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XXIV. GRANDEUR ET SOLITUDE DU MOI
(Automne 2011 - Numéro 24)
 

 

Le transfert en héritage
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Henri Normand

« Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le afin de le posséder  [1] ». Cette citation du Faust de Goethe pourrait constituer le fil rouge qui permet d’aborder ce texte difficile et complexe qu’est Psychologie des foules et analyse du moi. L’intitulé énigmatique du titre suggère que quelque chose de la foule est lié à l’existence et au développement du moi, quelque chose qui peut-être s’hérite et donc se transmet ; ce qui, à travers une certaine idée de la transmission de l’héritage, celui des pères, et de son inscription, concerne à la fois la psychologie des foules et l’analyse du moi, en tant qu’il participe à l’un des pôles de la seconde topique. Car il s’agit du père ; celui-ci occupait déjà une place prééminente dès la première topique, ce dont témoigne Freud dans son introduction à L’interprétation du rêve qu’il dit avoir écrit en réaction à la mort de son père, mettant en scène le père œdipien, historique. Ce n’est pas encore le père préhistorique.
Quelques années plus tard, pendant l’élaboration de Totem et tabou, le thème paternel ressurgit autrement : sa nouveauté s’affiche au cœur de l’affrontement avec Jung. Au plus fort de la crise, les lettres qu’échangent ces deux hommes au cours du mois de mai 1912 manifestent le souci de Freud de maintenir le vif de cette question [2]. Quand, par exemple, Jung prétend que dans la famille matriarcale « le père était fortuit comme l’air » et qu’il n’existe pas de père avant le père historique, Freud répond immédiatement et de manière cinglante : « Il devrait de tout temps y avoir eu des fils du père. Le père est celui qui possède sexuellement la mère ».
De tout temps le père existe, bien avant le père historique connu par l’enfant. Elément de l’héritage, il s’inscrit dans une vaste fresque dont le père préhistorique de la horde est l’épicentre et qui occupe dans cet essai une place de choix : le dixième chapitre lui est entièrement consacré : « La foule et la horde originaire ». Deux autres éléments centraux dans ce texte y trouvent également leur place : l’identification (chapitre VII) et le moi (chapitre XI) : « un stade dans le moi ». Ces trois termes, père de la horde, identification et moi initient les modalités complexes de transformation et de mutation qui organisent Psychologie des foules… : de mon point de vue de lecteur, ce sont autant d’éléments proposés à l’analyste pour une construction métapsychologique de la topique.
Il faudrait également ajouter à cet ensemble une autre proposition qui se dessine en filigrane : rien de cet héritage préhistorique ne pourra être effectif sans reconnaître à la mère et à sa sexualité infantile, une place essentielle. Non seulement la mère est femme du père historique, mais femme et fille du père préhistorique dans la mesure où l’univers de son enfance à elle constitue la préhistoire de son enfant. Peut-être alors convient-il d’accorder au mot « foule » un sens équivalent à mère : la foule, une mère pour l’ensemble des individus qui la composent, un équivalent métaphorique de mère pour un individu donné, première foule avec laquelle il se trouve en contact. La mère immergée dans la foule en adopte les idéaux qu’elle présente inéluctablement à son nouveau-né.

***

« La psychologie de la foule est la plus ancienne psychologie de l’homme  [3] ». Cette proposition déjà présente dans Totem et tabou, est très largement reprise dans Psychologie des foules… Freud y maintient l’analogie entre la forme primitive de la foule humaine et la forme primitive de l’individu, en s’étayant sur un autre thème également présent dès Totem et tabou, celui de la horde originaire : « De même que l’homme des origines s’est maintenu virtuellement en chaque individu pris isolément, de même la horde originaire peut se reconstituer à partir de n’importe quel agrégat humain »[4] : horde originaire et origine de l’individu dépendent du destin psychique du père préhistorique dominateur, après que les frères se soient ligués pour l’éliminer. Loin de le faire définitivement disparaître – c’était sans compter sur l’ambivalence de leurs sentiments à l’égard de ce père tué – le retour de leur amour pour lui inaugure après un très long parcours sa réapparition, psychique, sous une forme totémique (pour la foule) et idéalisée (pour le sujet) : l’une et l’autre ont « pour contenu la puissance absolue et l’infinité du père originaire jadis combattu ainsi que l’empressement à se soumettre à lui ». Pilier de la première forme sociale qui « prend la place d’une religion chez certains peuples primitifs […] fondement de l’organisation sociale  [5] », il constitue le pilier de l’individu, autrement dit « un stade dans le moi ». « La psychologie des foules traite de l’homme isolé, en tant que membre d’une lignée, d’un peuple, d’une caste, […] en tant qu’agrégat humain qui s’organise en foule pour un temps donné, dans un but déterminé [6] ». Le père ici n’est pas tant un élément symbolique fondateur qu’un élément représentatif évolutif, inaugural de toutes les mouvances et de tous les changements topiques, au fur et à mesure de son traitement.
Héritage et transmission apparaissent ici comme de véritables processus qui ne prennent véritablement leur ampleur qu’à travers l’identification venant rompre toute continuité linéaire entre psychologie des foules et analyse du moi. Elle empêche toute réduction de l’analyse à une psychologie platement descriptive comme le serait un mouvement d’échanges passifs de contenus d’une génération à l’autre. L’identification est pour Freud un phénomène paradoxal et spécifique, central et indispensable pour la lecture de ce texte qui met en perspective ce sur quoi elle s’exerce. En fait, c’est d’identification primaire dont il est question. Elle fait ses premiers pas : véritable clé de voûte, plaque tournante et creuset au sein de laquelle se joue la complexité des mouvements, des échanges et des mutations, elle soutient sans faiblir les douze chapitres de l’ouvrage. Elle est la complication incontournable qui introduit à l’humain, donc à l’histoire : sans elle la psychologie des foules piétine et aucun « stade dans le moi » ne peut advenir.

***

La place de la mère y est prééminente ; foule pour son nouveau-né, elle transparaît à travers les usages que Freud fait de la foule qui l’inclut, elle et son histoire infantile. Pour sa démonstration, Freud utilise deux foules avec meneur, organisées et artificielles : l’Armée et l’Église, dans lesquelles « chaque individu est lié libidinalement d’une part au meneur et d’autre part aux autres individus de la foule ». Privilégions la foule Église : elle présente l’intérêt de fournir nombre d’indications sur le rôle et la place du meneur dans la collectivité et dans l’univers psychique de la fille quand elle devient mère. Ouvrons les premiers textes évangéliques fondateurs qui s’inaugurent par le récit de l’Annonciation chez Matthieu et Luc, quand ils mettent en scène la fécondation de la Vierge Marie par le meneur, en l’occurrence Dieu le père, à travers l’intervention de l’ange Gabriel. Si, pour le croyant, ce récit est celui de l’incarnation de Dieu dans la foule humaine, cette modalité de fécondation mariale pourrait également fort bien illustrer à titre personnel le fantasme œdipien de cette jeune fille dévote. Il n’est pas interdit de penser que Dieu le père puisse ainsi représenter l’idéal paternel fantasmatique de la jeune fille, Marie. Du point de vue de l’individu, ce récit fondateur devient le récit du souhait de fécondation de cette jeune fille par l’idéal paternel dont elle est porteuse alors que, du point de vue de la foule, il demeure le récit d’une fécondation par le totem groupal. Véritable superposition du fantasme infantile et du totem, elle souligne la complexité de l’organisation psychique de la fille quand elle devient mère : idéaux de la foule et idéaux infantiles de cette femme sont coalescents. L’histoire de la horde, origine du totem des foules puis ses modalités de mise en forme mythique par une foule religieuse, sont vicariées et réactualisées par la mère-foule, à l’origine psychique de l’individu.
Déterminant fondamental pour l’organisation des foules et des individus qui y participent, ces modalités d’inscription de l’idéal paternel à l’intérieur de l’appareil psychique de celle qui devient mère dépendent de la manière dont la foule organise et révère le totem. Si la modalité évangélique en représente une possibilité, d’autres récits originels organisateurs d’autres groupes religieux en proposent d’autres destins. Et s’ils reconnaissent également l’importance primordiale du fantasme infantile maternel, ils en proposent une autre issue et une autre interprétation. À titre d’exemple, La Genèse, ce récit biblique de la création du monde qui précède de quelques centaines d’années les récits chrétiens, comporte le récit du rapport entre la première femme, Ève, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal, que l’on peut fort bien considérer comme le totem archaïque du groupe auquel appartient Ève. Autre récit originel, autre modalité de traitement du totem par le groupe par fille interposée, c’est aussi le récit d’un possible traitement du lien père-fille. Fantasme infantile d’Ève, son destin sera radicalement différent de celui proposé par le texte évangélique à propos de Marie. Au lieu de voir encourager le lien au totem, et donc le développement du fantasme infantile, le récit de La Genèse insiste au contraire sur sa condamnation violente qui interdit toute consommation du fruit de cet arbre [7]. Ce qui est signifié se comprend comme une éviction et un refoulement du totémisme et du lien père-fille au bénéfice d’un lien sexualisé entre Ève et Adam, à l’inverse de ce qui est proposé dans le récit de l’Annonciation qui encourage au contraire Marie à accentuer son lien totémique et sa soumission à Dieu son père. Ève et Marie pourraient ainsi représenter deux typologies possibles de mères démontrant deux modalités de traitement de l’infantile à travers deux modalités du rapport au totem, initiatrices de deux modalités différentes de société, de religion, et donc d’individus. Ils sont inconciliables bien qu’ils soient avers et revers d’une même trame, et il n’en demeure pas moins qu’il s’agit du traitement du père de la horde primitive, et par la foule et par la mère. Si l’encouragement de la dépendance et l’entretien de l’infantile conduisent à la naissance de Jésus et au maintien de la virginité mariale, l’abandon imposé de la dépendance au totem et la condamnation de l’infantile inaugurent et valorisent la vie sexuelle d’Ève avec Adam.

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Autre élément central dans cet ouvrage : l’identification primaire. Elle est un processus, large, fort complexe qui conduit du totem collectif au totem idéal maternel puis à l’individu. Elle est ce processus qui permet de penser le destin du père de la horde qui, mobilisé par la foule puis par la mère, devient idéal individuel, tel le moi idéal (Idealich) et l’idéal du moi (Ichideal) [8]. Si nombre d’auteurs ont pu confondre ces idéaux en un seul idéal narcissique, prenant le risque de limiter le narcissisme à la seule conception autistique de Bleuler, un certain nombre d’autres, tels Nunberg et, plus près de nous, Lacan ou Daniel Lagache, ont maintenu leur différenciation pour initier deux modalités narcissiques différentes et répondre à un certain nombre de difficultés cliniques. Le moi idéal est dans cet essai en position centrale : il organise la première modalité narcissique, totalitaire et repliée sur elle-même, produit de l’identification primaire alors que l’idéal du moi domine les processus qui conduisent à l’identification secondaire. Ce sont deux des modalités évolutives du paternel dont l’une est l’expression du destin du père primitif préhistorique à travers le lien primaire à la mère, alors que l’autre est le fruit de l’identification au père personnel et historique de l’enfant : le maintien d’un écart entre ces deux formes d’idéaux répond à une évidence clinique qui est celle de la conflictualité du narcissisme en lui-même.
Daniel Lagache insiste fortement sur l’origine identificatoire du moi idéal, « un idéal narcissique de toute-puissance [qui] ne se réduit pas à l’union du moi avec le ça, mais comporte une identification primaire à un autre être, investi de la toute-puissance, c'est-à-dire à la mère » [9] : mère et nouveau-né en sont les deux protagonistes, différemment mais conjointement. Deux volets peuvent être reconnus à l’identification primaire. Le premier opère sur un mode transitif : en même temps que la mère identifie la liaison de son nouveau-né avec les vestiges de son organisation œdipienne infantile, donc avec l’évolution du totem en elle, son nouveau-né l’identifie, elle, comme celle qui va lui procurer la satisfaction et la réduction de ses tensions instinctuelles. Une véritable transaction identificatoire opère entre un désir maternel déjà psychiquement complexe, saturé de représentations collectives et individuelles, et l’ambigüité des exigences de l’instinct infantile : la mère répond « biologiquement » certes, mais elle propose à son insu un ensemble constitué des vestiges œdipiens plus ou moins disponibles parmi lesquels l’enfant identifie ceux qui sont nécessaires à la satisfaction de son instinct « oral-cannibalique » [10] .
Le deuxième volet se superpose à cet aspect transitif, organisé par un sens pronominal réfléchi : le nouveau-né s’identifie à l’objet satisfaisant l’instinct, en fait à l’objet de l’objet. Ce moment qui inaugure la prise en masse du moi idéal est un produit de l’identification par le nourrisson à ce qu’il a identifié chez la mère (et que sa mère a toléré qu’il identifie). La transmission au sens habituel du terme s’y trouve totalement subvertie : cet ensemble identificatoire mêle et la capacité de la mère à laisser son enfant jouer avec sa névrose infantile à elle et la capacité de l’enfant à s’en saisir. Il est défini par Freud comme « l’expression première d’un lien affectif à une autre personne [qui] joue un rôle dans la préhistoire du complexe d’Œdipe. […] Il est très compatible avec le complexe d’Œdipe qu’il aide à préparer ».
L’identification primaire est promue comme un prolegomen du complexe d’Œdipe de l’individu. Moment majeur du texte, il sera accentué quelques années plus tard par cette citation de « Le moi et le ça » :
Les effets des premières identifications garderont un caractère général et durable. Ceci nous ramène à la naissance de l’idéal du moi [11] , car derrière lui se cache la première et la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la préhistoire personnelle.
Cette première identification définit la plus petite unité qui préside à l’invention de l’individu… et au risque de me répéter, elle ne sera opérante qu’à la condition expresse que la mère l’autorise. L’essentiel de la « transmission » sera fonction du rapport mobilisable inconsciemment entre la sexualité infantile maternelle et l’inscription en elle des idéaux « totémiques » environnants d’une part, et d’autre part fonction du rapport mobilisable entre sa sexualité infantile et sa sexualité de femme : ce moment apparemment théorique permet au nouveau-né d’identifier en elle de quoi satisfaire son instinct cannibale. Il dessine son entrée dans l’histoire depuis une préhistoire dont la construction est bien évidemment hypothétique mais nécessaire. Cette nécessité de construction de l’originaire, une constante chez Freud, s’accentuera à la fin de son œuvre quand il cherchera à déterminer les contenus de l’instinct.

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Ainsi, quelques années plus tard, proposera-t-il une solution théorique surprenante : le meurtre du père primitif est inscrit à l’intérieur de l’instinct lui-même. Neuf et innovant, ce point de vue réhabilite l’instinct en lui donnant ses lettres de noblesse. L’instinct aurait ainsi une mémoire, peut-être issue de la mutation en des temps immémoriaux des pulsions archaïques avant de connaître la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. « Désactivée » en quelque sorte, cette mémoire subsisterait sous la seule forme de l’économique instinctuel, en quelque sorte comme affect résiduel. Freud l’affirme sans crainte dans cette longue citation extraite de L’homme Moïse et la religion monothéiste :
Si ce que l’on nomme instincts des animaux, instincts qui leur permettent de se comporter dès le départ dans une situation de vie nouvelle comme si c’était une situation ancienne, depuis longtemps familière, si cette vie instinctive des animaux admet une explication quelconque, ce ne peut être que celle-ci : qu’ils apportent dans leur existence nouvelle d’individus les expériences de leur espèce, donc qu’ils [les instincts] ont conservé en eux des souvenirs de ce qui avait été vécu par leurs ancêtres. Il n’en irait pas autrement de l’animal homme. Son propre héritage archaïque correspond aux instincts des animaux, même s’il en diffère par son ampleur et son contenu. Ces mises au point faites, je n’hésite pas à affirmer que les humains ont toujours su d’une manière particulière qu’ils ont un jour possédé un père primitif et qu’ils l’ont mis à mort. [12]
Cette citation souligne un peu plus la profondeur de champ humain en même temps que les souhaits de Freud d’accentuer l’identification primaire. La phylogénèse, la horde, le père primitif qui y participe, sont autant d’éléments qui ouvrent l’espace de la construction. C’est toute la force de Psychologie des foules et analyse du moi. Freud montre par ce texte son souci de ne pas se laisser enfermer dans une transmission en voie directe qui annulerait l’individu, son développement et le mouvement même de l’analyse. Il montre également son souci de préserver l’appareil psychique dans sa complexité ; de ce point de vue, c’est un texte contemporain qui met en pièces les comportementalismes, les biologies génétiques, et toutes les mises en scène qui réduisent le sujet à l’application de modalités techniques peut-être fort utiles, mais redoutables quand elles oublient les complications de l’origine du sujet. Ce texte laisse aussi augurer d’une véritable et nécessaire mutation de l’instinct au moment de l’irruption du nouveau-né dans le monde des humains, lorsqu’il exige son lot de reconnaissance et d’identification par la mère pour changer le statut de la mémoire du meurtre, dans le temps de la satisfaction orale et cannibale. Non seulement le meurtre a eu lieu, non seulement sa mémoire est inscrite dans les totems et les idéaux extérieurs à l’individu, mais il est également inscrit dans le lieu de l’instinct. Le processus de l’identification primaire conduit du hors temps instinctuel à la temporalité pulsionnelle de l’humain, en s’auto-signifiant par la création originale et individuelle de l’appareil psychique. « Au commencement était l’acte », encore et toujours.
L’instinct maltraité deviendrait-il mélancolique ? La prématuration de l’enfant de l’homme et de la femme impose à l’environnement d’intervenir pour le constituer humain, en traitant « l’héritage » instinctuel dans le corps-à-corps avec la mère imposé par l’Hilflosigkeit. Curieux héritage puisque ce qui est reçu est déjà là depuis la nuit des temps, totalement inaccessible sans l’intervention d’un autre humain. Décidément, « psyché est étendue, n’en sait rien[13] ».

***

Une ultime remarque pour paraphraser le dernier paragraphe que Freud consacre à la psychologie des foules : la mélancolie se manifeste cliniquement quand, face à l’incapacité maternelle, échoue l’instinct oral-cannibale de s’ouvrir à lui-même pour appartenir au monde des humains. Elle signe et l’échec par le nouveau-né de l’identification de l’objet de l’objet maternel pour s’identifier comme humain, et l’échec par la mère à dégager en son nouveau-né ce qu’elle redoute de l’instinct, laissant à vif et sans objet une violence cannibale intacte. Seule issue pseudo-salvatrice pour le nourrisson : engloutir prématurément et massivement le couple indissociable et infantile père de la mère-mère, sans autre effet sur la constitution de la topique narcissique que celle de la distordre : mais engloutir n’est pas identifier ! L’organisation du moi, ses capacités refoulantes, la nécessité de son existence pour que « Je » advienne demeurent défaillantes : la mélancolie rôde avant de surgir dans sa massivité symptomatique le plus souvent à l’heure de la sexualité génitale. Le « moi » dominé par cette forme monstrueuse d’engloutissement n’aura d’autre solution que celle commandée par la nécessité de disjoindre et d’attaquer ce couple infernal, jusqu’à chercher à le détruire en « lui-même » pour mettre fin à leur union, en quête encore et toujours de la nécessaire et impossible identification primaire. En cas d’échec, la soumission à ce qui organise la psychologie des foules l’emporte sur l’acquisition d’un stade dans le moi et sur l’invention d’un individu. La problématique de l’Annonciation et le destin de l’enfant qui naît de cette union indissoluble entre Marie et Dieu son père pourrait en constituer une probable illustration. N’est-ce pas en effet le Père qu’appelait Jésus mourant sur la croix : « Eli, Eli, lama sabachtani », « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Ne meurt-il pas d’avoir échoué à séparer sa mère de son Père à elle dont l’idéal infantile demeure celui de la foule, échouant à se constituer comme individu, sujet de son destin, condamné aux retrouvailles célestes avec la « Sainte Famille » ?

Henri Normand

 

 

[1] S. Freud, Totem et tabou, 1912-1913, Gallimard, 1993. [retour]

[2] S. Freud et C. G Jung, Correspondance, II, 1910-1914, Gallimard, 1975, lettres du 8 mai 1912 et du 14 mai 1912.[retour]

[3] Idem. [retour]

[4] S. Freud (1921), Psychologie des foules et analyse du moi, Petite Bibliothèque Payot, 1981. [retour]

[5] Idem. [retour]

[6] Idem. [retour]

[7] Une référence probable aux interdits cannibaliques. Comment ne pas penser aux interdits alimentaires si prégnants dans le judaïsme ? Comment ne pas penser a contrario à la communion chrétienne, une manducation de Dieu ? [retour]

[8] S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, Puf, 1969. [retour]

[9]D. Lagache, « La psychanalyse et la structure de la personnalité », in Œuvres complètes, Puf, 1958.[retour]

[10] Freud a ajouté ce qualificatif « cannibale » aux « Trois Essais » en 1915 seulement, peu après Totem et tabou, soulignant par là l’importance du traitement cannibale du père primitif. [retour]

[11] Ici je lis « moi idéal ». Un exemple de l’embarras freudien à propose de ces deux termes. [retour]

[12] S. Freud (1939), L’homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, 1986 (mes italiques). [retour]

[13] S. Freud (1938), Résultats, idées, problèmes, Puf, 1985. [retour]

 

 

 
 
 
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