1916.
C’est la guerre, les fleurs sont ensevelies sous la neige
et les fusils enlisés dans la boue des tranchées.
C’est le milieu de la guerre, mais le sait-on ? et sait-on
qu’elle deviendra la « Grande guerre » ?
1916. Freud écrit « Quelques types de caractères
dégagés par le travail analytique », une
partition en trois mouvements, « Les exceptions »,
« L’échec du fait du succès »,
« Les criminels par culpabilité » (in OC,
XV, 1996, p. 13-41).
L’objectif global est de réfléchir aux menaces
qui pèsent sur la recherche du médecin (Freud
ne dit pas « psychanalyste »), menaces essentiellement
constituées par les résistances que lui oppose
le malade. Certes, ce n’est pas la première fois
que Freud se heurte à cet obstacle, ce n’est pas
la première fois qu’il en traite : depuis ses commencements,
la méthode analytique est confrontée aux différentes
oppositions qu’elle déclenche. Pourtant, aujourd’hui,
en 1916, le motif de la résistance est identifié
autrement : autrement, dès l’introduction, brève,
incisive, qui souligne, au-delà des symptômes et
des bénéfices qu’ils apportent, l’intensité
insoupçonnée de traits de caractère jusqu’ici
mesurés et qui, soudain, du fait même de l’analyse,
deviennent particulièrement rebelles et lèsent
le processus de la cure.
Y aurait-il un lien entre ce qui se passe au dehors, en ce milieu
de guerre, et ce qui se passe dans l’intimité de
cabinet du psychanalyste ? L’hostilité qui se déclare,
le risque de découragement puisque l’amour ne suffit
pas, la perte de l’illusion concernant la valeur «
éducative » de la psychanalyse et sa fonction civilisatrice,
doivent-ils leur acuité blessante à l’atmosphère
délétère et à la déception
qu’elle engendre quant à l’avenir de l’humain
?
En
amont, il n’y a pas très longtemps – 1914,
1915 – Freud a écrit « Pour introduire le
narcissisme », « Deuil et mélancolie »,
« Pulsions et destins des pulsions » : certains
d’entre nous reconnaissent dans ces textes l’amorce
effective, l’élan puissant du tournant théorique
de 1920. On peut adjoindre « Quelques types… »
à ce triptyque, pour définir un nouveau mouvement
de pensée ordonnant le destin narcissique des pulsions
mobilisées tant par les choix d’objets que par
le traitement de leur perte.
La veine narcissique anime d’emblée « Les
exceptions » : certains patients manifestent le désir
d’être considérés comme tels, dans
la mesure où le travail psychique et les renoncements
qu’il impose sont refusés – à l’instar
du refus de renoncement, du refus de toute limite aux désirs
de grandeur assignés à « His Majesty the
baby » par ses parents. Freud remarque une particularité
commune à tous ces malades : « Leur névrose
se rattache à une expérience ou à une souffrance
qui les avaient touchés dans les premiers temps de leur
enfance, dont il se savaient innocents et qu’ils pouvaient
estimer une injustice, un préjudice porté à
leur personne », (OC, p. 17) Ainsi les femmes sont susceptibles
de se sentir lésées dès leur enfance, ayant
à supporter le préjudice d’avoir été
« raccourcies d’un morceau » et nourrissant
dès lors des sentiments de grande amertume vis-à-vis
de leur mère qui les a « fait naître femme
au lieu de les avoir fait naître homme » (ibid.,
p. 20).
C’est cependant bien au-delà de cette frustration
irréversible que le phénomène paradoxal
de l’échec du fait du succès retient l’attention
de Freud : il y a certes une contradiction flagrante entre ceux
qui échouent devant le succès et la théorie
jusqu’ici défendue selon laquelle l’homme
devient malade du fait de la frustration, théorie nourrie
par les premiers modèles de l’hystérie et
de la méthode analytique. Pour lever cette contradiction,
Freud fait appel à la distinction entre frustration externe
et frustration interne : « La différence avec les
formations bien connues des névroses réside uniquement
en ceci que d’ordinaire ce sont des accroissements internes
de l’investissement libidinal qui transforment en adversaire
redouté le fantasme jusqu’alors accepté
et peu considéré, alors que dans nos cas le signal
qui déclenche le conflit est donné par une transformation
réelle externe » (ibid., p. 22) .
Cette transformation réelle externe provoque l’échec
du fait du succès, et elle se rapporte essentiellement
à la culpabilité œdipienne. On peut se demander
si cette hypothèse de Freud quant à l’impact
de l’« externe » sur les caractères,
ne recèle pas – déjà – l’intuition
de ce qui va tant se développer dans la psychanalyse,
bien plus tard, à partir des années 70-80, à
propos de la psychopathologie des limites et du surinvestissement
du dehors qui tente de palier une intériorité
incertaine…
Après
avoir présenté succinctement deux cas cliniques,
Freud se tourne vers la littérature, justifiant ainsi
sa démarche : « Pour des raisons faciles à
comprendre, je ne puis en communiquer davantage sur ces histoires
de malades et sur d’autres. Je ne veux pas non plus aborder
la facile analogie entre la malformation du caractère
consécutive à un long état maladif dans
les années d’enfance et le comportement de peuples
entiers au passé chargé de souffrance »
(ibid., p. 18, ce passage répond partiellement à
notre question ci-dessus concernant un lien possible entre la
guerre et « Quelques types… ») : ainsi, Richard
III , représente par excellence une victime de la nature,
puisque lui a été refusée une forme harmonieuse
susceptible de faire naître l’amour. Donc, commente
Freud, la vie lui doit un dédommagement qu’il s’octroiera
lui-même puisqu’il lui est permis de commettre envers
les autres les mêmes injustices que celles subies par
lui dès sa naissance. Nous ressemblons tous à
Richard III, poursuit Freud, nous réclamons tous un «
dédommagement pour des atteintes précoces à
notre narcissisme, à notre amour-propre » (ibid.,
p. 18). Il ne mentionne pourtant pas une autre « monstruosité
» attachée à celle de Richard, la haine
de sa mère pour cet enfant hideux. C’est pourtant
cette haine que celui-ci répète et agit avec les
autres, c’est peut-être aussi cette haine qui surgit
dans la guerre entre l’analyste et le patient lorsque
celui-ci refuse les effets de la cure.
Est-ce
par hasard que Freud choisit, pour illustrer « L’échec
du fait du succès », deux personnages de femmes
stériles, Lady Macbeth et Rebekka West ? Parce que, lui
aussi, est confronté brutalement parfois à la
stérilité de sa méthode ? Pour les exceptions,
pour ceux qui jouent l’échec du fait du succès,
il faudrait que la cure ne soit pas féconde, qu’elle
ne produise pas d’effet saisissable, susceptible, par
une quelconque transformation réelle, de témoigner
d’un travail ou d’un commerce commun à l’analyste
et au patient.
L’éradication de tout changement manifeste («
positif ») s’impose car celui-ci trahirait un rapport
effectif entre les deux partenaires, dénonçant
par là-même une séduction intolérable
par l’excès d’excitation que déclenchent
les fantasmes. Ainsi, chez Rebekka West, l’héroïne
d’Ibsen, la révélation inopinée du
caractère incestueux de sa relation avec l’ancien
amant de sa mère vient corroborer la connaissance inconsciente
de ses désirs, répétés dans une
situation nouvelle, apparemment sans lien avec son histoire
originaire.
Pourquoi
Freud doit-il recourir à des personnages de fiction ?
Pourquoi ce détour face à une clinique «
nouvelle » et dérangeante ? L’argument de
confidentialité est peu convaincant ; peut-être
s’agit-il davantage d’une préoccupation plus
insidieuse, taraudante, tourmentante : le devenir de la méthode
? La grande découverte et l’invention magnifique,
le refoulement et sa levée, grâce à la remémoration,
grâce au transfert, le feu au théâtre, l’effervescence
de la recherche, seraient-ils emportés par la nécessité
d’une remise en cause ?
Déjà, en 1914, (dans « Remémoration,
répétition, perlaboration »), Freud avait
affronté la difficile question de la répétition
dans le recours en actes qui se substitue parfois au souvenir,
mais il était, alors, encore confiant, prônant
l’espoir, distribuant les encouragements. Il faut, disait-il,
poursuivre, persévérer, ne pas se contenter de
la désignation des résistances et de leur interprétation,
même satisfaisante… L’analyste ne perçoit
pas immédiatement les effets qu’il attend de ses
interprétations. Il faut qu’il continue le travail,
il ne doit pas croire que ses efforts se soldent par un échec
: pas de déception, mais au contraire la promesse, grâce
à la patience, de lendemains meilleurs.
En
1916, nous n’en sommes plus là : la leçon
est perdue peut-être, sauf que Freud, avec obstination,
poursuit son chemin, décidant de chercher, « en
amont », ce qui permettra de comprendre l’échec…
du fait du succès. Un tour de force, en vérité,
car l’écart est grand entre un « simple »
échec, et celui que produit la réussite. Déjà,
en 1897, renonçant à sa Neurotica, Freud avait,
au-delà de sa déception, découvert l’essentiel
du premier temps de la psychnalyse, la sexualité infantile,
la force du fantasme et de la réalité psychique.
Que lui fera trouver ce nouveau renoncement ? Et par quelles
voies y parviendra-t-il ?
Les
exemples littéraires en offrent sans doute une illustration
non négligeable, car ils permettent d’emblée
un détournement temporaire de la réalité
clinique et surtout de la cruauté du transfert : davantage
de liberté dans la construction d’interprétations
concernant les héros – ils n’opposent pas
de résistances ! Davantage de liberté permise
aussi puisque le destin de ces personnages fictifs a été
tracé, décidé, établi par l’auteur,
et que, du coup, le psychanalyste est dégagé du
souci de guérir, dégagé de la nécessité
d’une fin heureuse. Et enfin, ces héros qui s’effondrent
parce qu’ils ont réussi, sont parvenus au succès
sans que la psychanalyse s’en mêle. Libération
du transfert, cette « croix », ou plutôt suspension
qui permet de surplomber le phénomène et de le
transformer psychiquement par la grâce de la littérature
: il n’y a pas de prise en compte, pas d’action
du transfert dans ces scènes de théâtre,
si bien qu’on ne peut parler, pour les personnages qui
les habitent, de ce qui, plus tard sera appelé «
la réaction thérapeutique négative ».
Que
penser de la brièveté du dernier essai, «
Les criminels par culpabilité » ? Freud y souligne,
à nouveau, la place essentielle des crimes œdipiens,
le parricide et l’inceste, toujours sous-jacents aux méfaits
les moins graves, toujours actifs dans la culpabilité
la plus superficielle. Il y annonce une ouverture forte de tous
les développements à venir, le soulagement apporté
par la punition et donc le besoin de punition : ainsi se prend,
au détour de la littérature, le tournant porté
par le masochisme, la compulsion de répétition,
la seconde topique, la seconde théorie des pulsions…
Après la guerre.