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XV. LA PULSION ET LE DESTIN (Préambule)
 
 

Le concept de pulsion n'a pas trouvé, dans le champ des sciences humaines en général, contrairement à celui d'« inconscient » ou « désir » par exemple, une authentique réception. Dans le champ analytique étroit, il a été accueilli d'une façon sinon mitigée, du moins contradictoire. Pour certaines écoles, en plein accord avec la tradition freudienne, il a été érigé en un outil majeur de la pensée - et de la pratique - analytique. D'autres au contraire lui opposent une certaine suspicion quant à sa vérité et surtout l'intérêt de son usage « clinique ». Il est même vraisemblable que les divergences qui se sont établies après Freud entre les différents courants analytiques repose sur la place que chacun d'eux accorde à ce concept et, au-delà de lui, à la portée de la spéculation métapsychologique.
Il est vrai qu'avec la pulsion, Freud entendait introduire dans sa théorie une direction de pensée fondée sur l'abstraction et l'universalité, susceptible de représenter l'ensemble des forces animant la vie psychique, organisant son économie. Il voulait trouver le sol commun d'où sourdent les émotions aussi dissemblables que l'attraction amoureuse qui pousse l'être humain vers un partenaire et l'aversion haineuse qui éventuellement sans raison apparente s'y substitue. Ou encore l'élation qui s'empare du sujet comblé dans ses aspirations et la douleur qui fige ce même sujet lorsque l'objet désiré se dérobe à lui. Or pour le sens commun et la pensée rationnelle en général, ces oscillations incessantes de l'affect qui scandent la vie de l'âme comme vagues, tempêtes et calmes plats rythment le cours des océans tendent à être considérées comme n'admettant pas d'explication. On ne s'étonne pas qu'un deuil brise pendant de longs mois l'enthousiasme du survivant ni qu'une rupture amoureuse produise une hémorragie libidinale telle qu'elle pousse sa victime au suicide. L'évidence de l'affect, son apparente co-naturalité à l'alternance de bonheur et de malheur, définissant le destin humain, ont longtemps opposé au principe d'une économie de l'âme une sorte d'interdit de pensée.
C'est donc une reconnaissance de Psyché comme entité, spécifiée par sa substance et son économie, et hétérogène au soma, que Freud parachève en introduisant dans le corpus analytique le concept de la pulsion. Et un pas de plus qu'il accomplit dans la « dissection » de l'appareil de l'âme. Aussi une connotation transgressive demeure-t-elle attachée à la spéculation métapsychologique, de même que, y compris chez ses partisans les plus obstinés, la notion de pulsion conserve-t-elle un caractère sulfureux. La laïcisation de la psychologie que Freud opère ici en dotant l'appareil psychique, outre de rouages représentatifs qui lui sont propres, d'une énergie qui lui serait spécifique, donne à ce texte un accent spinozien. C'est à la lumière d'un matérialisme radical qu'il faut désormais examiner le fonctionnement psychique et ce sont toutes les croyances, demeurant irrémédiablement attachées aux relations que corps et âme entretiennent entre eux, qu'il faut désormais repenser. Et peut-être faut-il voir dans la multiplicité des interprétations à laquelle ce texte donne lieu, une résistance nécessaire à renoncer à ces précieuses croyances.
***
Dans l'œuvre freudienne, le terme de pulsion apparaît en des occurrences précises, diverses mais générant toujours, chez le lecteur, un effet d'inattendu, d'incongruité. Cela est particulièrement saisissant dans le texte où Freud revient définitivement sur cette notion, « Au-delà du principe de plaisir ». L'auteur, cependant convaincu de l'authenticité de ces faits cliniques, s'étonne que, dans leurs jeux, les enfants tendent principalement à reproduire les situations douloureuses qu'ils ont traversées. Que les accidentés et les blessés de guerre rêvent répétitivement du désastre dont ils ont été la victime. Que certains êtres organisent leurs destins de façon à répéter inexorablement les préjudices qu'ils ont subis dans leur prime enfance. Et il voit dans ces « compulsions de répétition » la manifestation d'une fixation - ou d'une régression - à un stade de la vie psychique où l'émergence de la sexualité demeurait pour l'appareil de l'âme traumatique, intrusif. Un stade précoce, voire archaïque, où cet appareil ne disposait encore pas des moyens de se défendre contre l'irruption de l'affect sexuel. Se défendre, c'est-à-dire s'organiser en conséquence de cette réalité aussi absolument intrinsèque qu'étrangère à la réalité humaine : la sexualité.
Les pulsions auxquelles, en s'appuyant sur une audacieuse et étrange spéculation, il recourt alors lui permettent de résoudre cette conflictualité essentielle de la vie psychique. D'une part pulsions de vie - incluant la sexualité- la pulsion est ce qui pousse Psyché à s'organiser comme appareil, entité. D'autre part pulsion de mort, elle est ce qui entrave l'individuation psychique, menace l'âme de néantisation. La notion de pulsion, loin de se substituer à celle de sexualité infantile, donne à Freud le moyen de dépasser la simple approche descriptive, phénoménologique à laquelle l'observation clinique, dans Les trois essais par exemple, tendait à réduire celle-ci. À l'intérieur même de la libido sexualis, comme son noyau dur, la pulsion est ce qui anime, pulse la vie de l'âme, tantôt en extension, tantôt en réduction. Tantôt Eros, tantôt Thanatos, elle serait la psycho-sexualité même.
Certes dans « Pulsions et destins des pulsions » qui donne son argument à ce numéro, l'effet d'inattendu de la lecture n'est pas aussi saisissant, tout simplement parce qu'il est masqué par la rhétorique même de ce texte. C'est en effet la première fois que Freud donne une théorie complète de la pulsion. La tâche lui est ardue, il avance avec lenteur, doute de l'adhésion de son lecteur. S'attarde à développer sa méthode de penser son objet longtemps avant d'en venir à celui-ci. Nous sommes incontestablement dans un moment initiatique où s'invente - se découvre - la métapsychologie. Affecté par la circonstance tragique de la guerre, affronté à la pénurie de patents, frustré de l'observation clinique sur le matériau de laquelle il a jusque là bâti sa théorie, Freud se voit contraint de se retourner sur celle-ci, d'interroger ses fondements, de recenser les représentations et les forces qui l'ont implicitement constituée. La pensée métapsychologique est une pensée d'après coup, une théorie de la théorie à qui serait donné, avec ce redoublement, un statut d'entité, indépendante même de la clinique originelle. C'est pourquoi la clinique est absente de ce texte et que sa lecture est si malaisée, voire inquiétante.
Mais qu'on ne s'y trompe pas ! l'avancée que faut Freud ici est fulgurante puisqu'il s'agit au travers du questionnement de ce qui a mis subjectivement au travail son propre processus de théorisation de découvrir ce qui ontologiquement met au travail chez tout individu son fonctionnement psychique. Une telle approche ne peut être en effet qu'indirecte, par un jeu complexe, abstrait et vertigineux de retournements de la pensée sur elle-même. Attachons nous à la situation du voyeurisme exhibitionnisme, telle qu'elle est exposée dans ce texte. Le regard de l'enfant, de par le dénuement où le tient sa situation infantile et la passion œdipienne caractérisant son destin d'enfant de l'homme, s'attache compulsivement à la contemplation du visage de sa mère. Regarder, aimer, font de lui un être désirant. Non un moi. Pour que le moi advienne, pour que l'être ne s'aliène dans la passion sacrificielle, il faut que la situation s'inverse, que le moi (enfant) prenne la place de l'objet (mère) et que l'objet (mère) soit inclus dans le moi (enfant). Être regardé, être aimé représente le mouvement pulsionnel qui substitue à la polarité inviable sujet objet, la chaude et complémentaire opposition du moi et de l'autre.
Ce qui donne au désir, à la sexualité, son pouvoir de création psychique est justement cette aptitude au déplacement incessant, par retournement en son contraire de l'activité à la passivité, par renversement de la position objectale en position subjective.
Le travail psychique est le déplacement. La pulsion est ce qui dans la sexualité assure ce déplacement.

 

 
 
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Mais où est donc l’objet de la pulsion ?
de Daniel Widlöcher
 
   

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