AUJOURD’HUI
ENCORE ce que nos enfants apprennent à l’école
sous le nom d’Histoire est pour l’essentiel une suite
de meurtres de peuples à peuples. » Près d’un
siècle plus tard, cette parole de Freud est toujours actuelle.
Mais comment parler de la guerre? En psychanalyste comme Freud
l’a fait à deux reprises? En historien, puisqu’elle
se montre indissociable du mouvement de l’histoire, des
époques qui la subissent et des hommes qui la font? Ou
en témoin de son temps, comme l’ont fait de nombreux
écrivains qui l’ont vécue de l’intérieur,
acteurs ou victimes? Si elle a suscité – et si elle
suscite encore – tant de témoignages et d’écrits,
c’est que la guerre reste scandaleuse pour la pensée
humaine.
1915
– Freud écrit « Actuelles sur la guerre et
la mort »[1]
en marsavril, dans le contexte dramatique de ce que l’on
nommera la Grande Guerre. Le 28 juin 1914, l’héritier
de la couronne autrichienne, l’archiduc François-Ferdinand,
a été assassiné à Sarajevo. Voilà
le prétexte à l’embrasement de l’Europe
et du monde. L’Europe s’est transformée en
champ de bataille à l’origine de la première
guerre civile internationale du XXe siècle, dont les pertes
humaines seront terrifiantes.
Freud
se sent contraint de penser au destin de la civilisation européenne
en ce moment où la barbarie guerrière atteint une
si grande ampleur. Et il s’inquiète du sort de deux
de ses fils combattant aux côtés des Allemands, Martin,
l’aîné, sur le front russe, Ernst, le plus
jeune, en Italie. Mais il compte aussi parmi les ennemis de l’Allemagne
des amis de pensée, dont Ernest Jones et Romain Rolland,
l’européen pacifiste.
Ce
texte de Freud comporte la réunion de deux essais, le premier
consacré plus spécifiquement à la guerre,
a été sollicité par la revue Imago, le deuxième,
en rapport avec la mort, a d’abord été destiné
à une conférence pour la Société B’nai
B’rith, et remanié par la suite. Freud nous
communique son déchirement devant la destruction de «
tant de biens précieux communs à l’humanité
» : l’obscurcissement de l’intelligence, la
faillite de la science. La guerre a « frappé de confusion
tant d’intelligences parmi les plus claires, si radicalement
rabaissé ce qui était élevé ».
Si sa désillusion causée par la guerre est profonde,
elle témoigne de l’espoir qu’il avait pu entretenir
dans les pouvoirs de la connaissance et du savoir, ainsi que dans
les normes morales élevées d’une communauté
de culture, pour lutter contre la part autodestructrice dans l’évolution
de l’individu et de l’espèce humaine et préserver
pour l’homme la jouissance de la paix. S’il reconnaît
« la nécessité biologique et psychologique
de la souffrance pour l’économie de la vie humaine
», il manifeste son incompréhension devant tant de
haine entre des populations semblables entre elles, aux valeurs
de culture artistiques et scientifiques universelles, aux prescriptions
sociales et éthiques rigoureuses, lui qui, comme beaucoup
d’européens, avait placé toute sa confiance
dans l’« union des peuples de la culture ».
Certes, en tant que psychanalyste, il connaissait la présence
de la haine au coeur de l’ambivalence dans l’inconscient
humain, haine qui pouvait s’exprimer en rêve, mais
la distinction entre les désirs inconscients et la réalité
extérieure restait maintenue. Les contraintes externes
de l’éducation, transposées en contraintes
internes, devaient permettre le renoncement à la satisfaction
pulsionnelle, et le retournement de l’égoïsme
en altruisme. Dans le cas de la guerre, «
tout se passe comme si toutes les acquisitions morales des individus
s’effaçaient dès lors qu’on réunit
une pluralité, voire même des millions d’hommes,
et qu’il ne restât plus que les attitudes animiques
les plus primitives, les plus anciennes et les plus grossières
»[2]
. C’est
le retour de la barbarie dans la culture.
C’est
aussi notre rapport à la mort qui s’en trouve modifié
: alors qu’« il n’y a rien d’instinctuel
en nous qui réponde à une croyance à la mort
», celle-ci ne peut plus se laisser dénier. L’homme
primitif, qui pratiquait volontiers le meurtre, apparaît
« plus cruel et plus mauvais que d’autres animaux
», auxquels l’instinct retient de tuer des êtres
de la même espèce. C’est plus tard que les
religions ont édicté les premiers commandements
éthiques, dont le premier interdit : Tu ne tueras point.
En réaction à la satisfaction de haine dissimulée
derrière le deuil, la conscience de culpabilité
s’étend progressivement à l’étranger
non aimé et finalement aussi à l’ennemi. «
C’est précisément l’accent mis sur le
commandement : Tu ne tueras point, qui nous donne la certitude
que nous descendons d’une lignée infiniment longue
de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre,
comme peut-être nous-même encore »[3].
Si Totem et tabou inscrit le meurtre du père dans le psychique,
donc y inclut la destructivité, tout le travail de la civilisation
vise à s’éloigner de cet état originaire.
La culture cherche un progrès dans la spiritualité
car le processus de sublimation prédomine sur tous les
autres. Mais la guerre nous « enlève les sédiments
de culture récents et fait réapparaître en
nous l’homme originaire ». C’est dans la douleur
et le pessimisme que se termine ce texte freudien : la guerre
ne se laissera pas abolir, et il faut l’accepter et s’adapter
à elle, se résoudre à cette régression
qui appartient à la nature de l’homme. Avec notre
attitude culturelle à l’égard de la mort,
nous avons vécu psychologiquement au-dessus de notre réalité
humaine, en réprimant notre attitude inconsciente face
à la mort. La propension à la guerre est liée
au fonctionnement même du psychisme et des sociétés
humaines. Cependant Freud termine en proposant
non pas la soumission mais le combat : à la place du vieil
adage Si vis pacem, para bellum, il édicte le sien, Si
vis vitam, para mortem, si tu veux supporter la vie, prépare-toi
pour la mort. « Supporter la vie reste bien le premier devoir
de tous les vivants ».
C’est
aussi en 1915 que deux écrivains, tous deux pacifistes,
tous deux européens convaincus, tous deux réfugiés
en Suisse, l’un français, l’autre allemand,
engagent une correspondance qui durera plus de vingt-cinq ans,
jusqu’à la mort de Romain Rolland, en 1944 ; Hermann
Hesse lui survivra jusqu’en 1962. Rapprochés par
une commune horreur de la guerre, ils s’apparentent par
le coeur, par un même amour de la musique et par leur attachement
à l’indépendance. Romain Rolland s’est
employé à la Croix-Rouge à Genève
; celle-ci assumait, entre autres, la tâche de faire parvenir
dans leur patrie les nouvelles des prisonniers de guerre. À
Berne, Hermann Hesse s’occupe des combattants allemands
envoyés en Suisse après blessure ou captivité.
Le 26 février 1915, Romain Rolland, qui a très tôt
dénoncé le scandale et l’absurdité
de la guerre, écrivait à Hermann Hesse : «
Nous ne pouvons arrêter les fureurs des États ; je
crains même qu’elles ne deviennent encore plus atroces
; et les peuples ne peuvent parler ; à peine peuvent-ils
penser (on ne leur en laisse ni le temps, ni la faculté).
D’autant plus faut-il que nous resserrions nos liens, nous
tous qui, dans tous les pays, nous refusons avec dégoût
à cette bestiale folie et qui avons la charge de garder
pour l’avenir l’union sacrée de l’esprit
européen »[4]
. Lui qui
avait toujours été tourné vers la culture
allemande avait lu Freud dès ses premiers écrits.
Stefan Zweig, qui avait rencontré Romain Rolland en 1913,
avait engagé avec lui des liens mutuels et profonds d’amitié
et d’estime, et leur correspondance se poursuivit pendant
la guerre, par-delà les frontières. « Au premier
coup d’oeil, je reconnus en lui – et le temps m’a
donné raison – l’homme qui, à l’heure
décisive, serait la conscience de l’Europe ».
Il écrira une biographie de Romain Rolland, en forme d’hommage
et d’admiration.[5]
Animés de la même passion pacifiste pour une Europe
des idées, ils ne cessèrent, d’Autriche et
de France, par leur engagement et leurs articles, en dépit
de la propagande de guerre et des résistances patriotiques,
de chercher à mobiliser les intellectuels de toutes les
nations dans une même fraternité. Dans son autobiographie,
Stefan Zweig dénoncera « l’épouvantable
hystérie de la haine » et la croyance féroce
des peuples en la justice unilatérale de leur cause : «
Shakespeare était banni des scènes allemandes, Mozart
et Wagner des salles de concert de France et d’Angleterre,
les professeurs allemands expliquaient que Dante était
un Germain, les Français que Beethoven était un
Belge, on réquisitionnait sans scrupule les trésors
culturels des pays étrangers, comme le blé ou les
minerais. Ce n’était pas assez que chaque jour des
milliers de citoyens de ces pays s’entretuassent sur le
front, on insultait et on conspuait à l’arrière,
dans les deux camps, les grands défunts ennemis qui depuis
des siècles reposaient muets dans leurs tombeaux. La confusion
des esprits devenait de plus en plus absurde » [6].
Il faut bien destituer l’autre de sa qualité d’alter
ego pour pouvoir le détruire.
* * *
1932 –
L’échange de lettres entre Freud et Einstein a été
commandité par la Société des Nations et
sera publié sous le titre « Pourquoi la guerre ?
». La SDN avait été établie par le
traité de Versailles en 1919, avec pour mission de garantir
la paix et la sécurité internationales. Siégeant
à Genève, elle sera le précurseur de l’ONU,
fondée en 1945. Mais l’Europe des années 1930
se révèle de plus en plus périlleuse : crises
économiques, crises politiques, exacerbation des nationalismes…
L’interrogation porte plutôt sur la possibilité
ou l’impossibilité d’affranchir les hommes
de la menace de guerre. Albert Einstein s’adresse à
Freud en juillet 1932 ; c’est lui qui a choisi son interlocuteur.
Il constate l’insuccès des efforts déployés
ces dix dernières années pour détourner la
fatalité de la guerre, efforts qu’il présume
paralysés par de puissantes forces individuelles : l’appétit
de pouvoir, les avantages du trafic d’armes… Mais
comment se fait-il qu’une minorité à qui profite
ce trafic puisse asservir à ses appétits la grande
masse du peuple dont elle fait son instrument aveugle et qui ne
retire d’une guerre que souffrance et appauvrissement ?
Il accorde lui-même une importance aux facteurs psychologiques
en supposant dans l’homme un besoin latent de haine et de
destruction qui dégénérerait en psychose
collective. Il est convaincu que Freud saura indiquer les moyens
éducatifs, en dehors du politique, qui seraient de nature
à enrayer ces obstacles psychologiques, mais il craint
que ces « psychoses de haine et de destruction » qui
habitent les hommes soient surtout le fait de ceux qui ont en
partage l’intelligence.
Dans sa réponse[7]
en septembre 1932, Freud remonte d’abord aux origines de
la guerre, pour montrer que le droit dérive de la violence.
Avec l’usage des armes, la supériorité intellectuelle
supplante la force musculaire brute, mais l’intention reste
la même : tuer l’adversaire. La raison et la loi apparaissent
du côté du plus fort. Mais le droit est la force
d’une communauté dont la cohésion est maintenue
par les liens affectifs entre ses membres. Freud reconnaît
que la Société des Nations constitue une tentative
exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité,
elle est conçue comme une instance de prévention
des guerres, elle est basée sur le partage de principes
idéaux, mais son défaut est qu’elle ne dispose
pas de pouvoir propre. Si la réponse de Freud est d’abord
politique, il en arrive ensuite à la question cruciale
posée par Einstein : pourquoi est-il si facile de susciter
chez les hommes l’enthousiasme guerrier ? Il revient à
sa théorie des pulsions et à l’instinct de
haine et de destruction prêt à accueillir cette sorte
d’excitation, ces tendances destructrices étant parfois
amalgamées à d’autres, érotiques ou
idéales, qui facilitent leur satisfaction. Et les membres
d’un groupe acquièrent une identité collective
qui se substitue à leur identité propre. Il est
donc vain de vouloir supprimer les penchants agressifs des hommes,
d’autant plus que l’être humain croit protéger
sa propre existence en détruisant l’élément
étranger. Mais il évoque la pulsion antagoniste,
Éros, c’està- dire les liens affectifs et
les identifications qui fondent en partie les sociétés
humaines. « L’état idéal serait naturellement
une communauté d’hommes qui auraient soumis leur
vie pulsionnelle à la dictature de la raison », affirme-t-il,
tout en reconnaissant l’utopie de cette espérance.
Freud termine sa lettre à Einstein par une déclaration
de pacifisme, mais il se résigne aussi à penser
que la guerre fait partie de la culture : « Pourquoi nous
révoltons-nous tant contre la guerre, vous, moi et tant
d’autres, pourquoi ne l’acceptons-nous pas comme telle
autre des nécessités pénibles de la vie ?
» Et il persiste à placer son espoir dans le développement
de la civilisation, le renforcement de l’intelligence et
l’intériorisation de la tendance à l’agression.
Romain Rolland
qui, en 1914, avait reçu le Prix Nobel dont il avait fait
don à la Croix-Rouge internationale, refusera le Prix Goethe,
lui qui avait écrit, dans ses articles de guerre, à
l’adresse des Allemands : « Je connais la grandeur
intellectuelle et morale de votre puissante race… Mais de
quel nom voulez-vous qu’on vous appelle aujourd’hui
?… Êtes-vous les petits-fils de Goethe, ou ceux d’Attila?…
»[8]
C’est
en cette année 1932 qu’est prévue l’édition
allemande de l’ensemble de ses articles de guerre aux Éditions
Rotapfel, parus en France sous le titre Au-dessus de la mêlée.
Hermann Hesse, qui dirige cette édition, lui répondra
que « nous ne devons pas reprocher à un seul peuple
le monopole de la bestialité ».
Dès 1923, Freud avait pris l’initiative d’engager
une correspondance avec Romain Rolland, qui était à
l’origine de la lutte des intellectuels européens
contre le nazisme. Ils ont pour ami commun Stefan Zweig. À
sa demande, en août 1932, Freud signera l’appel pour
le Congrès mondial d’Amsterdam contre la guerre.
C’est cette année-là que Stefan Zweig fait
paraître son essai biographique sur Freud[9],
qui fut approuvé par Freud lui-même. À propos
de la guerre, Zweig écrit :
"Le regard bouleversé, le vieil homme vient de
voir confirmer sa théorie de la domination des instincts
sur la raison consciente par la psychose collective de la guerre
mondiale: jamais on ne s’était rendu compte aussi
sinistrement qu’en ces quatre années apocalyptiques
combien est mince la couche de civilisation qui cache la violence
de nos instincts sanguinaires, et comme une seule poussée
de l’inconscient suffit à faire crouler tous les
édifices audacieux de l’esprit et tous les temples
de la morale. Il a vu sacrifier la religion, la culture, tout
ce qui ennoblit et élève la vie consciente de l’homme,
à la jouissance sauvage et primitive de la destruction…
Et pourtant, quelque chose en Freud se refuse à reconnaître
comme définitive cette défaite morale de l’humanité."
* * *
1945 –
C’est la fin de la Seconde Guerre mondiale… Freud
est mort à Londres le 23 septembre 1939, peu après
la déclaration de guerre de l’Allemagne. Après
l’invasion nazie de l’Autriche le 11 mars 1938, Freud,
qui s’était toujours rebellé contre l’idée
d’un départ de sa terre natale pour un pays étranger,
finit, grâce à de nombreux soutiens dont Ernest Jones
et Marie Bonaparte, par obtenir un visa de sortie pour lui et
sa famille. Il arriva à Londres en juin 1938 et y écrivit
la dernière partie de son Moïse, avec notamment cette
phrase singulière : « Nous vivons en un temps particulièrement
curieux. Nous découvrons avec surprise que le progrès
a conclu un pacte avec la barbarie » [10].
Avec la montée du nazisme et de l’antisémitisme,
les livres de Freud, de Stefan Zweig et de beaucoup d’autres
avaient été brûlés sur la place publique
à Berlin, le 10 mai 1933. Thomas Mann quitte l’Allemagne
nazie et le régime de terreur qu’Hitler y introduisait
pour émigrer aux Etats-Unis avec sa famille. Stefan Zweig,
l’écrivain viennois ennemi de tout nationalisme étroit
et adhérent d’une Europe intellectuelle, fuit l’Autriche
pour Londres en 1934. C’est lui qui prononcera l’éloge
funèbre de Freud. Lorsque les Allemands envahissent la
France, il s’embarque pour l’Amérique du Sud.
En proie à un profond pessimisme, il exprime à plusieurs
reprises sa souffrance et
son impuissance devant la cruauté des événements
mondiaux. Il met fin à ses jours avec sa seconde femme,
le 22 février 1942, dans la maison qu’ils avaient
louée à Persépolis. Il venait de terminer
son autobiographie, Le monde d’hier, qui se conclut par
ces mots :
"Elle
ne m’a plus quitté depuis lors, cette ombre de la
guerre, elle a voilé de deuil chacune de mes pensées,
de jour et de nuit… Mais toute ombre, en dernier lieu, est
aussi fille de la lumière et seul celui qui a connu la
clarté et les ténèbres, la guerre et la paix,
la grandeur et la décadence a vraiment vécu."
*
* *
En
mars-avril 1945, les troupes alliées pénètrent
sur le sol allemand ; elles libèrent les camps de concentration,
en découvrent la monstruosité. Marguerite Duras
attend le retour de son mari, Robert L., déporté
avec sa soeur Marie-Louise, tous deux dénoncés en
tant que communistes résistants. Durant de longues semaines
d’incertitude et d’attente, elle écrit dans
un journal secret les affres quotidiennes, les enquêtes
et les rebuffades, et surtout les mouvements intérieurs
qui animent son angoisse. C’est un récit émouvant
dans son étrangeté, qui relate la mélancolie
d’une femme saisie par la brisure de son existence, dans
ce qu’elle définit comme un « désordre
phénoménal de la pensée et du sentiment ».
Elle y décrit sa douleur privée en regard de l’horreur
politique, les méandres infimes de sa souffrance personnelle
individuelle face à des évènements politiques
monstrueux. Elle le publiera beaucoup plus tard, sous le titre
La douleur[11]
,
bien après la parution en 1947 du récit biographique
de Robert Antelme, qu’il qualifie lui-même d’inimaginable,
sur son expérience intime des camps de concentration, L’espèce
humaine [12]
: la barbarie retire à l’homme son appartenance à
l’espèce humaine. La guerre, la violence meurtrière
des hommes les uns contre d’autres, appellent spontanément
des représentations de tragédies collectives, des
images d’un peuple frappé tout entier par l’implosion
brutale, ou plus sourdement distillée, d’une violence
aveugle. Mais la douleur individuelle face à la gigantesque
machine de guerre, la douleur psychique, « un pur éprouvé,
impensable et indicible, […] un ensemble de sensations,
un vécu, qui fait pour chacun si étroitement référence
au corps »[13],
envahit l’être humain d’une expérience
extrême, singulière, peu propice à être
communiquée. Marguerite Duras a su rendre admirablement
cette intrication de la réalité et du fantasme,
de l’absence et de la perte, du dehors et du dedans, de
l’âme et du corps, du vif et du mort, « le propre
de la douleur étant de brouiller les frontières
», selon l’expression de J.-B. Pontalis.
Le journal de Marguerite Duras dans l’attente de Robert
L. apparaît comme un combat pour tenter d’échapper
à un scénario de folie, de mort, de déni
de soi. Ce texte décrit le lent processus obsédant,
quotidien, d’une hémorragie de l’être
qui pétrifie les appareils de perception et de représentation.
Cet état de crise met à nu le malheur, le sentiment
de supplice, le cultive sans jamais l’épuiser. «
Il faut que je sorte parce que j’ai besoin d’un endroit
très grand pour que ce supplice puisse s’étaler,
vivre, j’ai besoin d’air pour lui. J’étouffe.
Je suis remplacée par le supplice ». La douleur privée
occupe tout le réel jusqu’à rendre caduque
toute autre préoccupation : il n’y a pas de raison
pour qu’il ne revienne pas ou il n’y a pas de raison
pour qu’il revienne. C’est la faillite de la raison.
« Il pourrait revenir directement, il sonnerait à
la porte : Qui est là. – C’est moi ».
Ou alors : « Je m’endors près de lui tous les
soirs, dans le fossé noir, près de lui mort ».
Ou: « Sa mort est en moi. Elle bat à mes tempes ».
Les données de l’identité vacillent. Les images
ont le pouvoir d’instiller la peur, la douleur est la marque
d’une absence, inaccessible à la description. «
Le monde entier l’attend ».
Comment dire la vérité de la douleur ? Cette peine
infinie qui habite le sujet dans sa nudité se dérobe
à la représentation, sinon par métaphores.
S’y dissolvent l’identité consciente et le
comportement rationnel. « Et tout à coup la certitude,
la certitude en rafale : il est mort. Mort. Mort. Le vingt-et-un
avril, mort le vingt-et-un avril… Je ne sens plus mon coeur.
L’horreur monte lentement dans une inondation, je me noie.
Je n’attends plus tellement j’ai peur ». Il
y a comme un naufrage des mots face à l’intensité
de l’affect. L’être tout entier est pris dans
l’impensable de la douleur, corps et âme mêlés.
Il n’y a plus qu’un malaise fondamental dans un désordre
interne et externe sans limites. « Je n’ai de place
nulle part ici, je ne suis pas d’ici, mais là-bas
avec lui, dans cette zone inaccessible aux autres, inconnaissable
des autres, là où ça brûle et où
on tue ». Les structures de l’espace et du temps se
déconstruisent dans l’attente : « Sur la route,
à côté de lui, passent les armées alliées
qui avancent. Il est mort depuis trois semaines. C’est ça,
c’est ça qui est arrivé… Sa bouche est
entr’ouverte. C’est le soir. Il a pensé à
moi avant de mourir. La douleur est telle, elle étouffe,
elle n’a plus d’air. Juste avant de mourir, il a dû
dire mon nom. »
Dans l’expression spectaculaire de l’explosion de
la mort, l’enfer est exploré à fond jusqu’à
le rendre presque banal. « Je sais seulement qu’il
a eu faim pendant des mois et qu’il n’a pas revu un
morceau de pain avant de mourir, même pas une seule fois.
Mort le ventre vide. Sa faim tourne dans la tête pareille
à un vautour. Impossible de rien lui donner. On peut toujours
tendre du pain dans le vide. On ne sait même pas s’il
a encore besoin de pain ». Ce surinvestissement de l’objet
absent ouvre une brèche dans le dispositif d’autoconservation
: un mépris du corps propre, aliéné par sa
plainte, qui renonce à se nourrir lui-même en identification
mélancolique à l’objet. Dans la rupture objectale
qu’il implique, c’est un abandon total de soi au désespoir.
« Je suis très sale… Il faut que je me décide
à prendre un bain en rentrant, cela doit faire huit jours
que je ne me lave plus. J’ai si froid dans le printemps,
l’idée de se laver me fait frissonner, j’ai
comme une fièvre fixe qui ne partirait plus ». Mais
dans cette divagation métaphorique, l’espoir persiste
: « Ici l’espoir est entier, la douleur est implantée
dans l’espoir. Parfois je m’étonne de ne pas
mourir : une lame glacée enfoncée profond dans la
chair vivante, de nuit, de jour, et on survit ». Il y a
comme une contemplation complice de la mort en elle, de la permanence
de la blessure. La résonance des sensations déborde
le sens du langage.
Cette immédiateté d’intuitions fulgurantes
nous place dans l’intimité de la douleur. «
Ce n’est que souffrances partout, saignements et cris, c’est
pourquoi la pensée est empêchée de se faire,
elle ne participe pas au chaos mais elle est constamment supplantée
par ce chaos, sans moyen, face à lui ». La douleur
privée s’absorbe dans l’horreur du politique
et entraîne une mutilation de la pensée, comme on
le retrouvera avec Hiroshima, mon amour: « Tout
ce qu’on peut faire c’est de parler de l’impossibilité
de parler de Hiroshima. La connaissance de Hiroshima étant
a priori posée comme un leurre exemplaire de l’esprit
»[14].
Les événements politiques se mesurent à la
douleur humaine qu’ils provoquent.
L’appartement du 5, rue Saint-Benoît, cet espace qui
deviendra légendaire, lieu de rencontres et d’amitiés,
est d’abord ce lieu de la douleur comme expérience
vécue, solitaire, de l’enracinement biographique
et historique de cette douleur. Marguerite Duras, qui a si bien
parlé de « la maladie de la mort », y est confrontée
au retour de Robert L. mourant qu’elle ne reconnaît
pas, jusqu’à ce qu’il lui adresse un vague
sourire. « Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit.
Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans
son sourire, celle d’être arrivé à vivre
jusqu’à ce moment-ci. C’est à ce sourire
que tout à coup je le reconnais, mais de très loin,
comme si je le voyais au fond d’un tunnel ». C’est
sa sensibilité personnelle à la douleur qui impose
la maladie de la mort au coeur de l’expérience psychique.
Dans ce temps de la solitude, du soliloque, de l’introspection,
elle s’engage dans un combat invisible entre vie et mort,
où elle reste prisonnière d’une histoire.
« Au sortir de l’horreur, mourant, délirant,
Robert L. avait encore cette faculté de n’accuser
personne, sauf les gouvernements qui sont de passage dans l’histoire
des peuples. »[15]
Elle est prise tout entière dans la lutte de l’homme
contre la mort pour retrouver dans son quasi-cadavre de survivant
les forces élémentaires de vie. Rester fidèle
à l’intensité de l’horreur dans la
lucidité exige une certaine complicité avec la douleur
et la mort. Il lui faudra faire le récit de cette survie
désespérée pour qu’il sorte de l’horreur
de l’anéantissement et qu’il retrouve sa qualité
d’homme. « La lutte a commencé très
vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse,
tact, doigté. Elle le cernait de tous côtés.
Mais tout de même il y avait encore un moyen de l’atteindre
lui, ce n’était pas grand, cette ouverture par où
communiquer avec lui mais la vie était quand même
en lui, à peine une écharde, mais une écharde
quand même ». Marie-Louise est morte lors de son transfert
à Copenhague ; Robert, lui, survivra. « Il ne parle
jamais d’elle, il ne prononce jamais son nom ». La
douleur se suffit à elle-même. Elle épouse
le drame du temps au coeur de l’expérience psychique.
"Que
c’était là, pendant son agonie, que j’avais
le mieux connu cet homme, Robert L., que j’avais perçu
pour toujours ce qui le faisait lui, et lui seul, et rien ni personne
d’autre au monde, que je parlais de la grâce particulière
à Robert L. ici-bas, de celle qui lui était propre
et qui le portait à travers les camps, l’intelligence,
l’amour, la lecture, la politique, et tout l’indicible
des jours, de cette grâce à lui particulière
mais faite de la charge égale du désespoir de tous."[16]
Josiane
Rolland