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Pour
chaque numéro des Libres Cahiers pour la Psychanalyse,
le comité de rédaction propose comme argument un
texte de Freud : c'est à partir de La négation
(1925) que les auteurs ont été, cette fois, invités
à s'engager. Ils tracent, pour nous, des chemins singuliers,
des voies diverses, parfois divergentes mais qui s'accordent cependant
suffisamment pour que se dégage, de l'ensemble, un mouvement
fort, sans doute initié ou induit par l'article de Freud
lui-même.
L'échafaudage de « La négation »
soutient le projet de construire la genèse de la représentation
et du jugement, -de la pensée- , et c'est ce retour à
la source de la langue et aux déploiements qu'elle peut
produire qui a retenu les auteurs de « Dire non ».
De l'ombre mortelle du début des années vingt, du
pessimisme et de ses sombres spéculations, Freud se dégage,
encore une fois, par l'attraction du langage et par le jeu toujours
possible de son formidable pouvoir d'évocation ou de désaveu.
La référence aux origines, aux fondements, traverse
les différentes contributions de ce numéro sans
doute parce que, à partir de l'expérience essentielle
de la re-présentation, à partir de la dynamique
du déplacement, s'impose l'ouverture d'une autre scène,
et même d'un autre temps. A partir du non, de son énonciation
, ce sont, à défaut de la chose inconsciente, son
ombre, son objet, son rêve ou son fantôme qui sont
susceptibles d'être convoqués.
On le sait, l'un des enjeux les plus manifestes de la négation
relève de la possibilité de séparer la fonction
intellectuelle et le processus affectif : dans la cure, le
patient peut ainsi accepter le contenu représentatif, l'idée,
tandis que persiste ce qui est « essentiel »
dans le refoulement. Mais cet essentiel du refoulement, quel est-il ?
C'est à cette butée que nous nous heurtons, cette
butée, cette résistance de l'essentiel qui attire
tous les mouvements de pensée du côté des
commencements. Et c'est bien parce que ces commencements ne sont
pas saisissables que surgit la crainte ou la conviction qu'ils
sont irrémédiablement perdus. Les défaillances
de la pensée, la défaite du langage pourraient justifier
l'inquiétude de Freud lorsqu'il cherche dans l'émergence
de la représentation, un garant de la réalité
du représenté. Il faut, en effet, être assuré
de l'existence la réalité, d'abord ; la qualité
de cette réalité, sa substance, ses attributs pourront
se montrer grâce aux conduites psychiques inhérentes
à la négation : prendre, garder à l'intérieur
ou au contraire cracher, rejeter à l'extérieur.
Les frontières éphémères entre dedans
et dehors, soumises au plaisir et au déplaisir et à
leurs aléatoires exigences sont constitutives de couples
d'opposés multiples : moi - pas moi, bon - mauvais,
réel - fictif, vrai - faux …Ces paires se condensent
et s'inversent dans les formulations variées de la négation
et le « non » lui-même est parfois
sous-tendu par l'impérieuse nécessité d'une
affirmation inaliénable, intraitable.
Dire non, ce peut être avant tout, une revendication identitaire
dans la reconnaissance ou le refus d'appartenance ; dire »
cela je ne l'ai pas pensé », c'est dire « cela
n'est pas à moi « …donc à moi !
Par le truchement de la négation, la fonction de jugement
délaisse le principe de plaisir, mais affirme dans le même
mouvement qu'une pensée ou un affect appartient au moi :
cela fait partie de lui, du monde de ses pensées, de son
intérieur ; cela est hors de lui, étranger,
extérieur. C'est ce mouvement qui, grâce au rêve,
pousse l'homme aux loups vers la conquête d'un territoire
psychique qu'il peut désormais habiter et dont il devient
le propriétaire, en quelque sorte. C'est ainsi qu'un paysage
intérieur peut se voir, se réfléchir, être
traversé d'images, être mû par des sensations
et des affects. C'est ainsi qu'il peut être convoqué
délibérément ou surgir abruptement au détour
d'un rêve ou d'un émoi : et cela, parce qu'il
est animé par une pensée vivante , qu'il est là
comme existant et que le sujet qui en détient les signes,
ou même son partenaire, destinataire des messages qu'il
tente de lui adresser, peut s'en saisir par la communication de
scènes et de perceptions internes portées par le
langage. C'est, bien sûr le passage de la présence
à l'absence, sa reconnaissance et sa réversibilité
que la négation permet de franchir en appelant la représentation.
Encore faut-il, souligne Freud, que l'objet perdu ait, jadis,
apporté une satisfaction réelle.
C'est lorsque cela n'est pas ou plus possible, lorsque la négation
n'assure plus sa tâche d'intermédiaire qu'elle dévoile
son double fond : au-delà du symbole, au-delà
de l'opération fondatrice qui dégage la pensée
de l'emprise du plaisir en déclarant, officiellement y
renoncer, au-delà du renversement du refus psychique en
acceptation intellectuelle, surgit le négativisme. En radicale
opposition avec la négation, il montre la faillite du pouvoir
de la réalité, la disparition du désir et
de ce fait, le refus du renoncement lui-même : ce non-là
dément le monde certes, mais aussi, tragiquement, le moi,
dans ce qui l'anime, parce que l'essentiel, alors, semble défait.
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Ce double fond soutient l'ensemble des textes du second numéro
des Libres Cahiers et en infléchit le rythme : tantôt
du côté de la création du monde interne ou
de sa représentation, car ce monde - là, s'il peut
être retrouvé, ne se perd jamais vraiment ;
tantôt du côté de l'effacement, de l'immobile,
du »rien d'humanité ». Entre les
deux, l'analyse s'incarne puisque c'est de l'insuffisance du langage
à traduire, de son inadéquation et de ses écarts,
de ses refus enfin, que naissent la pensée et le poème :
la négation est porteuse de vie, elle ne rejette pas pour
toujours, elle permet, au contraire, d e préserver l'intime,
tout en changeant de point de vue, en regardant autrement.
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