Comme
les phylactères en peinture, les paroles entendues ou écrites
dans le rêve témoignent d’une étonnante
virtuosité de l’« art » onirique : faire
de la lettre le lieu même de l’irruption de l’affect
inconscient, redonner au mot son statut d’acte.
Étant
donné que le rêve a la structure d’un rébus,
et compte tenu de l’exigence de présentabilité,
Freud se pose la question suivante : « Quelle présentation
trouvent dans le rêve le “quand, parce que, de même
que, quoique, ou bien… ou bien”, et toutes les autres
prépositions sans lesquelles nous ne pouvons pas comprendre
la phrase et le discours ? »[1]
Il répond sans ambages que « pour ces relations logiques
entre les pensées de rêve, le rêve n’a
à sa disposition aucun moyen de présentation »[2]
. Et il précise
que « la plupart du temps, il [le rêve] laisse là
toutes les prépositions sans en tenir compte et ne reprend,
pour l’élaborer, que le contenu concret des pensées
de rêve »[3]
. Lorsque dans un rêve apparaissent des opérations
mentales compliquées, l’apparence est alors trompeuse.
En effet « quand on se met à interpréter de
tels rêves, on apprend que tout cela est matériel
du rêve, et non présentation d’un travail intellectuel
dans le rêve. C’est le contenu des pensées
de rêve qui est restitué par le penser apparent,
et non les relations de pensées de rêve entre elles,
le penser consistant à établir ces relations »[4]
. La pensée
est donc elle-même figurée dans le rêve, elle
a valeur de chose ; elle peut donner le change pour une véritable
opération de pensée, mais Freud tient tellement
à mettre en garde contre cette illusion que, dans le résumé
général qu’il produit à la fin du chapitre
VI, il rappellera que « [le travail de rêve] ne pense,
ne calcule, ne juge absolument pas, mais se borne à ceci
: donner une autre forme »[5]
. Pour donner une meilleure idée de cette limite de la
présentation en rêve, Freud utilise aussi une analogie
à laquelle nous nous intéresserons ici : «
Avant que la peinture soit parvenue à connaître les
lois de l'expression valable pour elle, elle s'efforçait
encore de compenser ce désavantage. De la bouche des personnes
peintes, sur les tableaux anciens, on faisait sortir des banderoles
qui fournissaient, sous forme d'écrit, les paroles que
le peintre désespérait de présenter en image
»[6]
.
La thèse sur les limites qu’imposent les moyens plastiques
du rêve est inattaquable et nous ne la remettrons pas en
discussion. Ce qui nous semble plus discutable, c’est l’analogie
que Freud a cru bon de faire avec les « banderoles »
dans les tableaux anciens. Freud ne dit pas quels tableaux il
a en tête, mais si l’on pense aux annonciations qui
apparurent en grand nombre à partir du XIVe Siècle
en Italie [7],
on trouvera là de nombreux exemples de phylactères
insérés dans le tableau, y occupant souvent une
place centrale. Or il n’est nullement évident que
dans ces annonciations il existe une quelconque corrélation
entre l’expressivité plastique du tableau et l’usage
des « banderoles » auxquelles Freud fait allusion.
On peut douter que ces paroles écrites aient eu une fonction
supplétive, dans la mesure où, s’agissant
d’un thème religieux fort connu et fort important,
la mise en présence de l’ange et de la Vierge dans
des poses convenues n’exigeait aucunement l’ajout
de l’écrit pour donner des renseignements sur ce
que le tableau représente. De toute façon, ces écrits
étaient souvent illisibles, soit parce que peints de droite
à gauche et la tête en bas (pour ce qui est de la
réponse de Marie à l’ange, par exemple), soit
parce que écrites en latin et que la majorité des
spectateurs ne savait même pas lire, sans compter que les
tableaux et fresques, situés généralement
en hauteur, rendaient l’écrit difficilement accessible
à la vue. Par ailleurs, si plusieurs annonciations contiennent
en effet des phylactères, de nombreuses autres, contemporaines
ou même antérieures, s’en passent. Ainsi, des
annonciations comme celle de Guido da Siena, peinte en 1280, ou
celle de Duccio, datant de 1308-1311 – et qui a fourni les
éléments devenus ensuite « obligés
» dans toute annonciation – n’en comportent
pas, alors même que leur expressivité plastique pourrait
être considérée moindre que celle des œuvres
plus tardives.
Mais si l’analogie est mal choisie, elle nous retiendra
tout de même, parce qu’elle ouvre peut-être
une autre piste de réflexion. Nous nous intéresserons
d’abord à ce fait qui semble, a priori, étonnant
: que l’analogie des banderoles n’ait pas plutôt
servi à Freud pour discuter de la présence dans
le rêve de mots écrits ou prononcés,
sujet dont il s’occupe avec assez d’attention dans
le même chapitre VI du livre de 1900. Cela d’autant
plus que la question que ces mots soulèvent est exactement
du même ordre que celle concernant les opérations
intellectuelles dans le rêve. En effet, de même que
le travail de rêve ne présente de ces opérations
que les apparences, ne pouvant aucunement les effectuer, de même
« le rêve ne saurait non plus créer de nouvelles
paroles. Pour toutes les paroles et répliques qui apparaissent
dans les rêves, qu’elles soient en elles-mêmes
sensées ou déraisonnables, l’analyse nous
montre chaque fois que le rêve n’a fait ici qu’emprunter
aux pensées du rêve les fragments de paroles effectivement
prononcées ou entendues et qu’il a procédé
avec eux de manière extrêmement arbitraire »
(p. 466.). Comme on sait, les mots sont traités dans le
rêve non comme des mots, mais comme des choses. «
Non seulement [le rêve] les a arrachés à leur
contexte et morcelés, accueillant un morceau, rejetant
l’autre, mais il a souvent aussi fait de nouveaux assemblages,
si bien que la parole du rêve qui semble cohérente
se décompose dans l’analyse en trois ou quatre fragments
» (p. 466-467). Mais une précision s’impose
aussitôt : « En toute rigueur, cette description n’est
à vrai dire exacte que pour celle des paroles dans le rêve
qui ont quelque chose du caractère sensible de la parole
et sont décrites comme “paroles” » (p.
468). Ce qui nous conforte dans l’idée que l’analogie
avec les banderoles dans les tableaux eût été
parfaitement légitime. D’où l’intérêt
de poursuivre la réflexion sur cet aspect du rêve
en gardant à l’esprit la référence
picturale.
Sauf erreur, au-delà du constat de la présence occasionnelle
de « paroles » dans le rêve, on ne trouvera
nulle part dans L’interprétation du rêve
une tentative d’expliquer cette présence,
aussi illusoire soit-elle. Freud se contente de constater que
les mots dans le rêve n’en sont pas réellement,
et qu’ils sont assujettis comme les autres formes dans le
rêve au travail de condensation et de déplacement.
Nous laisserons en suspens cette absence de théorisation,
nous tournant vers la peinture elle-même pour voir ce qu’elle
peut nous apprendre là-dessus. Nous revenons donc aux annonciations,
tableaux qui, pour les raisons déjà mentionnées,
pourraient être les peintures que Freud, grand amateur d’art
italien, avait à l’esprit lorsqu’il évoquait
les « tableaux anciens ».
***
Il n’y a pas lieu, et nous en serions de toute façons
incapables, de discuter ici de la significativité de ces
annonciations pour l’art ou pour la vie religieuse de cette
fin du Moyen-Âge ou pré-Renaissance. Retenons que,
selon Erwin Panofsky, cité par Daniel Arasse, c’est
l’Annonciation réalisée par Ambrogio Lorenzetti
[8]
en 1344 qui,
la première, a introduit la perspective en peinture. Daniel
Arasse apporte toutefois là-dessus quelques nuances ; il
montre que l’Annonciation de Lorenzetti n’a
pas totalement opéré le tournant vers la perspective,
qu’il n’a pas encore introduit la dimension de l’espace
dans la peinture, mais est resté en grande partie tributaire
des lieux aristotéliciens. Ainsi, en dépit
de l’organisation d’un « point de fuite »
dans le pavement, le fond de cette Annonciation est encore
de type « byzantin », c'est-à-dire bi-dimensionnel
: les figures y sont placées directement sur le
fond d’or et non devant lui [9].
Un autre élément important, sur lequel nous reviendrons,
est la colonne qui divise le tableau en son centre : colonne non
peinte, mais gravée dans le bois et qui est plus opaque,
plus « tridimensionnelle » dirions-nous, en sa partie
inférieure puis se dissout partiellement dans le fond d’or
de la partie supérieure. Cette fusion de la partie haute
de la colonne dans le fond « byzantin » de
la partie supérieure du tableau est fortement soulignée
par Arasse (qui cite aussi d’autre commentateurs) parce
que comportant une signification essentielle sur laquelle nous
reviendrons. Pour le moment, il n’est pas sans importance
de noter que les paroles peintes subissent le même traitement
: elles sont elles aussi dans le fond d’or et non
devant ni sur ce fond [10]
. Cet aspect
de l’Annonciation de Lorenzetti nous intéresse
tout particulièrement, dans la mesure où nous pouvons
reprendre la question de ce contraste entre l’espace (marqué
par la perspective) et le lieu (où se fondent
les objets et les paroles) dans le contexte que nous évoquions
au sujet du rêve : que les opérations logiques et
les paroles n’y sont qu’apparences. Ce qui dans le
rêve ressemble à une « profondeur » cogitative,
n’est qu’une image bidimensionnelle, un matériel
de rêve comme les autres ; le rêve « ne pense,
ne calcule, ne juge absolument pas ». Par conséquent,
l’interprétation exige de « mettre à
plat » ce qui se présente au rêveur sous l’apparence
de la profondeur, et de ne pas céder à l’illusion
d’une « perspective » dans le rêve.
Gardant cela à l’esprit, intéressons-nous
plus particulièrement à la présence, dans
l’Annonciation de Lorenzetti, d’une de ces
« banderoles » dont parle Freud. Il est tout d’abord
clair que les paroles n’ont été dans ce cas
ni arrachées à leur contexte, ni arrangées
en nouveaux assemblages, en conglomérats ou « pierres
de brèche » (Brecciengesteines) qui auraient
quelque rapport avec ce que dit Freud à propos des paroles
dans le rêve. Reste que ces paroles, reprises telles quelles
dans le tableau, ne semblent pas non plus résulter d’un
défaut de « présentabilité »
– c'est-à-dire des limites de la capacité
expressive du tableau – , ce que prétendait Freud.
Nous avons déjà donné là-contre un
certain nombre d’arguments. À première vue,
donc, paroles en peinture et paroles en rêve semblent n’avoir
rien en commun et notre enquête pourrait s’arrêter
ici.
Mais séjournons encore un peu auprès des annonciations
et, en nous laissant toujours guider par Daniel Arasse, opérons
maintenant une substitution entre les annonciations elles-mêmes,
: plutôt que d’en rester à une annonciation
avec phylactères, allons vers une annonciation qui ne contient
pas de telles paroles peintes, mais quelque chose d’autre.
Quelque chose qui, au premier regard, apparaît tout aussi
« hétérogène » que les paroles
par rapport à la scène picturale, mais qui n’est
pas d’ordre linguistique. Ce n’est pas le choix qui
manque, mais nous retiendrons ici un exemple éminent donné
par Arasse : l’Annonciation qui fait partie de l’immense
fresque peinte par Altichiero, entre les années 1379 et
1384, dans la Chapelle Saint-Georges de Padoue [11]
.
 |
Altichiero,
Annonciation, Chapelle Saint-Georges, Padoue (photo par
D.S., 2005). |
Daniel Arasse dit qu’il s’agit d’une annonciation
« d’encadrement ». Les deux figures qui la composent
sont situées de part et d’autre d’un oculus
ouvert dans la façade de l’édifice. «
Ce dispositif subtil, écrit Arasse, dynamise la présence
de l’oculus. Celui-ci participe activement à la structure
de la scène où il joue un rôle que nous connaissons
: manifester l’irruption de la lumière divine dont
l’effet de contre-jour “couvre de son ombre”
la figure de Marie et visualise donc la venue du Créateur
dans la créature »[12]
. Il faut noter l’expression employée par Arasse,
lorsqu’il précise que l’oculus « joue
un rôle que nous connaissons ». C’est qu’il
avait déjà montré, dans son ouvrage, en quoi
certains éléments dans les annonciations avaient
pour fonction de figurer « la venue de l’Infini dans
le fini, l’écartèlement du fini par l’Infini
»[13]
.
Dans la fresque d’Altichiero, c’est l’oculus
qui remplit cette fonction. Dans l’Annonciation de 1344
de Lorenzetti, un rôle analogue revient à la colonne
centrale que nous avons déjà mentionnée [14].
Celle-ci, disions-nous, n’y est pas peinte, mais gravée
dans le bois qui sert de support à la peinture. «
La colonne d’or, écrit Arasse, a pour fonction de
visualiser la “suture” du divin et de l’humain
qui “a lieu” avec l’Incarnation, “dispositif”
divin et providentiel, lui-même tellement contradictoire
et intellectuellement incompréhensible, paradoxal, qu’il
ne peut être formulé que sous forme des oxymores
par lesquels saint Bernardin exaltera la venue du “contenant
dans le contenu” »[15]
. Mais ici il nous faut insister sur le fait que la colonne, dans
sa partie supérieure, se dissout pour ainsi dire dans le
fond d’or peint à la manière byzantine, et
que les paroles peintes en font autant. « Dans la partie
haute […] la colonne n’est ni devant ni sur
le fond d’or ; elle est dans ce fond, au même titre
que les lettres gravées de la salutation angélique.
Un regard attentif montre que ces paroles ne se superposent pas
davantage à l’objet qui serait censé être
derrière elles (la palme tenue de la main gauche) qu’elles
ne sont recouvertes par l’objet qui est censé être
devant elles »[16]
. Plus loin, Arasse prend la peine de préciser qu’il
« ne s’agit pas d’une inadvertance de la part
du peintre ». Il est par conséquent légitime
de considérer que les paroles, tout comme la colonne, d’une
part ne sont pas un élément figuratif quelconque,
leur disposition en tant qu’élément «
impliqué » – l’expression est d’Arasse
– dans le fond d’or leur donnant au contraire une
fonction décisive pour ce que le tableau est censé
transmettre ; d’autre part, qu’elles ne doivent pas
être considérées comme des paroles destinées
à être lues, mais que, tout comme les éléments
architecturaux faits d’un matériau hétérogène
à la peinture (oculus, colonne gravée dans
le bois), ces paroles sont des choses dotées d’une
« présence » bien à elles. Malgré
– ou au-delà de – leur sens linguistique, ces
paroles signifient l’irruption de l’infini dans le
fini, ou encore, de l’invisible dans le visible.
***
Après avoir été ainsi instruits par la leçon
des Annonciations, que pourrions-nous dire à présent
des paroles dans le rêve ? Ces paroles ne pourraient-elles
à leur tour être considérées à
l’égal des éléments hétérogènes
présents dans les peintures : colonne gravée au
lieu de peinte, oculus réel en plein centre d’une
fresque, ou « banderoles » en apparence verbales,
mais en fait « choses » elles aussi ?
Une des idées-force de L’interprétation
du rêve de Freud, c’est, comme on sait, que la
psyché en état de sommeil, ne disposant plus de
l’appareil du langage, doit recourir à d’autres
moyens de présentation des pensées du rêve.
Ces pensées, le rêve ne les conduit pas plus avant
dans la direction d’un travail intellectuel, mais leur «
donne une autre forme » et, ce faisant, les « présentifie
», au double sens de les rendre présentes comme objets
et de les donner à voir au temps présent (actualité
du rêve). On peut ainsi dire que le travail du rêve
opère en sens exactement inverse de cet autre travail auquel
s’est tout particulièrement intéressé
Freud, soit le travail du deuil. Le travail du deuil a pour tâche
de recomposer la psyché en tenant compte de la disparition
d’un objet aimé, et par là en essayant de
penser cette disparition – de penser avec, à propos
et à partir d’elle. Le travail du rêve, lui,
ne donne pas seulement une autre forme à des pensées,
il les ramène du côté de l’apparition,
de l’hallucinatoire ; c'est dire que le rêve nie l’absence
ou la perte, ramène en présence l’objet
de pensée, le rend à nouveau visible et par là
non-pensé. Par conséquent, le travail de transformation
qu’opère le rêve se passe des outils de la
pensée éveillée, et donc du langage. Ce n’est
qu’en reprenant son cours au réveil que la pensée
elle-même peut, par un travail approprié d’analyse,
reconstituer les ponts verbaux disparus dans le travail de transformation
onirique.
Sur les paroles qui subsistent dans le rêve, Freud a toutefois,
comme on l’a vu, clairement mis en garde : à l’instar
des apparentes opérations logiques dans le rêve,
ces paroles ne résultent pas d’une opération
verbale dans le cours du rêve, mais appartiennent
au matériel du rêve ; ce sont des mots-figures,
ou des mots-choses, évoquant seulement des paroles
entendues ou prononcées ou lues à l’état
de veille. Fort bien ! Il reste que le rêve a tout de même
utilisé des « images de mots » (attention,
pas des représentations-mots) au lieu des «
images de choses », et la question se pose alors du pourquoi
de cette persistance formelle de la parole, même si ce n’en
est qu’un semblant.
C’est à ce point que la fausse analogie proposée
par Freud à propos des banderoles ouvre une brèche
qui nous permet d’avancer. Une fois notre attention attirée
sur la fonction des paroles peintes dans les annonciations, si
l’examen rapproché de celles-ci nous a conduit à
contredire Freud sur leur fonction, il nous permet maintenant
de proposer une autre hypothèse. Cette hypothèse
est que les paroles dans le rêve, tout en étant un
matériel de rêve traité comme tout autre matériel
– donc en tant que chose et non en tant que mot –,
ces paroles ont aussi une autre dimension. Comme nous l’avons
vu, dans les annonciations, selon l’analyse convaincante
qu’en fait Arasse, ces paroles ont pour rôle d’illustrer,
à l’instar d’autres éléments
hétérogènes, la venue du divin dans le monde
humain, de l’infini dans le fini. Nous dirions qu’il
s’agit de l’illustration proprement picturale –
et nullement par défaut d’expressivité plastique
– du verbe qui se fait chair, de l’incarnation,
autre nom de l’irruption dans l’ordre terrestre d’un
ordre « autre ». Peindre ces paroles ne vient donc
pas « à la place » d’autre chose : la
parole est bien elle-même la chose à peindre, puisqu’elle
figure dans le tableau en tant qu’effectivité. C’est,
dans le vocabulaire freudien, sa wirklichkeit, sa réalité
effective qui est en jeu.
Si, avec cette idée en tête, nous revenons maintenant
aux paroles dans le rêve, que trouvons-nous ? Nous persistons
d’abord à nous demander ce qui fait que de tous les
matériaux plastiques à sa disposition, le rêve
conserve néanmoins des formes verbales. Cela ne laisse
pas de nous interroger. Nous avons convenu qu’il s’agit
d’un matériel « chose » et non «
mot », mais le choix de cette forme ne serait-il que fortuit
?
Examinons brièvement l’exemple donné par Freud
d’un rêve où persistent d’apparentes
paroles. Il s’agit du rêve intitulé «
Non vixit » , sur lequel Freud se penchera plus
d’une fois dans le chapitre VI de L’interprétation
du rêve (p. 468 et sqq). Ce qui ne manque pas de nous
frapper, c’est que les associations du rêveur (Freud
lui-même) le conduisent à la présence réelle
de ces paroles, gravées sur un monument en pierre dédié
à l’Empereur Joseph, ce qui permettra de faire des
recoupements avec des personnages du rêve, dont son défunt
ami et ancien rival Josef Paneth. Sans entrer dans le détail
de l’analyse du rêve (amplement commenté dans
les publications psychanalytiques), rappelons seulement qu’une
tout autre trame se dessine lorsque Freud fait remarquer l’importance
décisive du mot « juillet » dans le récit
du rêve. Il s’agit de son ami Fliess qui, dans le
rêve, est en visite à Vienne au mois de juillet.
Or, dit Freud, Fliess n’a jamais été à
Vienne en juillet, ce qui donne d’autant plus de relief
à ce détail. Par ailleurs Freud note que le mois
de juillet tire son nom de Jules César ; s’ouvre
alors par là toute une suite d’associations qui le
mènent à l’enfance et à la rivalité
avec un neveu d’un an son aîné. La seule association
que Freud ne donne pas, mais sur laquelle d’autres se sont
penchés, c’est celle concernant son petit frère
nommé Julius, mort en bas âge .[17].
Le Non vixit, que Freud examine sous les angles à
la fois sémantiques et phonétiques, se ramène
donc lui aussi à une irruption, et il n’est pas superflu
de remarquer que Freud reviendra plus loin dans le chapitre à
ce même rêve pour parler des affects dans
le rêve (p. 551 et sqq). Freud parle alors de ses amitiés
compliquées, de la rivalité et des conflits sur
des questions de « priorité », conflits dont
on sait qu’ils présideront à la rupture avec
Fliess peu de temps après la publication de L’interprétation
du rêve.
En mentionnant cela, notre but n’est cependant pas de procéder
à une réédition de l’analyse de l’homme
Freud, sauf pour souligner que l’analyse, que lui-même
fait de ce rêve, montre bien que les paroles « non
vixit » effectuent une véritable irruption dans
la psyché du rêveur, par là incité
à s’en occuper abondamment. Ce faisant, il traite
bien ces paroles comme des choses, suivant la théorie qu’il
a élaborée ; mais si d’une part il les traite
comme un matériel plastique soumis au travail ordinaire
du rêve, cela ne l’empêche pas de faire aussi
usage de leur apparence de paroles. Ces paroles sont retrouvées
« gravées » dans la pierre d’un monument,
mais se révèlent tout aussi « gravées
» dans la texture même de la psyché
aux prises avec des questions de vie et de mort, d’amitié,
d’amour et de meurtre. Freud ne parle pas de son petit frère
mort, Julius, mais lui substitue son neveu et rival. Il écrit
néanmoins ceci : « Tous mes amis sont en un certain
sens des incarnations de cette première figure “qui
jadis apparut très tôt à mon regard brouillé”,
des revenants »[18]
. Ce n’est sans doute que pure coïncidence si, à
partir de ce rêve où sont présentées
des paroles, Freud en vient à parler d’incarnation
et d’apparition à son « regard brouillé
», mais la ressemblance ne laisse pas de frapper avec la
thématique « affective » des annonciations
: la Vierge « troublée », sinon bouleversée,
par l’apparition de l’ange [19].
Quoi qu’il en soit, la structure formelle du rêve
est superposable à celle d’une annonciation, les
paroles qui y figurent se fondant inextricablement à
la trame onirique et exigeant un commentaires plus d’une
fois repris, parce que, même si ce ne sont pas de véritables
présentations de mots, leur forme incite néanmoins,
au moment de prendre conscience des pensées de rêve
ainsi figurées, à jouer à la fois
avec leur effectivité et leur contenu sémantique.
L’expression « Non vixit » se présente
ainsi comme cet élément ambigu, se jouant de nous
dans son apparence de mots alors qu’il n’en a que
la forme. Mais la forme a son action [20]
et la forme verbale « non vixit » se présente
ici comme l’acte même du meurtre à conjurer
et non comme simple énonciation.
On peut donc dire que Freud a fait la théorie du mot-chose
dans le rêve ; d’ailleurs, là-dessus, point
n’est besoin de s’en tenir à l’exemple
de « Non vixit », puisque déjà
la présence de la formule chimique de la triméthylamine
dans « Le rêve de l’injection faite à
Irma » était tout à fait du même ordre
(p. 142 et sqq). De son côté, la fausse analogie
des « banderoles » employée par Freud à
propos de la non-présentabilité des opérations
logiques nous a conduits, par un chemin quelque peu détourné,
à penser qu’il s’est abstenu de faire la théorie
du mot-acte. Pour notre part, nous posons à ce sujet que
de même que les banderoles dans les annonciations ne sont
pas destinées à suppléer à un défaut
d’expression picturale, de même les paroles dans le
rêve ne résultent ni d’une insuffisance dans
la capacité de présentation, ni d’un simple
usage fortuit du mot comme chose, mais trahissent au contraire
une surcharge, la présentification d’une irruption
(possiblement traumatique) dans le texture même du rêve.
À l’appui de cette idée, nous invoquerons
pour finir Freud lui-même, mais cette fois dans son livre
sur les aphasies [21]
. À la section V de cet ouvrage, Freud s’intéresse
entre autres à des « restes de langage » qui
persistent chez des sujets souffrant d’aphasie motrice après
une grave lésion cérébrale. La persistance
de quelques mots semblerait à première vue contredire
l’hypothèse de Hughlings Jackson selon laquelle «
ce qui a été superassocié sera endommagé
plus tôt que ce qui a été associé primairement
» 22].
Quoiqu’il en soit de la validité de cette vue jacksonienne
aujourd’hui contestée, Freud reprend, au sujet de
ces restes de langage, l’observation de Jackson que ces
mots appartiennent « au langage émotionnel et non
au langage intellectuel » ; il s’agit, par exemple,
d’un juron énergique. Tout comme les mots dans le
rêve, ce ne sont donc là que des apparences de mots.
Freud suppose que « ces restes de langage sont les derniers
mots que l’appareil du langage a formés avant d’être
atteint par la maladie » [23].
Freud ajoute alors la remarque suivante, qui, compte tenu de ce
que nous avons développé plus haut, nous intéresse
à plus d’un titre et mériterait un développement
que, pour des raisons de brièveté, nous nous proposons
de faire une autre fois, confiant cela, pour l’heure, à
la réflexion du lecteur :
« Je serais enclin à expliquer la persistance de
cette dernière modification [les derniers mots produits
avant l’atteinte cérébrale] par son intensité,
lorsqu’elle survient au moment d’une grande excitation
intérieure. Je me rappelle que par deux fois je me suis
vu en danger de mort, dont la perception chaque fois se produisit
de façon tout à fait soudaine. Dans les deux cas
j’ai pensé : « Cette fois, c’en est fait
de moi », et pendant que je continuais à parler ainsi
intérieurement, uniquement avec des images sonores tout
à fait indistinctes et des mouvements des lèvres
à peine perceptibles, j’entendis ces mots en plein
danger comme si on me les criait dans l’oreille, et je les
voyais en même temps comme imprimés sur une feuille
voltigeant dans l’air. »[24].
Dominique Scarfone
|
[1] S. Freud, L’interprétation
du rêve, OCF/P, IV, Puf, p. 356. Dorénavant,
quand nous citerons cet ouvrage nous mettrons directement
le numéro de page concerné. [retour]
[2]
P. 356. [retour]
[3]
Ibid. [retour]
[4]
P. 356-357. [retour]
[5]
p. 558. [retour]
[6]
p. 356. [retour]
[7]
D. Arasse, L’Annonciation italienne, Paris,
Hazan, 1999. [retour]
[8]
On pourra regarder ce tableau au travers de sa reproduction
(qu’il ne nous a pas été possible d’insérer
ici) dans le livre de Daniel Arasse, op. cit. [retour]
[9]
Op. cit., p. 76. [retour]
[10]
Op. cit. p. 76-77. [retour]
[11]
Ambrogio Lorenzetti a utilisé dans L’Annonciation
de Montesiepi la même méthode que celle que
nous allons décrire pour la fresque d’Altichiero,
mais nous avons préféré utiliser cette
dernière, ayant eu la chance de la photographier
nous-même en plein jour et donc d’en illustrer
pleinement l’effet d’irruption décrit
par Arasse. [retour]
[12]
D. Arasse, op. cit., p. 102. [retour]
[13]
Op. cit. p. 89. [retour]
[14]
Comme l’ouvrage d’Arasse le montre abondamment,
la symbolique de la colonne centrale est omniprésente
dans les Annonciations, mais il n’entre pas dans mon
propos de m’occuper de cet aspect.. [retour]
[15]
Op. cit., p. 78. [retour]
[16]
Op. cit., p. 77. [retour]
[17]
On peut consulter, entre autres, le volume de A. Grinstein,
Sigmund Freud’s Dreams, New York, International
Universities Press, 1980. [retour]
[18]
S. Freud, op. cit., p. 533. [retour]
[19]
D. Arasse, op. cit., p. 82. [retour]
[20]
Voir L. Kahn, « L’action de la forme »,
Revue française de psychanalyse, v. 65 n°4,
2001, p. 983-1056. [retour]
[21]
S. Freud, Contribution à la conception des aphasies,
Puf, 1983. [retour]
[22]
Op. cit. 111 (italiques dans l’original).
[retour]
[23]
Ibid. [retour]
[24]
Op. cit., p. 111-112. Texte entre crochet et italiques
ajoutés par nous. [retour]
|
|