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XVI. PARLER DE LA MORT (Article)
 

Quand la mort réduit le proche à son cadavre, symbole de l’inhumain, « nous nous comportons alors comme une sorte d’Asra, ces êtres qui meurent en même temps que meurent ceux qu’ils aiment ».

Plaidoyer pour l’illusion
de
Sylvie De Lattre

COMMENT DISSOCIER LA RÉFLEXION sur la mort, à la fois anthropologique, psychanalytique et philosophique qui fait l’objet de la seconde partie d’« Actuelles », du profond désarroi de l’homme Freud devant l’impensable régression morale des hommes et de ces « grands individus » que sont les nations en guerre ? « Jamais encore un événement n’avait détruit tant de biens précieux communs à l’humanité, frappé de confusion tant d’intelligences parmi les plus claires, si radicalement rabaissé ce qui était élevé », écrit-il d’entrée.
Étrange texte… Aurait-il une fonction cathartique, voire réparatrice, en ce temps de déflagration si traumatique pour le « citoyen du monde de la culture » ? Il paraît, en effet, moins lié à une étape explicite de la pensée théorisante qu’à une nécessité intérieure, évacuant dans un sursaut douloureux la violence d’une blessure narcissique. Ruine des illusions, destructivité de la désillusion : en mettant à nu l’homme originaire que nous portons en nous, la guerre fait surgir la pulsionnalité inconsciente et sa matérialisation dans « le plaisir pris au meurtre ». Elle confronte à la foncière hostilité de l’inconscient et au clivage du moi. En mettant à mort les hommes par millions, la tuerie de la Grande Guerre contraint à voir, sans déni possible, la réalité de la mort dans sa crudité animale. Destin anonyme de l’espèce qui déshumanise, en quelque sorte, notre représentation de la mort comme tâche tragique de l’existence individuelle.
En faisant de l’autre un ennemi « qu’il faut tuer parce qu’il peut tuer »[1], elle dévoile l’irréductible altérité du semblable, la primitivité de notre relation à l’autre et à son inquiétante étrangeté qui infiltre jusqu’au regard sur les plus proches d’entre nos proches. À travers le constat douloureux que « l’animique primitif est incapable de passer », c’est l’expérience d’une sauvagerie inscrite au fondement de la civilisation qui se trouve mise en perspective.
Car si l’humain se construit sur l’interdit du meurtre, le déshumain se dévoile à travers son déchaînement, légitimé par la guerre, à entendre dès lors non plus dans une chronologie marquée par le progrès et la régression mais dans la synchronie d’un processus où humain et déshumain s’imbriquent et s’entrechoquent. Si l’humain est une conquête sans fin, le déshumain est le risque de notre appartenance à l’espèce humaine. Nul homme qui n’en porte en lui la potentialité et n’ait désormais à en assumer la silencieuse destructivité.
Les névroses de guerre, dont parlera Freud en 1919, n’auraient-elles pas profondément à voir avec cette actualisation traumatique et déshumanisante d’une pulsion à tuer et avec la conflictualité interne qui s’empare alors du moi ? « Ce qui fait peur, écrit Freud, c’est bel et bien un ennemi intérieur[2] ». C’est la pulsionnalité tapie en soi, toujours prête à surgir. Le clivage du moi et la blessure narcissique accompagnent cette mise à mort des images idéales de soi et des idéaux collectifs.

* * *

Sous l’onde de choc de cette première guerre mondialisée de l’histoire et du désastre matériel et moral qu’elle entraîne, la pensée entre en crise et s’affronte à une dimension d’inconnu. Première étape, peutêtre, silencieuse et dépressive, d’une mise en gestation de ce qui sera, peu après, conceptualisé comme « pulsion de mort ». En cette première année de guerre, Freud, tout à la fois, commence à rédiger sa métapsychologie, « synthèse psychologique de ses conceptions antérieures » et écrit trois textes profondément travaillés par la question de la mort : « Actuelles sur la guerre et la mort » en mars-avril, « Deuil et mélancolie » en mai et, en novembre, « Éphémère ».
Quelques lignes d’« Actuelles » témoignent de cette contrainte psychique à penser la mort : « Nous ne pouvons pas maintenir le rapport à la mort qui fût le nôtre jusqu’à présent et nous n’en avons pas encore trouvé de nouveau ». Au-delà de la critique sarcastique de notre attitude conventionnelle et culturelle d’hommes civilisés devant la mort, tenacement déniée, se fait entendre une attaque, à la fois brutale et diffuse, d’évidences jusque-là souterrainement actives. L’ombre portée de cet ébranlement sourd est perceptible à travers les quelques lignes que Freud consacre à la douleur du deuil, celle qui s’empare de nous « auprès du cadavre de la personne aimée ».
Un « total effondrement », dit-il, « nous enterrons avec lui nos espoirs, nos prétentions, nos jouissances, nous ne nous laissons pas consoler, et nous nous refusons à remplacer celui que nous avons perdu. Nous nous comportons alors comme une sorte d’Asra, ces êtres qui meurent en même temps que meurent ceux qu’ils aiment. » Se trouve esquissé, dans ces quelques lignes, ce que l’expérience de la mort comporte de si violemment spécifique. Comme si, dans ce moment-là du deuil qui précisément n’est pas le deuil, dans ce temps de saisissement qui ne peut être encore celui du travail psychique qui viendra tout à la fois l’élaborer et le recouvrir, l’acuité de la douleur et de l’angoisse ouvrait sur une expérience de l’impensable où menaceraient l’effondrement du sens et la perte de l’unité du moi. Comme si avec l’effacement de l’humain en la figure si familière du proche auquel l’étrangeté du cadavre confronte, quelque chose de soi se défaisait ou se clivait en une sorte de décomposition psychique. Face à la visibilité insensée de l’anéantissement du moi-corps, la psyché se heurte à l’impersonnalité du vivant. Son hétérogénéité par rapport à l’ordre de l’humain attaque la pensée et son viscéral désir de donner du sens et se manifeste en même temps comme telle dans le déferlement animal d’un vouloir-vivre qui s’empare du survivant, au-delà parfois de toute affectivité ou alors même que toute « raison » de vivre semble avoir disparu.
Qu’est ce qui, de soi, meurt avec l’autre ? « Perdre et être perdu », écrivait Anna Freud après la mort de son père. Perdre et ne pas savoir ce qui, de soi, a disparu. Catastrophe interne et irréversible que le travail psychique du deuil ne peut totalement élaborer, l’en deçà du deuil, peutêtre, ou son irréductible part mélancolique.
Sentiment d’étrangeté, rupture d’ordre esthétique, confusion psychique, irréalité du monde, perte d’identité. « Nous sommes devenus des étrangers, écrit Freud, dans ce monde jadis si familier et si beau ».

* * *

L’expérience de la mort prend ainsi le relais, dans le cours du texte, du révélateur traumatique de la guerre. L’une et l’autre vont être amalgamées et, en quelque sorte, métaphorisées l’une par l’autre. Mais devant la blessure délétère de cette expérience intérieure où se font écho la violence de la mort intime et celle, anonyme, des morts sans nombre de l’histoire collective, que peut justement nous apporter la pensée dans son ambition psychanalytique ?
Inactualité des guerres. Incandescente actualité de la question à laquelle l’hypothèse presque impensable de la pulsion de mort, parallèlement à l’impensable des massacres du vingtième siècle, donne aujourd’hui toute son ampleur. Inactualité de la mort. Inactualité de l’exigence de la pensée, comme étant précisément ce qui met en tension, depuis l’Antiquité, la démarche philosophique. Si la pulsion de mort est le fil rouge qui aide à comprendre la récurrence de l’extermination de l’homme par l’homme dans l’histoire, est-il possible de penser analytiquement la mort, le travail psychique qu’elle impose et, comme se le demande Freud, de lui faire « dans la réalité effective et dans nos pensées, la place qui lui revient »?
À l’instar des philosophies gréco-latines, la réflexion théorique de Freud est ici inséparable d’une tâche éthique. L’impératif en est nettement affirmé: « Supporter la vie reste bel et bien le premier devoir de tous les vivants. L’illusion perd toute sa valeur quand elle nous en empêche. […] Si tu veux endurer la vie, organise-toi en vue de la mort. » Qui parle? Épicure, Sénèque ou chacun d’entre nous ? Qu’est ce qui peut en effet donner une spécificité psychanalytique à cette nécessité d’une intégration de la mort dans la vie psychique, à cette exigence de la raison théorique et pratique qui anime, depuis l’origine, l’histoire de la pensée ? Par ailleurs, l’illusion nous empêche-t-elle nécessairement de supporter la vie? Et qu’est ce que l’illusion ? De quelle extraterritorialité peut-on se prévaloir pour la décréter telle, en ce domaine du moins?

* * *

« Supporter », « endurer », la question de la souffrance est prégnante dans les mots mêmes d’« Actuelles »: supporter la vie, c’est être à même d’endurer la douleur de la mort. Douleur et mort ont partie liée. Depuis les premiers siècles de notre civilisation, la relation à la douleur et à son corollaire, la mort, constitue une tâche psychique, intellectuelle et éthique, dont la théorie comme la cure psychanalytique ne peuvent que reprendre l’héritage. Or ces deux dimensions majeures de l’expérience humaine semblent avoir un statut particulier dans la métapsychologie freudienne, comme si le noyau d’énigme qui les habite se diluait dans les nécessaires réductions qu’opère la théorisation. L’angoisse de la mort est bien ce qui met en travail la pensée tout comme elle est la part d’ombre qui anime toute demande d’analyse. Freud, le déchiffreur, celui qui fut à lui-même son propre patient, ne pouvait qu’être mû par cette relation obscure marquée par l’infantile, à sa propre mort et à sa douleur singulière. Inutile d’insister sur ses angoisses de mort s’exprimant dans une symptomatologie obsessionnelle et hypocondriaque que sa passion transférentielle pour Fliess lui a permis d’élaborer ou sur les manifestations d’une douleur psychique inconsciente – inhibitions, traversées dépressives, recours aux addictions – qui ont constitué le moteur de son auto-analyse.
Car ce sont bien de telles contraintes psychiques qui « fabriquent » tout analyste, la singularité de ses refoulements et de ses butées. Mais il semble que Freud, tout en en faisant la matière même de sa pensée clinique, les ait laissées aux marges de son corpus théorique. J.-B. Pontalis [3], Michel de M’Uzan [4], Annie Aubert [5]ont abordé cette question du destin de la douleur et de la mort dans le parcours freudien et ont insisté sur le rôle que le « refoulement » a joué dans leurs conceptualisations. J.-B. Pontalis utilise ce terme à propos de la disparition de l’opposition que fait Freud [6] au début de son oeuvre entre l’expérience de la satisfaction et celle de la douleur. Bipolarité originaire entre plaisirdéplaisir d’un côté et douleur de l’autre, « s’inscrivant dans deux expériences corporelles élémentaires et irrécusables. Dualisme fondamental qu’il pose aux principes mêmes du fonctionnement psychique. » Avec l’effacement de ce couple d’opposés, c’est la douleur, assimilée dès lors tantôt au déplaisir, tantôt à l’angoisse, qui disparaît en tant que notion spécifique. Et seul, le principe de déplaisir-plaisir, tel qu’il régule l’expérience de satisfaction, va être requis pour rendre compte des grands mouvements qui traversent la vie psychique. La mort et la douleur vont être abordées sous cet angle métapsychologique dont on peut, audelà de sa fécondité clinique, interroger la fonction défensive. C’est à- dire ce qui pourrait être de l’ordre d’un contre-investissement par la théorie, tentant d’occulter l’irréductible part d’inconnu que ces expériences comportent.

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Martine Girard [7] illustre ce décalage défensif entre la violence du vécu intime de la mort et la distanciation qu’opère la construction théorique, à l’aide de quelques fragments de la correspondance entre Freud et Binswanger. En 1926, tout d’abord, alors que ce dernier vient de perdre un enfant, puis en 1929, au moment de la mort d’un deuxième fils, Robert. Freud, à cette date, a dépassé la soixantaine et porte le deuil de sa fille, Sophie, décédée en 1920 et de son petit fils, Heinele, mort deux ans plus tard. Les mots pour dire la douleur sont les mêmes. L’un : « Même si ce n’est pas en nous que quelque chose meurt, c’est quelque chose de nous qui est définitivement mort et qui ne peut être remplacé. » L’autre: « Depuis la mort de Heinele, je ne supporte plus mes petits-enfants et je n’ai même plus goût à la vie. […] Vous êtes assez jeune pour surmonter cette perte mais je ne le puis plus. »
Freud encore : « On sait qu’après une telle perte le deuil aigu s’atténuera, mais on reste toujours inconsolable, sans trouver de substitut. Tout ce qui prend cette place, même en l’occupant entièrement, reste cependant toujours autre. Et au fond c’est bien ainsi, c’est la seule façon de perpétuer cet amour qu’on ne veut abandonner à aucun prix. »
Binswanger : « Je commence une seconde vie avec Bobi à l’intérieur de moi. La douleur fait partie d’une vie totale. »
Décalage, en effet, comme le dit Martine Girard, entre « la brutalité des faits » et « la tranquille assurance » de « Deuil et mélancolie » qui voudrait que le travail du deuil élimine toute trace d’investissement inconscient de l’objet et libère ainsi le moi et la libido pour un nouvel objet, de nouveaux substituts. L’expérience intime, telle que la transmet cet échange épistolaire, semble pourtant limiter cette vision efficace d’un deuil « normal ». « La mélancolie, avec sa référence narcissique, serait-elle, dès lors, le modèle du deuil? » Autre question: la théorie, dans sa dimension optimiste et presque volontariste, ne porterait-elle pas l’empreinte du désir et dès lors celle de l’illusion ? Désir de réduire la violence que fait la mort à un ébranlement soluble dans un processus psychique au service d’un pulsionnel indestructible.

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La thématique de l’héritage psychique de la douleur du deuil parcourt « Actuelles ». La douleur que provoque la perte de l’aimé et la conflictualité interne liée à l’ambivalence des sentiments qui s’y associe contraignent la pensée à un travail de créativité, d’élaboration et de réanimation, en quelque sorte, du monde. Ressource de l’animisme qui pousse alors l’homme originaire à imaginer le réel en le peuplant de ses représentations psychiques. « Auprès du cadavre de la personne aimée », écrit Freud, « l’homme a inventé l’au-delà, la doctrine de l’âme et la croyance en l’immortalité », autant d’images répondant à ses désirs les plus puissants. Mû par la culpabilité relative à la satisfaction qui se mêle au deuil, il a inventé les mauvais esprits et les « revenants » mais a énoncé aussi les premiers commandements éthiques. Cette richesse créative est à la base des constructions et des illusions de la culture. Cet héritage psychique demeure. La même ressource animique surgit sous le choc du deuil. Un même violent désir étreint, celui de rendre supportable l’insupportable ou d’humaniser, en quelque sorte, l’inhumanité de la vie, dans le secret espoir, peutêtre, d’être enfin, selon la formule de Freud « en quiétude dans l’inquiétant ». Tâche vitale : penser pour pouvoir vivre. Penser, c’est-à-dire rêver, imaginer, construire et… théoriser.
Car n’est-ce pas cette même ressource animique qui, face à l’inconnu de la mort, dans sa double dimension d’insupportable et d’irreprésentable, anime la créativité théorique, y compris dans la pensée analytique?
Où commence alors l’illusion ? Nos théorisations, là où la pensée est confrontée à ce qui l’excède et où la volonté de savoir bute sur les limites mêmes de notre entendement, ne sont-elles pas inévitablement « issues de notre vie de désir » et n’ont-elles pas, dès lors, une dimension d’illusion et une fonction défensive ? La question se pose pour tout un chacun comme pour le philosophe, pour tout analysant comme pour l’analyste, répétitivement confrontés dans le vif de la cure à l’expérience de la douleur et de la mort. L’inlassable résistance à l’inconscient comme la tendance viscérale à fuir la douleur habitent nos vies, notre pratique clinique et les théories que nous nous en donnons. La résistance fait de nous des éternels patients.
Pourquoi Freud y échapperait-il ? Le refus de l’illusion ne serait-il pas l’ultime avatar de l’illusion ? Il n’élude d’ailleurs pas cette question, comme en témoigne la fin de « l’avenir d’une illusion », où un contradicteur imaginaire lui permet de déployer son argumentation. « Je sais, dit-il, combien il est difficile d’éviter les illusions. Peut-être bien aussi que les espoirs que j’ai avoué nourrir sont de nature illusoire. Notre dieu Logos n’est peut-être pas vraiment tout-puissant, mais nous croyons que le travail scientifique a la possibilité d’apprendre par l’expérience, sur la réalité du monde, quelque chose par quoi nous pouvons accroître notre puissance et d’après quoi nous pouvons aménager notre vie. […] Non, notre science n’est pas une illusion. »
Si le credo scientifique l’emporte en ce qui concerne la connaissance et la maîtrise du réel, il trouve toutefois ses limites concernant ce que la science ne peut pas nous donner. Il y a bien un au-delà du monde du connaissable. L’inconnu, à ce titre, pourrait prendre valeur de concept comme ce qui excède, irréductiblement, le connaissable.

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Quoi qu’il en soit, le désir de connaître nous requiert et la leçon d’« Actuelles » sur le deuil est riche et féconde pour notre pratique clinique. Auprès du cadavre de la personne aimée surgit un trouble, enchevêtré à la douleur du deuil. C’est celui, écrit Freud, que fait émerger « le poids de la haine aux aguets derrière l’amour », la sourde présence des répercussions psychiques de l’hostilité inconsciente, du voeu de mort qui s’y alimente et de la culpabilité qui en découle. « Il y a, dit-il, une satisfaction de haine dissimulée derrière le deuil. » L’apport de « Deuil et mélancolie » est cliniquement très présent dans ce dévoilement, au coeur du deuil, de l’hostilité inconsciente et de l’angoisse de culpabilité. Mais il ouvre aussi sur la puissance des fixations narcissiques au sein du psychisme, sur la persistance de l’investissement primaire et de sa douleur nostalgique. Car la leçon du cadavre, c’est aussi l’attaque insupportablement dénarcissisante qu’elle fait subir au moi, « Sa Majesté » le moi, éternel maître en sa demeure, brutalement ramené à sa finitude programmée, certes, mais aussi à sa détresse originaire. La perte du regard de l’autre réveille le potentiel destructeur de l’absence du regard au temps où il était garant du sentiment même de la continuité du soi. La lame de fond mélancolique qui peut accompagner le deuil, ou s’y relancer comme la vie secrète d’une perte sans fin, l’angoisse d’être happé par des identifications mortifères, capté par les morts – nos morts, tellement nôtres parfois, que nous ne savons plus départager ce qui est à eux de ce qui est à nous – s’empare alors du moi et lui restitue, de par sa fragilisation même, l’expérience de son indétermination première et de sa constitution composite.

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Peut-on, dès lors, comme semble le faire Freud dans ces écrits d’avant 1920, réduire la question de la mort à celle du deuil, le processus du deuil à la conflictualité intrapsychique de l’ambivalence des sentiments, et la douleur qui l’accompagne à sa dimension économique ? Le principe de plaisir peut-il, à lui seul, rendre compte de la douleur et de l’angoisse de la mort ?
L’étrange question de l’énigme de la douleur du deuil, si insistante dans ces trois textes de 1915, semble d’ailleurs n’avoir de sens que d’un point de vue métapsychologique et plus précisément économique. « Pour le psychologue, écrit Freud dans “Éphémère”, le deuil est une grande énigme. […] Pourquoi le détachement de la libido de ses objets doit-il être un processus si douloureux, nous ne le comprenons pas. » L’énigme sera résolue en fin de parcours, en 1926, dans l’« addenda C » d’Inhibition, symptôme et angoisse, et ce, par un recours à un double détour. Détour par le modèle de la douleur corporelle et la focalisation de l’investissement narcissique qui la caractérise. Détour aussi par l’angoisse et la douleur du nourrisson devant la perte de l’objet de besoin, dans un mouvement d’investissement « nostalgique » intense et inapaisable. S’effectue ainsi un double déplacement, de la douleur corporelle à la douleur psychique, et de l’investissement narcissique à l’investissement d’objet.
« Nous n’avons plus de difficultés, écrit alors Freud, à rendre compte de cette réaction affective à la perte de l’objet qu’est le deuil. Sa fonction est de travailler au retrait des investissements hors de l’objet dans toutes les situations où il était doté d’un investissement élevé. » L’énigme de la douleur du deuil se résorbe dans cette explication métapsychologique où le modèle économique d’un surinvestissement intolérable et de l’angoisse comme augmentation de tension sont en arrière-plan. Mais, du même coup, la notion de douleur psychique, plus ou moins assimilée à celle de l’angoisse, perd sa spécificité.
Dans le « manuscrit G », pourtant, écrit comme l’Esquisse en 1895, cette notion est omniprésente et étroitement articulée à la problématique du deuil et de la mélancolie. Mais le deuil dont il est alors question est une sorte de deuil de soi et déborde le cadre de la perte d’objet. L’hypothèse de Freud est, en effet, que « la mélancolie est un deuil provoqué par une perte de libido ». Si la cause en est placée dans le champ du sexuel, le processus mélancolique que l’inhibition psychique, l’appauvrissement intellectuel et la souffrance caractérisent, réalise « une très forte perte d’excitation » où précisément le sexuel même se voit atteint. Une « hémorragie interne », selon les mots de Freud, « aspire » en quelque sorte la substance libidinale et menace le moi d’une chute dans un en deçà de l’investissement sexuel de soi et de l’objet, dans ce « trou » psychique où le sexuel comme essence même de la vie et insertion dans la chaîne du vivant, risque de s’anéantir. La douleur psychique, dans ce texte, calquée sur la douleur corporelle, s’apparente à une perception coenesthésique d’un moi-corps où les registres psychiques et somatiques se trouvent confondus. L’effraction de la douleur attaque les limites et l’intégrité de la vie psychique à la manière d’une blessure trouant l’enveloppe corporelle.

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Une telle approche, à la fois conceptuelle et intimement intuitive, de la douleur me semble « travaillée » par la question de la mort en ce qu’elle ouvre sur une angoisse de l’anéantissement, au coeur même de la vie, et sur des expériences de soi où les limites moi/non moi, dedans/dehors, psychique/corporel, peuvent s’estomper et disparaître ponctuellement.
C’est une tout autre problématique que celle de la séparation qui se trouve ici esquissée mais que la réflexion sur la mort de 1915, saturée par la prévalence de l’ambivalence et la « croyance » en la toute-puissance du principe de plaisir, ne reprendra pas. Problématique du vide plus que de la perte d’objet, de la décomposition du corps psychique plus que du détachement de la libido au service du moi, du morcellement plus que de l’unité.
Pierre Fédida, dans son séminaire en 2001-2002 à Jussieu, mettait au coeur de son propos la mélancolie comme expérience de la disparition: « Du côté de la perte et du deuil, disait-il, on a encore des objets, […] du côté de la disparition, on est dans l’inconnu du devenir de soi et des objets. » Le désir de maîtrise d’un Freud théoricien, traquant inlassablement l’illusion, ne laissera plus guère de place par la suite à de telles expériences de l’inconnu, dès lors qu’elles renvoient à ce qui excède les limites de la pensée, du moi et par là même de l’analysabilité : le sentiment océanique, représentant-affect d’un état d’indifférenciation du moi, est rabattu, dans l’incompréhension dont il est l’objet, sur les origines de la religiosité, et le sentiment religieux lui-même, avatar maladif, quoique créatif, de la détresse humaine et de l’état infantile de dépendance, n’est qu’une recherche névrotique de l’illusion consolatrice.

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Et si la dénonciation de l’illusion et de la croyance était prise dans une incapacité à concéder une place à la figure de l’infigurable, à une réalité autre que celle du représentable ? Car il y a bien, en effet, un « roc » sur lequel bute la pensée, un roc d’inconnu, renvoyant au manque fondamental et constitutif de l’être pris dans l’extériorité du langage, les catégories de l’espace et du temps et les limites du moi-corps. Et si la mort et la douleur échappaient à l’assignation métapsychologique ? Objets paradoxaux de la pensée analytique qui s’y trouve sans cesse confrontée, sans toutefois pouvoir en faire des concepts pleinement analytiques. Et si l’expérience d’une transcendance et de la créativité qu’elle impulse, relevait d’un besoin d’invisible, étroitement lié à ce manque qui est notre origine même comme êtres de désir, aussi vitalement nécessaire que les conquêtes de la raison ou les liaisons de la pulsion à ses objets ? « L’homme est celui à qui une image manque, écrit Pascal Quignard, […] l’homme est un regard désirant qui cherche une autre image derrière tout ce qu’il voit. » Les racines, visibles ou accessibles, de cette recherche sont sexuelles (« Nous sommes venus d’une scène où nous n’étions pas. », dit encore le même auteur), mais peut-on réduire la figure de l’inconnu aux figures du connaissable ou limiter la résilience en nous d’une quête inapaisable à des représentations « issues de notre vie de désir » inconsciente, c’està- dire aux mises en scène, dans chaque histoire singulière, du drame oedipien ? Autrement dit, peut-on ne voir dans l’angoisse de mort qu’un « analogon de l’angoisse de castration », comme continuera à le maintenir Freud en 1926, et ce, malgré ce tournant majeur dans sa pensée qu’a été l’introduction en 1920 de la pulsion de mort ?

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Dans « Au-delà du principe de plaisir », en effet, la mort qui était jusque-là abordée comme l’emblème même de la castration et renvoyait à la constellation oedipienne, à la prévalence du sexuel infantile et du principe de plaisir, la mort, cette fois comme l’écrit Michel de M’Uzan, « est prise en elle-même et non plus comme masque, […] elle est maintenant ce vers quoi renvoie la vie, l’inerte ou l’inorganique qui la précède et qui en devient le but ».
Et ce « désir » de mort, inscrit à la racine même de l’inconscient, signe la mort du désir comme unique principe explicatif des mouvements de la vie psychique. Peut-on dire alors, encore et toujours, que l’inconscient pulsionnel ignore la mort ? Le mythe originaire de la pulsion de mort fait ainsi revenir dans la théorie ce qu’elle avait jusque-là si fortement tenu à l’écart, cet « insensé » de la mort, qu’évoque Georges Bataille, et dont la charge d’angoisse ne saurait être l’analogon d’une représentation fantasmatique, si puissante soit-elle dans le psychisme humain. Au-delà de ses cruciales répercussions théoriques et cliniques, ce « retour » de la mort dans l’oeuvre freudienne témoigne, en effet, d’une prise en compte de l’impensable.
L’objection de l’illusion, dès lors, ne peut que surgir à nouveau et Freud la formule ainsi : « Il se peut que cette croyance à la nécessité interne de la mort ne soit encore qu’une des illusions que nous nous sommes forgées pour supporter le fardeau de l’existence ». Au coeur même de la théorie, donc encore le risque, ou la chance, peut-être, de l’illusion. La pulsion de mort, en tant que mythe originaire, serait en ce sens une intuition créatrice d’illusion, version spéculative de cet imaginaire poétique qui fait rêver, penser et vivre. Ainsi Rilke fait-il de l’inconnu qui nous habite un ferment obscur de la mort, cette « grande mort que chacun porte en soi », un fruit qui doit mûrir. « Car nous ne sommes », écrit-il dans Le livre de la pauvreté et de la mort, « que l’écorce, que la feuille / mais le fruit qui est au centre de tout / c’est la grande mort que chacun porte en soi / c’est pour elle que les jeunes filles s’épanouissent / que les enfants rêvent d’être des hommes / et que les adolescents font des femmes leurs confidentes / d’une angoisse que personne d’autre n’accueille ».
Face à l’insensé de la mort, comme à l’énigme du féminin, double représentation du « roc d’origine », Freud, finalement, s’adresse aux poètes et confie aux mots désirants de la poésie, parallèlement à ceux du mythe, la tentative d’inventer l’inconnaissable. Ainsi Catherine Pozzi, qui, à travers des images saisissantes, met en langage l’irreprésentabilité de l’anéantissement du soi :

"Quand je serai pour moi-même perdue /et divisée à l’abîme infini / infiniment, quand je serai rompue, / quand le présent dont je suis revêtue / aura trahi, / par l’univers en mille corps brisée, / de mille instants non rassemblés encore, / de cendre aux cieux jusqu’au néant vannée […] vous referez mon nom et mon image / de mille corps emportés par le jour / vive unité sans nom et sans visage…"

* * *

La pensée de la mort, ainsi élargie par la fécondité spéculative du mythe et la puissance d’illusion de la poésie, permet de reprendre la question d’une spécificité de son approche en psychanalyse. L’accès à la violence de la mort comme à celle de la douleur à travers leurs différentes manifestations psychiques largement inconscientes : angoisse et douleur, deuil et séparation, hostilité et culpabilité, perte et castration, masochisme et compulsion de répétition, sont au coeur du processus de la cure analytique comme une nécessaire traversée que la régression transférentielle tente d’accomplir. Là est la spécificité scientifique, en effet, du travail de pensée et d’interprétation en analyse.

Et au-delà ? La mort « en soi », ce « reste » sur lequel bute le principe de plaisir, de quel travail psychique pourrait-elle être l’objet, sinon peut-être celui d’un processus d’intériorisation sans cesse repris ou d’une gestation silencieuse qui ne serait jamais, en son terme, qu’un consentement à l’inconnu, cet impensable, dont la mort comme l’inconscient sont les émergences emblématiques. « Il y a une immanence de l’inconnu dans le réel, écrit Guy Rosolato, comme dans la réalité psychique ». Cette ouverture sur l’inconnu et sur ce qui échappe à la maîtrise de la pensée, ne peuvent, semble-t-il, que retentir sur les modalités de l’écoute analytique. Serait-ce, pour reprendre la pensée de Pierre Fédida, en rendant présente « dans la mémoire anachronique du transfert, l’innombrable foule des morts » et en permettant à ces « revenants » d’habiter et d’animer l’inquiétante mémoire du transfert et du rêve ? Mais encore faut-il, ajoute-t-il, « vouloir accepter ce pouvoir étrange de pénétrer le domaine des morts. […] Encore faut-il que l’attention hautement silencieuse recueille les mouvements de cette foule et rende le langage disponible à leur dénomination ». Sans doute est-ce là une tension sans cesse sous-jacente dans la pratique de l’analyse, et l’un des enjeux de la difficulté renouvelée, à « être » analyste et à le « rester », confidents d’une angoisse à nul autre adressée et répétitivement en lutte avec ce qui nous détourne de la douleur comme du travail de la mort, de ce qui est si souterrainement à l’oeuvre dans nos vies psychiques.

Sylvie de Lattre

 

[1] P. Fédida, « L’interprétation et son meurtre », in L’idée de meurtre, L’inactuel, 1999 (nouvelle série n° 2). [retour]

[2] S. Freud (1919), « La psychanalyse des névroses de guerre », in Résultats, idées, problèmes, vol. 1, Puf. [retour]

[3] J.-B. Pontalis, Entre le rêve et la douleur, Gallimard. [retour]

[4] M. de M’Uzan, De l’art à la mort, Gallimard. [retour]

[5] A. Aubert, La douleur, originalité d’une théorie freudienne, Puf. [retour]

[6] S. Freud (1895), Esquisse d’une psychologie scientifique, Puf. [retour]

[7] M. Girard, « Les avatars du moi dans le deuil », Le fait de l’analyse, 1997, n° 2, pp. 75-86. [retour]

 

 
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