Délivrée de l’enveloppe compassionnelle dont un certain usage mondain la ternit, l’amitié est un sentiment fort qui unit, rarement, deux êtres engagés l’un et l’autre dans une œuvre de pensée, proche mais non nécessairement similaire. La passion scientifique animant et Freud et Fliess, par exemple, se déploie, aussitôt que les deux hommes se sont découverts, dans une amitié passionnelle qui s’éteindra quand s’avèrera irréductible leur divergence de pensée. Entre Bossuet et Rancé, ce fut la religion qui constitua le socle d’une amitié solide et durable, entre Goethe et Schiller la poésie, entre Montaigne et La Boétie, le culte de la sagesse… A la différence de l’amour qui « crée » son objet, ne poursuit que sa possession et la jouissance qu’elle lui procure, l’amitié naît après coup, d’un projet « déjà là » et qui découvre, chez l’autre, un autre projet lui faisant écho ou reflet. La rencontre peut prendre l’aspect d’un miracle, d’un coup de foudre, elle peut revêtir la forme d’une passion, soyons-y attentifs, l’amitié est cet affect qui accompagne, révèle et enrichit une entreprise commune, une tâche.
Depuis sa création, les membres du comité de rédaction des Libres cahiers pour la psychanalyse l’expérimentent : l’exécution de la tâche éditoriale appelle l’amitié, son accomplissement l’exige. Et le présent numéro leur offre l’opportunité de mesurer et discerner ce qu’elle est justement dans les faits. Non pas, non pas seulement, cette mutuelle bienveillance ou tolérance qui, allégeant les relations entre les personnalités, les agrège dans la durée de la vie d’un groupe ou d’une institution; non pas cette tendresse qu’éveille dans l’échange concret quotidien l’expression par l’autre proche d’une originalité qui double et vivifie sa ressemblance. Mais un tissage invisible, silencieux, des positions subjectives, morales, intellectuelles, affectives éveillées par la tâche commune et qui conduit à la création, au-delà des individus, d’un tissu de représentations, s’agençant en nébuleuse, en voie lactée, où viennent prendre forme des motifs (idées, hypothèses, théories) auquel n’a pas accès l’esprit solitaire. L’amitié qui ne se limite pas à deux personnes crée un espace spirituel qui transcende l’esprit de ses protagonistes ; il offre à la vérité un autre lieu d’émergence.
L’amour du travail, du travail bien fait, était une qualité très éminente de Blandine Foliot. Le soin qu’elle apporta à la création et au développement de la revue irradia en une amitié qui conquit chacun d’entre nous, soutint la passion du travail commun. Sa disparition ne signifie pas la fin de l’amitié que nous lui portions ; sa mémoire que nous conservons précieusement continuera à nous unir. Elle représente cependant une menace pour la vitalité de l’entreprise, pour l’enthousiasme de notre engagement. Mais une menace n’est pas une condamnation, elle exige d’être reconnue, évaluée, déjouée. C’est un temps essentiel du travail du deuil que de séparer le mort du vivant et de délier l’œuvre de son commanditaire. Ce numéro, qui recueille des contributions de ses amis les plus proches, témoigne de ce temps du deuil et d’un travail sur la douleur.
La correspondance entre Freud et Fliess déboucha sur une rupture. Ferenczi qui succéda à ce dernier ne se substitua pas à lui ; les échanges épistolaires dépendent étroitement de la personnalité des correspondants. Il est certain que la correspondance fournie et continue que Freud entretint tout au long de sa vie avec de nombreux contemporains, témoigne de la nécessité pour ce penseur de disposer d’une présence et d’une interlocution. D’un espace où sa pensée s’éprouve et se féconde à l’écoute d’un autre. Présence et interlocution ne font pas toute l’amitié, elles n’en sont que l’ossature, la part laborieuse ; certaines correspondances s’y réduisent, on y voit se développer l’histoire du mouvement analytique. Dans certaines au contraire, la personnalité de l’autre, la qualité des affinités enflamme les échanges, fait de ces lettres, de cette amitié, le lieu même où se construit la théorie analytique.
Pour les Libres cahiers pour la psychanalyse, Blandine tu demeureras ce lieu.