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XVIII. L'INTRAITABLE CULPABILITÉ
(Automne 2008 - Numéro 18)
 

« […] La nature de l’être humain va largement au-delà, dans le bien comme dans le mal, de ce qu’il en croit lui-même, c’est-à-dire de ce qui est connu de son moi par perception de conscience. »

Freud emploie le terme de culpabilité dans les deux acceptions que lui offre la langue allemande : conscience de culpabilité – Schuldbewusstsein et sentiment de culpabilité –Schuldgefühl. Inutile d’en faire une affaire ! Les termes sont utilisés de manière quasi synonyme, sauf que « conscience » aussi bien que « sentiment » sont, de par leur nature, des entités conscientes. Dans le texte que nous proposons pour ce numéro, Le Moi et le ça, Freud nous apprend qu’il n’en est pas ainsi : il existe une culpabilité inconsciente ! Thème très vaste que celui de la culpabilité qui, tel qu’aucun autre sujet, articule l’individu avec la culture, au moins celle de la tradition monothéiste. La culpabilité, thème déjà largement discuté par Freud depuis le début de la découverte de la sexualité infantile, trouve avec le concept de surmoi son agent le plus puissant.
Le texte de 1927 sur l’humour, proposé comme argument lors de notre précédent numéro, nous aura poussé à aller encore plus loin. Freud y déclarait qu’il y a encore beaucoup de choses à comprendre concernant le surmoi. Afin de progresser, regardons en arrière : le texte que nous proposons pour ce numéro-ci, a quatre ans de moins, il est de 1923, et il est le premier qui développe la métapsychologie de la deuxième topique et introduit le concept de surmoi. Nous y apprenons que le surmoi n’est qu’une partie du moi, une partie qui s’étend profondément dans la structure phylogénétique du ça. Pour des raisons de densité de ce texte nous nous sommes restreints à son cinquième chapitre, intitulé, « Les dépendances du moi ».

En parlant ainsi de « dépendances du moi », Freud donnerait une nouvelle idée du but de la cure analytique : le moi doit se libérer de telles dépendances ! Alors que pour le Freud de la première topique, il s’agissait de rendre conscient ce qui restait inconscient et que cette inconscience était source de conflits psychiques et de souffrances, le Freud de la deuxième topique veut libérer le moi de ses dépendances. Différence qui ne nous apparaît guère anodine : le moi est ein armes Ding, littéralement « une pauvre chose », coincée entre les exigences de la réalité externe, l’avidité du ça et les cruautés du surmoi.
Freud reste dans l’esprit de la première topique tant qu’il nous enseigne que « la psychanalyse est un outil qui doit rendre possible au moi la conquête progressive du ça ». La conquête progressive du terrain de l’inconscient était conforme à l’esprit des lumières auquel adhérait Freud : faire accéder les choses inconscientes au niveau de la conscience ; cela définit le travail de
Bewusstwerdung !
La connaissance, die
Erkenntnis, objet de désir par excellence du chercheur que Freud a toujours voulu être (il se qualifiait comme ein Naturforscher) est une valeur en soi. Elle guérit au moins sa soif de conquistador. Mais guérit-elle le malade de sa souffrance ? Dans ce texte, Freud nous ouvre un vaste horizon. Il dit : « Vivre est donc pour le moi synonyme d’être aimé, être aimé par le surmoi qui, ici encore, entre en scène comme représentant du ça. » Il faut donc un équilibre entre les instances, surtout entre le surmoi et le moi, et il faut que le moi se libère de la lourde charge de la conscience morale pour surmonter la pression névrotique. On a l’impression que les tendances kleiniennes et post-kleiniennes ont leurs origines dans cette mise au centre de l’instance du surmoi et qu’elles semblent traiter la psychopathologie comme une pathologie du surmoi. Là, où il y a du surmoi, le moi doit advenir.

Ce sont des contraintes cliniques qui ont conduit Freud vers des territoires aussi difficiles que, justement, les dépendances du moi et sa domination par le surmoi. Des contraintes qui se sont manifestées à travers la réaction thérapeutique négative et le sentiment de culpabilité inconsciente. Freud découvre alors qu’une force, la culpabilité inconsciente, messager direct du surmoi, entrave le patient dans le processus de la guérison. Le surmoi – et c’est alors qu’il parle de Gewissen, de « conscience morale », conscience à la fois omnipuissante et inconsciente – est ce qui affaiblit la partie consciente du moi.
D’où provient cette puissance du surmoi ? Pourquoi de ce surmoi, héritier du complexe d’Œdipe, mémoire de ce qui nous avons « entendu » de nos parents –
es stammt aus dem Gehörtem (il naît de l’entendu) –, Freud nous montre-t-il maintenant une face cachée, cruelle, pure culture de la pulsion de mort ?
En tant qu’héritière du complexe d’Œdipe, elle a deux sources : la puissance parentale, voire paternelle face à la désaide et à la faiblesse de l’enfant – faiblesse surtout de son moi – et l’héritage dit phylogénétique des traces archaïques ancrées dans le ça. Les parents réels sont certes très puissants à l’égard de l’enfant mais ils ne sont que rarement et exceptionnellement cruels.
Freud disait dans Les
Nouvelles Conférences que le modèle du surmoi infantile ne serait pas les parents eux-mêmes, mais leur surmoi, tout aussi largement inconscient. L’homme, le petit homme qu’est l’enfant, est menacé, voire écrasé par la puissance parentale, et l’homme, en tant qu’être culturel et anthropologique, vit aussi sous la menace de sa filiation culturelle. Face aux exigences du surmoi culturel, il est toujours faible et dans le malaise.
Mais dans ce texte purement métapsychologique, Freud ne parle pas du surmoi culturel, il ne dirige pas, comme dans
Totem et Tabou, son développement vers une culpabilité inconsciente due à un meurtre originel ; il pense plutôt dans le cadre de la théorie des pulsions : le ça est meurtrier, car habité par des ( !) pulsions de mort menaçant le moi à travers le surmoi. Freud parle à la fois de la pulsion de mort et des pulsions de mort, au singulier et au pluriel. Le moi est alors « le lieu de l’angoisse proprement dite », et ce que nous appelons angoisse devant la conscience et angoisse de mort ne sont en réalité que « l’élaboration (Verarbeitung) de l’angoisse de castration ».

Dans les deux étapes, représentées par Totem et Tabou (1912) et par « Au-delà du principe de plaisir » (1920), deux « héritages » différents sont donc attribués au ça. Sauf que la pulsion de mort, ou les pulsions de mort, ne représentent pas véritablement un héritage dans le sens propre du terme, mais plutôt un fait de notre bio-psychisme (entre metapsychologie et métabiologie comme disait Ilse Grubrich-Simitis), une réalité structurelle du monde inconscient ! Le propre de l’héritage phylogénétique concerne le meurtre originel et la transmission de la culpabilité, elle aussi inconsciente.
Il reste donc difficile de comprendre pourquoi Freud, dans ce texte, et pour expliquer les sources sadiques et destructrices du ça, parle à la fois de l’héritage phylogénétique et des pulsions de mort. Est-ce une confusion des concepts ou une ambivalence en Freud ? Le défi devant lequel Freud se serait retrouvé se laisse peut-être formuler de manière suivante : ou bien penser la réalité psychique dans un sens
stricto sensu métapsychologique, structurel, et l’ancrer, à la limite aussi, dans une sorte de « Métabiologie » ; ou alors la penser dans une filiation culturelle, comme – pour employer l’expression de Wladimir Granoff – le destin du complexe d’Œdipe.

Nous savons que dans la suite de cette période et jusqu’à la fin de sa vie, Freud était très porté par la question de la culture, de la religion, du surmoi culturel et de la transmission. Pourtant il n’a jamais lâché ni la théorie des pulsions, ni la pulsion de mort. Nos auteurs, comme d’habitude, réfléchissent, chacun à leur manière sur les différents aspects de cette partie d’un texte difficile, écoutons les.

 
 
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Quel statut pour la culpabilité ?
de
N. Amigorena et Leopoldo Bleger
 

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