Au cours du dialogue que nous avons mené
en commun
[1] , Nicole Delattre me faisait
observer que la première page de ce premier chapitre
de Métapsychologie avait été proposée
un grand nombre de fois à la réflexion philosophique
des candidats au Baccalauréat. Gageons que cela aura
permis à de nombreux esprits de saisir dans quelle logique
la psychanalyse, comme les autres sciences humaines, inscrit
la construction de ses modèles, ce que Freud appelle
les concepts fondamentaux. Mais les psychanalystes ont-ils bien
entendu que ce sont les progrès de l'expérience
qui expliquent que ces concepts subissent un constant changement
de contenu ?
Ne nous trompons pas. Mettre en question la portée heuristique
du concept de pulsion ne veut pas dire que soit méconnu
l'intérêt porté aux points de vue
dynamique et énergétique dans la saisie psychanalytique
de la vie de l'esprit. La controverse commence quand il
s'agit de définir plus précisément
la nature de la pulsion : force organique endogène excitante
ou puissance de l'acte psychique ?
L'énoncé si souvent repris de concept limite
entre le psychique et le somatique est souvent considéré
comme un principe axiomatique dont toute contestation est tenue
pour « anti-analytique ». Contester la vertu axiomatique
de ce principe conduirait à nier l'endogénéité
de la pulsion, l'origine biologique de la sexualité,
le point de vue de l'intrapsychique à l'avantage
du relationnel. Or ce modèle est-il le seul qui nous
permette d'articuler le sens avec la force, et faut-il
tenir pour acquis que le travail psychique est une exigence
d'une force extérieure à l'acte psychique
lui-même ?
Les débats qui ont suivi et qui continuent d'alimenter
les controverses présentes souffrent d'une confusion
majeure qui tient précisément aux réserves
méthodologiques rappelées plus haut. Il n'y
a pas un modèle freudien, pas même dans l'article
de 1915. Prenons Freud au mot. Dans ce texte, comment lier les
fondements avec notre pratique d'aujourd'hui ? Et,
à bien lire Freud lui-même, comment a-t-il établi
les données de son expérience, de la clinique
psychanalytique, dans le cadre conceptuel qu'il nous propose
? Et la première remarque que l'on est en droit
de faire est qu'il ne nous propose pas un, mais plusieurs
modèles.
Dans les « Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse
» (on notera au passage la reprise des termes freudiens),
Lacan [2]
fait observer que « même à une première
lecture », l'article considéré est
entièrement divisé en deux versants, le démontage
de la pulsion et le thème de l'acte d'amour,
das Lieben. En réalité ce ne sont pas
deux versants qu'il faut considérer mais trois.
Quand on lit attentivement sa démonstration, on voit
d'ailleurs que Lacan traite non de deux versants mais
de deux moments dialectiques : le premier où il met en
avant la circularité des pulsions sexuelles partielles
(la boucle autour du désir de l'autre) en lieu
et place du modèle linéaire présenté
initialement par Freud, le second quand il tente d'articuler
à sa manière le rapport du fantasme au désir
de l'autre. Ne revenons pas ici sur la théorie
de Lacan mais reprenons cette distinction entre les trois parties
de l'article : le modèle physiologique, les transformations
des pulsions sexuelles et le couple de l'amour et de la
haine.
Freud est très clair. Il s'agit de
définir un socle physiologique à la pulsion. Il
s'appuie sur le modèle du réflexe, réponse
d'un système inerte à une excitation de
source externe ou interne.
La mise en mouvement du système consiste à éliminer
l'excitation, à ramener les stimuli à un
niveau aussi bas que possible. Ainsi les pulsions, et non seulement
les stimuli externes, donnent force au système nerveux
et sont un véritable moteur de progrès, expliquant
son développement. On connaît à partir de
là les références successives à
la poussée, à l'objet et à la source
dans le descriptif du comportement pulsionnel. C'est ici
qu'intervient la question du passage entre la source biologique,
dont nous ne savons pas grand-chose et qui ne nous importe guère
« aux fins de la recherche psychologique », et l'observation
de la pulsion qui est du ressort de la psychologie. Psychologie
et non psychanalyse puisqu'il s'agit ici d'aborder
par le côté biologique la vie psychique.
D'où l'expression célèbre de
concept-frontière entre psychique et somatique. Qu'est-ce
d'ailleurs qu'un concept-frontière ? Il faudrait
plutôt dire un concept qui se réfère à
deux données biologiques, l'une la physiologie
du mécanisme nerveux, l'autre la biologie du comportement.
Peut-être pourrait-on préciser que le concept porte
sur le passage d'un niveau à l'autre, de
l'observable neuronal à l'observable comportemental
dans une perspective de parallélisme. Notons d'ailleurs
que l'élément psychique est le représentant
de l'événement physiologique et non sa représentation
; ce dont il faudrait se souvenir quand il est question de la
mentalisation de la pulsion. Concept-frontière, il s'agit
donc de la double inscription de l'événement
(dans une perspective topique) ou d'un processus de transformation
(dans une perspective structurale).
D'ailleurs, la perspective physiologique ne nous dit rien
sur le sens de la pulsion, qui est peut-être à
expliquer par la grandeur de l'excitation. C'est
pourtant là, à ce niveau biologique, que la question
des rapports du sens et de la force se pose déjà.
Ici s'arrête la référence au modèle
biologique. Le paradoxe est qu'il s'agit d'un
socle prétendu irréfutable de la théorie
mais que la clinique psychanalytique ne va appliquer qu'à
un champ limité du domaine psychologique de la pulsion
et dont Freud nous dit que les constructions théoriques
qu'elle en dégage peuvent être tenus seulement
pour une « construction » adjuvante qui ne sera
maintenue qu'aussi longtemps qu'elle s'avèrera
utile.
À partir du moment où Freud s'appuie
sur la clinique psychanalytique, le champ de la pulsion se limite
à celui des pulsions sexuelles. Pourquoi cette limitation
? Tout simplement parce que ce sont elles qui sont observables
en clinique, pour autant que celle-ci repose sur le traitement
des névroses, les psychonévroses de transfert.
Freud n'exclut pas que l'extension des pratiques
de soin nous ouvre à des vues plus larges du champ des
pulsions observables par la psychanalyse. Pour l'instant,
cette dernière ne nous donne qu'une description
des processus de différenciation et de transformation
des pulsions sexuelles. Les modèles échafaudés
dans ce cadre conceptuel sont des montages circulaires, et non
plus linéaires, comme dans le cadre de la physiologie
; opérations de montage et démontage qui reposent
sur l'observation clinique.
En fait, ces données nouvelles sur la dynamique propre
à l'appareil psychique relèvent de la pratique
des dix années qui précèdent, et tout particulièrement
des observations de pathologie phobo-obsessionnelle. Les recherches
sur l'hystérie avaient eu l'avantage de montrer
le poids de la mémoire et du fantasme. Celles sur les
états phobo-obsessionnels ont montré toute l'importance
de ces processus de transformation et de déplacement
des pulsions sexuelles. Pensons aux développements de
la vie instinctuelle sexuelle tels que Freud les décrit
à propos de l'observation du petit Hans et de celle
de l'Homme aux rats. Il s'y risque également
quand il s'agit de reconstruire ce que fut le développement
instinctuel sexuel de Leonard. Mais il ne s'y risque que
prudemment, comme le montre la remarque curieuse qu'il
fait à la fin de son étude « Un souvenir
d'enfance de Léonard de Vinci » : «
Les pulsions et leurs transformations sont à la limite
de ce qui est repérable par la psychanalyse. À
partir de là il faut céder la place à la
recherche biologique ». Dans « Un trouble psychogène
de la vision » à la même époque, il
est plus affirmatif : pour expliquer la dimension conflictuelle
qui frappe la vie psychique, nous pouvons répondre grâce
à ce que nous savons de l'importance de la vie
pulsionnelle et de l'antagonisme entre la sexualité
et les autres instincts.
Ces données, que nous apporte l'investigation psychanalytique,
sont des éléments observables, ou du moins déductibles
par inférence. On les repère dans les relations
interpersonnelles telles qu'elles s'expriment dans
la mise en acte, les actions intentionnelles, les mouvements
du corps. Quelle que soit leur forme psychologique, c'est
d'une action intentionnelle qu'il s'agit.
Pour utiliser une comparaison linguistique, l'énoncé
qui décrit l'acte se réfère à
un sujet, un objet et une action entre les deux. Tel est le
modèle psychanalytique de la pulsion sexuelle. C'est
une scène qui est représentée ou, dirons-nous,
présentée à l'esprit, dont on définit
le lien qui donne sens aux deux rôles tenus, l'un
par un sujet et l'autre par un objet, et dont tous les
développements décrits par Freud se réfèrent
à des permutations de rôle. Modèle radicalement
différent du modèle physiologique précédent,
on en conviendra.
Cela est si vrai que la construction de la scène est
tenue à distance du sujet-personne qui contient la scène,
l'agent de l'acte d'énonciation pour
reprendre la comparaison linguistique. Il semble ici tenu pour
un lieu de l'appareil psychique, un topos.
Car c'est bien d'un agir intentionnel qu'il
s'agit, comme en témoigne le rôle du verbe
et de son mode dans la saisie du jeu pulsionnel. Un nouveau
terme fait son apparition, celui de motion pulsionnelle, Triebregung,
qui a d'ailleurs été déjà
utilisé dans des études cliniques citées
précédemment. Ici, il est question de fantasme
et de processus d'identification dont la clinique nous
fait comprendre les montages de transformation. Nous sommes
loin du modèle mécaniciste de l'approche
physiologique.
Mais un nouveau saut va devoir être pratiqué car
il existe une paire de pulsions qui résiste à
se plier au modèle, c'est l'opposition entre
l'amour et la haine. Et pourtant la clinique nous en montre
les effets. Pourquoi ne pouvons-nous pas lui appliquer le même
modèle que celui dont il vient d'être question
?
***
L'ambivalence à quoi mène
la co-existence de l'amour et de la haine ne peut être
assimilée ni au conflit moi-pulsion envisagé dans
le premier temps, ni aux formes opposées que la pulsion
sexuelle subit dans sa mise en acte fantasmatique. Il faut donc
considérer un nouveau montage. Car, dû à
ce principe de coexistence, le dualisme amour-haine «
répugne à prendre rang dans notre présentation
des pulsions ».
Une nouvelle topique s'impose qui distinguera le moi (sujet)
et l'objet (monde extérieur). D'où
la nécessité de revenir au point de vue développemental
et à l'achèvement d'un moi-sujet,
terme évidemment absent des démonstrations précédentes.
Pouvait-on dire selon ces dernières que la pulsion aime
l'objet ? Il est clair maintenant que ce qui pouvait être
tenu pour une absurdité prend sens quand il s'agit
du rapport d'un moi-total à un objet.
L'idée de totalité court tout au long de
cette troisième partie, totalité du moi bien sûr,
mais aussi totalité des pulsions sexuelles partielles,
et finalement totalité de l'objet lui-même.
À la synthèse des pulsions partielles correspond
en effet un objet total. Les objets sont fondamentalement externes
au sujet. Ils ont été incorporés, «
offerts » au moi, puis projetés. L'objet
n'est plus figure du fantasme, objet de la motion pulsionnelle,
mais objet externe, initialement incorporé puis replacé
à l'extérieur. L'objet est apporté
du monde extérieur au moi. Ce n'est plus du même
objet qu'il s'agit. Celui-ci n'est ni un lieu,
ni une figure, mais un autre réel.
Ce rapport entre un objet externe et un moi-total ouvre une
voie nouvelle qui, à partir de l'introduction du
narcissisme, conduira à la perspective structurale et
au dualisme Eros-Thanatos. Je propose d'appeler ce troisième
point de vue « anthropologique » en ce sens que
profondément inscrit dans la pratique clinique de la
psychanalyse, il ouvre la voie nécessairement à
des considérations structurales, à une référence
à la personne, identifiée ici au moi-sujet (terme
qui n'apparaît que dans cette dernière partie).
On notera que ce retour à l'objet extérieur
rejoint le point de vue physiologique de la première
partie. Mais ce rapprochement tourne le dos à ce qui
est implicite dans la seconde partie : la théorie du
fantasme et la réalité psychique. Il n'est
d'ailleurs pas étonnant que ceux qui tiennent à
la valeur canonique, ou du moins paradigmatique, de la théorie
dite biologique sont souvent ceux qui, reprenant le concept
de totalité appliqué au moi et à l'objet,
situent du côté du préconscient ce qu'ils
appellent la mentalisation de la pulsion.
Dans « Pour introduire le narcissisme », Freud avait
déjà souligné ce que toute construction
théorique pouvait avoir d'hypothétique et
de révisable, tel l'échafaudage du bâtiment.
Ici, il ne s'agit pas d'un échafaudage mais
d'un véritable chantier. Il nous faut le parcourir
en prenant en compte les échafaudages déjà
posés mais aussi ce qui reste ouvert, disparate. Texte
canonique ? Nullement, et les débats qu'il a ouverts
demeurent vivants dans le champ de la psychanalyse contemporaine.
Bornons-nous à quelques questions en sachant que tant
de questions se trouvent ici posées que chacun, ou à
peu près, doit y trouver son compte.
La référence au biologique ? J'ai pris soin
de reprendre le terme « physiologique » utilisé
par Freud. Car ce dont il est ici question, c'est de savoir
si un certain mécanisme neuronal, disons du système
nerveux, rend compte de ce que nous observons en clinique. Il
ne fait pas de doute que ce que nous observons résulte
d'un processus réellement à l'œuvre
dans le cerveau. La question est celle du parallélisme
entre modèle « psychologique » et modèle
neurophysiologique. Ce que l'on veut nous faire croire
est que le modèle neurophysiologique proposé par
Freud, au demeurant largement dépassé, doit se
retrouver dans le modèle psychanalytique. C'est
ceci qui a alimenté le débat de « La pulsion,
pour quoi faire » et est repris en particulier dans l'œuvre
de Jean Laplanche, surtout dans « Le fourvoiement biologisant
de la sexualité chez Freud »
[3].
La structure du fantasme et celle du moi-total, bref les concepts
introduits dans les deux parties suivantes du texte, répondent
aussi à des mécanismes cérébraux
complexes mais dont nous ne pouvons avoir qu'une connaissance
très vague. La simplicité du modèle dont
disposait Freud à l'époque ne pouvait lui
fournir qu'un modèle « psychologique »
simpliste. Mais la question n'est pas là. Elle
est sur ce que l'on cherche à mettre en parallèle.
Les modèles deux et trois ne sont pas indépendants
d'une comparaison entre l'état de l'appareil
psychique et le mécanisme cérébral. Ils
n'ont pas pour autant à se référer
au modèle physiologique du niveau un, qui veut d'ailleurs
se dire biologique. Or, tout est biologique pour autant que
tout ce qui se réfère à la pulsion appartient
dans des programmes inscrits dans la mémoire cérébrale.
C'est pourquoi, à propos du niveau un, j'ai
préféré parler de modèle physiologique
pour mieux souligner qu'à ce stade, Freud s'appuie
sur un modèle très rudimentaire du système
neuronal. La théorie de l'attachement n'est
pas plus biologique que celle de la sexualité infantile,
peut-être un peu plus simple dans son mode de développement
et ses mécanismes de production cérébrale.
On ne peut donc que récuser l'idée que le
modèle biologique proposé pour la définition
de la pulsion ne peut en rien être retenu pour comprendre
et décrire le fantasme et les motions pulsionnelles liés
à la sexualité et, qui plus est, une théorie
de l'amour et de la haine. Il ne s'agit pas ici
de récuser le fondement biologique de l'acte psychique
mais la pertinence du modèle physiologique retenu.
Pourquoi alors ne pas distinguer l'acte, et son mouvement
propre, des excitations qui fonctionnent comme des signaux externes
ou internes, des déclencheurs ? Si l'on se réfère
au modèle des Nouvelles conférences,
on peut dire que l'inconscient proprement dit, dans le
ça, dispose de la force d'agir et de penser en
réponse aux signaux déclencheurs du corps et du
monde extérieur. Le « chaudron » excitant
est constitué par les actes psychiques inconscients eux-mêmes
et non par des sources corporelles, complétées
éventuellement par des sources extérieures.
Les défenseurs de la théorie canonique de la pulsion
d'origine organique diront précisément que
c'est de cela qu'il s'agit. Ce qui impliquerait
qu'ils tiennent le fantasme inconscient lui-même
pour la pulsion, ou motion pulsionnelle. Mais ce serait méconnaître
l'enjeu précis du débat. Car on ne peut
à la fois assimiler l'acte à la pulsion
et parler d'une exigence de travail que la pulsion impose
à la psyché. Fantasme inconscient ou travail de
mentalisation ? Il faut choisir.
La manière dont sont considérés la nature
de l'objet de la pulsion et le concept de relation d'objet
reflète cette dimension contradictoire. C'est toute
la discussion concernant cette double question qu'il faudrait
ici reprendre. La question de l'objet est une autre illustration
du fait que nous ne pouvons pas, sans risque, passer d'un
niveau d'analyse à l'autre et parcourir ainsi
le chantier en négligeant la diversité des bâtiments
et des échafaudages. Au niveau un – celui prétendument
biologique, l'objet est clairement extérieur, extérieur
à la pulsion elle-même mais extérieur à
l'appareil psychique, du moins initialement.
Au second niveau – celui des motions pulsionnelles sexuelles,
l'objet est figuré dans la scène qui présentifie
la motion pulsionnelle. Il n'est pas interchangeable,
compte tenu des mutations de ces motions. Nous dirons qu'il
est la figure excitante du fantasme ; objet interne qui pourra
être matérialisé dans une action motrice,
une pensée ou une identification.
Au troisième niveau – celui du dualisme de l'amour
et de la haine, l'objet à nouveau « s'extériorise
», il devient l'autre dans la totalité de
son être auquel s'adresse le désir qui naît
dans le Moi total. Ici s'introduit un débat crucial
entre une vue qui ouvre à une perspective interpersonnelle
et au travail psychique du pré-conscient, et, à
l'extrême opposé, une vue qui décompose,
qui déconstruit à nouveau ce rapport haine-amour,
pour le situer sur le terrain des pulsions partielles les plus
archaïques.
Il est donc inapproprié d'ouvrir un débat
entre pulsion et relation d'objet à partir des
problématiques diverses qui concernent la notion de relation
d'objet ; elles sont la conséquence de la doctrine
canonique de la pulsion, non pour la contester mais pour la
compléter.
S'agit-il en fin de compte du destin de la pulsion ou
du destin du concept ? La pulsion ne se transforme pas entre
les trois mouvements décrits. Ceux-ci relèvent
d'un mode d'écoute du pulsionnel dans la
vie psychique. À l'observation neurophysiologique
la plus générale succède l'écoute
du fantasme conscient ou inconscient dans leurs expressions
cliniques et, finalement, celles de l'acte d'amour
ou de haine entre le soi et l'autre.
En termes d'objet de la pulsion, on passe ainsi de l'image
d'un objet extérieur à l'organisme
et inerte, à celle de l'objet qui s'offre
à la réalisation du fantasme par identité
de perception, ou qui reflète simplement l'objet-source
du fantasme, l'acteur du fantasme, ou enfin une altérité
désirante, objet signifiant le désir de l'autre.
Mais le plus intéressant et le plus riche en implications
cliniques et théoriques, c'est moins la diversité
des points de vue que le passage de l'un à l'autre.
Bien des débats, qui ont occupé ou occupent encore
la psychanalyse, s'appuient sur la manière dont
est saisi le premier passage, du modèle physiologique
au modèle clinique. L'ambiguïté de
la définition comme concept limite de l'organique
au psychique illustre la difficulté d'en rendre
compte, et par conséquent la diversité de son
usage. S'agit-il au niveau clinique d'une mentalisation
de la pulsion biologique – sexuelle en l'occurrence
– ou de la prise en compte des formations psychiques présentées
sur le mode de la mise en acte « hallucinatoire »
inconsciente ? Dans le second cas, il ne s'agit plus d'une
simple poussée mais d'une réalité
psychique. C'est là tout le débat entre
un point de vue freudien et kleinien, qui a si fortement animé
les grandes controverses des années quarante à
Londres mais dont on retrouve ici, en France, des échos.
Quant au passage de l'objet du fantasme à l'autre,
si Melanie Klein a cherché à le conceptualiser
dans l'opposition entre phases parano-schizoïde et
dépressive alors que d'autres y voyaient la marque
du moi, ou du préconscient, ou l'expression d'une
maturité pulsionnelle génitale, ce n'est
pas un hasard si Lacan a développé sa lecture
de « Pulsion et destin de la pulsion » sur le passage
de l'objet du fantasme au désir de l'autre,
fondant là l'articulation entre les registres de
l'imaginaire et du symbolique.
Le destin de la pulsion – il faudrait mieux dire le destin
du pulsionnel – ne suit pas un chemin qui, partant du
pur biologique, aiderait la personne à s'accomplir
dans le rapport à l'objet total, en passant par
les chemins des inversions et autres mutations qui occupent
le destin du fantasme. C'est tout le chemin qui va des
actes sensori-moteurs élémentaires (les éléments
Beta de Bion ?) à la construction pré-consciente
« moïque » du das Lieben qu'il
faudrait parcourir en suivant la topique dite première
topique. Quant à la perspective structurale, elle a pour
fonction, non de se substituer à la topique (d'où
le terme impropre de deuxième topique) en substituant
à l'inconscient proprement dit un ça réduit
à une excitation somatique, mais de compléter
le trajet du pulsionnel par les mécanismes de production
et de régulation qui en gèrent le destin. Ce sont
les processus de transformation – dont le point de vue
topique de Freud a jeté les bases – qu'il
s'agit de décrire avec soin. Lacan, Winnicott et
Bion, si souvent cités ensemble, ont en effet apporté
des éléments éclairants, mais il faudrait
citer bien d'autres auteurs. C'est tout un chantier
qui est ainsi ouvert, alors que la référence à
la pulsion comme force biologique endogène, extérieure
en quelque sorte à la mentalisation qu'elle impose,
semble une solution simpliste, une fausse théorie scientifique,
au mieux une doctrine.
Daniel Widlöcher