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XX. CLINIQUE DE LA PSYCHANALYSE
(Automne 2009 - Numéro 20)
 

Histoires de cas
de Laurence Apfelbaum

En 1991, s’adressant aux membres récemment élus de l’institut de San Francisco, Joseph Arlow [1] déclarait qu’il était grand temps de revoir le cursus de la formation et de mettre fin à l’obligation d’un parcours historique qui commence toujours, depuis un siècle, par les Études sur l’hystérie en guise d’introduction. Pourquoi, disait-il, se pencher indéfiniment sur des histoires menées dans un temps où Freud ignorait encore l’essentiel des concepts fondamentaux de la psychanalyse ? L’enseignement devrait s’appuyer sur les écrits plus tardifs de Freud, et continuer avec les progrès accomplis depuis. Ce plaidoyer pour la modernité s’accompagnait aussi d’une interprétation transférentielle quant à la soumission rituelle au texte freudien et à l’identification idéalisante imposée par l’institution à travers les modalités mêmes de la formation. Ce que Arlow proposait d’abandonner, il le désignait comme une sorte de canon religieux qui relève de l’enfance de la psychanalyse. Certains ont vu dans ce discours un nouvel avatar de la « prédiction » de Jung et de la réponse que Freud y opposait en 1909 :

Votre supposition qu’après mon retrait mes erreurs pourraient être vénérées comme des reliques m’a bien égayé, mais n’a pas rencontré de croyance chez moi. Je pense qu’au contraire les jeunes se dépêcheront de démolir tout ce qui n’est ni rivé ni cloué dans mon héritage [2].

Le prix à payer pour se tourner vers le « progrès post-freudien » comporterait donc la renonciation à une part de l’héritage – dont l’Ego psychology, au sein de laquelle Arlow était depuis plus de quarante-cinq ans un des maîtres aux Etats Unis, n’a cessé pourtant de se revendiquer, au point d’être reconnue ou dénoncée précisément pour son orthodoxie. Ce qui est frappant dans cette position, c’est que, pour sauver les avancées théoriques, il faudrait d’une certaine manière se détourner de la clinique de Freud ….

En fait, l’affaire est un peu plus compliquée, car Arlow proposait non pas d’éliminer les premiers textes de Freud, mais d’en cesser l’exégèse. Et en cela, il se faisait paradoxalement défenseur de Freud car le « moratoire » qu’il demandait venait s’opposer à une multiplication de révisions critiques qui mettaient en question la fiabilité de ses cas et complétaient ou ré-interprétaient tantôt « Dora », tantôt l’« Homme aux loups » à la lumière de « faits » (notamment la levée des anonymats de ces patients) ou de déconstruction textuelle.
C’est peut-être pourquoi Patrick Mahony s’est amusé à rédiger un dossier de dispute en exposant les différentes positions à la manière d’un exercice de style avec un titre provocant : « Les cas de Freud : sont-ils encore valables aujourd’hui ? » [3]. Je ne retiendrai ici que le contre-plaidoyer opposé à Arlow qu’il décrit comme étant la position radicalement inverse : il s’agirait alors de soutenir que la valeur des cas de Freud reste intacte et insurpassée. Cette position ne se soutient pas simplement de l’argument de la nécessité de l’approche historique ; elle s’appuie sur la qualité très particulière du discours de Freud pour affirmer que nul n’a su encore écrire comme lui, et que continuer de le lire ne saurait être réduit à un transfert fétichiste ; pour affirmer aussi, en ce qui concerne les histoires de cas, que si belle prose il y avait, elle faisait bien autre chose que raconter simplement des histoires : qu’elle ne rendait pas simplement compte de l’interaction avec le patient, mais par une attention permanente à l’interaction avec le lecteur, permettait un va-et-vient d’identifications, tantôt au patient, tantôt à Freud lui-même, en passant de la situation clinique à la réflexion théorique dans une élaboration indissociable. « Les histoires de cas ont été pour Freud des expériences organisatrices dans son développement analytique, et le sont aussi bien dans le nôtre » [4].
Lorsqu’on juxtapose ces deux argumentations, leur asymétrie apparaît comme une mésentente inépuisable. L’une porte sur la factualité des modalités de la cure et du fondement des interprétations ; l’autre, sur l’écriture et la force avec laquelle elle met en mouvement la pensée.Pourtant, nul tant que Freud n’a insisté sur l’impossibilité d’écrire des histoires de cas. Il en fait magistralement l’exposé dans sa préface de l’histoire de Dora où il énumère les obstacles rencontrés : la confidentialité d’abord, qui constitue la condition de la parole des malades « qui n’auraient jamais parlé s’il leur était venu à l’esprit qu’on pourrait faire une utilisation scientifique de leurs aveux », alors que précisément le récit de cas est exposé au risque d’être lu comme un roman à clés, (« ce qui est assez dégoûtant » [5]) ; ensuite, la difficulté technique de fixer et surtout de « maîtriser le matériel d’une histoire de traitement qui s’étendrait sur plus d’une année ; enfin, les choix nécessaires dans le projet même de l’écriture pour ne jamais perdre de vue que la clinique s’inscrit dans le dévoilement des structures inconscientes qui sont la matière même de la théorie. Or, ces problèmes évoqués en 1905 n’ont rien perdu aujourd’hui de leur acuité, et la proposition de Arlow d’écarter les cas de Freud ne les ferait pas pour autant disparaître dans la foulée.
On pourrait même se demander si l’écriture de l’histoire de cas n’est pas si difficile qu’elle a fini par s’effacer dans la littérature analytique pour céder la place à des « vignettes ». La tradition des « grands cas », poursuivie par Mélanie Klein ou Winnicott, et encore jusque dans les années 1970 par Dolto ou Kohut (encore qu’il s’agisse là plutôt d’une autobiographie polémique), semble se tarir, ce qui pourrait indirectement donner raison à Arlow en en faisant un exercice historiquement daté, devenu obsolète. Ce serait oublier cependant que l’histoire d’une cure reste à l’horizon de la formation de tout analyste, sous la forme du « mémoire » – étrange littérature dont le destin n’est pas d’être publiée, mais de constituer une épreuve de reconnaissance interne, une sorte de littérature secrète dans une tradition de passage. Les autres formes de comptes-rendus cliniques par lesquels l’analyste ne cesse d’exposer sa pratique diffèrent généralement de cette figure du grand cas dans la mesure où elles opèrent une délimitation préalable du matériel : l’unité de récit dans les supervisions est la séance et, même si celle-ci s’inscrit dans la continuité de toutes les séances rapportées pendant des années, leur accumulation n’aboutit pas à cette forme particulière du récit qui constitue une « histoire ».
Les présentations faites dans des séminaires ou des articles concernent souvent des moments particuliers de la cure – les premières séances, un temps de passage à l’acte, la sortie d’une impasse, la terminaison – condensant un problème dont on cherche à discuter. Ceci est d’autant plus marqué que la multiplication et la radicalisation des dissensions théoriques tend à établir la clinique comme dernier terrain commun pour le débat, comme s’il était admis que les analystes ne peuvent pas s’entendre mais que les patients, eux, continuent encore de se ressembler suffisamment pour permettre, à partir d’exemples concrets, de penser qu’on parle de la même chose, ou presque. La forme de la « vignette », qui procède à la fois de l’esquisse et du raccourci, semble offrir cette occasion d’une articulation théorico-clinique. Pourtant, établir ainsi une différenciation entre la vignette et l’histoire de cas par une affaire de taille et de sélection du matériel est peut-être un peu simplificateur. Freud avait nommé son récit de l’histoire de Dora « Fragment d’une analyse d’hystérie », indiquant bien par là l’impossibilité de la complétude. Il convient d’ajouter qu’il avait joué initialement avec un autre titre : « Rêve et hystérie », c'est-à-dire une articulation de la théorie du rêve avec celle de la névrose. Il signale ce tiraillement entre l’exposition de la cure et l’exposition de la théorie en explicitant « l’incomplétude intentionnelle » qu’il a choisi d’introduire :

 
Je n’ai pas présenté de façon générale le travail d’interprétation qui devait être effectué sur les idées incidentes et les communications de la malade, mais seulement les résultats de celui-ci. La technique du travail analytique n’a donc été dévoilée qu’en de rares endroits, à l’exception des rêves. Ce qui m’importait dans cette histoire de malade, c’était de montrer la détermination des symptômes et la structure intime de l’affection névrotique ; une confusion inextricable n’aurait pas manqué de se produire si j’avais tenté en même temps de remplir aussi cette autre tâche [6].

Ainsi, dès le départ, l’ articulation théorico-clinique s’était trouvée désignée comme difficulté essentielle et c’est peut-être finalement là que la notion de vignette a trouvé sa fonction au fil du temps, pour faciliter peut-être le contournement de l’obstacle : elle apparaît souvent comme une manière d’organiser l’exposition en la fixant dans une sorte d’alternance (visible parfois même au niveau de la typographie), ce qui permet des élaborations théoriques d’autant plus arides qu’elles viennent à être « illustrées » par de courts récits cliniques qui rétablissent la chose analytique dans une sorte de familiarité du cadre concret de la cure.
En poussant les choses plus loin, vers une séparation entre textes cliniques et textes théoriques, Donald Spence dans les années 80 en est venu à formuler une mise en question radicale de la notion de récit clinique. Il déplorait en effet la modalité de la narration inaugurée par Freud dans les Études sur l’hystérie :

 
Traditionnellement, la force de la position psychanalytique a plutôt reposé sur la persuasion rhétorique que sur le recours aux données – une tradition fortement influencée par Freud qui n’a jamais estimé nécessaire de révéler tous les faits observés pour une particulière […]. En grande partie par suite de cette décision, une habitude s’est répandue donnant à ceux qui apportent leur contribution à la littérature psychanalytique le droit de faire allusion aux faits plutôt que de les énoncer dans leur intégralité.[7]

Ironiquement, on pourrait dire que Spence traite le discours de Freud comme un discours d’hystérique plein de lacunes ; il n’en nie pas pour autant la force, au contraire, puisqu’il se demande comment échapper à la contagion et aux contraintes de pensée que tissent ces fictions. Et de proche en proche, ce ne sont pas seulement les histoires qui sont désignées par lui comme fictions invérifiables, mais toute l’élaboration théorique qui les sous-tend, qui devient de ce fait « théorie de la bonne histoire ». Dans ce conflit que Spence met en place entre une cohérence narrative autoréférentielle et la description de « l’expérience directe » ou ce qu’il appelle « la voix des faits » (evidential voice)[8], se profile le rêve d’une transcription intégrale, non seulement verbatim mais contextualisée de toutes les allusions propres au discours du patient, et dont chaque lecteur pourrait ensuite retracer le chemin parcouru pour arriver à l’interprétation, percevoir la pluralité des points de vue possibles (notamment celui du patient), et comparer cela avec ses propres données. Ce faisant, Spence détruit d’une certaine manière la notion d’« articulation » au profit d’une désintrication ; mais cela modifie du même coup la notion même de théorie car celle qui se dessine ainsi et qu’il voudrait voir figurer dans des études à part, est plutôt une jurisprudence des similarités d’échantillons d’archives cliniques devenus une « propriété publique »[9], discutables par tous. Les effets intimes du transfert sont ainsi appelés à se dissoudre dans leur explicitation. La communauté du terrain clinique serait garantie par l’assurance que, si l’on s’en tient au concret [10], on parle forcément de la même chose, voire de quelque chose de familier à tous, hors la cure. Je me demande justement si ce n’est pas cette familiarité qui est parfois absente des histoires de cas de Freud, et qui fait dire à certains qu’elles sont obsolètes car on ne pratique plus l’analyse ainsi. De ce point de vue, les Études sur l’hystérie [11] sont certainement déconcertantes. On y trouve l’histoire de la remarquable « grande dame » livonienne qui ne racontait que des choses affreuses en disant mourir de peur pour ensuite en rire à gorge déployée, et qui s’attachait des médecins « secrets » qu’elle recevait comme hôtes de marque et renvoyait ensuite ; ou celle de la gouvernante anglaise un temps égarée par « pusillanimité morale », et qui venait, dans des entretiens presque furtifs, se faire soigner de son amour pour son patron ; ou encore la servante d’auberge dévoilant sa vie sur un alpage à deux mille mètres. Pour « pré-analytiques » qu’elles puissent être – sans cadre, sans règle, sans méthode établie –, toutes ces rencontres se donnent comme des aventures ; et le plus surprenant est que de ce désordre ait pu surgir une constante, qui se retrouvera plus tard dans l’idée du transfert. Mais, en écrivant ces sortes de « nouvelles », Freud ne perdait pas de vue « la nature même du sujet », à savoir « le rapport étroit qui existe entre l’histoire de la maladie et les symptômes morbides »[12]. Le problème était de passer du récit par définition lacunaire de la patiente hystérique à une histoire complète de la maladie. L’hystérique, disait-il, se reconnaît à son désordre chronologique :

Malgré le grand laps de temps qui sépare ces divers incidents, la patiente les raconte tout d’un trait comme s’il s’agissait d’une seule histoire en quatre actes. Tous les récits de ces traumatismes ainsi groupés commencent d’ailleurs par « comme » et chacun est relié au suivant par « et » [13].

Mais elle se reconnaît aussi à une sorte de « compulsion à l’association », c’est-à-dire à trouver un lien causal avec des éléments conscients constituant des fausses connexions pour combler ce qu’elle ignore et dont la raison lui échappe.

Qu’il s’agisse de soulèvements à Saint Domingue ou ailleurs, ils suscitent, en un jour déterminé, certains symptômes, et le malade est toujours enclin à en rendre responsables les derniers avis de son médecin [14].

L’enjeu de l’écriture se tient là, entre ces lacunes et ces trop-pleins. En 1905, la contradiction, qui reflète les effets du refoulement à la fois de suppression et de déformation, se laisse suivre assez aisément dans le cas de Dora : l’exposé étant articulé autour de deux rêves, l’histoire de la maladie se tisse à l’intérieur de ce modèle. Mais en 1889, dans les Études sur l’hystérie, la trame du récit était moins évidente car l’unité de référence était encore le symptôme, ou plutôt les symptômes changeants et pourtant rétifs que Freud s’efforçait de suivre à la trace pour en extirper le souvenir caché. Fallait-il les prendre l’un après l’autre, dans l’ordre d’apparition. Pouvait-on céder sur l’insistance de cette poursuite, et laisser la patiente raconter ce qu’elle voulait, c’est-à-dire se laisser entraîner dans des récits dont on ignorait où ils allaient ? Cette question de méthode suscitée par le désordre hystérique se retrouve jusque dans les modalités de l’écriture, dont le style même se modifie d’une étude à l’autre. Avec Emmy, on se trouve d’abord devant des notes au jour le jour :

 
13 mai – des douleurs gastriques ont à nouveau troublé son sommeil […] hier soir elle a soudain compris pourquoi les petits animaux qu’elle voyait prenaient des proportions gigantesques.

Avec Lucy ou Katharina, l’histoire est ramenée à son scénario essentiel, rassemblée dans des dialogues qui cernent l’intrigue et l’amènent à une conclusion qui paraît aussi imparable à Freud qu’à la patiente. « Continuez-vous à aimer le directeur ? – Certainement, je l’aime, mais cela ne me fait plus rien. On est libre de penser et de sentir ce qu’on veut ». Puis, avec Elisabeth, Freud s’étonne de l’allure de roman que prend son observation. Pourtant, ce qui pourrait apparaître comme une hésitation « de jeunesse » de la psychanalyse touche peut-être à une alternative qui demeure toujours lorsqu’il s’agit d’écrire la clinique et n’a pas beaucoup changé depuis cette époque : partir du début ou de la fin. La clinique « progressive », dont le modèle est idéalement celui de la supervision, cherche à rendre compte minutieusement du matériel qui surgit dans la cure et dans l’interprétation sans préjuger de ses effets ; elle est le format le plus souvent retenu pour débattre, comme dans les pages de l’International Journal la rubrique « l’analyste au travail ». On y attache souvent la qualité de fiabilité, comme si dans cet effort de scribe, on était au plus près d’une factualité clinique, ou du moins qu’on s’en éloignait le moins possible. Mais la question se pose de ce dont on débat effectivement alors – ou de ce qu’on entend par clinique et de la distinction qu’il convient ou non d’en faire avec la technique. Cependant, aucun compte-rendu ne s’en tient à ce pur exposé des faits. Il s’y décrit toujours aussi, plus ou moins largement brossée, une histoire. Or, « C’est seulement vers la fin du traitement que l’on peut avoir d’une histoire de malade une vision d’ensemble intrinsèquement conséquente, compréhensible et sans lacunes », écrivait Feud [15]. Et cette expérience se retrouve, inlassablement : il en va souvent des récits de cure comme de la Sonate de Liszt, où la dernière note, unique et improbable, donne le sentiment qu’une traversée a été accomplie, ce qui pousse presque à s’écrier que « ça change tout », comme si l’on saisissait soudainement ce dont il s’était agi au tout début avec cette note répétée si étrangement qu’on pouvait encore se demander si le morceau avait commencé : il n’est pas rare dans des récits de cure de rencontrer ces moments d’éclairage qui donnent rétrospectivement un poids presque prophétique à la première séance, ou au premier rêve, dont on se plaît à dire alors que tout y était déjà. Moins spectaculairement, mais quel que soit le moment de la cure, on ne peut faire abstraction de l’amoncellement de répétitions qui pousse à situer chaque séance dans une séquence de plus en plus vaste. C’est cette cohérence à rebours qui est l’essence de l’écriture de l’histoire de cas. Mais elle est aussi l’essence du récit en général : on ne peut raconter que si l’on a idée de la fin (ce n’est qu’une littérature très moderne qui a renoncé à cette structure temporelle) ; cela fait donc qu’une histoire de cas se raconte, et les allures de « nouvelles » des observations de Freud n’étaient pas que manière de style.

Néanmoins, on peut se demander si tous les cas se racontent de la même manière. Le modèle de « l’histoire complète » portait probablement en lui quelque chose de la matière même des phénomènes de l’hystérie qui se donnaient sous une telle forme de lacunes et fragments de souvenirs qu’il n’y avait d’autre choix que de les rassembler, compléter, et rétablir dans leur logique interne ; c’est cette « histoire » qui donnait la clé de la maladie et de la cure. Cette matière était-elle le propre de l’hystérie, et les grandes histoires de cas sont-elles plus rares parce qu’on parle moins d’hystérie de nos jours ? Déjà, avec l’Homme aux rats, Freud introduisait son récit en reconnaissant qu’une névrose de contrainte opposait plus de résistances qu’une névrose d’hystérie, tant pour la « pénétration de la texture » que pour la « restitution de l’analyse ». Et de fait, la mise en récit cohérent ou synthétique, pour nécessaire qu’elle soit lorsqu’il s’adressait au lecteur, n’était plus forcément l’arme du traitement, car « avec une aptitude à faire fi de la logique, qui chez ces malades de contrainte très intelligents a chaque fois un effet éminemment déconcertant, il ne cessait d’opposer à la force probante du récit le fait que lui, ne s’en souvenait pas»[16]. L’histoire de Dora était écrite en quatre grands chapitres – état morbide, premier rêve, second rêve, conclusion. La structure du cas de l’Homme aux rats est présentée de façon bien plus complexe : le premier chapitre notamment, « Extrait de l’histoire de la maladie », est subdivisé en a) l’engagement du traitement, b) la sexualité infantile, c) la grande appréhension de contrainte, d) l’introduction à la compréhension de la cure, e) quelques représentations de contrainte et leur traduction, f) la circonstance occasionnante de la maladie, g) le complexe paternel et la solution de l’idée aux rats. Cela ne ressemble plus du tout à une table des matières d’un roman. De ce coup d’œil on pourrait conclure, à la manière d’Arlow peut-être, que les progrès théoriques ont affiné déjà en 1909 la présentation de la clinique, et auront continué de le faire jusqu’à nos jours. On pourrait alors s’attendre à ce qu’ait émergé un format d’écriture de plus en plus précis et codifié – ce qui est le rêve de certains d’ailleurs au sein du comité scientifique de l’Association Psychanalytique Américaine [17]. Mais on pourrait aussi conclure – et cela semble plus proche de la littérature psychanalytique que l’on peut lire – que nous continuons d’écrire des histoires moins longues, mais qu’il s’agisse de vignettes ou de séances, nous sommes amenés, comme Freud, à répéter les mêmes choix dictés par les modalités de la cure sans lesquels la notion de « clinique » en psychanalyse ne signifierait rien.

Laurence Apfelbaum

[1] J. Arlow, « Address to the graduating class of the San Francisco Institute. The American Psychoanalyst », Quarterly newsletter of the Amer. Psychoanal. Assn, 1991, 25 : 15-21. [retour]

[2] S. Freud, C. G. Jung, Correspondance, Gallimard, 1975, Lettre 169 F, 19 janvier 1909. [retour]

[3] P. Mahony, « Freud’s cases : are they valuable today », International Journal of Psychoanalysis, 1993, 74 : 1027-1035. [retour]

[4] Idem. [retour]

[5] S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie », O. C., VI, p. 188- 189. [retour]

[6] S. Freud, « Fragment d’une analyse d’hystérie », O. C., VI, pp. 190-191 (Dora). [retour]

[7] D. Spence, « Vérité narrative et vérité historique », R. F. P., n°3, 1998, pp. 849-50, Psychoanalytic Quarterly, LI, 1982. [retour]

[8] D. Spence, The rhetorical voice of psychoanalysis, 1990, JAPA, 38, p. 599. [retour]

[9] D. Spence, Vérité narrative, p. 868. [retour]

[10] C’est peut-être pourquoi, malgré les différences qui les rendent incompatibles, on a souvent tendance à associer Spence et Schafer parce qu’ils ont tous deux traité de la question de la « narrativité » autour des mêmes années, même si pour le second il s’agit de la position, dans la cure elle-même, du patient comme narrateur. Pour Schafer, il n’y a pas de « fait clinique » brut, car on est toujours dans un récit, une narration du soi, et la cure elle-même n’est que la transformation de ce récit. Mais lui aussi, à sa manière, rêve de mettre la théorie à l’écart en épurant le langage des substantifs qui « réifient » et empêchent le passage de la passivité vers l’activité, ce qui constitue le changement dans l’analyse dont seul un « langage d’action » peut rendre compte, par des verbes et des adverbes. Autre forme de « concrétude » qui, contrairement à Spence, affirme qu’il n’y a pas d’autre forme de récit clinique que la narration d’une histoire, mais qui, comme Spence, met à rude épreuve la question de l’articulation théorico-clinique constituant le fond le la clinique freudienne. (Action : its place in psychoanalytic interpretation and theory, The Annals of psychoanalysis, 1973, 1 : 159-195) [retour]

[11] S. Freud, Études sur l’hystérie, Puf, 1967.[retour]

[12] Id., p. 127 (Elisabeth). [retour]

[13] Id., p. 43 (Emmy).[retour]

[14] Id., p. 53 (Emmy). [retour]

[15] S. Freud, O. C., VI, p. 196 (Dora). [retour]

[16] S.Freud, « Remarques sur un cas de névrose de contrainte », O.C., IX, p. 179. [retour]

[17] G. H. Klumpner et R. A. Galatzer-Levy, Presentation of clinical experience, 1991, JAPA, 39. [retour]

 
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