C'est la veille de Noël ;
le petit garçon de cinq ans que la tradition analytique
conna”t désormais sous le nom de «L'homme aux loups »
attend de recevoir ses cadeaux. Du fait de sa constellation
psychique actuelle, aucun présent ne lui serait plus précieux
que celui qui témoignerait de l'amour de son père. L'enfant
s'endort et rêve : «tout à coup la
fenêtre s'ouvre d'elle-même et, à ma grande terreur, je vois
que, sur le grand noyer en face de la fenêtre, plusieurs loups
blancs sont assis. Il y en avait six ou sept... Ils avaient de
grandes queues comme les renards et leurs oreilles étaient dressées
comme chez les chiens quand ceux-ci sont attentifs à quelque
chose. En proie à une grande terreur, évidemment d'être mangé
par les loups, je criai... » [1].
À partir de ce récit et aidé par les associations
du patient maintenant adulte, suivant pas à pas les déplacements,
condensations et renversements en leur contraire qui l'ont conduit
à ce contenu manifeste, Freud reconstruit ce que dut
être le rêve de cette nuit de fête, le rêve
rêvé : l'enfant, s'identifiant à une
femme (sa mère), s'est vu pénétré
sexuellement par son père. Les violents mécanismes
de défense suscités par l'irruption de ce désir
homosexuel transforment la satisfaction obtenue en angoisse,
le père, unique d'être si désiré,
en une cohorte de loups, et le souhait d'être aimé
de lui, en terreur d'être dévoré.
Mais comment s'est construit ce rêve originaire ? Freud,
dans L'interprétation des rêves, a partiellement
répondu à cette question : le rêve anticipe,
en le réalisant hallucinatoirement, l'accomplissement
du désir sexuel, infantile et inconscient. Un puissant
attachement amoureux pour son père dominait la phase
sexuelle que l'enfant traversait alors. Mais ce que le moi de
ce jeune enfant - ou plutôt les multiples agents psychiques
qui concoururent à la constitution du rêve - ne
savaient alors pas, c'est à quoi pouvait ressembler une
satisfaction sexuelle reçue du père. Il fallut
donc que, mu par cette attente et cette curiosité, le
rêve explorât les traces perceptives susceptibles
de l'en informer. C'est ainsi qu'est découvert le souvenir
d'une scène dont l'enfant a été à
l'âge de deux ou trois ans l'observateur passif, alors
qu'il dormait dans la chambre de ses parents par un après-midi
d'été, d'un coït entre ses parents dans une
position qui laissait clairement apparaître la différence
des organes génitaux entre son père et sa mère.
Le rêve n'invente rien, il se contente, dans son contenu
manifeste, de déguiser les représentations propres
au contenu latent qui proviennent, elles, exclusivement des
souvenirs les plus précoces, datant de la prime enfance,
souvenirs dont Freud dans cet "Extrait de l'histoire d'une
névrose infantile " s'attache à fonder la
réalité et à étudier la nature.
De cette "scène primitive ", chaque détail
s'est fixé, avec une précision diabolique, dans
des lieux excentrés de l'appareil de l'âme, lieux
qu'il est difficile de désigner comme psychiques puisqu'y
sont déposées de simples traces perceptives ou
sensorielles auxquelles la pensée n'a naturellement pas
accès : considérons-les comme des lieux d'inscription
mémorielle d'où, sous certaines conditions - celles
du rêve notamment -, dans certaines circonstances - celles
portées par le désir infantile -, naît,
après coup, du psychique.
"On sait, dit Freud, que vers l'origine tous les caractères
avec lesquels nous sommes accoutumés à bâtir
nos distinctions ont tendance à s'estomper. " Et,
s'interrogeant sur la nature du fantasme inconscient, il ajoute
: "Cela ressemblerait donc à la promesse faite par
les trois sorcières à Banco : pas à coup
sûr sexuel, pas même sadique, mais pourtant la matière
d'où doivent sortir l'un et l'autre [2]. »
La même indistinction caractériserait, dans les
couches profondes de l'âme, la nature du tissu mémoriel :
pas encore psychique, mais la matière d'où sortira
un jour du psychisme. Pour comprendre ce fait insolite, imaginons
la situation de ruines non encore exhumées et appartenant
à des civilisations encore inconnues : l'homme leur
doit d'être ce qu'il est devenu, mais il faudra attendre
qu'elles aient été découvertes pour que
l'humanité y réajuste la représentation
qu'elle se fait d'elle-même. La remémoration est
une opération complexe qui engage, et la catégorie
du temps, et celle de l'espace. Freud en eut l'intuition dès
L'interprétation des rêves :
«Traume sind Erinnerungen », y disait-il,
ce que nous pouvons traduire comme «les rêves sont
des remémorations », à ceci près
que le mot français de remémoration ou même
de souvenir ne rend pas compte du génie sémantique
du mot allemand d'Erinnerung. Celui-ci signifie
littéralement mettre à l'intérieur, donc
à l'intérieur d'un système d'interprétation
qui, dans le cas de l'archéologie, est l'ordre culturel
déjà là et, dans le cas de l'individu,
le système psychique organisateur de tendances et de
forces qui lui sont propres.
Freud a donc, dans L'interprétation des rêves, exploré avec méthode et précision cette fonction remémorante du rêve ; mais dans le texte consacré à l'homme aux loups, il fait un pas de plus : il postule que, plus qu'une simple condition de la production du rêve, la remémoration représente son activité même ; elle est l'effet d'une curiosité, d'une épistémophilie de l'appareil psychique : les pensées du rêve infiltrent fugitivement les terrae incognitae de l'appareil de l'âme, ces territoires qui leur sont normalement fermés, inconnus et hostiles, et en rapportent certaines informations. Ces pensées procéderaient comme les antennes que Freud, dans la fiction d'«Au-delà du principe de plaisir », prête à la vésicule vivante : «plongée dans un monde extérieur chargé des énergies les plus fortes, ce morceau indifférencié de substance excitable se renseigne sur la direction et la nature des excitations externes et, pour ce faire se contente d'en prélever de petits échantillons, d'en déguster des quantités minimes » [3]. Ainsi les pensées du rêve, franchissant les frontières établies du psychisme, capturent ce qui, dans les dépôts perceptifs, répond à leurs besoins et les importent dans l'appareil psychique, sous une forme qui ne saurait être leur forme originaire, mais emprunte nécessairement le support du matériau d'arrivée... qui les transforme. L'appareil de l'âme est plus étendu que l'appareil psychique ; les lieux de mémoire où repose par exemple le souvenir de la scène primitive sont supportés par un matériau qui nous reste inconnu et impensable, un matériau dont nous ne pouvons spéculer, et seulement très approximativement, que l'origine perceptive, tandis que le matériau psychique dont les pensées du rêve sont le modèle devrait nous être familier, puisqu'il est consubstantiel à ce dont nous nous servons pour le décrire : la langue.
Si l'on suit la nouvelle interprétation que Freud donne du rêve dans la théorie qu'il développe dans le texte des Cinq psychanalyses, force nous est de constater que les pensées du rêve disposent d'une perspicacité sensorielle, d'une acuité perceptive, d'une pénétration dont ne dispose pas la pensée éveillée. De la scène d'amour entre ses parents, dont l'enfant conserve la trace dans sa mémoire inconsciente, de ce donné événementiel immédiat fait d'une matérialité irréductible et indécomposable, le rêve assure la saisie, en forge une représentation nécessairement indirecte, le dote d'une signification sexuelle, et le transpose vers une topique ouvrant à de nouvelles modalités perceptives, fort complexes de surcro”t : c'est ainsi que l'enfant, dans le déroulement même du rêve, simultanément, et participe activement à son scénario en s'identifiant aux positions sexuelles tantôt du père tantôt de la mère, et en observe, in effigie, le développement, se donnant ainsi les moyens de le remémorer et d'en construire, après coup, des narrations.
Les faits sont ici difficiles à décrire, car cette perception intérieure à laquelle le rêve accède reste indissociable du mouvement pulsionnel qui l'accompagne, sans doute le détermine, tout en donnant à percevoir la raison qui pousse Freud à insérer l'analyse de ce rêve dans une description clinique minutieuse des avatars sexuels que l'enfant rencontre dans son développement : le rêve vient relayer une activité pulsionnelle qui n'est pas parvenue encore à se «névrotiser » ; il est un substitut de l'activité sexuelle infantile, un substitut qui résout les énigmes et comble les manques auxquels est confronté le petit garçon : si, en effet, le rêve retient, dans la masse des souvenirs disponibles, l'information concernant la question de la différence des sexes, c'est à cause de la curiosité sexuelle douloureusement frustrée où se trouve actuellement l'enfant ; de même est-ce à cause du désir homosexuel passif qu'est privilégié, dans ce scénario onirique, le souvenir de la mère «s'offrant au père » ; c'est enfin depuis l'idéal narcissique qu'est reconnue, comme le prix à payer de cette jouissance hallucinatoire, la réalité de la castration.
Par la perception originaire - qui est une perception externe et passive - l'enfant reçoit, sous l'effet de la séduction parentale, le germe de la sexualité adulte dans l'épaisseur la plus primitive et la plus périphérique des tissus de l'âme. La perception endomémorielle qu'assure le rêve procède autrement : elle choisit, dans le gisement des souvenirs infantiles, les représentations dont les pulsions ont besoin pour assouvir leur satisfaction et assurer leur décharge et dont le moi, in fine, dépend pour maintenir son homéostasie. La perception intérieure que le rêve réalise avec tant de subtilité, à la différence des opérations perceptives ordinaires qui se contentent d'enregistrer des données nouvelles, est une opération active et à double fond : elle extrait de la mémoire infantile certains souvenirs, puis les articule aussitôt à des pulsions partielles.
Cette opération est complexe, elle est au fondement même du fonctionnement psychique [4]. Car la représentation qui en résulte est, nécessairement et solidairement, le représentant de la pulsion et le représentant de l'objet tel que la mémoire en conserve la représentation. Notons que c'est sur cette formation mixte originaire que le refoulement intervient secondairement : il sépare l'affect de l'objet, soumettant le premier à une lente perlaboration psychique, contraignant le second à se déplacer sur des ersatz. La perception endomémorielle que réalise le rêve, en se saisissant après coup de l'événement réel et en le liant à la pulsion, crée les conditions du refoulement. Ces deux opérations psychiques, opposées quant à leur mouvement - l'une lie, l'autre sépare -, concourent toutes deux, indirectement, au progrès psychique : le refoulement désexualise ce que la première opération a sexualisé. Celle-ci, en effet, installe une jonction entre deux réalités immédiates qui ne feraient spontanément l'objet d'aucune négociation : la réalité extérieure où s'enracine le destin du sujet futur - son histoire singulière, son environnement propre avec ses excès ou carences de soin, d'excitation et de séduction - et la réalité au fond si mystérieuse et pourtant si pesante de la pulsion. De cette jonction na”t la réalité nouvelle du fantasme - ce qui n'est plus tout à fait de la réalité mais l'est quand même - le temps par exemple du rêve dont le mot, si nous en conservons la polysémie inscrite dans l'acception populaire, dit bien, dans l'inconsistance et la fugacité de son expérience, la réalité de la conviction où il nous emporte et la puissance des incarnations qu'il nous révèle...
La perception endo-mémorielle et la liaison concomitante
des fragments mnésiques aux pulsions partielles transposent
ces deux réalités élémentaires,
immédiates, dans une aire nouvelle de l'appareil de l'âme :
la scène psychique. Ce faisant, elles leur ôtent
de leur sauvagerie, de leur tendance à l'aveugle répétition,
de leur chair, en les introduisant dans l'ordre nouveau de la
figuration, de la négation et de la signification. Le
désir sexuel passif pour son père qui anime à
son insu le petit garçon trouve, dans la représentation
de la mère subissant le coït, la matière
d'une identification féminine, donc d'un éprouvé
psychique. Mais si, sur le théâtre même de
l'hallucination onirique, l'enfant adopte massivement une telle
identité sexuelle - qui se prolongera dans l'homosexualité
latente de l'adulte qu'il deviendra -, du côté
du moi, spectateur de l'hallucination, et qui, à la faveur
de ce mouvement d'auto-observation, contribue de façon
décisive à la constitution d'une scène
- d'une Schauplatz, lieu où
l'on regarde et lieu d'où l'on regarde -,
se développera une censure qui porte en elle les rudiments
de la critique et du jugement. Cette censure est une perception
de perception : le moi du petit garçon se représente
activement s'identifiant passivement à l'autre sexe.
C'est d'ailleurs du fait de cette censure que le rêve
se transformera en cauchemar et prendra fin. L'écart
séparant l'acte de l'identification de la représentation
de l'identification est analogue à celui séparant
la réalité pulsionnelle de sa mise en scène
psychique, analogue encore à celui séparant la
détermination historique du destin de la réalisation
subjective de l'individu. Cet écart qui crée l'espace
du fantasme est un déplacement.
La réalité psychique rassemble, en les déplaçant, l'ensemble des réalités auxquelles le sujet humain est, originairement, affronté. C'est pourquoi la désignation de «scène psychique » est si lumineuse, à condition cependant qu'on ne perde pas de vue ce qu'elle a de restrictif, car le déplacement ne suffit pas, à lui seul, à constituer une scène. Il doit s'y ajouter une transformation économique que le rêve accomplit aussi quand, retrouvant un certain fragment mnésique et l'articulant à un certain mouvement pulsionnel, il ouvre à la pulsion un nouveau destin : c'est en effet parce que la pulsion se lie à un objet, qu'elle se sexualise ; mais c'est aussi parce que cet objet n'est plus un objet actuel mais un objet anachronique, un objet de mémoire, qu'elle se psychosexualise : il est un objet retrouvé, après coup, par la levée de l'amnésie infantile, dans la profondeur de l'âme échappant à la juridiction du moi, un objet retrouvé bien que perdu. Toute la différence entre sexualité et psychosexualité tient à cette triple transformation, temporelle, spatiale et «endeuillante », que le travail de remémoration fait subir, et à l'objet, et à la pulsion : un objet découvert perdu, retrouvé comme représentation mentale, investi par un affect désormais réduit à une émotion. C'est par cette triple transformation que la mémoire est productrice de scène. La psychosexualité, cette énergie propre à l'appareil psychique, na”t d'une désincarnation de l'exigence pulsionnelle qui jaillit, constamment et en vagues successives, des profondeurs de l'appareil de l'âme [5].
Certains états psychotiques en témoignent a contrario. Parmi les multiples déterminations contribuant à l'éclosion de la psychose, l'une des plus fréquentes et des plus aisément perceptibles - chez ceux qui ont accès à un traitement analytique ou psychothérapique - est représentée par l'inhibition des fonctions essentielles assurées par le processus du rêve : remémoration et liaison pulsionnelle, construction du moi et des relations objectales, institution de la scène psychique manquent à leur fonctionnement psychique. Ces patients, soit ne rapportent pas leurs rêves, soit n'en font pas de récits mais tendent, plutôt, à les revivre dans l'expérience transférentielle. Cette défaillance du processus onirique limite du même coup la portée du processus analytique. Ceci appelle deux remarques : l'aptitude à rêver est la condition première de l'analysabilité ; un préalable à l'analyse des patients souffrant d'états psychotiques consiste à restaurer une scène du rêve au travers d'une écoute qui engage l'analyste à participer, plus activement qu'il ne le fait dans les analyses ordinaires, à l'hallucination transférentielle. Relayant ponctuellement le moi défaillant du patient, assurant la fonction manquante de l'instance qui regarde et tolère le développement du scénario hallucinatoire, une telle écoute est susceptible, en lui circonscrivant un autre bord, d'ériger l'hallucination en scène. Quoi qu'il en soit, faute de rêver, face à une pulsion qui reste sans transformation et à un objet sans représentation, ces patients ne disposent, pour se défendre contre l'irruption homosexuelle, que du recours au négativisme - un négativisme dont la traduction verbale serait «non, je ne suis pas une femme, moi ! ».
Il en va tout autrement pour «notre » petit garçon : face à la même pulsion homosexuelle, à la faveur d'un rêve en partie échoué en partie réussi, il conclut, avec le développement d'angoisse, par une opération de négation dont la traduction serait «je ne veux pas me reconna”tre dans le désir qu'il y a en moi d'être comme ma mère ». Le contenu manifeste du rêve «ne pas être mangé par les loups » nie ce que fut son contenu latent «être aimé du père ». La complexité syntaxique de cette formule nous permet d'anticiper quel rôle joue, dans le processus de symbolisation, un certain travail du discours portant sur le matériel sémantique lui-même et sur les articulations grammaticales - comparaisons, négations, conjonctions, affirmations - qui affectent la chair des mots du même effet de transsubstantiation que celui que la représentation exerce sur la réalité de la mémoire et de la pulsion. Négation et négativisme sont dans une opposition radicale, une opposition que l'on retrouve dans la construction même du texte «La négation » : Freud en initie la rédaction par une étude serrée, minutieuse du symbole du «non » qu'il se représente comme une ruse de l'énonciation qui «retourne » l'effet du refoulement, inverse le refus psychique en acceptation intellectuelle mais marque, au coin de ce qui est retrouvé dans le discours, le signe de son renoncement. Puis, sans réelle transition, il évoque, et de façon plutôt sommaire, le négativisme psychotique par quoi le sujet, dans une exigence mélancolique sans concession, se refuse... au renoncement lui-même. Accolant ainsi formellement ces deux espèces de refus, celui qui émane de la parole et témoigne de sa douleur, celui qui sourd du pulsionnel et manifeste sa tendance à la conservation des objets premiers, Freud, plus vivement que dans tout autre texte, dévoile, ici, l'enjeu ultime du conflit psychique entre régression par refus du monde et progrès par refus à soi-même.
Le lecteur aura compris qu'en déroulant cet «Extrait de l'histoire d'une névrose infantile » je veux attirer son attention sur le renouvellement de la théorie du rêve que Freud propose là, plus d'ailleurs qu'il ne l'expose véritablement. L'avancée qu'il réalise concernant les fonctions psychiques assurées par le rêve reste implicite, elle est à découvrir, à lire entre les lignes, car le projet que l'auteur poursuit concerne d'abord l'étude de la névrose infantile, et secondairement l'étude du processus analytique à l'occasion duquel cette névrose infantile a pu être reconstruite. Les analystes ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, qui ont accordé au rêve de l'homme aux loups un intérêt et une attention unanimes. Mais pour implicite que soit la théorie nouvelle du rêve, elle n'est pas incidente : dans les pensées latentes qui habitent Freud au cours de ce travail, il y a peut-être déjà l'idée qu'entre la dynamique psychique propre au rêve et la dynamique propre à la cure analytique existent certaines analogies. Vu sous cet angle, on peut dire que ce texte se situe à mi-chemin entre L'interprétation des rêves - où les deux fonctions immédiates d'accomplissement du désir et de gardien du sommeil ont été fermement établies - et «Au- delà du principe de plaisir » où, reprenant l'énigme encore irrésolue des rêves traumatiques, Freud découvre pleinement la fonction que le rêve occupe dans la transformation pulsionnelle et dans l'accès de l'appareil psychique à une économie commandée par le principe de plaisir.
Ce rêve d'enfant que, dans une première levée de l'amnésie infantile, l'analyse a amené à la conscience, s'avère donc avoir lui-même retrouvé - et intériorisé dans le tissu naissant de la névrose infantile - un morceau de réalité suffisamment actif pour déterminer le comportement compulsif du jeune homme qu'est devenu cet enfant - spécialement son comportement sexuel. Le travail analytique, relayant le travail du rêve, en parachève l'exhumation. Au sujet de ce rêve, Freud parle précisément de processus - Vorgang - accomplissant un progrès - Fortschritt [6] : sous son influence, l'enfant sortira d'un état caractériel dominé par les agirs, les accès de rage en particulier, pour entrer dans la névrose infantile et son corollaire obligé, l'angoisse. La raison pour laquelle Freud par le de processus est parfaitement claire : outre cette «remémoration-liaison » à laquelle nous avons déjà vu qu'elle procédait, l'expérience onirique opère un retournement pulsionnel qui conduit l'enfant à s'identifier activement à une position passive féminine et à instituer activement son père en objet interne. Le rêve procède donc, et à la constitution du moi, et à l'institution d'une relation d'objet qui produit une structure psychique élémentaire dont l'appareil psychique n'est que l'extension, indéfinie d'ailleurs. Cette structure psychique que le rêve, au terme de son accomplissement, aura déposée dans l'âme, d'autres rêves la reprendront et la compléteront, et aussi, après coup, l'expérience transférentielle de la cure.
Perception endo-mémorielle, liaison du remémoré
aux mouvements pulsionnels, donc symbolisation, constitution
d'une instance du moi et d'un objet interne, et donc d'une relation
d'objet, telles sont les différentes étapes de
ce processus du rêve, auxquelles il faudrait ajouter l'édification
d'une surface perceptive nouvelle : celle qui permet au
dormeur de se détacher du rêveur, qui sépare
le spectateur de l'acteur du rêve, et installe ainsi,
entre la perception du rêve et la représentation
dans le rêve, un écart qui appelle le récit.
Une question se pose aussitôt : de quel matériel
le rêve dispose-t-il pour exécuter des tâches
certes convergentes dans leur finalité commune - la constitution
à partir des matériaux bruts de la réalité
externe et de la pulsion, d'une scène psychique - mais
apparemment hétérogènes quant à
leur nature ? Remémoration et perception endo-mémorielle,
liaison libidinale et représentation, constitution d'instances
subjectives et objectales, perception endopsychique semblent,
à première vue, en appeler chacune, à des
mécanismes particuliers et à des matériaux
spécifiques.
Ce que Freud appelle le travail du rêve nous est familier : il transforme le contenu latent - l'hallucination à laquelle le processus du rêve a abouti - en contenu manifeste puis en récit. Tentons, maintenant, a contrario, de reconstituer ce que dut être ce processus du rêve, chez l'enfant, en partant des associations que l'analysant adulte a fournies à son évocation. Ces associations - le récit de cette analyse est à ce sujet sans ambiguâté - ne font que retrouver le matériel sémantique dont l'enfant disposait naturellement avant de sombrer dans le sommeil. Freud en décrit, avec une certaine minutie, les constituants. Car loin d'être ordonné en un discours unique, homogène et cohérent, il est fait de plusieurs discours, de provenances différentes, qui n'occupent pas dans le champ du langage, le même statut sémantique, et qui supportent des connotations affectives différentes. Freud prend soin de les distinguer : il y a les discours que l'enfant a entendus de la bouche du grand-père, de la sœur, de la bonne d'enfant ou de la gouvernante ; ils sont généralement étroitement connectés à un contenu sexuel ; il y a ceux qu'il a lus dans des livres de contes et qui sont plutôt articulés aux catégories de l'angoisse et de l'effroi ; il y a enfin les discours que l'enfant s'est énoncé intérieurement dans certaines circonstances émouvantes et intrigantes comme les visites, en compagnie de son père, aux troupeaux de moutons agonisants, ou comme le moment où il surprit, au cours de la conversation de sa mère avec son médecin, la plainte de celle-ci «je ne puis plus vivre ainsi ! » - discours référés à l'évidence à ses objets œdipiens.
Qu'ils aient été reçus passivement depuis
le monde et ses objets, ou qu'ils aient été construits
activement et se soient énoncés dans des pensées
demeurées préconscientes, ces discours constituent
la matière où le rêve a puisé les
voies de sa figuration [7].
Avant de fonder cette assertion, tenons pour établi que
ni la pulsion, ni la trace mémorielle n'ont de représentations
qui leur soient propres : la pulsion parce qu'elle est
une simple poussée, une force, une «exigence de
travail », sans contenu ni contenant ; la trace
mémorielle parce qu'elle relève d'une excitation
des tissus de l'âme, d'un «frayage » ;
elle ne se révèle certes qu'au contact de représentations
adéquates auxquelles elle s'ajustera et qu'il lui faudra
donc présélectionner ; mais du fait même
de son excentration dans les franges mémorielles de l'appareil
de l'âme, on ne peut lui accorder une quelconque autonomie
représentative : la trace mémorielle n'est
au fond qu'une préforme, un organisateur de représentations.
Si donc un même matériel verbal a servi au processus
du rêve, puis a fait retour dans le travail associatif,
il nous suffira de comparer l'état de ce matériel
dans le contenu manifeste du rêve et dans le contenu des
associations pour découvrir quels signifiants particuliers
ont «couvert » l'hallucination et procédé
à sa figuration. Trois signifiants, essentiellement,
sont communs à ces deux étapes de l'expérience
onirique : le «blanc » des moutons et
des chevreaux évocateur du déshabillé des
parents, la «queue » des chiens rappelant le
pénis du père et celui manquant et effrayant de
la mère, le «monter dessus » des loups
représentant leur coït. Déplacés au
confins de Mémoire et de Psyché,
ces signifiants, empruntés au champ sémantique
préconscient, ont dû s'avérer les plus aptes
à lier la pulsion et à représenter les
constituants spécialement excitants ou traumatiques du
souvenir.
L'écoute analytique reconna”t, à certains mots,
une valeur signifiante au fait qu'ils conservent, jusque dans
leur usage dans le discours associatif manifeste, les traces
de leur participation à l'expérience onirique
ou transférentielle : un excès de brillance
ou au contraire de réserve, un certain détachement
ou retard à leur énonciation, une charge d'étrangeté,
une tendance à se redoubler au travers de diverses analogies,
modifient subtilement leurs significations, leurs couleurs et
leurs timbres. Ces altérations du discours témoignent
de la transformation que le moi a dû concéder à
sa participation à l'expérience hallucinatoire,
transformation qui fait partie intégrante du processus
du rêve, comme du processus analytique. De la même
manière que le symbole de la négation est «un
substitut intellectuel du refoulement, son signe de marquage »,
le devenir signifiant d'un mot commun est la preuve qu'il est
désormais chargé d'une représentation infantile
qui le marque comme «un certificat d'origine comparable
au "made in germany" ».
Nous pouvons nous représenter le devenir signifiant du
langage de la façon suivante : après que
la régression psychique générée
par le sommeil a débouté certains mots de leur
contexte ordinaire et les a isolés, ils seront, à
la faveur de l'hallucination, investis, et par tel fragment
de la réalité mémorielle parce que celui-ci
trouve à s'y refléter, et par telle pulsion partielle
parce qu'elle peut s'en saisir comme... son objet même.
Le devenir signifiant reste fondamentalement arbitraire :
il dépend tout entier de la rencontre que le processus
aménage, au plus profond de l'appareil de l'âme,
entre la matérialité de l'histoire et de la pulsion
et celle, combien plus insaisissable, de la langue dans laquelle
l'être circonscrit sa subjectivité. Il n'y a pas
de signifiants structuraux et universels comme Lacan l'aurait
voulu, il n'y a que des signifiants singuliers, passeurs, opportunistes
et éphémères, entre Âme
et Psyché, qui ouvrent à la
langue un pouvoir de signifiance infinie et font la surprise
et l'enchantement de la parole.
Le processus du rêve (comme son analogon,
le processus analytique) travaille ainsi à la constitution,
depuis une représentation de chose, d'une représentation
de mot. Dans ce trajet, rien ne se perd vraiment des forces
en présence : pulsion, objet, contexte mémoriel
sont conservés, ils ne sont que rassemblés dans
une unité fantasmatique nouvelle ; tout change cependant :
l'objet auquel s'est substitué le signifiant abandonne,
de ce fait, sa réalité matérielle et incestueuse ;
la pulsion, en se transposant de l'objet œdipien vers sa
représentation, se voit inhibée dans sa tendance
à l'accomplissement, au profit d'une économie
différée de l'investissement ; l'événement
mémoriel originaire, délivré de la compulsion
à se répéter, se satisfait désormais
de l'évocation, si lointaine soit-elle, pourvu qu'aucune
rupture n'affecte la continuité du signifié et
du signifiant.
Une seule condition, excluant l'arbitraire, est cependant requise
du mot pour qu'il devienne signifiant : que sa racine soit
assez large pour que le mot puisse étendre sa polysémie.
La naissance du signifiant procède d'une transformation
de la masse sonore du mot, de son pouvoir de se réverbérer
en images ; ces qualités plastiques du langage,
issues de la parenté sensorielle de l'expérience
visuelle et de l'expérience acoustique, sont inscrites
dans la structure du semantème et sont, à ce niveau
de régression que le rêve lui fait subir, réactivées.
C'est grâce à cette matérialité physique
des mots que la réalité du désir et de
la séduction parentale se transpose sur la scène
psychique. Faute d'outils perceptifs adéquats, cette
matérialité nous échappe de sorte que nous
résistons à voir la langue pour ce qu'elle est :
un morceau de nature. Il nous faut cependant l'admettre :
le fantasme, dès sa constitution, est supporté
par un discours. Ce discours est, à cette étape,
réduit à une juxtaposition de mots isolés,
aucune syntaxe n'en vient tempérer la fièvre pulsionnelle
et la crudité représentative en y introduisant
l'obstacle de la négation, l'écart de la comparaison
ou la résistance de l'affirmation. Mais il est déjà
un discours puisqu'à la faveur du travail du rêve
qui convertira ce contenu latent en contenu manifeste, puis
de l'élaboration secondaire qui remaniera ce fantasme
élémentaire en une fiction partageable, puis enfin
du récit du rêve, ce magma sémantique trouvera
place dans la langue communautaire... et la transformera. Voyons
là la forme première, la matrice concrète
du «discours intérieur » qui, à
l'interface du moi et de l'inconscient, assure une fonction
homéostatique, pare-excitante, de rejet ou d'intégration,
et, dans le préconscient, régule l'économie
narcissique et objectale.
Ce discours intérieur, qui se substitue à l'exigence pulsionnelle qu'il «prend au mot » et à l'objet mémoriel qu'il délivre de sa permanence et de sa force d'attraction en l'érigeant en représentation et en concept, il nous faut l'identifier comme le support de ce que Freud nommait le processus du rêve. Cette hypothèse n'est pas facile à tenir, ce n'est pas une raison d'y renoncer. Elle n'est pas facile à tenir face à l'évidence du réalisme psychique dont le rêve, plus que toute autre formation psychique, nous convainc avec force : dans le temps de sa production, le rêve s'impose au moi comme un accomplissement réel du désir, il restitue, ce faisant, au moi, la réalité traumatique du souvenir et de la pulsion que les formations inconscientes lui ont imposée ; puis ce réalisme du rêve se délite sous l'effet des récits et des discours associatifs ; c'est à ce prix de la parole que s'estompe la tension introduite par le processus, et que le rêve peut appara”tre au moi, secondairement, comme une fiction. De fait l'exigence pulsionnelle, comme la réalité du souvenir, se sont déplacées dans le poids des mots et leur force d'évocation. Le langage ne se contente pas de représenter le fantasme, sa vocation consiste à s'y substituer totalement. Mais pour des raisons qui nous restent obscures, l'esprit humain souffre à reconna”tre dans le langage sa réalité spécifique, son lieu propre où converge l'ensemble des forces qui le structurent et par laquelle, in fine, il s'auto-représente. Une dernière question s'impose à nous : comment nous représenter la transformation économique qu'assure le discours, et plus particulièrement, celle qu'accomplit, à la faveur de la régression opérée par le rêve, le discours intérieur ?
De fait, ce discours qui fait la substance du processus du rêve comporte déjà une négation : elle ne revêt pas encore à ce stade la forme syntaxique que Freud décrit dans le texte de 1920, ce symbole du «Non » par lequel l'analysant prévient l'interprétation de l'analyste en associant après un récit de rêve : «Ma mère ? Non ce n'est pas elle ! ». L'expression symbolique appartient aux couches les plus organisées de l'appareil du langage, elle n'est pas encore présente dans le langage du récit du rêve, elle n'appara”t que dans le langage, plus excentré et plus tardif, des associations qui participent encore, elles aussi, du processus du rêve. Car il y a une temporalité propre au processus du rêve qui se mesure à la durée du souvenir du rêve : ce temps, plus souvent court que long, où il reste disponible au moi avant de s'effacer, comme la fumée s'estompe quand s'éteint le feu ; cette durée de vie du souvenir du rêve représente le temps nécessaire pour que se stabilisent les transformations psychiques que le processus a générées.
La négation, à cette étape première
du discours intérieur, n'est donc pas encore signifiée :
la signification est une étape tardive du discours. Mais
elle est déjà là, active, incluse dans
l'activité même de nomination à laquelle
procèdent les mots issus du préconscient, lorsque,
satellisés vers les lieux de mémoire, ils accroissent
leur polysémie pour représenter les fragments,
sans identité propre, des restes mémoriels et
des pulsions. Quand le petit rêveur désigne par
«monter dessus » l'acte du coït parental
dont le souvenir hante son âme, par cette nomination même
il efface le statut intrusif de la trace mémorielle,
il en neutralise l'excitation. Il s'en abstrait. Nomination,
désignation, ces activités élémentaires
du discours ôtent aux formations inconscientes de leur
substance, en même temps qu'elles confèrent à
la langue son ampleur et son épaisseur : l'expression
«monter dessus », dans le vocabulaire de l'enfant,
verra, après ce rêve, son sens enrichi d'une acception
nouvelle et sexuelle - ce qui laisserait penser que le rêve
est un des lieux où se fabrique la polysémie des
idiomes personnels.
Ce plus de réalité que le discours intérieur donne à la langue n'est que soustrait à la réalité mémorielle et pulsionnelle. La loi de Lavoisier, reposant sur le principe newtonien d'économie, commande à la réalité psychique comme elle commande à toute réalité naturelle : «Rien ne se crée, ni dans les opérations de l'art, ni dans celles de la nature, et l'on peut donner en principe que, dans toute opération, il y a une égale quantité de la matière avant et après l'opération ; que la qualité et la quantité des principes sont les mêmes et qu'il n'y a que des changements, des modifications » [8]. Le discours intérieur, activé par le processus du rêve, procède à un déplacement d'énergie qui «charge » la structure sémantique et «décharge » l'expérience inconsciente. C'est dans cette perspective économique précise qu'il nous faut isoler, dans le travail de la négation, une première étape qui précède et conditionne l'avènement d'une négation syntaxique dont le symbole du Non est le paradigme : ce Vorarbeit est assuré par le jeu purement sémantique des opérations de désignation et de nomination qui convertissent la force pulsionnelle et représentative en une extension de la structure signifiante de la langue.
La négation proprement dite viendrait,
dans un second temps, stabiliser cette structure, de la même
manière que l'architecture gothique, en élevant
des ogives de plus en plus audacieuses, dut ajouter à
ses cathédrales, pour en consolider le corps, des arcs-boutants
de plus en plus sophistiqués. Freud le rappelle avec
fermeté : tout ce qui dans l'appareil de la langue
relève de l'articulation syntaxique, comme ce symbole
de la négation, doit être dissocié du matériel
sémantique qu'il vient conforter, soutenir, étayer,
ou alléger dans un but qui est au fond toujours le même :
assurer au mot la tâche psychique essentielle qui lui
incombe, de nier la réalité de la chose qu'il
évoque.
La complexité de ce travail de la négation, sa dureté, sa gageure, sont à la mesure de la force d'attraction qu'exercent les objets œdipiens, la mère en premier : objet premier de tous les courants pulsionnels ainsi que le figure, après la tragédie d'Œdipe Roi, l'histoire d'une névrose infantile, objet dernier de tous les renoncements, comme Freud le laisse entendre, lorsqu'il fait de l'imago maternelle l'exemple même de ce à quoi il nous faut, inexorablement, dire non.
Jean-Claude Rolland