L’œuvre freudienne est désormais, selon l’expression consacrée, tombée dans le domaine public. Effet de l’histoire qui l’ouvre plus librement aux lecteurs ; traducteurs et éditeurs. Contrairement à certaines œuvres qui s’avèrent fanées avant même d’être frappées par cette échéance légale, le texte freudien conserve toute sa présence et son actualité. Les Libres cahiers pour la psychanalyse veulent marquer cet événement en substituant au traditionnel préambule quelques pages du texte inspirant ce numéro intitulé Grandeur et solitude du moi. Le fragment retenu est la section B du chapitre intitulé « Suppléments ». La pénétration de la psychologie du moi que Freud accomplit à la lumière d’une spéculation audacieuse concernant la communauté des hommes, son origine et son économie y est d’une rigueur et d’une acuité méritant qu’on y revienne incessamment. La traduction retenue pour sa fidélité absolue au texte original est celle des OCF/P sous la direction de Jean Laplanche.
Nous avons dit qu’il serait possible d’indiquer dans le développement animique de l’humanité le point où s’est effectué, également pour l’individu, le progrès allant de la psychologie des masses à la psychologie individuelle.
À ce propos, il nous faut remonter brièvement au mythe scientifique du père de la horde originaire. Il fut plus tard élevé au rang de créateur du monde, à juste titre, car il avait engendré tous les fils qui composèrent la première masse. Il était l’idéal de chacun d’eux pris isolément, tout à la fois redouté et vénéré, ce qui donna pour plus tard le concept de tabou. Cette pluralité se rassembla un jour, le tua et le dépeça. Aucun des vainqueurs en masse ne put se mettre à sa place ou, quand l’un le fit, les combats reprirent jusqu’à ce qu’ils reconnussent qu’il leur fallait renoncer à tous les héritages du père. Ils formèrent alors la communauté des frères totémiques qui devait conserver la mémoire de l’acte meurtrier et l’expier. Mais l’insatisfaction quant à ce qui fut atteint demeura et devint la source de nouveaux développements. Progressivement ceux qui étaient reliés pour former la masse fraternelle se rapprochèrent d’une instauration, sur un nouveau niveau, de l’état ancien ; L’homme redevint chef suprême d’une famille et brisa les privilèges du règne des femmes, qui s’était établie dans la période sans père. Comme dédommagement, il peut bien alors avoir reconnu les divinités maternelles, dont les prêtres furent castrés pour mettre la mère en sûreté, selon l’exemple qu’avait donné le père de la horde originaire ; la nouvelle famille ne fut cependant qu’une ombre de l’ancienne, des pères il y en eut beaucoup, et chacun fut limité par les droits de l’autre.
En ce temps-là, la privation, chargée de désirance, peut bien avoir amené un individu à se détacher de la masse et à se mettre dans le rôle du père. Celui qui fit cela fut le premier poète épique, le progrès fut accompli dans sa fantaisie. Le poète, par mensonge, transforma la réalité effective dans le sens de la désirance. Il inventa le mythe héroïque. Fut héros celui qui avait abattu seul le père qui, dans le mythe, apparaissait comme monstre totémique. De même que le père avait été le premier idéal du garçon, de même le poète créa maintenant, en ce héros qui veut remplacer le père, le premier idéal du moi. Le rattachement au héros fut vraisemblablement procuré par le fils dernier-né, le préféré de la mère, celui qu’elle avait protégé de la jalousie paternelle et qui, aux temps de la horde originaire, était devenu le successeur du père. Dans cette mensongère transformation poétique du temps originaire, le femme, qui avait été le prix du combat et l’appât du meurtre, devint vraisemblablement la séductrice et l’instigatrice du forfait.
Le héros prétend avoir accompli seul l’acte qu’à coup sûr, seule la horde comme totalité avait osé. Selon une remarque de Rank, cependant, le conte a conservé des traces nettes de cet état de choses dénié. Car là, il arrive fréquemment que le héros qui doit s’acquitter d’une tâche difficile – la plupart du temps un fils dernier-né, plus d’une fois celui qui, devant le succédané du père, s’est présenté comme sot, c’est-à-dire non dangereux – ne peut toutefois s’acquitter de cette tâche qu’avec l’aide d’une troupe de petits animaux (abeilles, fourmis). Ce seraient les frères de la horde originaire, tout comme aussi, dans la symbolique du rêve, insectes et vermine signifient les frères et sœurs (péjorativement : en tant que petits enfants). Chacune des tâches, dans mythe et le conte, est d’ailleurs facile à reconnaître comme substitut de l’acte héroïque.
Le mythe est donc le pas par lequel l’individu sort de la psychologie des masses. Le premier mythe fut à coup sûr le mythe psychologique, le mythe du héros ; le muthe de la nature, explicatif, a dû se faire jour beaucoup plus tard. Le poète qui avait fait ce pas et s’était ainsi, dans la fantaisie, détaché de la masse, sait, selon une autre remarque de Rank, trouver quand même dans la réalité effective de retour à elle. Car il s’avance et raconte à cette masse les actes de son héros, qu’il a inventés. Ce héros n’est au fond nul autre que lui-même. Il s’abaisse ainsi jusqu’à la réalité et élève ses auditeurs jusqu’à la fantaisie. Les auditeurs, eux, comprennent le poète, ils peuvent, sur la base de la même relation de désirance au poète originaire, s’identifier avec le héros.
Le mensonge du mythe héroïque culmine dans la divination du héros. Peut-être le héros divinisé est-il antérieur au dieu-père, précurseur du retour du père originaire sous forme de divinité. La série des dieux s’ordonnerait alors chronologiquement ainsi : déesse-mère – héros – dieu-père. Maos ce n’est qu’avec l’élévation du père originaire jamais oublié que la divinité reçut les traits que nous lui connaissons encore aujourd’hui.
S. Freud, Psychologie collective et analyse du moi, OCF/P, XVI, Puf, 1991, « Suppléments », B, pp. 73-76, traduit de l’allemand sous la direction de Jean Laplanche, André Bourguignon et Pierre Cotet