Paris, le 4 octobre 2008
Ma chère Viviane,
Quelle émergence surprenante dans l’instant et dramatiquement logique après-coup ! Prises dans le vif de notre réunion du comité de rédaction, en mai dernier, nous avons décidé de nous engager dans une correspondance, à propos d’une lecture commune qui nous avait bouleversées et passionnées. Savions-nous déjà, sans le savoir, que le titre même de l’œuvre, Les Disparus, résonnait si fort avec le motif du numéro des Libres Cahiers pour la psychanalyse que nous dédions à la mémoire de Blandine Foliot, notre amie perdue ? Et oserai-je dire, sans craindre un excès de convenances, que le 5 Octobre 2007, il y a demain un an, nous avons passé une soirée magnifique avec Blandine, la dernière ? Rappelle-toi, nous allions voir un spectacle à l’hôpital Saint-Louis, une mise en scène drôle et grave de l’histoire de cet hospice depuis 400 ans ! En sortant, il faisait si doux, le long du canal Saint Martin, en ce début d’automne…
J’avais cru que les aléas de mes lectures m’avaient entraînée loin, plus tard, en avril dernier, loin de notre amie, loin de sa disparition (le mot revient décidément) et je n’imaginais pas que le livre de Daniel Mendelsohn trouverait un écho dans la confidentialité d’échanges d’amitié. Bien qu’une référence littéraire de ce type puisse apparaître incongrue et inopportune, elle s’est imposée de manière si impressionnante pour moi, elle témoigne de mouvements associatifs et de condensations si forts, que j’ai souhaité les partager.
Les Disparus ont curieusement côtoyé et infléchi mon trajet dans un sens inattendu. Je ne reviendrai pas sur la part majeure du cheminement de l’auteur pour tenter d’approcher la cruauté destructrice des hommes et leurs capacités d’amour à partir de la Shoah. Même si sa recherche acharnée pour retrouver les traces de la vie de ses disparus m’a bouleversée, même si je considère ce livre comme une réalisation extraordinaire au regard des croisements de l’individuel et du collectif, je ne prendrai en compte que deux éléments qui m’ont retenue par leur étroite et étonnante association : l’intimité et la jalousie d’une part, le danger du mélange d’autre part, les deux thèmes s’accordant en quelque sorte par leurs implications mutuelles. Le deux s’étayent sur des récits bibliques, respectivement l’histoire d’Abel et de Caïn – pour les liens entre l’intimité et la jalousie – et l’histoire du Déluge – pour le mélange.
Je m’en tiendrai au premier aujourd’hui… Dans le chapitre intitulé « Le son du sang de ton frère », Daniel Mendelsohn avance une réflexion magnifique sur l’intimité et la proximité familiale et ses effets. Ceux qui ont grandi au-dedans d’une famille se sentiront, parce qu’ils ont partagé le même espace, le même intérieur, plus proches, plus intimes. Mais en même temps – et l’expérience le prouve – ils chercheront toujours plus d’espace :
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Je pense à la façon dont les tensions naturelles entre frères et sœurs, entre ceux qui grandissent très près les uns des autres et qui se connaissent trop bien, peuvent être exacerbées par des ressentiments et des envies d’ordre économique. Je pense à certains frères qui ne bougent pas, qui essaient de gagner leur vie sur une terre qui n’est pas généreuse, et à d’autres frères qui vont tenter leur chance ailleurs. Je pense aussi à des frères et sœurs d’un autre genre, ceux qui ont grandi trop près les uns des autres et qui se connaissent trop bien, certains forcés de travailler la terre, d’autres, apparemment plus chanceux, capables d’aller ici ou là… (p. 142, 143) |
C’est aux Ukrainiens et aux Juifs que Daniel Mendelsohn pense là, mais pas très loin, il évoque sa jalousie féroce contre son puîné, pour sa blondeur et ses yeux bleus, son goût du sport et ses copains d’école, son second prénom et le fait qu’il soit venu si vite après lui. Et comment (il n’en est toujours pas vraiment remis) il lui a cassé le bras au cours d’une simple bagarre.
Et pas très loin encore, il se demande pourquoi son grand-père n’a pas vraiment aidé son frère à quitter la Pologne, à venir aux États-Unis au moment où cela était encore possible : ce qu’il cherche dans son parcours étonnant pour retrouver les traces de ce grand-oncle et de sa famille disparus, c’est aussi la trace de la haine fraternelle et de ses excès. Mais ce qu’il montre aussi, c’est comment, fondamentalement, quelque chose de l’amour, qui gît dans les profondeurs de la haine, reste vivant sous son ensevelissement.
Dans le temps même où je reprends ces fragments, ils m’apparaissent incongrus, inadéquats voire bizarres au regard de la rationalité lisible de mon propos. Qu’ont donc à voir l’ambivalence, l’ambivalence fraternelle, la guerre, l’extermination de l’étranger et l’effacement de la différence des sexes dans l’amitié ? L’écart est vertigineux et risque de rendre vaine la recherche de correspondances… Et bien voilà, ce qui m’a frappée dans le livre de Daniel Mendelsohn, c’est que la sexualité et l’amour, au sens banal des relations amoureuses entre homme et femme, sont quasiment absents. Certes, les deux existent, sont présents dans le récit, mais ils passent absolument au second plan comme si le plus important, le plus décisif de la condition humaine, revient à une jalousie considérée autrement dans son approche manifeste (Daniel Mendelsohn n’est pas psychanalyste), mais qui constitue le socle de la jalousie amoureuse dans la mesure où, au bout du compte, son objet est un objet d’amour, même s’il est massivement investi narcissiquement.
Et je me demande, alors, quelle part narcissique, quelle proximité extrême, quelle intimité dérangeante concourent à la fomentation et à l’éclosion de l’amitié : laisse-t-elle à la fraternité la part jalouse, par effacement de la différence, de ce que l’autre pourrait avoir et que je n’ai pas, de ce qu’il est et que je ne suis pas, tout ce que je n’ai pas, que je ne suis pas ? Se développe-t-elle autrement, puisque l’intimité s’est créée électivement, que la proximité et le partage n’ont pas été imposés par le manque d’espace auquel contraignent la vie familiale et le fait d’avoir les mêmes parents ?
L’amitié revient-elle surtout au transfert de l’amour fraternel ? Idéalisée, magnifiée, et en même temps excitante car l’ami n’est pas le frère et garde sa part étrangère ? Et en même temps, quelle haine et quelle cruauté lorsqu’elle se défait ! Quel acharnement nourrit la douleur de la déception !
Chez Mendelsohn, l’analogie est là, implacable : les peuples sont des frères, les plus cruels sont les plus proches. Il dénonce la même ambivalence, le même mouvement de rejet chez son grand-père vis-à-vis du frère qu’il abandonne et chez les Ukrainiens vis à vis des Juifs…
Voilà de sombres pensées… Je m’arrête là, pour aujourd’hui.
Catherine
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Paris, le 8 octobre 2008
Chère Catherine,
Mon souvenir diffère du tien. Voilà déjà présents les méandres de la mémoire, puisque, selon moi, nous avons décidé de nous écrire, au moment où, justement, dans notre comité de rédaction, chacun évoquait une éventuelle contribution personnelle à ce numéro sur l’amitié. Y avait-il une volonté de notre part – face à l’immense correspondance freudienne, où les hommes tiennent une place prépondérante – de manifester cette amitié, cette correspondance entre nous, entre femmes, avec Blandine au premier plan, elle qui avait été notre amie ? S’écrire est-elle une manière de ne pas se confronter directement à sa mort et de la partager ?
Il a été d’emblée non seulement question d’un échange de lettres mais d’une correspondance, qui signifie aussi affinité et intimité.
The Lost… « Les Disparus » n’en est pas tout à fait la traduction. Ceux qu’on a perdu, ceux qui sont perdus pour les leurs, pour l’histoire, ceux qu’on oublie, ceux qui n’ont pas de lieux de repos, de cimetière, de tombes. Le terme de disparus met l’accent sur la perte de vue – ceux qu’on a cessé brusquement de voir, ceux qui ne sont plus visibles parce qu’ils sont ailleurs, loin, morts et dont l’absence aurait quelque chose d’inexplicable. L’adjectif français implique l’invisibilité de traces.
À propos des frères, Freud écrit que toutes ses amitiés masculines ont eu pour modèle sa relation d’amour et de haine vis-à-vis de son neveu un peu plus âgé que lui. « Tous mes amis sont dans un certain sens des incarnations de cette première figure » (cité par Josiane Rolland dans son article publié dans ce numéro). Comme tu le sais le père de Freud s’était remarié et les enfants issus de son premier mariage, avaient déjà eux-mêmes des enfants, lorsque Freud était jeune.
Si ce n’est pas un frère, c’est un enfant du même âge, aimé et jalousé à la fois qui fait office de frère. Les enfants uniques élisent aussi leurs rivaux . Nous avons tous une propension à chercher, à recréer l’ambivalence où se loge celle de l’Œdipe . Seule l’idéalisation permet à la haine de se dissimuler, à moins que la mort ne serve à cette dissimulation même.
Tu t’intéresses à l’idée si proche de la clinique et si scandaleuse pour la morale que tous les hommes sont frères, les peuples le sont aussi, et plus ils sont proches, plus la haine peut se déchaîner. « Et, je le sais, il est plus facile de tenir pour responsables ceux qui sont nos intimes » (p. 571).
Les Juifs à Bolechow étaient les voisins des Ukrainiens « qui ont été les pires ». Immédiatement après avoir parlé de la proximité et de ses effets, Mendelsohn évoque les millions de morts Ukrainiens, opprimés et tués par Staline, et ceux de l’Holocauste.
Il y a une réflexion générale sur les frères, comme tu la reprends et la développes avec délicatesse, qui dépasse l’accusation de génocide et l’explique en partie. Ce qui est un regard d’une grande humanité, mais ne me convient pas vraiment car la haine a été nettement d’un côté. La psychologie des foules, des peuples n’est pas toujours assimilable à la psychologie individuelle où la réciprocité, la symétrie des sentiments se conçoit. La terrible question demeure, comment cela a-t-il été possible ? Et la réponse encore plus effrayante est la sauvagerie en nous. Seuls quelques heureux hasards et sauveurs volontaires (ici un professeur de dessin, un amoureux) ont tenté de s’opposer à l’implacable massacre. Toute généralisation sur un peuple est donc fautive.
Il n’y a pas de vérité sur le retour comme il n’y a pas de vérité sur la survivance. Certains ont eu de la chance, ils sont revenus, d’autres pas. Certains ont été aidés et d’autres pas. Certains ont aidé les Juifs, la plupart les ont tués, individuellement, en petits groupes ou en masse.
Pour l’instant je voudrais suivre le fil du retour, qui court dans le livre, aussi bien dans l’histoire personnelle de l’auteur, le récit biblique et l’enquête de Mendelsohn : se retourner, voir une dernière fois.
Quand il faut partir, émigrer, on ne peut pas se retourner. Il ne faut surtout pas car la nostalgie est prête à envahir le présent, à empêcher l’action, la marche vers une autre terre, l’intégration éventuelle. Se retourner est un danger pour soi, pour tous. Mérite-il d’être puni comme dans la Bible ?
Daniel Mendelsohn pense que la transformation en statue de sel n’est pas du tout une punition, mais la représentation toute naturelle du destin de l’exilée, celle qui pleure sa maison perdue, sa ville natale. Il se trouve que c’est une femme.
Je t’embrasse
Viviane
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Paris, le 27 octobre,
Chère Viviane,
Pourquoi faut-il que la mémoire s’incarne si cruellement dans les dates anniversaires ? La co-incidence continue de me frapper : le temps s’est exactement écoulé entre ma première lettre et la seconde et entre cette dernière soirée avec Blandine et sa mort… Je me laisse porter par cette période, sans lutter contre et je reviens vers toi, vers nos amis des Libres cahiers pour la psychanalyse… Il y a entre nous, désormais, une amie disparue commune, figurant peut-être, dramatiquement, les objets perdus de chacun… Faut-il y reconnaître un combat magnifique contre une identification mélancolique, contre l’identification à un objet mort (au sens de pétrifié, désanimé) ? Cela m’a intéressée, il n’y a pas longtemps, à propos de la cure, cette idée d’une identification de l’analyste à l’objet perdu de l’analysant, comme puissant motif de transfert. Peut-être que nous pourrions trouver des analogies sincères entre le transfert et l’amitié… Ne serait-ce que dans les déplacements dont ils sont, l’un et l’autre, le produit, ne serait-ce que par les interdits qui en président le déploiement, interdits portant essentiellement, à l’instar de l’Œdipe, sur les réalisations de désirs incestueux et meurtriers.
Ce que tu dis de la mémoire et des Juifs me fait penser à cette étonnante mémoire de l’analyse, celle qui nous fait retrouver les évènements et les rêves, les prénoms et les histoires, instantanément, pendant la séance… Une inscription étonnante, une vitalité inouïe, presque hallucinatoire comme celles qui caractérisent les retrouvailles entre amis, malgré des années de séparation « Comme si c’était hier ! », et la jubilation des temps confondus.
Quel étrange phénomène ! De quelle liberté, de quelles brèches émanerait-il ? De quelles sources se nourrit-il ? L’enfance, sans doute ou les passions adolescentes… Je pense à la recherche de Daniel Mendelsohn, à ses traversées incroyables pour retrouver les membres éparpillés de la même famille, de la même communauté originaire, détruite. À la nécessité d’être accompagné dans ce périple par son frère, celui-là même qui avait suscité chez lui une si violente jalousie, pour ce qu’il avait et que lui n’avait pas, pour leur différence finalement admise, finalement aimée au bout du voyage : le motif de la haine devient ainsi l’argument le plus fécond d’une complémentarité essentielle. L’un écoute, l’autre regarde : les photos occupent une place formidable, celles restantes, preuves vivantes du passé disparu ; celles, actuelles, témoignages irréfutables du temps qui passe.
Les croisements de l’espace et du temps me fascinent ; c’est ce qui me retient dans l’aventure de Daniel Mendelsohn : courir le monde, traverser le temps, rassembler à la fin du livre tous les interlocuteurs rencontrés, assembler les fragments apportés par les uns et les autres, leurs contradictions et leurs accords. Chacun semble contribuer à la construction d’une œuvre commune, essentielle, à laquelle Daniel Mendelsohn prête son talent d’écrivain et surtout son écoute obsessionnelle.
Je sais bien que ma lettre d’aujourd’hui part dans tous les sens et qu’en même temps, je cherche à tout prix un rassemblement, des liens, plus qu’une cohérence . L’idée troublante, depuis le début est qu’en vérité, j’ai été prise par une illusion (ou un désir) complètement déraisonnable, très vite après mon engagement dans Les Disparus : la pensée que finalement, Daniel Mendelsohn pourrait les retrouver vivants ! Vivants, les disparus, vivante encore cette famille !
L’année se termine, il y a peut-être une part de moi qui a continué à croire, à mon insu, que Blandine était encore vivante.
J’essaierai de poursuivre demain,
Catherine
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Paris, le 28 octobre 2008
Les hasards du calendrier (il n’y en a pas pour celui qui peut y voir des signes comme toi, si sensible au calendrier intérieur qui t’as fait écrire au rythme de certaines dates) font qu’une exposition sur « Freud collectionneur » vient de commencer au Musée Rodin.
Le moulage du bas-relief de la Gradiva, que possédait Freud, m’a frappée une fois de plus, par sa beauté et la grâce de son mouvement. Une femme qui marche. L’association avec la femme de Loth m’est venue aussitôt. Marche non plus légère, mais sans doute résignée et pesante, pour celle qui quitte sa ville natale.
Je repensais à ta remarque sur l’absence de sexualité dans le livre de Daniel Mendelsohn (sauf le jeune couple qui s’aime, ou encore – ne les oublions pas ! – les rites pervers des nazis). Cela m’a fait penser à la suite de l’épisode de la statue de sel, dont l’auteur ne parle pas du tout, et qui consiste en un double inceste puisque les deux filles abusent de leur père dans son sommeil afin de perpétuer sa lignée.
À bientôt, Catherine, je t’embrasse fort.
Viviane
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Paris, le 3 novembre 2008
Chère Catherine,
Comme je te l’avais écrit je voudrais approfondir ma lecture des Disparus en reprenant le fil de « ce dernier coup d’œil », dont il est souvent question : se retourner pour voir, une fois, une dernière fois.
Le livre, dont l’exergue est une citation de Proust, entraîne immédiatement le lecteur vers les territoires du souvenir. Se retourner, revenir, est le geste physique de la mémoire.
À la recherche du temps perdu a été traduit en anglais par In search of lost time. Le terme de lost vient ici en écho au titre proustien et annonce une recherche.
Le retour, les détours nécessaires par un passé personnel, inscrit son livre dans une certaine tradition littéraire (Daniel Mendelsohn lit et parle remarquablement le français et a beaucoup étudié Proust). Il ne s’agit pas toutefois, chez Mendelsohn, contrairement à la démarche proustienne, d’une victoire triomphante sur le temps. Le temps retrouvé ne l’emporte pas sur le temps gâché ; le temps est perdu en grande partie, car c’est un temps individuel, celui du quotidien qui ne nous permettra jamais de savoir vraiment comment l’un ou l’autre riait ou pensait, avait souffert dans sa chair de la cruauté des hommes.
Le récit commence par : « Jadis, quand j’avais six ou sept ou huit ans ». L’auteur se rappelle ses impressions, sensations et sentiments passés qui furent les puissants moteurs de son travail et de sa quête ultérieure. Lorsqu’il rentrait dans une pièce, des personnes âgées, surtout des femmes, se mettaient à pleurer, en évoquant sa ressemblance avec un grand-oncle tué par les nazis, dont il ne connaissait rien. L’amour de son grand-père maternel, amour qu’il recevait de lui et qu’il lui vouait, l’ont poussé, à la fois vers la littérature grecque et, bien sûr, vers le pays d’autrefois, Bolechow en Ukraine.
Daniel Mendelsohn explique pendant tout un chapitre intitulé « Les Commencements », comment est née, a serpenté, a mûri l’idée de partir et de mener une enquête. L’envoi par son frère d’un livre sur Bolechow au moment des fêtes juives, alors que leur famille ne suivait pas particulièrement la tradition religieuse, est un des nombreux signes et déclencheurs de l’aventure.
Le retour sur l’enfance est un retour sur soi qui lui permet d’ancrer sa recherche dans l’intimité de lui-même, dans des scènes qui le montrent lui, scènes à la fois banales et personnelles, comme le sont celles qui scandent toute vie. L’exigence des détails, révélateurs de vérités, peut être oppressante, parfois indigeste, mais finalement indispensable au chercheur.
La cure analytique n’est pas loin, non pas que l’auteur vise à se raconter, ou à traiter l’écriture comme une sorte de thérapie, non, pas du tout, mais la précision de ses affects et de ses impressions font penser à ce que peuvent raconter nos patients et à ce que nous-mêmes, anciens patients (ce qu’oublient toujours les analysants, tels des enfants dont les parents n’ont jamais pu être enfants eux-mêmes) avons pu raconter sur le divan à propos de nos intérêts ou vocations. La recherche du détail et de l’incarnation spécifique face à toute généralisation banalisante en fait un livre dont un psychanalyste peut se sentir très proche.
Une histoire, une famille, tout en restant si singulières, peuvent, comme le récit d’un cas, nous faire comprendre la maladie humaine. J’y retrouve l’esprit de la démarche psychanalytique. La recherche particulière, limitée et si personnelle de l’auteur enrichit la science historique. Le mode d’écriture qui reprend certaines phrases, qui les répète comme un récit oral, le fait à l’instar du style du grand-père, conteur par excellence. Est-ce une tradition talmudique qui reprend ainsi les récits, en boucles, de manière concrète, minutieuse ? Je pense aux textes grecs – Daniel Mendelsohn enseigne la littérature ancienne – et surtout à l’Odyssée, qui inscrivent autour d’une histoire principale, celle d’un retour, les nombreux récits d’autres personnages et de situations pleines de rebondissements et d’enseignement. Partir, revenir c’est s’identifier à Abraham, à Ulysse. La recherche à travers le monde aussi bien que le voyage intérieur deviennent les sujets du livre.
Les répétitions, l’obsessionnelle minutie du compte-rendu, rendent cette lecture fastidieuse au début. L’obstination et la volonté à retrouver les traces donnent une impression de lourdeur qui se transforme petit à petit en sensation de profondeur et d’enrichissement.
Le lecteur, qui se laisse entraîner, aura des rythmes de lecture différents . On est pris comme par de la fiction, alors que l’auteur se défend sans cesse de vouloir en faire une. Il a affirmé, dans les entretiens qu’il a eus au moment de la parution de son livre, ne surtout pas être un romancier, ne pas avoir voulu faire une œuvre d’imagination, mais s’en tenir aux faits, transcrire ce qui a été vu et su à l’époque, fidèlement, si on veut bien laisser à toute construction sa vérité.
Il y a un récit de l’enquête et de ses préparatifs intérieurs et pratiques, un récit de l’histoire (re)construite, une description des personnes rencontrées ou accompagnantes qui deviennent, peut être malgré l’auteur, mais grâce à son talent, des personnages. Si ce livre est une réflexion sur l’histoire, il l’est aussi sur la fiction. Daniel Mendelsohn revient donc sur le passé et sur les lieux, vient vers ceux qui habitent le pays d’autrefois, et le lecteur se demande si les habitants qui surgissent dans ce village d’Ukraine ne sont pas des revenants eux-mêmes. Les rencontres prennent une allure quelque peu fantomatique, d’autant que les anciens qui ont été présents au moment des faits sont évidemment très vieux, mais l’auteur a le talent de les animer. Les passages bibliques et les commentaires qui scandent le récit permettent au lecteur de ne plus suivre avec avidité la découverte des traces inscrites dans l’Histoire, mais de réfléchir, de faire retour sur des dimensions universelles et atemporelles. La Bible est présente, non pas tellement comme une référence religieuse, mais comme un horizon littéraire et anthropologique.
As-tu eu, comme moi, l’impression que la lignée paternelle existait peu et que Daniel Mendelsohn ne fait que quelques allusions rapides aux intérêts intellectuels de son père, à ses silences et au caractère sombre des Mendelsohn ? L’ascendance maternelle tellement présente, est plus lumineuse et gaie, malgré tout le tragique qui la caractérise. Est-ce pour cette raison que me reste particulièrement la photo de la mariée avec son bouquet, si souriante, innocente dans sa confiance, incarnation de la vie insouciante ?
J’ai découvert en cherchant à connaître l’auteur , dont je ne savais rien du tout, qu’il avait écrit un premier livre, The Elusive Embrace, très salué par la critique aux États-Unis, sur la question de l’homosexualité, la sienne en l’occurrence. Dans un entretien il dit : « Je suis juif et homosexuel. Le côté juif, en moi, c’est le côté de la tradition, de la famille, et du devoir. Le côté grec, païen, c’est celui du désir, du plaisir ».
J’ai pensé à ce que tu évoquais, reprenant l’idée de Daniel Mendelsohn d’une trop grande proximité entre frères qui les faisait s’éloigner l’un de l’autre, à la crainte de l’homosexualité présente dans toutes sortes de famille, à la rivalité si épidermique parfois entre frères et soeurs.
Se retourner sur le passé, avancer en se retournant, permet de se retrouver, et de retrouver ce que l’on ne savait pas avoir perdu, tout en sachant intimement que la perte est à l’horizon de son travail. C’est contre cela que toi et moi luttions, pensant toutes les deux (nous nous l’étions dit oralement) que l’auteur retrouverait ses parents, qu’il y aurait, par ce mirage que nous tenons de l’enfance, et auquel fugacement nous parvenons à croire, un happy end.
Il y a des moments où il ne faut pas se retourner tant la force attractive du passé peut vous engloutir ; il faut s’en aller pour survivre, surtout sans se retourner, émigrer sans rien emporter, partir, et puis il y a des situations où il faut au contraire revenir sur ses pas, jeter un dernier coup d’œil comme la mère et le fils le font à la fin du livre et s’agenouiller devant le lit de la grand-mère ; se retourner pour créer du nouveau, partir non pas alourdi mais riche du passé ; et puis il y a des situations où lorsqu’on décide de regarder une dernière fois en arrière, on ne le fait pas, parce qu’on oublie de le faire, parce qu’on ne veut pas ou plus vraiment et que la quête est pour ce moment-là terminée. Je fais allusion à la très belle fin de ce livre, lorsque l’auteur, qui s’était promis de regarder une dernière fois Bolechow, laisse passer le moment en voiture. Et puis c’est fini, ce n’est plus possible, ils sont trop loin, le virage empêche le dernier coup d’oeil. Bolechow disparaît du regard. Se retourner peut être un geste de transgression, comme de fidélité.
Il faut revenir sur ses pas pour creuser une hypothèse, pour découvrir, pour forcer le hasard et comme l’écrivait Malraux à propos du roman, le transformer en destin, ou ici, en une histoire qui prend fin quelque part, dans un jardin, à l’arrière d’une maison. Ainsi une femme plus âgée Froma, l’amie hélléniste, pousse l’auteur à interroger encore une fois un vieil Ukrainien qui lui montre le lieu où était cachée sa famille. Elle l’incite, malgré lui, à revenir sur ses pas, à creuser, à s’enfoncer plus avant dans la recherche, une fois encore, à ne pas renoncer malgré la fatigue et le découragement. Elle lui prouve, comme elle lui avait dit des années auparavant à propos de sa thèse, que, contrairement à ce qu’il pensait à l’époque, la complexité n’était pas le problème mais la solution.
Daniel Mendelsohn peut ainsi donner une sépulture littéraire aux six disparus de sa famille et pose une pierre, très concrète, dans le creux de l’arbre devant lequel deux d’entre eux ont été abattus. Une pierre qui, comme le veut une habitude juive, permet, sur une tombe, de montrer son passage, de laisser cette marque désuète et solide devant le monument funéraire, de dire qu’on est venu rendre visite. Montrer qu’on ne laisse pas les morts seuls.
Notre correspondance est cette petite pierre.
Je continuerai sur ce thème en te parlant des photographies. Faire voir, voir, montrer l’instantané.
Je t’embrasse fort
Viviane
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Paris, le 9 novembre
Chère Viviane,
J’ai bien reçu tes lettres et retenu leurs motifs parfois inquiétants, l’inceste, l’humiliation extrême, la torture… Je me disais que, décidément tu étais du côté de la vie, comme tous ceux pour qui la mort est présente, je veux dire non déniée, reconnue comme part entière de la condition d’existence… Je ne parlerai pas aujourd’hui du long débat, de la polémique récurrente entre psychanalystes partisans de l’intérêt de la pulsion de mort, et ceux qui le récusent… Ce sera peut-être pour un autre moment. Sauf que, côtoyer l’idée de la mort permet de saisir la vie, comme les pulsions de mort qui assurent la déliaison, et donc la fragmentation et donc, sans doute, l’analyse ! J’y vois le même entrelacement que dans les deux principes, celui du plaisir, celui de la réalité, appréhendés d’abord dans leurs contrastes, leurs oppositions, voire leur conflit et repris ensuite dans une dialectique qui leur donne leur dynamisme et leur sens.
Ce que tu évoques à propos de Loth et de l’inceste me fait penser à cette seconde configuration, impressionnante pour moi dans Les Disparus et qui a trait au mélange, dans le chapitre intitulé « L’Histoire du déluge », celui où Daniel Mendelsohn parle de la première Aktion puis de la seconde… Sa référence à la Bible, si surprenante pour moi dans les débuts de ma lecture résonne incroyablement comme tentative de surplombement du pire, de l’horreur extrême qu’on voudrait absolument exceptionnelle, par rappel du plus général, du plus connu, ici le « meurtre des enfants innocents, problème célèbre… ». Immédiatement associé à l’humeur mélancolique de Dieu, à sa colère provoquée par le péché décrit dans Noach, stigmatisé par l’ « immoralité sexuelle » : la nature de la corruption a à voir avec « le mélange incontrôlable de catégories qui sont censées rester distinctes – une préoccupation de cette religion particulière, comme cela devient de plus en plus clair à travers la Torah, depuis cet acte originel de « création cosmique » décrit comme un processus de séparation et de distinction, jusqu’à l’insistance rigoureuse dans les livres plus tardifs comme le Lévitique, sur la « Séparation des genres et des espèces de choses » (p. 275)… Et c’est ainsi que, dans les instructions données à Noé pour la construction et la cargaison de l’Arche, Dieu rappelle cet ordre de séparation. Le châtiment pour la non-observance de cette règle s’inscrit de manière appropriée à la nature du crime : le déluge a pour effet d’effacer les distinctions entre les choses, les eaux montantes engouffrent la terre ferme, les montagnes et les vallées disparaissent du paysage ; le lien entre le crime et le châtiment concerne la façon dont les opposés coïncident secrètement et conduisent Dieu à vouloir détruire « toute chair » ce que Daniel Mendelsohn interprète comme destruction possible de tous et donc des enfants innocents, pourtant catégorie de personnes peu susceptibles d’avoir été engagées dans le mélange des espèces. Implication troublante pour lui car « Dieu pourrait être capable de tuer des innocents » (p. 276).
Peut-être pourras-tu parler des Aktions… Je m’aperçois que cela m’est presque impossible et que ma pensée se tourne maintenant vers la mélancolie et vers ce que j’en comprends à partir de Freud : l’ordre du narcissisme, du mélange, de l’effacement de la différence dans une double entente, la différence entre moi et non-moi, et la différence des sexes…Que la première Aktion ait bafoué ce que la différence implique de respect d’altérité, en contraignant aux mélanges les plus humiliants, les plus infamants, me confronte à des images intolérables, les plus difficiles moments du livre, et pourtant bientôt emportés dans le flux puissant de la recherche, peut-être plus encore que de la pensée qui la soutient.
Donc la mélancolie freudienne et sa logique particulière impliquent justement la disparition de la différence : le tourment que le moi s’inflige dans l’auto-mortification, l’attaque obsédante et cruelle par des reproches incessants, s’adressent tout autant à l’objet aimé et décevant… La logique de l’Aktion est autre et ne peut se renverser : il serait bien trop facile de penser qu’en torturant l’autre, c’est le moi du tortionnaire qui se met à mal…Si on suit Daniel Mendelsohn dans ses cheminements, ce serait plutôt le frère envié, jalousé, trop proche qui la sous-tendrait.
Moi aussi je mélange tout, pas de pensée claire aujourd’hui… sauf celle d’un leurre possible de l’effacement entre la vie et la mort… si attractif et illusoire dans les cibles de la manie, si dangereux et angoissant dans le transport mélancolique : qui meurt, qui est détruit, quand l’autre disparaît ?
À très bientôt, chère Viviane,
Catherine
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Paris, le 13 novembre
Chère Catherine,
Je ne vais pas parler des Aktions, je ne sais pas comment, je pensais qu’il le fallait et je ne sais pas quoi en dire, tout commentaire me paraissant aujourd’hui totalement inutile. Mais je voudrais au moins copier cette phrase si simple et poignante de Virgile, reprise par Daniel Mendelsohn, « Sunt lacrimae rerum ». Il y a des larmes dans les choses.
Ce qui me permet de reprendre « mon » fil et de te faire part d’une citation d’un intellectuel français dont la proximité avec Daniel Mendelsohn ne me paraît pas contestable :
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La Photo est comme un théâtre primitif, comme un Tableau Vivant, la figuration de la face immobile et gardée sous laquelle nous voyons les morts. [2] |
Dans le mouvement, le tropisme du « dernier coup d’œil », la quarantaine de photos en noir et blanc insérées dans le livre, intimistes par leur sujet et leur taille, font encore plus pénétrer le lecteur dans l’univers familial de l’auteur, dans sa démarche même, puisque les photos scandent la recherche et les découvertes. Ces photos viennent en partie détourner la tension que suscite la lecture de la barbarie humaine, des Aktions au cours desquelles la perversion et le sadisme de la persécution sont décrits, sans emphase. On regarde les photos, moment d’arrêt, non pas de calme, où le lecteur peut reprendre son souffle et donner un autre rythme à sa lecture. Comme les passages bibliques, les photos permettent de ne pas dévorer le livre tant l’auteur a su créer une sorte de suspense. « […] au fond la Photographie est subversive, non lorsqu’elle effraie, révulse ou même stigmatise, mais lorsqu’elle est Pensive » (La chambre claire). Roland Barthes oppose le cinéma à la photographie qui permet la « pensivité » contrairement aux images qui défilent et qui astreignent le spectateur à « une voracité continue ».
La ressemblance avec la démarche d’un auteur allemand, W.G. Sebald, vient vite à l’esprit ainsi que cette étrange familiarité que le lecteur est invité à avoir avec l’auteur. Chez Daniel Mendelsohn l’hospitalité est directe, il nous fait le cadeau d’une porte ouverte, tout en l’offrant à ceux qu’il expose puisque les photos ne sont pas seulement les présences absentes des disparus mais celles de ceux qu’il a rencontrés au cours de l’enquête.
Le détail humanise l’Histoire, les chiffres des génocides deviennent banals comme les visites en groupe à Auschwitz. Les photos ont une fragilité qui contraste parfois avec l’immensité du meurtre et le bouleversement de la découverte. Ainsi la photo prise, de loin, de la pièce commune avec la trappe qui avait permis de cacher quelques mois l’oncle et sa fille. Ainsi la photo de la grand-mère assassinée, debout près d’une carriole, qui comme l’écrivait Barthes à propos de sa mère « ne se supposait pas », dans la simplicité d’elle-même, d’un temps révolu, dans un lieu si étranger et cocasse pour elle, qui la faisait peut-être sourire.
Les photos qui ne sont pas spécifiquement des photos-de-famille sont faites par le frère de l’auteur, Matt ; elles sont à la fois banales et chargées de tout le poids de ce qui est, accompagnent le texte qui, souvent, les commente. L’auteur raconte la manière dont elles ont été prises, comme il raconte comment il a fallu organiser les entretiens pour que les survivants de Bolechow acceptent de parler, puissent raconter. Cela me rappelle notre discussion, en comité de rédaction, sur le « devoir de mémoire » et la douleur de raconter que l’on impose aux autres.
Les photos ont aussi la vertu d’un temps arrêté, immobile, qui peut capter le vivant mais fait penser de manière irrépressible au temps qui passe.
Les photos attestent ou apparaissent comme des éléments de preuve de la réalité historique du récit, même si la source de la quête est décrite comme éminemment personnelle : la ressemblance entre le neveu et l’oncle (deux photos nous les montrent), le silence et les larmes qui entourent cette ressemblance physique et l’éventuelle faute commise par le grand-père tant aimé. Daniel Mendelsohn tend en même temps à l’objectivité, tout en sachant qu’il n’existe pas de vérité générale, que celui qui raconte est soumis à son propre récit.
Je t’embrasse fort
Viviane
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Paris, le 16 novembre 2008
Chère Viviane,
Je viens de lire ta lettre du 13 novembre et je retrouve ton insistance sur « le dernier coup d’œil », celui qui fixe le moment où on se retourne, celui de la photographie, césure désormais mémorable d’un instant passé, celui qui tient dans son regard le retour vers ce qui va disparaître et la disparition elle-même ?
Association incongrue, sans doute, mais l’image me vient de ces rares « retournements » sur le divan, quand l’analysant, tout à coup, ébauche le geste qui lui permettra, s’il l’accomplit, de jeter un coup d’œil à l’analyste… Que veut-il ? Très vite, on imagine qu’il souhaite avant tout vérifier la présence de l’analyste, sa présence effective, perceptible, éveillée, vivante… Pourquoi ? Sans doute pour s’assurer de la réception, voire de l’inscription de son adresse, ici, maintenant, dans l’immédiateté de son émergence, une perception qui ressemble à celle construite par Freud dans l’addendum sur la douleur dans Inhibition, symptôme et angoisse, à propos de laquelle il ajoute qu’à ce moment-là, il n’est pas encore question d’investissement… Juste un coup d’œil… Et je pense en même temps que le retour intérieur, celui de la remémoration et de l’association, se passe de ce retournement lorsqu’il inscrit le long chemin des séances, lorsqu’il transforme le passé en présent continu, en temps confondus…
Est-ce cette correspondance qui, depuis quelques semaines, conduit mes pas dans des quartiers de Paris que je connais fort bien, même si je n’y vais plus souvent, mais qui, en ce moment, m’alourdissent d’une nostalgie inattendue ? Comme si, maintenant, se côtoyaient intimement la présence et l’absence ? Comme si la voie des disparus se creusait dans la paradoxale croyance de leur perte définitive et de leur survie absolue ?
Il y a, à la fin du livre de Daniel Mendelsohn, une page poignante, « in memoriam », où sont cités tous les interlocuteurs, les témoins retrouvés de l’auteur… avec leurs dates de naissance, entre 1910 et 1929, et celles de leur mort, entre 2002 et 2004 : saisissant témoignage de l’inéluctable destin des hommes, certes, et en même temps marque évidente de la longue vie de ceux qui ont échappé au massacre et à l’extermination… de la possible longue vie de tous ceux qui ont été détruits. Curieusement, la lecture de cette dernière page m’a complètement bouleversée, presque jusqu’aux larmes… En t’écrivant, des pensées explicatives ou interprétatives me viennent : je suis touchée car ces gens-là ont une date et un lieu précis de leur mort ; je suis touchée parce que, à peine retrouvés, ils disparaissent et enfin, je suis touchée parce qu’ils sont rassemblés sur cette liste, comme sur une pierre tombale, un monument aux morts… Je me souviens de mon désarroi, enfant : pas de tombe familiale, pas de cimetière et la conviction troublante d’être différente, étrangère, exilée. Quels droits d’existence ? Et en même temps, la croyance toute aussi troublante, confondante, d’appartenir aux immortels… Tu as raison, Daniel Mendelsohn a tenté de donner à sa famille, et peut-être au-delà, à tous les disparus, une sépulture… C’est sans doute ce qui m’a éperdument attachée à son livre même si je ne m’y retrouve pas toujours, ce qui en fait l’intérêt même, celui de la coïncidence et de la différence. Au fond, il me semble, après-coup, qu’une même humanité s’y rassemble, dans la haine et dans l’amour… une entreprise peut-être illusoire mais qui ne se leurre pas, qui ne se compromet pas, qui ne sombre pas dans l’écueil des bons sentiments et de la réconciliation.
C’est là qu’apparaît l’écart que tu signales : il n’y a pas vraiment d’équivalence entre les frères et les peuples même si l’ambivalence les régit. La sauvagerie, lorsqu’elle est collective, ne relève plus de la folie, elle devient un ordre, un principe au service d’idéaux monstrueux… Pas de commune mesure, pas d’analogie véritable, seulement un espoir déraisonnable et éphémère, une quête maniaque, une ultime tentative de maîtrise.
Daniel Mendelsohn a sans doute réussi à se réconcilier avec son frère… Il ne parvient pas, et je ne pense pas que cela soit son projet ou son objectif, à nous réconcilier avec le pire. Et heureusement !
Il y a une si grande tendresse dans les photos prises par Matt, et dans d’autres une désolation si vaste qu’elle nous engloutit… Daniel Mendelsohn a manqué le dernier coup d’oeil, il s’est retourné trop tard… C’est peut-être ce qui lui a permis de rester vivant, de garder vivant en lui tous ses disparus ; il n’ a pas l’impatience d’Orphée pressé par Eurydice : car, te souviens-tu ? - c’est elle qui réclame la preuve de son amour, elle se plaint, elle l’accuse de ne pas l’aimer assez, puisqu’il ne se retourne pas pour la regarder…Et voilà, il se retourne et cette fois, elle disparaît, pour toujours…
Je t’embrasse, chère Viviane, à bientôt,
Catherine
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Paris, le 24 Novembre,
Chère Catherine,
J’ai du mal à quitter Les Disparus, mais la correspondance et l’amitié peuvent heureusement se poursuivre. Ce livre m’a tant fait penser à ma famille que j’envie furieusement l’auteur de sa détermination, de sa réussite.
Je t’avais écrit un jour, que pour les Juifs – m’avait-on expliqué quand j’étais petite – la vie éternelle était le souvenir que les vivants avaient des morts. Oui, les vivants et les morts s’entremêlent ainsi dans le souvenir, l’identification, la ressemblance, dans la chaîne –enchaînement et lignée – qui fait notre humanité.
Je t’embrasse, chère Catherine, très fort et à bientôt, en personne,
Viviane
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Viviane Abel Prot et Catherine Chabert