Rafael Courtoisie a-t-il raison de dire « et m... ! » aux « sychanalystes » qui déclarent qu'il faut « élaborer le deuil » ? Peut-être ne seront-ils pas très nombreux à se sentir désignés comme promoteurs de cette prescription quasi médicale : « En cas de mort, élaborer le deuil ». En tout cas, l'affaire semble avoir deux partis : celui des psychanalystes et celui des endeuillés. Il arrive que la prescription d'élaborer le deuil touche les hommes justement à un moment où ils se posent des questions fondamentales. Et surtout celle-ci, primordiale, « Qu'est-ce que je peux faire ? ». En période de deuil, cette question ne peut pas être éludée et attend désespérément une réponse, souvent cherchée auprès d'un analyste. En écho, un glissement transforme quelque chose d'assez confus en un « il n'y a qu'à » (élaborer le deuil en l'occurrence). Ce « il n'y a qu'à » devient un confortable lieu commun difficile à abandonner, comme si l'on craignait de perdre le fil de l'histoire qui se déroule.
Il ne s'agit pourtant pas de négliger des
lieux communs usagés avec l'intention de trouver quelque
chose de neuf pour donner une réponse actuelle et pertinente
mais plutôt de rendre à ces lieux communs leur
tranchant. Pour parler de deuil, il faut d'abord savoir de quoi
l'on parle. Sans aucun doute le deuil a acquis une extension
étonnante : on ne semble pas seulement être
en deuil pour quelqu'un qui est mort, mais aussi pour une chose
perdue, pour ce que nous n'avons pas pu faire, pour ce petit
vase qui était à nos aïeux et qui s'est cassé,
par hasard, pour avoir été enfant, pour avoir
été adolescent, pour avoir été adulte,
pour avoir été et pour ne pas avoir été...
pour les idéaux et pour les révolutions, pour
ce qu'on aurait dû conserver et puis s'est perdu, pour
le corps infantile et pour les parents de l'enfance...
Qu'est-ce qu'« élaborer un deuil » ? [2] Y a-t-il un « travail d'élaboration » nécessaire pour traiter ce « Chaque jour elle ressuscitait, elle mourait... Maman vit et meurt tous les jours » ? Cette morte, cette « apparition », ce spectre qui ressuscite et meurt, revient toujours parce que l'endeuillé [3] reste lié, dans le sens freudien classique, à l'image, au souvenir qui cherche à recouvrir un trou avec une insistance sans fin. Mais ce retour constant, sans trêve, est discordant pour le commun des mortels et surtout, pour ceux qui se sentent les représentants des normes nécessaires pour vivre en société. Parmi ces représentants, notre poète inclut les « sychanalystes ». Les guillemets auront montré au lecteur que le manque de la lettre « p » me préoccupe. Cette petite et gênante absence circule à travers les méandres de mon histoire... Le manque d'une personne là où elle devrait être est, oui, quelque chose qui bouleverse, qui rend fou. Mais pourquoi est-ce si difficile d'accepter que la mort rende fou au point de prescrire comme une formule magique, un sort, un vœu, « élaborez votre deuil » ?. « La mort de ma mère ne laissa aucune place libre ni dans l'espace ni dans le temps : elle remplit tout, jusqu'au dernier centimètre de l'instant, l'air du monde, la lumière de l'espace. Mais ma mère était morte, tout était différent, jusqu'à la vérité, rien n'était pareil. La connaissance avait changé, la chair mathématique aussi. »
Qu'une mort occupe tout l'espace, tout le temps,
qu'un manque soit tout, voilà un excès qui a toujours
conduit à normaliser et à mettre une limite aux
manifestations du deuil. Les Grecs se sont trouvés dans
la nécessité de réglementer le temps, les
vêtements, les larmes, spécialement des femmes,
parce que ces manifestations étaient trop troublantes [4].
Et si dans la Grèce antique il y avait une législation
du temps et de la manière de traverser la douleur pour
une mort, l'énoncé psychanalytique serait tombé
juste à cette place, même pour l'inventeur de la
psychanalyse. On légifère presque sans le savoir...
« Elaborer le deuil » peut, donc, occuper
la place qu'auparavant occupaient les normes édictées
pour la douleur du deuil. Mais, pouvait-on imaginer que les
mathématiques seraient chair bouleversée par la
disparition de la chair du corps d'une mère (la
carne matematica) ? Là où une personne
comptait, elle a arrêté de compter. Paradoxalement
ce trou, ce vide, ce zéro la remplace et remplit tout
sans laisser de place pour rien d'autre. C'est sur ce trou que
doit porter l'interrogation sur la place qu'occupait le mort.
« Une mort, n'importe quelle mort, transforme le
monde, l'arrache à sa racine et le replante au milieu
de la poitrine [5] ».
Il est pertinent de se demander si cette phrase correspond à
ce que le poète a dit précédemment. N'importe
quelle mort pourrait-elle ressembler à celle de cette
mère ? La mort de la mère, peut-elle être
n'importe quelle mort ? Cette double inquiétude
peut recevoir immédiatement une réponse psychologisante :
la mère est la personne la plus importante pour un sujet.
C'est le point qui pourrait justement diviser les psychanalystes
et les « psy ». Un « psy »
serait prêt à déclarer que pour la perte
d'une mère, il convient d'être en deuil. Pour un
psychanalyste c'est seulement de la spécificité
du lien de l'endeuillé (el doliente)
et de sa mère que peut sortir la vérité
de cette affaire.
D'un autre côté, peut-on penser que
« n'importe quelle mort arrache le monde à
sa racine » ? Il y a des morts qui, même
pour l'endeuillé en puissance, ne provoquent pas la douleur
qu'on imaginait, et d'autres, en apparence plus éloignées,
qui montrent une déchirure imprévue. Supposer
que n'importe quelle mort transforme le monde relève
d'un énoncé romantique : aucune mort ne m'est
étrangère, avec chaque mort quelque chose de moi
meurt. Un énoncé de ce type est autant lieu commun
que celui qui motive notre poète à lancer un « et
m... ». « Elaborer le deuil »
va de pair avec « n'importe quelle mort arrache le
monde à sa racine ».
La constation de ne pas se sentir bouleversé
par une mort comme on s'y attendait, devrait trouver quelqu'explication
ou à défaut, une description minimale, puisque
cette question reste énigmatique. Voir un mort dans la
rue, de ceux que laisse la circulation vertigineuse, de ces
morts qui étalent leurs pauvres viscères sur l'asphalte
noir, voir un mort si désarmé, si seul, provoque
un malaise que l'on éprouve surtout dans la substance
imaginaire du corps propre. Pourtant, ce mort anonyme provoque
un malaise qui bientôt se dissipe, comme une petite coupure
au doigt : on la sent pendant quelques jours, elle empêche
que l'on prenne certains objets, mais finalement elle s'efface
sans même laisser une cicatrice visible. Même la
mort de quelqu'un de familier ou d'amicalement proche nous bouleverse,
non seulement pour la mort mais aussi pour les scènes
de deuil auxquelles nous nous identifions, en anticipant d'autres
morts qui nous concernent, la nôtre aussi. Il y a pourtant
des morts qui blessent autrement, des ruptures qui bouleversent
le monde. Alors cette blessure saigne d'une autre manière,
c'est une autre blessure. La rupture des liens symboliques bouscule
la conception du monde, la connaissance change, car comme le
dit notre poète, trop des fibres sont touchées
pour espérer une prompte guérison.
Laissons pour quelque temps notre poète et penchons-nous sur le témoignage d'un autre poète, Albert Cohen. C'est en 1943 que sa mère meurt et, en réaction à cette perte, il écrit Chant de mort. Quelque temps plus tard il le réécrit pour l'éditer en 1954 sous un titre énigmatique Le livre de ma mère qu'il commence ainsi : « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. » [6]
Si chaque homme est seul, si la douleur est une île déserte dont on ne peut pas sortir, s'il n'y a personne avec qui l'habiter, c'est que la coupure a été trop profonde. Il est évident que ce n'est pas une mort quelconque : il y a eu une catastrophe, un mouvement sismique qui a séparé un morceau du continent des misères humaines et l'a transformé en quelque chose de très particulier, d'unique, une île privée dans laquelle un être s'isole et garde la douleur pour lui-même (se duele solo). Un espace si interne que, même en devenant un livre, adressé à un public vaste et inconnu, certains passages nous poussent à la pudeur, à ne plus vouloir rien savoir de cette douleur imprimée. D'autres fois, le lecteur peut garder l'espoir que Cohen a écrit ce livre pour se raconter seulement à lui-même, pour recréer sa mère, afin d'évacuer la pudeur et résoudre la question que pose son titre Le livre de ma mère... de Cohen ou de la mère ?
Lorsque Cohen écrit : « Ce que je viens de me raconter est un souvenir... » il efface ses lecteurs. Nous pourrions respirer, soulagés, le livre aurait été publié par hasard : « Des années se sont écoulées depuis que j'ai écrit ce chant de mort. J'ai continué à vivre, à aimer. J'ai vécu, j'ai aimé, j'ai eu des heures de bonheur tandis qu'elle gisait, abandonnée en son terrible lieu. J'ai commis le péché de vie, moi aussi, comme les autres. J'ai ri et je rirai encore. Dieu merci, les pécheurs vivants deviennent vite des morts offensés » [7].
C'est là que Cohen situe ce que l'on peut
appeler la culpabilité du survivant ou plus précisément,
de celui qui n'est pas mort. Pourquoi parler de culpabilité
du survivant ? A quoi survit-il ? Ce qui tue l'un,
la vieillesse, l'accident ou la maladie (le cas du suicide est
certainement plus complexe) ne devrait pas attaquer l'autre.
Et pourtant ce « mal » attaque les deux,
affecte les deux, parce que n'existe pas cette limite ardemment
désirée entre vivants et morts. On ne peut tracer
si facilement cette ligne de démarcation, ligne qu'a
pourtant accomplie le village du département de Rocha,
19 Avril, appelé « le
village des vivants » [8] :
d'un côté de la route, le village, de l'autre,
le cimetière. Pourtant les morts et les vivants traversent,
les uns le jour, les autres la nuit, vers l'un et l'autre côté,
la ligne que de manière insistante on voudrait maintenir.
Cela peut se lire dans ce qu'écrit Cohen, justement à
propos de la place importante qu'occupait l'endeuillé
pour le mort. Ce n'est pas seulement une personne qu'on a perdu,
on perd aussi la place que l'on occupait pour elle ou, autrement
dit, le site du mort où logeait l'endeuillé :
« Assise sous mon portrait de quinze ans qui était son autel, mon affreux portrait qu'elle trouvait admirable...
Ton enfant est mort en même temps que toi. Par ta mort, me voici soudain de l'enfance à la vieillesse passé.
Ce que les morts ont de terrible, c'est qu'ils sont si vivants, si beaux et si lointains.
Fini, fini, plus de Maman, jamais. Nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans ta terre, moi dans ma chambre. Moi, un peu mort parmi les vivants, toi, un peu vivante parmi les morts.
Ma mère n'avait pas de moi, mais un fils. » [9]
Albert Cohen n'était pas le fils de sa mère, il était son moi. Cela veut dire radicalement que ce n'est pas seulement un objet qu'on perd avec la mort, mais que l'on perd un lieu, un lieu privilégié. Etre au lieu du « moi » d'un autre, c'est trop, surtout si l'expérience amoureuse d'une mère qui remplit son manque de « moi » avec un autre, est méconnue de cet autre. Mais ce « moi » dans l'autre provoque une inversion qui scelle un mode de relation entre les deux, la seule qui permet de dire : « ...Maman, ma petite fille chérie ».
« Comme j'aimerais pouvoir ôter, tel l'édenté
son dentier qu'il met dans un verre d'eau près de son
lit, ôter
mon cerveau de sa boîte, ôter
mon cœur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien
son devoir, ôter
mon cerveau et mon cœur et les baigner, ces deux pauvres
milliardaires, dans des solutions rafraîchissantes tandis
que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais
plus » [10].
Cette nécessité d'arracher le souvenir, cet espoir de l'oubli, pourraient permettre de transformer (comme n'a pas pu le dire Courtoisie) un mort particulier et privilégié en un mort quelconque. Mais pour cela il semble nécessaire d'arracher un morceau de corps, comme si le souvenir était collé au corps. Des années après la mort de sa mère, Albert Cohen parle de l'insuffisance du « travail de deuil », si celui-ci ne consiste qu'à se détacher laborieusement du mort trait par trait, trace par trace. A ce travail insuffisant on pourrait opposer un acte, annoncé mais non réalisé, s'arracher quelque chose à soi, à l'inverse d'avoir été à la place du moi de la mère de l'endeuillé. Pour pouvoir dormir, il faudrait que des morceaux de soi se détachent de l'endeuillé, comme si, avec le mort quelque chose du soi devait s'en aller. [11]
Avoir recours aux poètes, à ce que les poètes écrivent, ce n'est pas simplement suivre l'adage freudien « demandez aux poètes », cela vise un trait particulier qui établit un lien entre le deuil et l'écriture. Michel Foucault, en remontant jusqu'aux Grecs, considère l'activité littéraire, l'écriture, comme étroitement liée au souci de soi. Ce n'est donc pas un artefact moderne, mais une des traditions les plus anciennes de l'Occident. En suivant Plutarque, Foucault assigne à l'écriture une valeur éthopoiétique qui opère en transformant la vérité en êthos [12]. Dans certains cahiers individuels, les hupomnêmata, les Grecs consignaient des choses lues, entendues, des réflexions et raisonnements issus des autres ou de soi-même et qui constituaient les matériaux nécessaires aux exercices, destinés à dépasser les circonstances difficiles. Parmi ces dernières, évidemment, le deuil [13]. De notre temps, ces exercices sont remplacés par d'autres formes d'écritures de soi, comme les journaux intimes ou les confessions, genre dans lequel Saint Augustin marqua un moment clé.
De manière intempestive, Harold Bloom [14] qualifie L'interprétation des rêves d'« œuvre maîtresse du genre des confessions ». Qu'aurait eu Freud à confesser ? Pour Harold Bloom, ce serait « son ambition masquée ». Pourtant, sans être attaché aux confessions, on peut trouver dans la préface à la deuxième édition de L'interprétation des rêves, en 1908, une affirmation intéressante : « Pour moi, ce livre a une autre signification, une signification subjective que je n'ai saisie qu'une fois l'ouvrage terminé. J'ai compris qu'il était un morceau de mon auto-analyse, ma réaction à la mort de mon père, le drame le plus poignant d'une vie d'homme » [15].
Cette œuvre canonique aurait été donc une réaction à une mort, qualifiée comme la plus terrible pour un homme. C'est bien des années après que se dévoilait à Freud le poids et le mode de traitement de cette mort qui eut lieu le 23 octobre 1896. On pourrait dire, dans la perspective de Foucault, que l'écriture est une manière de traiter les situations douloureuses.
Si les antécédents existent, nous pourrions très bien faire passer comme un antécédent de la règle fondamentale en analyse un texte d'un écrivain irlandais admiré par Freud, Laurence Sterne. Dans La vie et les opinions du chevalier Tristram Shandy, publié en 1761, Walter Shandy, père du chevalier, au cours du deuil douloureux d'un fils, voyant que les idées se pressaient dans son esprit « ...prit la résolution de les dire au fur et à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit » et « ...constatant qu'il y trouvait grand soulagement, il continua... ». [16]
Dire ce qui vient à l'esprit est l'axe du dispositif analytique
et trouver un lien entre les associations comme cela est évident
chez Freud ou chez Sterne, un lien qui unit le récit
du deuil avec le soulagement du dire, qu'il soit littéraire
ou analytique, fait de la psychanalyse un enfant du deuil. Les
« idées qui se pressent », comme
Sterne le remarque, qui cherchent à se dire par la parole
et l'écriture sont le produit d'une mort, d'une disparition ;
le lien entre le deuil et le dire est donc plus que l'effet
d'une coïncidence. D'où, d'une part, le décentrement
qu'entraîne une disparition, décentrement qui pousse
à tout un mouvement, probablement de réorganisation,
et d'où d'autre part, l'importance de la publication
en ce qui concerne le deuil.
Les observations faites par des historiens comme Philippe Ariès
ou des sociologues comme Gorer [17],
soulignent les variations et l'importance de la manière
dont les sociétés traitent les morts et ceux qui
sont en deuil. C'est avec eux et avec l'écrivain Kenzaburo
Oé que Jean Allouch signale une modification des paradigmes :
si, au temps de Freud, le paradigme était la mort du
père, aujourd'hui, c'est celle de la mort du fils [18].
Signaler ce changement du registre social selon lequel la mort
du père n'est plus « l'événement
le plus significatif et la perte la plus terrible dans la vie
d'un homme » n'implique pas nécessairement
de contredire Freud. Qui pourrait prétendre que pour
Freud, au moment où il l'a écrit, ce n'était
pas la souffrance la plus terrible, comme cela se passe pour
chaque vrai deuil, quelle que soit l'époque ? Même
si l'affirmation de Freud était, au-delà du temps
de sa douleur et en dépit de lui, située du côté
d'un paradigme ou de la promotion d'un paradigme, le questionner
sur ce point resterait vain, puisque sa racine historique est
autre que la nôtre. Mais qu'il s'agisse du paradigme de
la mort du père ou de la mort du fils, on encourt toujours
le même risque : le paradigme glisse trop rapidement
vers la norme avec comme conséquence la difficulté
à prendre en compte chaque situation dans sa singularité.
Lorsqu'il s'agit du deuil, ce n'est pas seulement que quelqu'un meurt, mais qu'il emporte avec lui quelque chose qui n'est ni à l'un ni à l'autre, à tous les deux et à personne -à aucun des deux-, un « petit bout de soi » qui situe l'espace où habite ce petit objet à la manière de l'objet transitionnel de Winnicott. C'est surtout cette forme d'écriture qui met en relief l'idée équivoque d'« élaborer le deuil », questionnée par Courtoisie et par d'autres avant lui, et qui met en évidence la part d'acte et non de travail d'élaboration impliqué par le deuil. C'est-à-dire que cet acte implique le sacrifice d'une partie de soi, la perte de quelque chose de soi, qui pourtant ne l'était pas tout à fait. Et cela en supposant que l'endeuillé puisse passer à autre chose qui soit sans continuité avec le deuil.
En maintenant les différences de méthode qui existent
entre la confession et l'analyse, il est évident, de
toutes façons, qu'on met quelque chose de soi dans l'écriture,
quelque chose qui comme texte devient public. Même Freud
fut pris par le rêve de telle manière qu'il n'eut
d'autres possibilités que d'accepter de publier son livre
sur les rêves, ou plutôt, sur le deuil de son père.
C'est à partir du rêve de « La préparation
anatomique » où il se voit en train de faire une dissection
sur son propre corps, qu'il se décide à ne plus
attendre pour publier ce « à soi », sa Selbstanalyse.
Mais outre son caractère d'expérience particulière,
celle-ci recoupe un type d'objet singulier, œil, regard, dans
lequel, et par son père, Freud se soutenait. Chez Cohen,
ce petit bout de soi arrive à s'appeler « moi »,
un moi qui s'est perdu et il se peut ainsi qu'Albert Cohen soit
aussi mort que sa mère, que son livre représente
sa mère construite à partir du texte. Ce problématique
appel de la mort qui fait qu'un vivant suit un mort, soit en
se laissant mourir, soit en se suicidant, se produit par l'identification
avec un petit bout de soi à sacrifier, et avec ça on
peut dire que le petit objet qui se perd n'est pas non plus
traité.
Pourquoi écrit-on ? Cette question semble fondamentale si on la pose à partir du problème du deuil. Ecrire, griffonner sur une surface matérielle, marquer cette surface, c'est sortir quelque chose de soi, c'est perdre quelque chose de soi. On écrit en pure perte. Et la publication est une forme de perte, de réduplication de la perte, un acte de sacrifice de l'intimité. Cette écriture qui devient publique semble nous montrer que rien de fondé ne peut se dire sur le deuil si on n'y met pas quelque chose de soi -si no se pone de lo propio -.
Jose R. Assandri
Traduit de l'espagnol par Léopoldo Bleger et Catherine
Chabert