S'abonner
Commander un N°
Obtenir un article
Proposer un article
Nous contacter

 

 

 

 

 
Libres cahiers

I I I. SINGULIÈRE MÉLANCOLIE
(Printemps 2001-Numéro 3)

 
 

La fascination singulière attachée au mot mélancolie tient à la multiplicité des repères sémantiques entre lesquels il se déploie, se condense ou se fragmente. Le plus ancien relève de l'histoire des idées occidentales et érige la mélancolie en mythe culturel. Apparue au haut Moyen Àge, dans la lumière naissante de la subjectivité, obstinément répétée par les romantismes divers dont, après Freud, nous sommes les héritiers, la mélancolie configure la douleur fébrile et sourde, le désespoir qui lestent l'existence humaine par la conscience de son incertitude, de son dénuement et de sa finitude. C'est sur ce fondement mythique que Freud s'appuie lorsque dans "Deuil et mélancolie" [1], il voit dans l'autocritique exacerbée à laquelle se livre le Prince Hamlet la manifestation indifférenciable d'une passion de la vérité et d'un état de malade. Et c'est encore au mythe qu'il se réfère lorsqu'il dresse, là, un tableau de la mélancolie aussi fidèle à l'esthétique picturale de la Melencolia de Dürer qu'au pathos des descriptions classiques léguées par la nosologie psychiatrique.
Dans un second registre, la mélancolie reste ce miroir où viennent se refléter, dans une oscillation presque harmonieuse, forcément complaisante, nécessairement narcissique, les tendances contradictoires qui agitent l'âme humaine, le désir et l'ennui, l'amour de soi et l'amour pour l'autre, le goût de vivre et l'attraction vers la mort. De tous les objets esthétiques dont l'homme dispose pour se situer face à son destin et à son univers, l'idée de mélancolie est sans doute le plus précieux, le plus immédiat, le plus magique. La mélancolie n'est certes qu'un mot, mais un mot de la tribu que des générations d'hommes soudées par leur malheur commun ont taillé comme un cristal : leur âme, désormais, se console de sa douleur dans la gracile floraison de ce que ses facettes en décomposent, en représentent, en diffractent, l'anémone, l'ancolie pour reprendre ce mot du poète. Certes dans "Deuil et mélancolie", argument de ce numéro 3 des Libres Cahiers, Freud ne fait aucunement référence à cette composante esthétique du concept de mélancolie. Il n'y fait même pas allusion. Mais pouvions-nous la laisser de côté, la passer sous silence ? On sait combien ce sens habite chacun d'entre nous, lecteur, auteur, le hante même conformément à l'esprit de la chose qu'il désigne. Et le deuil de la chose constitue toujours le temps préliminaire de la réflexion théorique. Car il suffit d'évoquer la mélancolie pour que l'absence d'où sourd la douleur vienne se dramatiser dans la sonorité du mot, pour que les objets qu'appelle cette absence viennent s'incarner dans les images qu'il évoque.
Indubitablement le troisième registre, strictement psychopathologique, du concept de mélancolie pâtit du voisinage trop culturel, trop sensoriel avec ses registres mythiques et esthétiques. La solution que trouva Freud pour arracher sa recherche à l'attraction exercée par cette aura prestigieuse fut d'étayer sa réflexion sur l'opposition essentielle du deuil et de la mélancolie. Essentielle en ce que ces deux processus qui ont en commun de tendre à une même opération psychique - traiter la perte de l'objet, y renoncer - accomplissent deux mouvements strictement inverses : le deuil autorise le moi à se sauver en quittant l'objet ; la mélancolie autorise le moi à sauver l'objet en se perdant. En liant le concept de mélancolie à celui de deuil, en le réduisant à la désignation d'un processus psychique qui, pour avoir été largement pressenti, n'en demeurait pas moins culturellement refoulé, Freud fit d'une pierre deux coups : d'une part, il dégageait du sens commun, du champ sémantique touffu de la mélancolie, une réalité psychique nouvelle, inouïe - un moi totalement dépendant, dans son intégrité même, de la relation à ses objets originaires œdipiens ; d'autre part, en maintenant la réalité inconsciente nouvellement découverte sous la désignation populaire de mélancolie, en n'inventant pas pour elle un signifiant savant, il lui conservait, pour son affinement théorique ultérieur, le ferment, l'inspiration de la longue tradition anthropologique qui avait peu à peu forgé le concept ; c'est à cette tradition tantôt anticipant, tantôt accompagnant la pensée freudienne que les articles profanes de ce numéro consacrés à la vie artistique de l'esprit, se référent.
"Deuil et mélancolie" inaugure une voie absolument nouvelle et combien féconde dans la compréhension de la vie psychique et l'appréciation des formations inconscientes qui président à son organisation. Cette voie, l'œuvre freudienne, dans sa totalité, est loin de l'avoir pleinement parcourue ; mais peu de textes ont, autant que celui-ci, exigé des analystes après Freud de rééprouver, à la lumière conjointe de la pratique analytique et du déchiffrement du texte freudien, la pertinence des outils métapsychologiques qui y sont ébauchés. L'identification qui permet au moi mélancolique de conserver son objet au détriment de son unité subjective, voire au risque de renoncer à sa fonction vitale d'auto-conservation de l'être, reste un processus profondément énigmatique. Si elle nous renseigne en théorie sur l'état structural des psychonévroses les plus sévères, celles qui entraînent des désadaptaions graves à la réalité et engagent un risque vital, sa résolution dans le traitement analytique ou psychothérapique demeure difficile, incertaine. Seule l'exploration patiente des voies qui assurent le passage entre identification mélancolique et identification hystérique est capable de promouvoir une écoute et une activité interprétative qui libèrent le moi de ce mécanisme régressif. C'est ce que tentent d'approcher, ici, les articles centrés sur la clinique de patients soumis à l'attrait compulsif de la mort.
Car l'énigme la plus forte que nous laisse ce texte relève des liens qu'entretiennent la mort et la sexualité dans l'état mélancolique, ou plutôt des liens que cet état révèle. Sans doute est-ce à la faveur de la perte de l'objet que se découvre la nature sexuelle de l'attachement que le moi lui porte. Si dans le deuil, cet attachement peut être reconnu et affronté, et dans la douleur, abandonné, il serait dans la mélancolie massivement dénié et par ce reniement entièrement conservé. Le rabattement sur le moi d'une sexualité pulsionnelle empruntée à l'objet restaure l'accomplissement de la satisfaction sexuelle ; se prenant lui - même comme objet, le moi rétablit par un narcissisme hautement sexualisé l'équivalent du narcissisme sublimé qui définit le tissu de la subjectivité normale. Le processus mélancolique déjoue la mort en la liant et en la confondant avec la sexualité. L'accablement mélancolique qui mime si puissamment la mort n'est peut-être que la ruse ultime par laquelle Eros, en substituant au moi et à l'objet leur valeur respective, maintient, in fine, la vie.

 
[1] S. Freud, (1917), "Deuil et mélancolie", Métapsychologie, Idées, Gallimard, 1968.
 
Sommaire   L'article choisi
     

Les enfants du deuil de José R. Assandri

 

    l Membres de l'association Libres Cahiers l Comité de rédaction l Éditeur l Mentions légales l Accueil l