enfant, reste une difficulté que les analystes d'aujourd'hui rencontrent dans l'élaboration de leur pensée théorique. Ce que Freud nous a laissé, là, en héritage, il faut encore que nous l'acquérions. Et on le voit encore, le chantier que ce numéro quatre réouvre et laisse inachevé prouve combien la recherche analytique est assujettie au temps, un assujettissement auquel il faut librement consentir pour demeurer vif et vivant.

 
[1] S. Freud, (1911), « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », Résultats, idées, problèmes , I, PUF, p.141.
 
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