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XXI. L'ANGOISSE (Article)
 

La part mauvaise
de André Beetschen

La formidable récapitulation qu’est la XXXIIème Leçon d’introduction, Angoisse et vie pulsionnelle, obéit aux deux mouvements qui sont ceux-la même de l’analyse : avancée sur les acquis, et pensée de ces acquis par le nécessaire « retour en arrière ».
Le retour sur l’angoisse, ses formes, son statut métapsychologique – même s’il ignore les distinctions de l’Au-delà du principe de plaisir : effroi, peur, angoisse – en s’inscrivant dans la suite de La décomposition de la personnalité psychique, situe désormais l’affect dans une dépendance instancielle ; et avec l’affirmation que « le moi est le seul et unique lieu de l’angoisse, et que seul le moi peut produire et ressentir l’angoisse » ( « nous avons occupé une nouvelle et solide position, à partir de laquelle bien des faits se montrent sous un autre jour »), c’est bien les tâches du moi affronté aux multiples attaques des pulsions qu’il va falloir examiner. Et, comme dans la partie terminale de L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, c’est à partir de ces tâches du moi, des résistances et des déformations qui leur sont liées, que prennent sens les dernières pages de la XXXII ème Leçon : là où est avancé à nouveau le second dualisme pulsionnel, l’opposition des pulsions sexuelles de vie et des pulsions d’agression et de destruction.
Mon point de vue, donc : angoisse et destructivité, et leurs manifestations dans la cure analytique.
Il y a toujours un élément de destructivité dans l’angoisse, qu’elle paralyse le corps ou les fonctions psychiques, qu’elle isole de la communauté humaine, qu’elle attaque ou gâche les attentes de plaisir, qu’elle soit porteuse d’une menace plus grande qu’elle, qu’elle véhicule des représentations de mort, d’indignité, ou d’effondrement. L’angoisse est un affect de déplaisir.
Certes, dans la première proposition qu’en a faite Freud avec sa théorisation de l’attaque pulsionnelle sexuelle et du refoulement, il a distingué la représentation, qui subit le refoulement, et le montant d’affect « régulièrement transformé en angoisse » ; mais, ajoute-t-il, «  et cela, de quelque espèce qu’il puisse être, agression ou amour, indifféremment ». On pourrait dire qu’ici l’angoisse, par l’aveuglement et la grande quantité auxquels elle est contrainte du fait d’un refoulement massif, porte l’hostilité, ou la rancune, contre l’amputation que le refoulement impose à la vie psychique. Et aussi contre « la libido devenue d’une certaine manière, inutilisable .
L’angoisse est toujours « contre », et par là, elle signe aussi le contre-investissement qui la produit : elle porte plainte contre la violence de l’attaque interne, contre le refoulement, ailleurs contre un environnement traumatique qui a laissé le moi submergé d’excitation et impréparé ou démuni dans la détresse. Elle porte plainte et elle fait appel puisque « ce qui est redouté, l’objet de l’angoisse, est, chaque fois, la survenue d’un moment traumatique qui ne peut pas être liquidé selon la norme du principe de plaisir ».
Alors, dans cette XXXIIème Leçon, Freud va développer à nouveau sa théorie de la libido, sa « doctrine des pulsions » pour l’indexer sur les acquis nouveaux : l’histoire du développement  psychique ( les phases et les stades) et , point essentiel, les modes de transformations et de transpositions du pulsionnel. Autant de formes d’angoisse qu’on peut dire attachées à la nature et à la pluralité de ces transformations, celles-ci continuant à se situer, cependant, dans le cadre de la plasticité des pulsions sexuelles avec la fonction de pivot qu’y représente l’angoisse de castration.
Et c’est là, écrit-il, « qu’il est temps pour moi de revenir en arrière, dans l’histoire comme dans le thème traité, et de reprendre les problèmes les plus généraux de la vie pulsionnelle ». C’est là que sont introduites  « les pulsions d’agression, dont le but est la destruction ». Il y a alors, à mon sens, un effet d’après-coup qui concerne la question de l’angoisse et du moi : comment la destructivité pulsionnelle se constitue-t-elle à son tour comme une racine de l’angoisse ?
Ce sont aux données de la cure qu’il faut ici faire appel. Non seulement quand l’affect d’angoisse est massif, envahissant, ne trouvant pas de recours dans les mots mais s’accrochant à l’illusion d’un sens salvateur, réclamant l’aide sans délai qu’imposent la détresse ou la menace d’effondrement ( « Je me sens mourir à l’intérieur ») : il est frappant que dans de telles situations l’analyste,  loin d’être sollicité comme personne secourable, incarne une figure hostile, dans son insuffisante « contenance » ou son impuissance.  Et surtout que se manifeste une difficulté majeure, pour le patient aux prises avec l’angoisse, d’intérioriser, d’introjecter les interprétations ou constructions éventuellement proposées. Comme si le moi, au plus intense de l’angoisse qui le submerge, ne trouve secours ou ressource que dans un narcissisme grandiose, omnipotent, qu’il s’essaye de reconstruire. Et dans ces situations, éventuellement renforcées par une « angoisse de réel » devant la maladie somatique, angoisse majorée par des craintes hypochondriaques, se conjuguent avec le développement de l’angoisse la honte liée au narcissisme omnipotent qui ne veut rien devoir à « l’autre » et l’attaque féroce d’un sur-moi qui condamne comme indignité la détresse éprouvée.
Sur-moi cruel parce que, en profondeur, c’est la haine destructrice pour l’objet défaillant ou non secourable qui est  agissante et refusée. C’est dire, autrement, que  l’élaboration dans le travail de la cure de l’ambivalence et du transfert négatif  sont les conditions de l’aide apportée au moi, et donc du traitement de l’angoisse, en retrouvant cette réalité psychique que « l’objet se constitue dans la haine » et que l’identification dans le moi ne peut ignorer  l’ambivalence structurelle qui la constitue. L’expérience du transfert négatif : une épreuve pour le patient et pour le psychanalyste, précisément quand le travail de la cure bute sur une angoisse dévastatrice contre laquelle le patient, dans la vie extérieure, cherche et trouve des solutions médicamenteuses ou addictives. C’est alors venir en séance qui s’avère terriblement angoissant, tellement l’hostilité transférentielle s’impose dans sa contrainte répétitive.
Mais ceci, au-delà des formes massives que je viens d’évoquer, n’est-il pas vrai de toute analyse ? L’associativité sollicitée par la règle fondamentale, la déliaison qu’elle impose, sont  toujours porteuses d’une menace, elles rendent inévitable une confrontation avec l’angoisse  par la découverte que les symptômes avaient la fonction de protéger contre elle , et par la mise en crise des mécanismes de défense du moi acquis jusqu’ici plus ou moins difficilement dans le développement. Car puisque « l’appareil psychique ne supporte pas le déplaisir », le moi s’est attaché à « falsifier la perception intérieure ». Si l’analyse est bien l’expérience « qu’on ne peut se fuir soi-même », alors elle ouvre toujours une faille dans le moi. Elle la révèle, plutôt, masquée qu’elle était par les mécanismes de défense.
Il en va aussi ainsi, dans les névroses, avec le signal d’angoisse, ce mécanisme du moi précisément constitué ( cf. « le traitement d’épreuve » )  contre le risque d’envahissement par l’affect. Le travail analytique en défait l’efficace quand il s’attache aux sources de l’angoisse. Comment ceci ne susciterait-il pas l’hostilité et la haine ?

Il faut donc prendre la mesure, dans la constitution du moi – lieu et instance de traitement de l’angoisse – et dans le travail de « correction » ( L’analyse avec fin et l’analyse sans fin ) que lui propose l’expérience analytique, des pulsions de destructions avec lesquelles et contre lesquelles il se construit. Avec « la part mauvaise » qu’il doit reconnaître.
Ce serait là réexaminer la proposition freudienne, répétée dans la XXXIIème Leçon,  et qui vise le destin du complexe d’Oedipe  ( chez le garçon ) : « destruction complète ( de la motion pulsionnelle) au cours de laquelle sa libido est translatée définitivement sur d’autres voies. J’ai estimé qu’il en advient ainsi dans la liquidation normale du complexe d’Œdipe, lequel, dans ce cas souhaitable, n’est donc pas simplement refoulé, mais détruit dans le ça ». Phrase qu’on peut rapprocher cette autre, dans la XXXIIIème Leçon ( La féminité ) : «  Nous dirigerons maintenant notre intérêt sur la seule question de savoir de quoi périt cette puissante liaison à la mère chez la fille ». Quels sont les opérateurs, et les résultats de ce détruire ou de ce périr? A chaque fois, une captation de la destructivité intériorisée soit par le sur-moi, soit par le masochisme du moi, qui tous deux offrent à l’angoisse une possibilité de liaison. Mais comment le moi s’accommode-t-il d’une « destruction complète de la motion pulsionnelle » sinon par un mouvement de haine, porteur d’angoisse ?
L’angoisse surgit avec la déliaison, ou comme un défaut de liaison. Et la cure analytique oblige à être attentif aux mouvements de mixtion et de démixtion pulsionnelle que l’agissement du transfert et l’associativité, mais aussi la vie amoureuse ou la maladie,  intensifient ou génèrent. « Car des mixtions peuvent aussi se dissocier, et on peut attendre de telles démixtions pulsionnelles les plus graves conséquences pour la fonction ».
Sans doute l’une des formes, au niveau du moi, de ces mixtions est-elle le narcissisme, justement dans sa précarité, c’est à dire dans la possibilité d’une démixtion. Ce qu’a bien vu André Green dans la double appellation « narcissisme de vie- narcissisme de mort ». Car si l’investissement narcissique tente, désespérément parfois, de se constituer comme rempart, et déni, contre une angoisse habitée par la destructivité, il peut aussi s’effondrer dans l’éprouvé d’une absolue détresse.

L’angoisse de destructivité trouve sa mesure humaine dans la souffrance modérée que lui imposent un sur-moi bienveillant, ou un masochisme discret, qui tous deux installent dans le moi la reconnaissance nécessaire de la part mauvaise. De quoi faire de la mort autre chose qu’un destin.

André Beetschen

 
 
 
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