| Pour
Freud, celui qui n'est pas ouvert à la science des rêves
ne peut avoir accès à l'inconscient. De ceci, tout
psychanalyste conviendra, l’annonce par un patient qu’il
a rêvé manquant rarement de l’intéresser.
Mais il n'est pas assuré que la pratique du rêve
soit aussi vive aujourd'hui qu'elle l'était pour Freud,
qui en faisait une "voie royale". L’accent mis
sur le rêve semble s’être déplacé
sur la totalité du discours du patient, qu’il est
recommandé d’entendre « comme un rêve
». De L'interprétation du rêve [1]
, grand texte fondateur de la psychanalyse, il est plus fréquent
de voir commenté le chapitre VII, « La psychologie
du rêve », que le chapitre VI, intitulé «
Le travail de rêve », de loin le plus conséquent
de l'ouvrage, qui constitue l’argument de ce numéro
des Libres cahiers. Les auteurs ont été invités
à revenir sur la matérialité du rêve,
et à porter leur attention sur les sections les plus cliniques
de ce chapitre, déplacement et condensation, les moyens
de présentation du rêve, la prise en considération
de la présentabilité. Ce chapitre est un véritable
cahier de laboratoire analytique, il expose le minutieux travail
de décryptage accompli par Freud qui relate ses expériences
cliniques ainsi que les hypothèses ou théories qui
en procèdent. Lecture fascinante pour plusieurs raisons.
La première est qu'on y voit Freud, praticien méticuleux
et exigeant de la langue du rêve, aux prises avec ce matériau
psychique si particulier. Confronté à sa résistance,
les métaphores artisanales viennent facilement sous sa
plume, "on se trouve ici au beau milieu d'une fabrique de
pensées", "condensation et déplacement
sont les maîtres ouvriers du rêve". Parti de
la conviction que, d’une part, le rêve correspond
à « deux présentations du même contenu
en deux langues distinctes » et, d’autre part, que
le rêve est un accomplissement de souhait, Freud montre
comment il atteint son but par le moyen d'un langage visuel, assimilable
à un rébus. Il met en évidence les multiples
procédés dont use le rêveur pour masquer le
désir latent qui tend à s’y réaliser.
S’appuyant sur des exemples, il déplie les mécanismes
de la condensation et du déplacement, mais aussi rend compte
de relations logiques à l'intérieur du rêve
qui en paraît, au premier abord, dépourvu : simultanéité,
inversion dans le temps, transformation d’une image, expression
du non, ou manifestation d’une critique. Il met en évidence
certains types d'images, régulièrement rencontrées
dans les rêves, qu'il appelle images composites ou, risquant
un oxymore, une personne collective, dont on sait l’usage
qu’en fera Lacan, paraphrasant Freud, à propos du
rêve de l’injection faite à Irma. Il s'efforce
d'en isoler les mécanismes de formation, d'en éclairer
les impasses, d'en marquer les limites – ainsi nous prévient-il
du degré élevé de la compression que présente
le rêve manifeste, faisant écho à la note
du chapitre II : « chaque rêve a au moins un point
où il est insondable, en quelque sorte un ombilic par lequel
il est en corrélation avec le non connu ». Loin de
proposer une clé des songes, par le nombre des exemples
et la précision de sa démonstration, il invite à
exercer à sa suite, intuition et créativité
pour tenter d’approcher celle du rêve, jamais en défaut.
Une deuxième raison tient à l’éclairage
que jette le rêve et ses processus de fabrication sur d’autres
modes de fonctionnement psychique, qu’il s’agisse
du mot d’esprit, de la névrose de contrainte, de
la paranoïa, du symptôme hystérique ou du fantasme,
mais aussi de la distinction qu’il établit entre
représentation de mots et représentation de chose.
Autant de thèmes signalés au cours du développement
de sa pensée qui seront approfondis dans des écrits
ultérieurs, confirmant que ce texte est la matrice pour
une bonne part de l’œuvre freudienne.
Une autre raison encore est qu'on y voit l'auteur s'impliquer
sans réserve dans cette exploration, n'hésitant
pas à publier ses propres rêves (cinquante rêves
personnels et soixante-dix de parents ou de patients dans la première
édition) et leur interprétation totale ou partielle.
Il paie de sa personne, manifestant ainsi un engagement peu commun
dans son travail scientifique et dans la recherche de la vérité.
L’exemple le plus saisissant de cet engagement, qui n’obéit
sans doute pas à un projet concerté de la part de
Freud, est la partie du texte où il revient une seconde
fois sur le rêve de l’injection faite à Irma,
déjà abordé dans un chapitre précédent.
Il y est question de son ami de Berlin, Wilhelm Fliess, qui fut
son correspondant au cours des années précédentes
et l’objet d’un transfert très vif au cours
de son auto-analyse. Nous savons, en raison notamment du travail
de Didier Anzieu sur l’auto-analyse de Freud, que ce rêve
fut la première fissure dans l’amitié passionnée
qui l’unissait à Fliess, fissure qui ne fit que s’agrandir
au cours des années qui suivirent, jusqu’à
la rupture. Quelques lignes plus loin, Freud met à nouveau
Fliess en cause, dans une note à propos d’une remarque
que ce dernier lui a faite, selon laquelle « …le rêveur
apparaît souvent trop spirituel ». Freud s’en
défend certes de façon pertinente, mais ne peut
nous empêcher de penser que la figure de Fliess à
cet endroit-là du texte est insistante et marquée
d’une connotation négative. Le rêve suivant
montre de nouveau Fliess présent dans les associations
de Freud qui le conduisent à évoquer la calomnie
et l’irritation. La mort de son père avait incité
Freud à s’engager dans son auto-analyse, L’interprétation
du rêve en est un des résultats, la rupture avec
Fliess s’y profile également. Il ne s’agit
pas de sur-interpréter les rêves de Freud, mais de
remarquer cette présence transférentielle, dont
il existe d’autres traces dans l’ouvrage, qui accompagne
Freud dans son élaboration.
L’histoire de ces deux hommes, humainement banale, prend
pour la psychanalyse une autre signification, celle du transfert
de Freud sur Fliess, lien passionné dont les accents les
plus vifs furent longtemps écartés de la publication
de leur correspondance. Ce lien anima Freud et sa recherche et
le conduisit à s’en déprendre. L’autre
fut le support qui lui permit d’interroger et d’éclairer
ses propres mouvements psychiques, une configuration adressée
qui lui ouvrit peu à peu la voie de son propre inconscient
et le conduisit à découvrir le secret des rêves.
|
[1] C'est ainsi que Traumdeutung
est traduit dans les Œuvres complètes
éditées par les Puf, desquelles sont extraites
les citations de cet avant-propos.. [retour]
|
|