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La
fascination singulière attachée au mot mélancolie
tient à la multiplicité des repères sémantiques
entre lesquels il se déploie, se condense ou se fragmente.
Le plus ancien relève de l'histoire des idées occidentales
et érige la mélancolie en mythe culturel. Apparue
au haut Moyen Àge, dans la lumière naissante de
la subjectivité, obstinément répétée
par les romantismes divers dont, après Freud, nous sommes
les héritiers, la mélancolie configure la douleur
fébrile et sourde, le désespoir qui lestent l'existence
humaine par la conscience de son incertitude, de son dénuement
et de sa finitude. C'est sur ce fondement mythique que Freud s'appuie
lorsque dans "Deuil et mélancolie" [1],
il voit dans l'autocritique exacerbée à laquelle
se livre le Prince Hamlet la manifestation indifférenciable
d'une passion de la vérité et d'un état de
malade. Et c'est encore au mythe qu'il se réfère
lorsqu'il dresse, là, un tableau de la mélancolie
aussi fidèle à l'esthétique picturale de
la Melencolia de Dürer qu'au pathos des descriptions classiques
léguées par la nosologie psychiatrique.
Dans un second registre, la mélancolie reste ce miroir
où viennent se refléter, dans une oscillation presque
harmonieuse, forcément complaisante, nécessairement
narcissique, les tendances contradictoires qui agitent l'âme
humaine, le désir et l'ennui, l'amour de soi et l'amour
pour l'autre, le goût de vivre et l'attraction vers la mort.
De tous les objets esthétiques dont l'homme dispose pour
se situer face à son destin et à son univers, l'idée
de mélancolie est sans doute le plus précieux, le
plus immédiat, le plus magique. La mélancolie n'est
certes qu'un mot, mais un mot de la tribu que des générations
d'hommes soudées par leur malheur commun ont taillé
comme un cristal : leur âme, désormais, se console
de sa douleur dans la gracile floraison de ce que ses facettes
en décomposent, en représentent, en diffractent,
l'anémone, l'ancolie pour reprendre ce mot du poète.
Certes dans "Deuil et mélancolie", argument de
ce numéro 3 des Libres Cahiers, Freud ne fait aucunement
référence à cette composante esthétique
du concept de mélancolie. Il n'y fait même pas allusion.
Mais pouvions-nous la laisser de côté, la passer
sous silence ? On sait combien ce sens habite chacun d'entre
nous, lecteur, auteur, le hante même conformément
à l'esprit de la chose qu'il désigne. Et le deuil
de la chose constitue toujours le temps préliminaire de
la réflexion théorique. Car il suffit d'évoquer
la mélancolie pour que l'absence d'où sourd la douleur
vienne se dramatiser dans la sonorité du mot, pour que
les objets qu'appelle cette absence viennent s'incarner dans les
images qu'il évoque.
Indubitablement le troisième registre, strictement psychopathologique,
du concept de mélancolie pâtit du voisinage trop
culturel, trop sensoriel avec ses registres mythiques et esthétiques.
La solution que trouva Freud pour arracher sa recherche à
l'attraction exercée par cette aura prestigieuse fut d'étayer
sa réflexion sur l'opposition essentielle du deuil et de
la mélancolie. Essentielle en ce que ces deux processus
qui ont en commun de tendre à une même opération
psychique - traiter la perte de l'objet, y renoncer - accomplissent
deux mouvements strictement inverses : le deuil autorise
le moi à se sauver en quittant l'objet ; la mélancolie
autorise le moi à sauver l'objet en se perdant. En liant
le concept de mélancolie à celui de deuil, en le
réduisant à la désignation d'un processus
psychique qui, pour avoir été largement pressenti,
n'en demeurait pas moins culturellement refoulé, Freud
fit d'une pierre deux coups : d'une part, il dégageait
du sens commun, du champ sémantique touffu de la mélancolie,
une réalité psychique nouvelle, inouïe - un
moi totalement dépendant, dans son intégrité
même, de la relation à ses objets originaires œdipiens ;
d'autre part, en maintenant la réalité inconsciente
nouvellement découverte sous la désignation populaire
de mélancolie, en n'inventant pas pour elle un signifiant
savant, il lui conservait, pour son affinement théorique
ultérieur, le ferment, l'inspiration de la longue tradition
anthropologique qui avait peu à peu forgé le concept ;
c'est à cette tradition tantôt anticipant, tantôt
accompagnant la pensée freudienne que les articles profanes
de ce numéro consacrés à la vie artistique
de l'esprit, se référent.
"Deuil et mélancolie" inaugure une voie absolument
nouvelle et combien féconde dans la compréhension
de la vie psychique et l'appréciation des formations inconscientes
qui président à son organisation. Cette voie, l'œuvre
freudienne, dans sa totalité, est loin de l'avoir pleinement
parcourue ; mais peu de textes ont, autant que celui-ci,
exigé des analystes après Freud
de rééprouver, à la lumière conjointe
de la pratique analytique et du déchiffrement du texte
freudien, la pertinence des outils métapsychologiques qui
y sont ébauchés. L'identification qui permet au
moi mélancolique de conserver son objet au détriment
de son unité subjective, voire au risque de renoncer à
sa fonction vitale d'auto-conservation de l'être, reste
un processus profondément énigmatique. Si elle nous
renseigne en théorie sur l'état structural des psychonévroses
les plus sévères, celles qui entraînent des
désadaptaions graves à la réalité
et engagent un risque vital, sa résolution dans le traitement
analytique ou psychothérapique demeure difficile, incertaine.
Seule l'exploration patiente des voies qui assurent le passage
entre identification mélancolique et identification hystérique
est capable de promouvoir une écoute et une activité
interprétative qui libèrent le moi de ce mécanisme
régressif. C'est ce que tentent d'approcher, ici, les articles
centrés sur la clinique de patients soumis à l'attrait
compulsif de la mort.
Car l'énigme la plus forte que nous laisse ce texte relève
des liens qu'entretiennent la mort et la sexualité dans
l'état mélancolique, ou plutôt des liens que
cet état révèle. Sans doute est-ce à
la faveur de la perte de l'objet que se découvre la nature
sexuelle de l'attachement que le moi lui porte. Si dans le deuil,
cet attachement peut être reconnu et affronté, et
dans la douleur, abandonné, il serait dans la mélancolie
massivement dénié et par ce reniement entièrement
conservé. Le rabattement sur le moi d'une sexualité
pulsionnelle empruntée à l'objet restaure l'accomplissement
de la satisfaction sexuelle ; se prenant lui - même
comme objet, le moi rétablit par un narcissisme hautement
sexualisé l'équivalent du narcissisme sublimé
qui définit le tissu de la subjectivité normale.
Le processus mélancolique déjoue la mort en la liant
et en la confondant avec la sexualité. L'accablement mélancolique
qui mime si puissamment la mort n'est peut-être que la ruse
ultime par laquelle Eros, en substituant au moi et à l'objet
leur valeur respective, maintient, in fine, la vie.
| [1]
S. Freud, (1917), "Deuil et mélancolie",
Métapsychologie, Idées, Gallimard, 1968. |
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