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Angoisse et vie pulsionnelle |
Comme souvent au cours de sa vie, Freud met à profit une circonstance extérieure pour se lancer dans une nouvelle tâche d'élaboration clinique et théorique. La première guerre mondiale l'avait ainsi conduit à rédiger les vingt- huit conférences qui composent le volume intitulé Conférences d'introduction à la psychanalyse, prononcées [1] dans un amphithéâtre de la clinique psychiatrique de l'Université de Vienne, au cours des semestres d'hiver de l'année 1915-1916 et de l'année suivante. Freud, cédant à l'insistance d'Otto Rank, accepta qu'elles soient publiées, tout en précisant qu'il ne renouvellerait pas cet exercice. Bien lui en prit, elles connurent un succès considérable et furent traduites en seize langues, y compris l'hébreu et le chinois.
Leur publication doit beaucoup au triste contexte de la guerre, à ses effets sur la vie de Freud, tant professionnelle que personnelle ; mais aussi à la situation financière, inévitablement dégradée des revues de psychanalyse, très préoccupante pour Freud qui supposait que la générosité de Eitingon ou de la Société américaine de psychanalyse ne suffiraient à les maintenir à flots. Ces années 1915-16 furent, nous dit Jones, parmi les plus productives de la vie de Freud qui écrivit les douze textes qui devaient composer le volume intitulé Métapsychologie, dont cinq textes seuls nous sont parvenus parmi lesquels « Deuil et mélancolie ». Jones note que cette année-là, Freud paraissait saisi par le désir d'en finir avec tout, et précise qu'il avait décidé que les cours annuels qu'il devait prononcer à l'Université seraient les derniers. Il signale aussi que : "… de toutes les observations relatées par Freud, la plus digne d'exciter notre curiosité est celle où il déclare avoir enfin acquis une certaine notion du fondement primaire de la sexualité infantile. Il n'insiste pas là-dessus, mais on est en droit de se demander s'il songeait déjà à modifier ses idées sur le sadisme et le masochisme comme il le fit savoir neuf ans plus tard, ses vues nouvelles allant de pair avec sa théorie d'un instinct de mort".
C'est à nouveau, écrit Jones, pour des raisons liées à une "désastreuse" dégradation des affaires du Verlag que "Freud eut l'idée de lui venir en aide en écrivant une nouvelle série de leçons dans lesquelles il présenterait l'évolution de ses idées au cours des quinze dernières années qui avaient suivi la parution de la première série [2]". En mars 1932, Freud écrit à Eitingon, à propos de ce projet : " Certes, ce travail provient plus d'un besoin du Verlag que d'un quelconque besoin de ma part, mais on devrait toujours être en train de faire quelque chose quitte à être interrompu – cela vaut mieux que de disparaître en état de paresse ».
De la paresse, Freud semble n’avoir pas connu grand chose, et dès l’ouverture du texte sur « Angoisse et vie pulsionnelle », il nous invite à le suivre dans ce qu’il appelle des conceptions, c’est-à-dire « des représentations abstraites correctes dont l’application à la matière brute de l’observation fait naître en elle l’ordre et la transparence ».
Pour composer ce volume, il commence par écrire les chapitres sur les rêves et la conception du monde et donne à Eitingon un aperçu des quatre premières leçons en juillet 1932 ; un mois plus tard, il déclare les avoir terminées. L'ouvrage parut le 6 décembre 1932, mais sa date de parution est officiellement 1933, peut-être en rapport avec les bruits de bottes qui se faisaient plus sonores ou, plus sûrement, l'urgence financière du Verlag.
La composition du sommaire manifeste à la fois insistance et diversité, insistance avec « Révision de la théorie du rêve » et « Le rêve et l'occultisme », insistance aussi avec « La décomposition de la personnalité psychique »et « Angoisseet vie pulsionnelle ». Ces textes entretiennent, deux par deux, des liens de complémentarité évidents et donnent le sentiment, non de former un seul et même texte, mais de permettre à Freud d’élargir sa réflexion à des thèmes connexes à celui qu’il avait initialement choisi de traiter. D’autres thématiques viennent compléter le volume : « La féminité » [3], « Eclaircissements,Applications, Orientations »et « Sur une Weltanschauung ».
« La décomposition de la personnalité psychique » et « Angoisse et viepulsionnelle » entretiennent des rapports étroits. Le premier est une reprise de la métapsychologie freudienne telle qu’elle se trouve décrite dans « Le moi et le ça », notamment dans le sous-chapitre intitulé « Les relations dedépendance du moi ». Dans ce texte, une fois n’est pas coutume, Freud s’intéresse plus particulièrement à la conscience. Il postule, à l’intérieur de celle-ci, une fonction mise en œuvre à partir de l’auto-observation, qu’il appelle l’activité judiciaire de la conscience. Il appellera désormais surmoi cette instance dans le moi. Faisant un détour par l’accès mélancolique, il reconnaît dans celui-ci le déploiement sans limite de la sévérité du surmoi. Il écrit un peu plus loin :
« Le surmoi applique le critère moral le plus sévère au moi, qui lui est livré désemparé ; il représente d’ailleurs de façon absolue la revendication de la moralité, et nous saisissons d’un coup d’œil que notre sentiment de la culpabilité morale est l’expression de la tension entre moi et surmoi ».
Il aborde l’origine de la conscience morale qui n’existe pas dès le début de l’existence de l’individu. Elle se développe au fil des interactions entre l’enfant et l’autorité parentale. C’est le danger réel que représente cette dernière qui est le précurseur de l’angoisse morale. Le surmoi prend ensuite le relais de l’instance parentale et se comporte vis-à–vis du moi comme le faisaient les parents à l’égard de l’enfant. Ce processus de transformation de l’instance parentale en surmoi s’appuie sur le mécanisme de l’identification, l’assimilation d’un moi à un autre, étranger, qu’il imite comme son modèle. Freud parle ici d’incorporation orale, de cannibalisme. Il précise cependant que l’identification est une forme très importante de la liaison à l’autre, sans constituer pour autant un choix d’objet.
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L'angoisse et la vie pulsionnelle constituent le thème de la trente-deuxième conférence de cet ouvrage. Il est vraisemblable qu’il lui importe pour deux raisons déjà mentionnées dans le texte consacré à l’angoisse dans la première série de conférences : l’angoisse est un état affectif que chacun connaît tôt ou tard ; ce qui semble le plus commun et le plus familier est aussi le plus difficile à comprendre. L’angoisse est un état d’affect, vraisemblable précipité d’un certain événement important incorporé par l’hérédité, comparable donc à l’accès hystérique acquis de façon individuelle. L’événement important serait le processus de la naissance, avec le bouleversement physiologique que celui-ci implique, modèle sur lequel l’angoisse réelle vient se calquer. Elle est cohérente avec la situation angoissante et produit un signal d’angoisse favorisant une réaction adaptée à la situation. Son destin peut se limiter à la formation d’un signal et conduire à une adaptation à la situation de danger, mais elle peut aussi persister, s’épuiser sur place, l’affect devenant ainsi paralysant et inapproprié.
A l’inverse, l’angoisse névrotique est « absolument énigmatique et sans but ». Elle se présente sous trois formes. La première est celle de l’anxiété générale, flottante, prête à s’investir dans toute situation susceptible de l’accueillir. La deuxième est au contraire liée à des contenus spécifiques, contribuant à la formation de ce qu’il appelle phobies qui se caractérisent par une discordance entre l’intensité de l’angoisse éprouvée par le phobique et la faible intensité de la situation phobogène. La troisième forme est celle de l’angoisse accompagnant les névroses graves, qu’il s’agisse des symptômes ou d’un état durable.
Ceci posé, Freud formule son hypothèse majeure :
« …l’expérience clinique nous a appris à reconnaître une connexion régulière avec l’économie de la libido dans la vie sexuelle. La cause la plus habituelle de la névrose d’angoisse est l’excitation frustrée ».
C’est de la non-satisfaction de cette excitation que provient l’état anxieux. Il renforce cette affirmation de façon habile en évoquant les phobies, tout à fait régulières, des petits enfants, telles l’angoisse d’être seul ou l’angoisse devant les personnes étrangères. Elles paraissent énigmatiques pour beaucoup mais sont pour Freud des situations aptes à convaincre du bien-fondé de son hypothèse : « la solitude de même que le visage étranger éveille le désir intense de la mère familière : l’enfant ne peut dominer cette excitation libidinale, il ne peut la laisser en suspens, mais il la transforme en angoisse… Ce n’est pas de l’angoisse réelle, mais de l’angoisse névrotique, issue d’une transformation directe de la libido ».
Il examine ensuite le processus du refoulement en insistant sur le fait que celui-ci ne porte que sur la représentation, susceptible d’être déformée et rendue méconnaissable. C’est le quantum de libido qui lui est attaché qui est transformé en angoisse. Il remarque au passage la relation entre le développement d’angoisse et la formation du symptôme : tous deux se représentent et se relaient mutuellement. Son symptôme inhibe les sorties de l’agoraphobe à l’extérieur, lui épargne le surgissement de l’angoisse. Inversement, dans la névrose de contrainte, l’empêchement de souscrire aux rituels déclenche l’apparition d’une vive angoisse méconnaissable sous le symptôme. Il précise que, dans ce dernier cas, l’angoisse précède le symptôme qui, lui, évite l’apparition de l’angoisse. La conclusion de cette partie du texte est simple : « Ce dont on a peur c’est manifestement de sa propre libido ».
Fort de cette conviction, Freud poursuit son exploration des phobies qui soulèvent la question de savoir comment un danger interne est transposé en un danger externe, soit encore comment une angoisse névrotique est métamorphosée en une angoisse apparemment réelle.
« Admettons, écrit-il, que l’agoraphobe ait régulièrement peur des motions de tentation qui sont éveillées en lui par les rencontres qu’il fait dans la rue. Dans sa phobie, il entreprend un déplacement et il est maintenant angoissé devant une situation extérieure… Face à un danger extérieur, on peut se sauver par la fuite ; la tentative de fuite devant un danger interne est une entreprise ardue… »
Un peu plus loin, l’angoisse se trouve mise au service de l’autoconservation et est signal d’un nouveau danger : « elle naît d’une libido devenue, d’une certaine manière, inutilisable, et cela aussi dans le processus de refoulement ».
Relevant que les trois formes d’angoisse sont congruentes avec les trois relations de dépendance du Moi : le monde extérieur, le ça et le surmoi, il conclut que l’angoisse comme signal est passée au premier plan. Les cas choisis impliquant le complexe d’Œdipe, il eût été logique de trouver à l’origine du développement de l’angoisse l’investissement maternel refoulé. Cette situation manifeste une dynamique surprenante : « ce n’est pas le refoulement qui crée l’angoisse, c’est l’angoisse qui fait le refoulement ». Le développement qui suit l’amène à la conclusion que « le danger pulsionnel interne se révèle être une condition et une préparation d’une situation de danger extérieure, réelle ».
Le danger pulsionnel interne, revendication de la libido, comme condition d’une situation de danger extérieur est un modèle que nous retrouvons fréquemment dans le travail clinique. Son importance tient au caractère contingent de la représentation extérieure, nullement suffisante pour rendre compte du développement d’angoisse. Le danger réel est en fait la castration, redoutée par l’enfant en raison de son amour pour la mère. Freud nuance en précisant plus loin que « ce qui est décisif, c’est que le danger menace de l’extérieur et que l’enfant y croit ». Fidèle à son désir de remonter toujours plus avant dans la compréhension du phénomène, il évoque la possibilité d’un renforcement phylogénétique.
Freud revient ensuite sur le destin des motions refoulées, moins assuré de leur métamorphose en angoisse. Il fait l’hypothèse d’une synergie entre le processus issu du moi et celui venu du ça, le résultat étant la capacité de réaliser des modifications très profondes sur la motion pulsionnelle, susceptible d’aller jusqu’à la destruction complète de celle-ci. L’exemple qu’il convoque est celui du complexe d’Œdipe dont il dit qu’il peut ne pas être simplement refoulé, mais détruit dans le ça, affirmation qu’il nuance plus loin, en indiquant la possibilité pour le moi d’influer sur le ça, par le biais du principe presque tout-puissant de plaisir-déplaisir. Il en tire la conclusion que « ce qui est redouté, l’objet de l’angoisse, est, à chaque fois, l’apparition d’un facteur traumatique qui ne peut être liquidé selon la norme du principe de plaisir ». Le traumatisme n’est en rien objectif :
« il tient à ce qui porte atteinte à l’économie psychique, considération qui ouvre la question des quantités relatives. C’est seulement la grandeur de la somme d’excitation faisant d’une impression un facteur traumatique, qui paralyse l’action du principe de plaisir, qui donne sa portée à la situation de danger ».
S’il en est ainsi, on peut donc imaginer que des facteurs traumatiques se constituent dans la vie psychique sans être le résultat d’un signal, mais celui d’une motivation nouvelle inconsciente ; et de conclure à la possibilité d’une double origine de l’angoisse : traumatique ou comme signal d’une menace de réapparition d’un facteur traumatique.
A ce point de son propos, Freud écrit une phrase remarquable :
« La théorie des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, formidables dans leur imprécision ».
Il en dresse d’abord un relevé en empruntant à la spontanéité nominale populaire, puis les rassemble en deux grands groupes correspondant aux deux grands besoins que sont la faim et l’amour, correspondant aussi à deux nécessités indispensables : l’autoconservation et la survie de l’espèce. La pulsion est décrite par ce qui la caractérise : force constante à laquelle on ne peut se soustraire, issue d’une source - l’état d’excitation dans le corporel - ayant un but - l’abolition de cette excitation. Elle peut être active ou passive, en fait à but actif ou passif.
La pulsion se prête à une diversité de destin et peut s’orienter vers d’autres buts que celui qui l’a suscitée. Après avoir signalé le destin particulier que représente la sublimation, il décrit aussi une catégorie de pulsions inhibées quant au but qui s’arrêtent sur le chemin de la satisfaction, établissant un investissement d’objet permanent et une tendance durable. L’exemple qu’il en donne est celui de la relation de tendresse, issue de la nécessité sexuelle, en raison même du renoncement à celle-ci. Cette relation de tendresse est ailleurs évoquée par Freud comme exemple de ce qu’il a appelé, ailleurs, les courants sexuels, appellation qui insiste sur la constance de la pulsion.
La séquence suivante expose le renouvellement du regard de Freud sur la notion de stade. La séquence est succincte, elle met l’accent sur l’importance de la régression et la façon dont elle vient marquer certaines situations pathologiques. Toujours à la recherche de l’antériorité, Freud n’oublie pas de citer Abraham qui nous rappelle que l’anus est en fait une bouche originaire, descendue au bout de l’intestin. Ce retour vers les stades et les zones érogènes est aussi l’occasion de traiter du caractère et de la reconnaissance qui peut être faite des traces de l’évolution psychogénétique de l’individu dans les dispositions caractérielles. De même est renouvelée la notion de libido dont le moi est le réservoir principal : de lui émanent et vers lui reviennent les investissements libidinaux des objets ; de la libido du moi est ainsi transformée sans cesse en libido d’objet et de la libido d’objet en libido du moi. « On peut laisser tomber le terme de libido ou l’utiliser simplement comme synonyme d’énergie psychique ».
Le paragraphe qui fait suite à cet apparent renoncement au terme de libido est l’occasion de revenir sur la nécessité de faire une place, à côté de l’Eros, aux pulsions d’agression dont le but est la destruction. Freud en perçoit le caractère provoquant et prend les devants en s’étonnant que « cette hypothèse soit quand même ressentie par beaucoup comme une innovation et une nouveauté très peu souhaitable qui devrait être éliminée le plus vite possible. Freud reprend alors la situation du sadisme et du masochisme, situations qui posent avec le plus de vivacité la question des pulsions d’agression et la discordance énigmatique qu’elles introduisent dans le désir que nous pourrions avoir d’une vie pulsionnelle positivement orientée.
Cette évocation est l’occasion pour Freud d’évoquer une autre des caractéristiques des pulsions, leur tendance à se mêler entre elles, à former des alliages, et de préciser
« ce sont les pulsions érotiques qui introduiraient, dans le mélange, la diversité de leurs buts sexuels, tandis que les autres n’admettraient que des atténuations et des gradations décroissantes dans leur tendance monotone ».
La suite du texte développe les incidences de ce constat :
« Les pulsions ne régissent pas seulement la vie psychique, mais aussi la vie végétative et ces pulsions organiques font apparaître un trait de caractère qui mérite notre plus grand intérêt. Elles se révèlent en effet comme un effort pour rétablir un état antérieur. Ainsi l’embryologie n’est-elle tout entière que compulsion de répétition ».
Il renouvellera cette affirmation en parlant « de la nature conservatrice des pulsions ».
In fine, envisageant les conséquences de l’introduction de ces pulsions d’agression, sur le plan individuel et sur le plan collectif, il donne une vision assez sombre de la vie psychique et collective, que ne dément pas la réalité. Le texte se conclut sur le constat que : « par bonheur, les pulsions d’agression ne sont jamais seules, elles sont toujours alliées aux pulsions érotiques ». Ces dernières, dans les conditions de la civilisation créée par les hommes, ont bien des choses à adoucir et à prévenir.
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[1] Les éléments historiques sont extraits de la présentation qui en est faite dans la nouvelle traduction de ces conférences, parue en 1999, aux éditions Gallimard. [retour]
[2] E. Jones, La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, T III, p. 200, PUF, Paris [retour]
[3] Ce texte a fait l’objet du numéro 8 des Libres Cahiers, paru à l’automne 2003, comportant en particulier un article de Herbert Lehmann, intitulé « Réflexions sur la réaction de Freud à lamort de sa mère ». [retour]
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