| La
déconcertante réalité du clivage
En 1938, à la fin de sa vie, à l'aube de la seconde
guerre mondiale, Freud, en écrivant « Le clivage
du moi dans le processus de défense », ouvre
une voie nouvelle singulièrement déconcertante,
comme en témoignent la multiplicité et l'hétérogénéité
des interprétations de ce texte qui en seront ultérieurement
données.
Retenons d'abord l'émotion forte que sa lecture suscite
et qui fait écho au fait qu'inachevé par l'auteur
il fut publié à titre posthume. Nur der Tod ist
umsonst. « Seule la mort est pour rien »,
y note Freud furtivement lorsqu'il évoque le conflit tragique
qui oppose, dans le moi, la pulsion - clairement située
ici du côté de la sexualité et de la vie -
et la réalité du danger que le développement
du plaisir pourrait mobiliser. « Seule la mort... » :
la mort serait-elle la seule réalité, cette butée,
ultime et inéluctable, contre laquelle Psyché dresse
ses instances et que la métapsychologie n'aurait, jusque-là,
qu'apprivoisée en affirmant l'existence d'une tendance
à la déliaison, d'une pulsion de destruction ?
A moins que cette émotion ne soit liée au courage
avec lequel l'auteur affronte un phénomène « tout
à fait nouveau et déconcertant » qui
pourrait, une fois de plus, menacer l'équilibre de l'édifice
théorique. Une émotion qui ferait écho à
l'impétuosité et à la jeunesse d'une écriture
serrée, laissant cependant émerger l'inquiétude
d'une pensée indécise face à l'étrangeté
de sa découverte. Comment, dès lors, ce clivage
du moi, si problématique aux yeux même de son inventeur,
a-t-il pu, si rapidement et si largement, s'ériger en concept,
au risque de perdre de son obscurité, donc de son énigme
et de son pouvoir d'exciter la recherche : exilé d'une
problématique du moi au profit d'un clivage de l'objet
dans sa version kleinienne, assigné à une fonction
d'évaluation diagnostique dans une certaine psychopathologie
dominante actuellement, celle des« états limites » ?
D'où vient qu'une fixation conceptuelle aussi rigide soit
le destin théorique échu à ce que Freud tenait
pour un processus de défense, avec tout ce que cette donnée
psychique évoque d'universel ? C'est que le clivage
touche à deux autres réalités psychiques,
tout aussi complexes, et, finalement, plus faciles à théoriser
qu'à concevoir de l'intérieur : la cosubstantialité
originaire du moi et de l'objet d'une part, le travail du refoulement
et l'extension qu'il faut accorder à cet autre processus
de défense antérieurement découvert d'autre
part. On le voit, l'adjonction à la théorie de la
notion de clivage contraindra les analystes à repenser
leur représentation du moi, sa structure, aussi bien que
son économie défensive.
La crainte de perdre l'amour de l'objet oedipien est tapie dans
l'ombre de toute représentation de désir. Complétude
du moi et présence de l'objet, absence de l'objet et désolation
du moi sont les conditions, rigoureusement extrêmes et opposées,
d'une économie psychique décidant tantôt du
sentiment d'intégrité, tantôt du vécu
de désintégration. Ce que Mélanie Klein désigne
sous le terme de « clivage de l'objet »
-en dérivation de l'usage freudien qui le restreint au
moi- recouvre, par protection et projection, une essentielle division
du moi qui, en maintenant la présence, fut-elle partielle,
de l'objet, lui assure la satisfaction de son désir et
le garantit dans son existence même. Quant au mécanisme
si subtil du refoulement par lequel le moi se défend, dans
l'effroi, de ce même désir et qui engage, tout autant
que le clivage, son existence, faut-il légitimement penser,
comme l'affirment, implicitement, bon nombre de conceptions psychopathologiques
contemporaines, que la découverte du clivage l'ait rendu
désuet, l'ait rélégué à la
compréhension des seules névroses, le rendant impropre
à rendre compte de la part psychotique ou perverse du fonctionnement
psychique ? Si les méthodes auxquelles recourent ces
deux processus sont fort différentes, si les conditions
d'équilibre psychique qui les amènent , alternativement,
à occuper le devant de la scène ne sont jamais les
mêmes, elles ont en commun de défendre le moi contre
un seul et même danger : la violence sexuelle du désir
qui le pousserait à se sacrifier à l'objet. L'inquiétude
de Freud dans cette ultime avancée scientifique ferait-elle
écho à une ultime rencontre du chercheur avec l'omniprésence
de la sexualité dans la vie psychique ? Une omniprésence
protéiforme initialement révélée par
Charcot : « dans ces cas-là, c'est toujours,
toujours, la chose sexuelle ! » et dont, sans
doute, « seule, la mort nous délivre.. ! »
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Et c'est ce qu'écrit Freud dans ce texte, sans l'ombre
d'une hésitation : le clivage du moi ne concerne pas
seulement le refus de la réalité dans la psychose,
ni le refus de la castration dans la perversion. Même si
elle trouve, dans ces organisations psychiques extrêmes,
son paradigme, cette défense est susceptible de se mettre
en place chaque fois qu'une certaine fantasmatique sexuelle vient
menacer la stabilité narcissique du moi, quel que soit
le niveau de fonctionnement de l'appareil de l'âme, quelle
que soit la figure que le sujet se donne de sa souffrance. Le
clivage, comme le refoulement, est un processus de défense
définissant l'être humain sexué. On le voit,
en 1938, Freud ne dément pas son attachement au principe
de continuité du normal et du pathologique.
En témoigne encore l'événement psychique
que la cure de « L'homme aux loups » avait
arraché à l'amnésie infantile, que le « vieux
Freud » médite encore dans ce texte de 1938,
et sur lequel il étaie sa démonstration : l'angoisse
de castration d'un petit garçon de cinq ans déchiré
entre un fort désir sexuel pour sa mère, l'exigence
de son apaisement par la masturbation et la menace d'en être
puni, par sa nourrice, au nom de son père, par la privation
de son précieux membre viril ; l'incarnation de cette
menace dans les traces mnésiques de la perception antérieure
- et furtive - de l'absence de pénis chez la fille ;
l'institution, enfin, d'une scène inconsciente où
se distribuent, dans la violence, sous l'égide d'un désir
de castration, les figures sexuelles extrêmes fantasmatiques
du paternel et de la féminité - scène inconsciente
menaçant, à son tour, d'orienter la perception du
réel vers une vision mortifère et masochiste du
monde.
Deux voies, dit Freud, s'ouvrent à ce Phantasierende, cet
« auteur du fantasme » en quête de
jouissance et de complétude : se soumettre à
la menace, renoncer à l'objet et gagner, en adhérant
aux progrès de la civilisation, un meilleur usage de la
perception du réel ; ou refuser le renoncement en
recourant à une stratégie, absurde en apparence,
et cependant infiniment plus favorable à l'individu, puisque
ménageant et les exigences pulsionnelles et les interdits
surmoïques ; cette stratégie consiste à
tourner la menace en « déboutant »
la réalité, en « tenant pour rien »
la perception du réel, la reconnaissance de la différence
des sexes, la féminité de la femme à laquelle
est attribuée un ersatz de pénis, un fétiche.
Le clivage par lequel le moi se dissocie partiellement de sa fonction
cognitive, perceptive, reste, dans son essence, une défense
au service du plaisir, de la vie, sans doute même de l'aptitude
à la transcendance nécessaire au « créateur ».
Freud s'est, en 1938, rappelé de ce qu'il écrivait,
en 1911, dans « Formulations sur les deux principes
du cours des évènements psychiques [1] » :
« A l'origine, l'artiste est un homme qui, ne pouvant
s'accommoder du renoncement à la satisfaction pulsionnelle
qu'exige d'abord la réalité, se détourne
de celle-ci et laisse libre cours dans sa vie fantasmatique à
ses désirs érotiques et ambitieux (...) grâce
à ses dons particuliers il donne forme à ses fantasmes
pour en faire des réalités d'une nouvelle sorte,
qui ont cours auprès des hommes comme des images très
précieuses de la réalité. C'est ainsi qu'il
devient réellement le héros, le roi, le créateur,
le bien-aimé... »
Sauf qu'il arrive qu'en dissociant, par clivage, sa fonction perceptive
de sa fonction narcissique identitaire, le moi se désadapte,
parfois irréversiblement, de son environnement. Tel est
le cas de certaines évolutions psychotiques, et l'on comprend
aisément pourquoi la notion de clivage a gagné,
dans le champ des psychopathologies les plus graves, l'adhésion
massive des analystes théoriciens, au risque trop évident
de réduire la compréhension du fonctionnement psychique
de ces patients à ce seul mécanisme et d'oublier
que la subtile architecture de la psychose requiert, pour s'édifier,
la totalité des mécanismes et processus de l'appareil
de l'âme. Le texte se prête-t-il réellement
à une interprétation aussi monolithique ? L'allusion
qu'y fait l'auteur à la « déchirure dans
le moi, déchirure qui ne guérira jamais plus, mais
grandira avec le temps » va dans ce sens. De même
qu'on peut attribuer à l'urgence de sa rédaction
un caractère prémonitoire : Freud aurait, en
1938, anticipé l'événement historique, accablant,
d'un monde irréversiblement divisé dans un conflit
barbare. Mais peut-on isoler cette dernière contribution
de l'ensemble d'une œuvre où Freud ne renonce jamais vraiment
à sa confiance dans la fécondité du travail
analytique, pourvu que l'analyste ait l'exigence et l'obstination
de conduire son patient vers la levée de l'amnésie
infantile : il n'y a pas d'autres voies pour résoudre
le clivage du moi et lui substituer d'autres solutions, que de
retrouver par le transfert le traumatisme psychique originaire
dont il a été à l'époque « une
très habile solution ».
C'est dans cette perspective, plus pragmatique que théorique,
que le comité de rédaction des Libres Cahiers pour
la Psychanalyse a voulu « faire retour »
à ce petit article délibérément orienté
par Freud vers la clinique, si bien que les auteurs s'en sont
inspirés plutôt du côté de l'examen
des faits de leur pratique que du développement spéculatif.
Comment, dans la cure, le clivage du moi s'inscrit-il dans le
cours des événements psychiques, comment chemine-t-il
dans les mouvements croisés du transfert de l'analysant
et du contre-transfert de l'analyste ? Par quelles voies
se soumet-il à l'obligation de sa répétition
au sein du processus analytique, enfin et surtout, de quels recours,
en rapport à la co-présence et à l'interprétation,
la méthode analytique dispose-t-elle pour infléchir
« le prix à payer » que cette ruse
défensive impose à l'appareil psychique : telles
sont les questions auxquelles, seuls, des analystes peuvent présentement
répondre.
On le voit, le clivage du moi, que Freud se représenta
comme la solution d'une difficulté rencontrée par
la psyché de l'enfant, reste une difficulté que
les analystes d'aujourd'hui rencontrent dans l'élaboration
de leur pensée théorique. Ce que Freud nous a laissé,
là, en héritage, il faut encore que nous l'acquérions.
Et on le voit encore, le chantier que ce numéro quatre
réouvre et laisse inachevé prouve combien la recherche
analytique est assujettie au temps, un assujettissement auquel
il faut librement consentir pour demeurer vif et vivant.
| [1]
S. Freud, (1911), « Formulations sur les deux principes
du cours des événements psychiques »,
Résultats, idées, problèmes , I, PUF,
p.141. |
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