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La culpabilité inconsciente se présente comme la ligne directrice d’une vie, comme le chiffre donnant sens à ses difficultés, à ses avatars
Quel statut pour la culpabilité ?
de N. Amigorena et Leopoldo Bleger |
En 1922, dans le résumé d’un texte présenté au congrès de Berlin qui annonce la publication imminente du texte « Le moi et le ça », Freud parle de « deux faits qui prouvent qu’il existe aussi dans le moi un inconscient qui, du point de vue dynamique, se comporte comme l’inconscient refoulé : la résistance dans l’analyse, qui procède du moi et le sentiment inconscient de culpabilité »[1]. On sait la place importante que ce dernier tiendra dans le livre paru un an plus tard, chapitres III et V en particulier, mais on peut aussi se demander en quoi la question du sentiment inconscient de culpabilité a motivé pareil bouleversement métapsychologique. Voilà la question dont nous voulons suivre le parcours tissé d’un bout à l’autre de l’œuvre par l’entrecroisement de plusieurs fils. Reprenons donc chronologiquement l’élaboration de Freud pour essayer de rendre possible l’articulation de certains problèmes.
Avant la première mention explicite de la culpabilité inconsciente dans un texte publié par Freud, la question de la culpabilité est très présente quand il s’agit de névrose obsessionnelle et de mélancolie, avec une caractéristique qui mérite d’être relevée : aussi bruyamment qu’elle se manifeste, elle n’est jamais reliée à sa source véritable. Rappel nécessaire lorsqu’on aborde une culpabilité qui tend toujours à se déguiser de la manière la plus simple : en se justifiant, en se donnant un sens.
Lors de la première mention de la notion dans un texte publié, c’est en tant que « conscience inconsciente » qu’elle apparaît et non pas comme sentiment. Freud écrit en 1907, dans « Actions compulsionnelles et exercices religieux » : « On peut dire que celui qui souffre de compulsions et d’interdictions se comporte comme s’il était sous l’empire d’une conscience de culpabilité dont au reste il ne sait rien, donc d’une conscience de culpabilité inconsciente, ainsi qu’on est obligé de s’exprimer en dépit de la répugnance qu’ont ces mots à aller ensemble »[2]. Par cette formulation, il faut bien entendre que le sujet agit sans savoir ce qui le motive, comme en résonance avec la première et étonnante saisie que Freud en fait dans sa lettre à Fliess dix ans plus tôt à propos du personnage de Hamlet, dont l’indécision est interprétée comme une conséquence justement de la « conscience inconsciente de culpabilité » [3]. Le modèle relativement cohérent de la structure œdipienne, permet de nouer la culpabilité, comme source de l’action, au châtiment.
Est-ce justement cette qualité si particulière d’être source de l’action qui pousse Freud à parler, à partir de 1915, de « sentiment » et non de « conscience », en faisant basculer les ressorts de son fonctionnement vers la logique de l’affect plutôt que celle de la représentation ?
La difficulté de faire fonctionner la culpabilité inconsciente dans une logique ou l’autre, est le premier des fils que nous essayerons de suivre. On retrouvera la question après le bouleversement de la deuxième topique, avec l’introduction du « besoin de punition » qui répond à la nécessité de retrouver la forme d’une représentation. Retour à la première apparition de la culpabilité inconsciente sous la forme d’une conscience inconsciente ? Cette hésitation de Freud, pour autant qu’on la tienne pour une hésitation, est pour une large part due à la complexité du problème lui-même.
Si dès la saisie de la lettre d’octobre 1897 la culpabilité inconsciente est indexée à la structure de l’Œdipe, un reste persistant et problématique apparaît chaque fois qu’il en est question. Dans le texte de 1907 évoqué plus haut, Freud pointe « les processus psychiques précoces » [4] à l’œuvre, que la construction du modèle de la horde primitive et le meurtre du père viendront reprendre quelques années plus tard dans Totem et Tabou.
Mais pourquoi le modèle de l’Œdipe, au niveau de la névrose individuelle, a-t-il besoin d’un complément au niveau de la société humaine (l’hypothèse de l’héritage phylogénétique) ? Avançons pour l’instant que, se posant le problème de la culpabilité, Freud se trouve confronté de plain-pied à son utilisation dans l’histoire de la civilisation et à son exploitation dans la société humaine. Il faut tenir ensemble deux enjeux qui semblent tout à fait contradictoires : prendre acte de la place inévitable que la culpabilité occupe dans la vie psychique, et par là engager une recherche sur ses origines, et se garder de toute dérive qui justifierait son utilisation d’une manière ou d’une autre. Cette tension est, mutatis mutandi, la même qu’éprouve l’analyste dans sa pratique : prendre acte que les sentiments de culpabilité à l’œuvre correspondent bien, sous la déformation et le processus de défense, à une réalité du désir et qu’ils sont donc tout à fait « justifiés », sans emprunter pour autant la voie facile ainsi ouverte, qui consisterait à faire de la culpabilité un moteur de la cure analytique.
C’est bien pourquoi, à notre sens, Freud revient systématiquement sur la question de la culpabilité inconsciente en gardant toujours un reste problématique : on sait l’inévitable attrait que représente pour tout un chacun, analystes compris, un modèle trop bien huilé, modèle qui viendrait obturer la nécessaire ouverture de la situation analytique. La culpabilité tout particulièrement se prête merveilleusement à une dérive religieuse.
À partir de la discussion sur le sentiment inconscient dans le texte sur « L’inconscient » en 1915, Freud semble abandonner l’expression « conscience inconsciente », peut-être dans un double mouvement : la clarification des destins de la représentations et de l’affect ; le dégagement constitué par l’hypothèse de « criminels par sentiment de culpabilité ». Bien que l’idée selon laquelle la culpabilité est un moteur de l’action soit présente de bout en bout dans le récit clinique de Hans et de l’Homme aux loups, ce n’est que dans le texte de 1916 que le postulat est clairement établi : non seulement que l’ « obscur sentiment de culpabilité »[5] est antérieur à l’acte qui devrait pourtant le justifier – ce en quoi on retrouve le ferme intuition que Freud garde dès le début presque de son parcours clinique – mais aussi qu’il pousse à l’acte, qu’il est porteur d’une force toute particulière qui vise à une certaine forme de décharge.
Or, justement l’année suivante, en 1917, dans Deuil et Mélancolie, Freud décrit une forme singulière d’élaboration qu’il appelle travail de deuil : travail psychique qui serait, de ce point de vue, l’opposé de la culpabilité inconsciente qui, elle, fige les éléments en jeu dans une configuration empêchant tout travail psychique, et pousse à la décharge extérieur (le corps et la maladie grave pouvant fonctionner comme un extérieur par rapport à l’élaboration psychique).
Ce non-travail psychique caractéristique de la culpabilité inconsciente apparaît six années après, dans Le Moi et le Ça, surtout comme résistance à la cure. Si cette perspective était déjà signalée, elle apparaît dorénavant comme une constante de la préoccupation de Freud dans un double registre : elle se décline autant dans les mécanismes psychiques mis en évidence par la cure que dans les processus de civilisation. Freud tire les conséquences d’un certain nombre de problèmes concernant la culpabilité : « nous entrevoyons peu à peu que le sentiment inconscient de culpabilité joue un rôle économique décisif dans un grand nombre de névroses et oppose à la guérison les plus solides obstacles »[6]. Il faut remarquer autant le « peu à peu » qui décrit bien la longue histoire de construction du concept, que le fait que Freud choisit ici de déplacer l’accent du point de vue topique au point de vue économique.
Puisque notre intention est de relever les problèmes que pose le statut de la notion de culpabilité inconsciente, nous nous limiterons à deux remarques à propos du livre de 1923.[7]
La première concerne la notation freudienne selon laquelle le sentiment de culpabilité est muet pour le malade : « Il ne se sent pas coupable mais seulement malade. Il s’agit d’un sentiment de culpabilité qui trouve la satisfaction dans l’état de maladie et ne veut pas renoncer à la punition par la souffrance, et ce sentiment se manifeste seulement sous la forme d’une résistance à la guérison difficilement réductible »[8]. Autrement dit, le sentiment inconscient de culpabilité est bien ici une interprétation, voire une construction qui tente d’expliquer les difficultés ou les échecs du travail analytique. Nous reviendrons plus loin sur cette question.
Dans une tendance qui ira en s’accentuant, la culpabilité inconsciente sera de plus en plus présente : produit inévitable de la situation de l’homme dans la culture, elle devient inéluctable puisque il en est pétri.
C’est la raison – et ce sera notre deuxième remarque – qui mène Freud à écrire dans une note du texte Le Moi et le Ça que « le combat contre l’obstacle qu’est le sentiment de culpabilité inconsciente n’est pas rendu facile à l’analyste. Directement on ne peut rien faire là contre, et indirectement rien d’autre que de mettre lentement à découvert ses fondements inconscients refoulés, ce par quoi il se transforme peu à peu en sentiment de culpabilité conscient. »[9]
Si on ne peut rien directement contre la culpabilité inconsciente, c’est bien sûr parce que, fidèle à son hypothèse du caractère radicalement hétérogène de l’inconscient, Freud avance que ce sont seulement ses rejetons que nous pouvons connaître : toute interprétation voulant dévoiler un motif inconscient, ne peut qu’inscrire un sens nouveau au niveau conscient (et c’est bien la raison du caractère novateur de l’hypothèse de la construction). Mais si on ne peut rien directement, c’est aussi parce que la culpabilité, véritable maître d’œuvre de la souffrance, structure les lignes de force du mouvement inconscient quand elle n’est pas un symptôme plus ou moins conscient et, en cette qualité, une matière à « analyser ».
Dans ce « on ne peut rien directement », en dépit de l’apparent pessimisme, on peut lire aussi une position du psychanalyste dans la cure qui n’entend nullement négocier cette question au risque de charger de sens le processus de dégagement que la cure devrait permettre. Il y a dans la position de Freud, il nous semble, une sorte de « pas de cette manière-là », pas question de « tirer partie » de ce que la culpabilité offre si facilement au lien religieux.
Il convient de rappeler qu’avec l’introduction de la notion de « besoin de punition » en 1924, Freud semble viser, entre autres choses, à rendre accessible le problème de la culpabilité inconsciente grâce à une représentation pour ne pas rester enfermé dans la logique de la décharge. C’est la place de plus en plus importante que prend la pulsion de mort dans ses interrogations qui l’amène pourtant à différencier, dans le mouvement même où il le propose, ce besoin de punition, de la culpabilité inconsciente.
Par la distinction entre le sadisme du surmoi et le masochisme du moi, Freud reconduit la part d’énigme que la question de la culpabilité inconsciente ne cesse de revendiquer. Autrement dit, au moment même où il introduit la notion de « besoin de punition » comme une modalité figurative de la culpabilité inconsciente, il doit situer l’une et l’autre des deux côtés de la relation entre le moi et le surmoi. En effet, peu après, dans « La question de l’analyse profane » le sentiment inconscient de culpabilité est pensé comme résistance du surmoi.
C’est dans ce même texte de 1924 que Freud semble pousser le plus loin un problème sur lequel on s’arrêtera un moment. Le patient qui dit se sentir malade et non pas coupable, montre bien que la culpabilité fonctionne comme un système de motivation du comportement « comme norme du comportement dans l’existence »[10], écrit Freud. Et il rajoute entre parenthèses le terme « behaviour » pour qu’il n’y ait pas de doutes de ce à quoi il fait référence. En effet, à plusieurs reprises il revient dans ce même texte sur l’idée que c’est par la conduite dans la cure et dans la vie, cachée à la personne même mais déduite par l’analyste, qu’on rencontre le sentiment de culpabilité. La culpabilité inconsciente se présente donc comme la ligne directrice d’une vie, comme le chiffre qui donne sens aux difficultés et aux avatars d’une vie. Elle serait donc à chercher moins dans tel ou tel symptôme ou formation de l’inconscient que dans la force qui structure une organisation psychique. Organisation dont la compulsivité rappelle le caractère particulièrement démoniaque de la pulsion de mort, son côté plus pulsionnel encore (« faire de sa vie une expiation »). Suivant une ligne qui apparaissait déjà avec « le criminel par sentiment de culpabilité », la notion de « sentiment inconscient de culpabilité » semble devenir ici une interprétation ou, du moins, le déchiffrement qui suivrait le contour d’un poids qui a laissé son empreinte, obligeant à le « lire » entre les lignes. La manière, enfin, dont la psychanalyse peut assigner à la culpabilité inconsciente un pouvoir ou une capacité organisatrice au-delà de sa fonction de décharge.
Le texte de 1928 sur Dostoïevski permet à Freud d’articuler de manière plus précise la dynamique particulièrement cruelle de la culpabilité inconsciente, alimentée par le désir de tuer le père mais empêchée de toute élaboration. Le « mal sacré » de Dostoïevski est, écrit Freud « un mécanisme de décharge pulsionnelle anormale, tendant à liquider par des moyens somatiques les masses d’excitation dont elle ne vient pas à bout psychiquement »[11] . La culpabilité inconsciente met en échec la capacité d’élaboration de « Psyché » : pas de « traitement psychique » possible. Inversement, on peut y voir donc une source de l’action, si peu souhaitable qu’elle soit. La culpabilité inconsciente fonctionne comme une « pousse à la décharge », un anti-travail psychique et donc, en ce sens là, une résistance puissante à la cure, étant donné le « pousse à la décharge » d’un coté, l’appel à la représentation qui mène fatalement à donner du sens de l’autre.
C’est probablement la constatation de cette impossibilité ou double impasse qui oblige Freud à situer la problématique de la culpabilité inconsciente dans l’espace plus large de la relation de l’homme avec la culture, un niveau diffèrent d’élaboration.
C’est là que se révèle plus directement le formidable pouvoir heuristique de la question de la culpabilité inconsciente dans le cheminement de Freud : il remet la question systématiquement à l’ouvrage, encore et encore, et cette insistance têtue se justifie largement par les découvertes qu’elle permet. Ainsi, contrairement à la cruelle dynamique qui la caractérise, la culpabilité inconsciente aura été pour Freud, un moteur d’élaboration, une source de pensée.
C’est sur la base du modèle de la décharge et de sa possible élaboration que Freud envisage dorénavant la question de la culpabilité inconsciente. En 1929, dans le texte sur le Malaise, Freud semble se déplacer sur le terrain de la culture, comme s’il quittait par là celui de la pratique psychanalytique et de la clinique. Néanmoins, c’est bien le contraire qu’il nous faut envisager : il cherche dans les problèmes de la civilisation les repères nécessaires à la pratique, pour mettre en perspective le travail de l’analyste et faire du malaise le témoin d’une inadéquation radicale à laquelle il est confronté.
Le malaise est en ce sens un degré du sentiment de culpabilité, un des noms de la culpabilité inconsciente, mais partage-t-on vraiment avec Freud la principale hypothèse de son texte sur le malaise, selon laquelle le sentiment de culpabilité est « le problème capital du développement de la civilisation » ?[12] Freud semble, en tout cas, avoir été en affinité avec Baudelaire lorsque celui-ci écrivait : « Théorie de la vraie civilisation. Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché originel ».[13]
Peut-être, dans un souci de clarté, faudrait-il dire ici que le sentiment de culpabilité n’est qu’une variante topique de l’angoisse, qui coïncide absolument, dans ses phases ultérieures, avec l’angoisse face au surmoi. Il est donc aisé de concevoir comment le sentiment de culpabilité engendré par la civilisation peut, exactement comme l’angoisse, être méconnu et rester en grande partie inconscient, « ne se manifestant que comme un malaise, un mécontentement auquel on cherche à attribuer d’autres motifs » Peut-être toute névrose recèle-t-elle une dose de sentiment de culpabilité inconscient, sentiment qui doit être tenu pour responsable à son tour de la ténacité des symptômes utilisés comme punitions. La relation du sentiment inconscient de culpabilité avec les composantes agressives de la pulsion refoulée est, encore une fois, mise en valeur : « l’agression par la conscience perpétue l’agression par l’autorité » qui a déjà déterminé le renoncement pulsionnel, sans faire disparaître le désir. Et c’est bien la persistance des désirs défendus qui mue le sentiment conscient de culpabilité, apaisé par le renoncement, en sentiment inconscient, plus proche ici du besoin de punition en tant que « prédisposition à se sentir fautif préexistant à l’accomplissement de l’acte »[14]. Le sentiment de culpabilité part à la recherche d’un motif qui lui donne une justification : c’est peut-être une des différences avec l’angoisse qui semble pouvoir rester dans un certain flottement. La culpabilité appelle une raison.
Reste un dernier fil, celui de la relation entre la culpabilité inconsciente et la pulsion de mort. Freud procède encore une fois en essayant d’identifier les difficultés une à une. Et dans le même mouvement, comme auparavant, il reconduit l’énigme. Si l’émergence de l’aspect sadique de la pulsion de mort ne semble pas poser de difficulté métapsychologique majeure, on ne peut pas dire la même chose en ce qui concerne sa dimension autodestructrice. Dans L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, Freud reprend le problème des sources de la résistance à la cure analytique, et indique comme dernier point à traiter celui de la relation de la culpabilité avec la pulsion de mort. Il pense qu’une partie de cette force a été identifiée : « celle psychiquement liée par le surmoi, qui devient de cette façon paradoxalement connaissable ». Mais il ajoute que d’autres contingents de cette même force « doivent être à l’œuvre, on ne sait pas trop où, sous une forme liée ou libre ». Selon lui, nos efforts thérapeutiques se brisent contre elle[15]. Remarquons avec quelle parcimonie Freud établit la relation entre le sentiment inconscient de culpabilité et la pulsion de mort.
Reprenant cette même question dans l’Abrégé, Freud identifie donc dans la cure le « besoin d’être malade » ou « besoin de souffrir », et prend soin de distinguer les deux sources hétérogènes qui seraient à leur origine. D’un côté, il y a le sentiment de culpabilité, issu des relations du moi avec le surmoi. De l’autre, une altération profonde de l’économie pulsionnelle : la pulsion de vie subit un bouleversement, et devient nécessité d’autodestruction. La première origine, le sentiment de culpabilité, serait relativement accessible au travail analytique. La deuxième, en revanche, appartient au vaste territoire que l’avenir aurait à explorer, et que Freud relie dès lors à la pulsion de mort[16].
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Dans une reformulation de la deuxième théorie pulsionnelle dans les Nouvelles conférences en 1933, en bon méthodologue, Freud écrit qu’« il est dans l’ordre des choses que ce qui a constitué pour une théorie sa pierre d’achoppement doive fournir la pierre angulaire de celle qui la remplace »[17]. Plus qu’une nécessité tardive déterminée par des impasses cliniques, il s’agit d’un rééquilibrage, qui range chaque fois davantage le sentiment inconscient de culpabilité parmi les problèmes centraux de la psychanalyse.
La notion est construite dans le souci de nommer ce qui résiste au travail analytique. C’est de là que découle la difficulté à la désigner comme métapsychologique à part entière. Serait-il plus juste de l’entendre comme une interprétation au sens le plus strict, c’est-à-dire dans le cadre de la cure ? La même difficulté se présente lorsqu’il s’agit de la considérer plutôt comme affect, ou comme représentation. Mais l’ambiguïté qui la caractérise pourrait bien être la source de sa force heuristique.
Le sentiment inconscient de culpabilité, comme nom de la tension entre le moi et le surmoi, devient, pour Freud, un fait de structure. Puissant facteur de construction du fatum qui pèse sur un destin, il représente, dans le bruit de la vie, le marquage de la pulsion de mort.
C’est en tant que problème, voire en tant qu’énigme, que la culpabilité traverse l’œuvre freudienne de bout en bout. Cette omniprésence montre bien que la question de la culpabilité a la même place dans la psychanalyse que dans toutes les tentatives dites scientifiques d’étude de l’esprit ou de la société : elle renvoie la culpabilité à son statut ambigu, équivoque, dans l’expérience autant que dans la condition de l’être humain.
N. Amigorena et Leopoldo Bleger
[1]. S. Freud (1922), in SE,XIX, p. 4 [retour]
[2]. S. Freud, « Actions compulsionnelles et exercices religieux », in Névrose, psychose, et perversion, p. 138 et OCF, VIII, p. 142. [retour]
[3]. S. Freud, Lettres à Wilhelm Fliess (1887-1904), Puf, 2006, p. 45 (Lettre du 15 octobre 1897). [retour]
[4]. S. Freud, « Actions compulsionnelles et exercices religieux », op. cit., p. 139 [retour]
[5] . S. Freud, « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique », troisième section, in L’inquiétante étrangeté et autres essais, OCF,XV, p. 39. [retour]
[6] . S. Freud (1923), « Le moi et le ça », in Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 239 et OC, XVI, p. 271. [retour]
[7] . On peut suivre le détail de la question du sentiment inconscient de culpabilité dans l’œuvre de Freud dans le texte que nous avons écrit pour le Dictionnaire de Psychanalyse (dir. Claude Le Guen), Puf, à paraître en octobre 2008. [retour]
[8]. S. Freud (1923), « Le moi et le ça », op. cit., p. 264 et OCFI, XVI, p. 292. [retour]
[9] S. Freud (1923), « Le moi et le ça », op. cit., p. 264 (note 2); OCF,XVI, p. 293 (note 1). [retour]
[10]. S. Freud, « Le problème économique du masochisme », in Névrose, Psychose et Perversion, Puf, 1997, p. 289 et OCF,XVII, p. 13. [retour]
[11]. S. Freud (1928), « Dostoïevski et le parricide », in Résultats, Idées, Problèmes, II, Puf, 1995, p. 165 et OCF,XVIII, p. 211.[retour]
[12]. S. Freud (1929), Malaise dans la Civilisation, Paris, Puf, p. 93 et OCF,XVIII, p. 321. [retour]
[13]. C. Baudelaire, « Mon cœur mis à nu », La Pléiade, p. 697. [retour]
[14]. S. Freud, Malaise dans la Civilisation, op. cit., respectivement pp. 95, 85 et 90 et OCF XVIII, pp. 323, 315 et 319. [retour]
[15]. S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », in Résultats, idées, problèmes, vol. 2, Puf, 1985, p. 258 [retour]
[16]. Abrégé de Psychanalyse, Puf, 1949, p. 49 et 51. [retour]
[17] S. Freud, « Angoisse et vie pulsionnelle », XXXIIème conférence, in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, p. 141; OCF,XIX, p. 187 [retour]
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