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concept de pulsion n'a pas trouvé, dans le champ des sciences
humaines en général, contrairement à celui
d'« inconscient » ou « désir »
par exemple, une authentique réception. Dans le champ analytique
étroit, il a été accueilli d'une façon
sinon mitigée, du moins contradictoire. Pour certaines
écoles, en plein accord avec la tradition freudienne, il
a été érigé en un outil majeur de
la pensée - et de la pratique - analytique. D'autres
au contraire lui opposent une certaine suspicion quant à
sa vérité et surtout l'intérêt de son
usage « clinique ». Il est même vraisemblable
que les divergences qui se sont établies après Freud
entre les différents courants analytiques repose sur la
place que chacun d'eux accorde à ce concept et, au-delà
de lui, à la portée de la spéculation métapsychologique.
Il est vrai qu'avec la pulsion, Freud entendait introduire
dans sa théorie une direction de pensée fondée
sur l'abstraction et l'universalité, susceptible
de représenter l'ensemble des forces animant la vie
psychique, organisant son économie. Il voulait trouver
le sol commun d'où sourdent les émotions aussi
dissemblables que l'attraction amoureuse qui pousse l'être
humain vers un partenaire et l'aversion haineuse qui éventuellement
sans raison apparente s'y substitue. Ou encore l'élation
qui s'empare du sujet comblé dans ses aspirations
et la douleur qui fige ce même sujet lorsque l'objet
désiré se dérobe à lui. Or pour le
sens commun et la pensée rationnelle en général,
ces oscillations incessantes de l'affect qui scandent la
vie de l'âme comme vagues, tempêtes et calmes
plats rythment le cours des océans tendent à être
considérées comme n'admettant pas d'explication.
On ne s'étonne pas qu'un deuil brise pendant
de longs mois l'enthousiasme du survivant ni qu'une
rupture amoureuse produise une hémorragie libidinale telle
qu'elle pousse sa victime au suicide. L'évidence
de l'affect, son apparente co-naturalité à
l'alternance de bonheur et de malheur, définissant
le destin humain, ont longtemps opposé au principe d'une
économie de l'âme une sorte d'interdit
de pensée.
C'est donc une reconnaissance de Psyché comme entité,
spécifiée par sa substance et son économie,
et hétérogène au soma, que Freud parachève
en introduisant dans le corpus analytique le concept de la pulsion.
Et un pas de plus qu'il accomplit dans la « dissection
» de l'appareil de l'âme. Aussi une connotation
transgressive demeure-t-elle attachée à la spéculation
métapsychologique, de même que, y compris chez ses
partisans les plus obstinés, la notion de pulsion conserve-t-elle
un caractère sulfureux. La laïcisation de la psychologie
que Freud opère ici en dotant l'appareil psychique,
outre de rouages représentatifs qui lui sont propres, d'une
énergie qui lui serait spécifique, donne à
ce texte un accent spinozien. C'est à la lumière
d'un matérialisme radical qu'il faut désormais
examiner le fonctionnement psychique et ce sont toutes les croyances,
demeurant irrémédiablement attachées aux
relations que corps et âme entretiennent entre eux, qu'il
faut désormais repenser. Et peut-être faut-il voir
dans la multiplicité des interprétations à
laquelle ce texte donne lieu, une résistance nécessaire
à renoncer à ces précieuses croyances.
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Dans l'œuvre freudienne, le terme de pulsion apparaît
en des occurrences précises, diverses mais générant
toujours, chez le lecteur, un effet d'inattendu, d'incongruité.
Cela est particulièrement saisissant dans le texte où
Freud revient définitivement sur cette notion, «
Au-delà du principe de plaisir ». L'auteur,
cependant convaincu de l'authenticité de ces faits
cliniques, s'étonne que, dans leurs jeux, les enfants
tendent principalement à reproduire les situations douloureuses
qu'ils ont traversées. Que les accidentés
et les blessés de guerre rêvent répétitivement
du désastre dont ils ont été la victime.
Que certains êtres organisent leurs destins de façon
à répéter inexorablement les préjudices
qu'ils ont subis dans leur prime enfance. Et il voit dans
ces « compulsions de répétition » la
manifestation d'une fixation - ou d'une régression
- à un stade de la vie psychique où l'émergence
de la sexualité demeurait pour l'appareil de l'âme
traumatique, intrusif. Un stade précoce, voire archaïque,
où cet appareil ne disposait encore pas des moyens de se
défendre contre l'irruption de l'affect sexuel.
Se défendre, c'est-à-dire s'organiser
en conséquence de cette réalité aussi absolument
intrinsèque qu'étrangère à la
réalité humaine : la sexualité.
Les pulsions auxquelles, en s'appuyant sur une audacieuse
et étrange spéculation, il recourt alors lui permettent
de résoudre cette conflictualité essentielle de
la vie psychique. D'une part pulsions de vie - incluant
la sexualité- la pulsion est ce qui pousse Psyché
à s'organiser comme appareil, entité. D'autre
part pulsion de mort, elle est ce qui entrave l'individuation
psychique, menace l'âme de néantisation. La
notion de pulsion, loin de se substituer à celle de sexualité
infantile, donne à Freud le moyen de dépasser la
simple approche descriptive, phénoménologique à
laquelle l'observation clinique, dans Les trois essais par
exemple, tendait à réduire celle-ci. À l'intérieur
même de la libido sexualis, comme son noyau dur, la pulsion
est ce qui anime, pulse la vie de l'âme, tantôt
en extension, tantôt en réduction. Tantôt Eros,
tantôt Thanatos, elle serait la psycho-sexualité
même.
Certes dans « Pulsions et destins des pulsions » qui
donne son argument à ce numéro, l'effet d'inattendu
de la lecture n'est pas aussi saisissant, tout simplement
parce qu'il est masqué par la rhétorique même
de ce texte. C'est en effet la première fois que
Freud donne une théorie complète de la pulsion.
La tâche lui est ardue, il avance avec lenteur, doute de
l'adhésion de son lecteur. S'attarde à
développer sa méthode de penser son objet longtemps
avant d'en venir à celui-ci. Nous sommes incontestablement
dans un moment initiatique où s'invente - se
découvre - la métapsychologie. Affecté
par la circonstance tragique de la guerre, affronté à
la pénurie de patents, frustré de l'observation
clinique sur le matériau de laquelle il a jusque là
bâti sa théorie, Freud se voit contraint de se retourner
sur celle-ci, d'interroger ses fondements, de recenser les
représentations et les forces qui l'ont implicitement
constituée. La pensée métapsychologique est
une pensée d'après coup, une théorie
de la théorie à qui serait donné, avec ce
redoublement, un statut d'entité, indépendante
même de la clinique originelle. C'est pourquoi la
clinique est absente de ce texte et que sa lecture est si malaisée,
voire inquiétante.
Mais qu'on ne s'y trompe pas ! l'avancée
que faut Freud ici est fulgurante puisqu'il s'agit
au travers du questionnement de ce qui a mis subjectivement au
travail son propre processus de théorisation de découvrir
ce qui ontologiquement met au travail chez tout individu son fonctionnement
psychique. Une telle approche ne peut être en effet qu'indirecte,
par un jeu complexe, abstrait et vertigineux de retournements
de la pensée sur elle-même. Attachons nous à
la situation du voyeurisme exhibitionnisme, telle qu'elle
est exposée dans ce texte. Le regard de l'enfant,
de par le dénuement où le tient sa situation infantile
et la passion œdipienne caractérisant son destin d'enfant
de l'homme, s'attache compulsivement à la contemplation
du visage de sa mère. Regarder, aimer, font de lui un être
désirant. Non un moi. Pour que le moi advienne, pour que
l'être ne s'aliène dans la passion sacrificielle,
il faut que la situation s'inverse, que le moi (enfant)
prenne la place de l'objet (mère) et que l'objet
(mère) soit inclus dans le moi (enfant). Être regardé,
être aimé représente le mouvement pulsionnel
qui substitue à la polarité inviable sujet objet,
la chaude et complémentaire opposition du moi et de l'autre.
Ce qui donne au désir, à la sexualité, son
pouvoir de création psychique est justement cette aptitude
au déplacement incessant, par retournement en son contraire
de l'activité à la passivité, par renversement
de la position objectale en position subjective.
Le travail psychique est le déplacement. La pulsion est
ce qui dans la sexualité assure ce déplacement.
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