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Libres cahiers
I I. DIRE NON (Automne 2000 - Numéro 2)
 
 

Pour chaque numéro des Libres Cahiers pour la Psychanalyse, le comité de rédaction propose comme argument un texte de Freud : c'est à partir de La négation (1925) que les auteurs ont été, cette fois, invités à s'engager. Ils tracent, pour nous, des chemins singuliers, des voies diverses, parfois divergentes mais qui s'accordent cependant suffisamment pour que se dégage, de l'ensemble, un mouvement fort, sans doute initié ou induit par l'article de Freud lui-même.
L'échafaudage de « La négation » soutient le projet de construire la genèse de la représentation et du jugement, -de la pensée- , et c'est ce retour à la source de la langue et aux déploiements qu'elle peut produire qui a retenu les auteurs de « Dire non ». De l'ombre mortelle du début des années vingt, du pessimisme et de ses sombres spéculations, Freud se dégage, encore une fois, par l'attraction du langage et par le jeu toujours possible de son formidable pouvoir d'évocation ou de désaveu. La référence aux origines, aux fondements, traverse les différentes contributions de ce numéro sans doute parce que, à partir de l'expérience essentielle de la re-présentation, à partir de la dynamique du déplacement, s'impose l'ouverture d'une autre scène, et même d'un autre temps. A partir du non, de son énonciation , ce sont, à défaut de la chose inconsciente, son ombre, son objet, son rêve ou son fantôme qui sont susceptibles d'être convoqués.
On le sait, l'un des enjeux les plus manifestes de la négation relève de la possibilité de séparer la fonction intellectuelle et le processus affectif : dans la cure, le patient peut ainsi accepter le contenu représentatif, l'idée, tandis que persiste ce qui est « essentiel » dans le refoulement. Mais cet essentiel du refoulement, quel est-il ?
C'est à cette butée que nous nous heurtons, cette butée, cette résistance de l'essentiel qui attire tous les mouvements de pensée du côté des commencements. Et c'est bien parce que ces commencements ne sont pas saisissables que surgit la crainte ou la conviction qu'ils sont irrémédiablement perdus. Les défaillances de la pensée, la défaite du langage pourraient justifier l'inquiétude de Freud lorsqu'il cherche dans l'émergence de la représentation, un garant de la réalité du représenté. Il faut, en effet, être assuré de l'existence la réalité, d'abord ; la qualité de cette réalité, sa substance, ses attributs pourront se montrer grâce aux conduites psychiques inhérentes à la négation : prendre, garder à l'intérieur ou au contraire cracher, rejeter à l'extérieur. Les frontières éphémères entre dedans et dehors, soumises au plaisir et au déplaisir et à leurs aléatoires exigences sont constitutives de couples d'opposés multiples : moi - pas moi, bon - mauvais, réel - fictif, vrai - faux …Ces paires se condensent et s'inversent dans les formulations variées de la négation et le « non » lui-même est parfois sous-tendu par l'impérieuse nécessité d'une affirmation inaliénable, intraitable.
Dire non, ce peut être avant tout, une revendication identitaire dans la reconnaissance ou le refus d'appartenance ; dire » cela je ne l'ai pas pensé », c'est dire « cela n'est pas à moi « …donc à moi ! Par le truchement de la négation, la fonction de jugement délaisse le principe de plaisir, mais affirme dans le même mouvement qu'une pensée ou un affect appartient au moi : cela fait partie de lui, du monde de ses pensées, de son intérieur ; cela est hors de lui, étranger, extérieur. C'est ce mouvement qui, grâce au rêve, pousse l'homme aux loups vers la conquête d'un territoire psychique qu'il peut désormais habiter et dont il devient le propriétaire, en quelque sorte. C'est ainsi qu'un paysage intérieur peut se voir, se réfléchir, être traversé d'images, être mû par des sensations et des affects. C'est ainsi qu'il peut être convoqué délibérément ou surgir abruptement au détour d'un rêve ou d'un émoi : et cela, parce qu'il est animé par une pensée vivante , qu'il est là comme existant et que le sujet qui en détient les signes, ou même son partenaire, destinataire des messages qu'il tente de lui adresser, peut s'en saisir par la communication de scènes et de perceptions internes portées par le langage. C'est, bien sûr le passage de la présence à l'absence, sa reconnaissance et sa réversibilité que la négation permet de franchir en appelant la représentation. Encore faut-il, souligne Freud, que l'objet perdu ait, jadis, apporté une satisfaction réelle.
C'est lorsque cela n'est pas ou plus possible, lorsque la négation n'assure plus sa tâche d'intermédiaire qu'elle dévoile son double fond : au-delà du symbole, au-delà de l'opération fondatrice qui dégage la pensée de l'emprise du plaisir en déclarant, officiellement y renoncer, au-delà du renversement du refus psychique en acceptation intellectuelle, surgit le négativisme. En radicale opposition avec la négation, il montre la faillite du pouvoir de la réalité, la disparition du désir et de ce fait, le refus du renoncement lui-même : ce non-là dément le monde certes, mais aussi, tragiquement, le moi, dans ce qui l'anime, parce que l'essentiel, alors, semble défait.
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Ce double fond soutient l'ensemble des textes du second numéro des Libres Cahiers et en infléchit le rythme : tantôt du côté de la création du monde interne ou de sa représentation, car ce monde - là, s'il peut être retrouvé, ne se perd jamais vraiment ; tantôt du côté de l'effacement, de l'immobile, du »rien d'humanité ». Entre les deux, l'analyse s'incarne puisque c'est de l'insuffisance du langage à traduire, de son inadéquation et de ses écarts, de ses refus enfin, que naissent la pensée et le poème : la négation est porteuse de vie, elle ne rejette pas pour toujours, elle permet, au contraire, d e préserver l'intime, tout en changeant de point de vue, en regardant autrement.

 
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