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XIl. LE TEMPS D'ŒDIPE (Préambule)
 
 

Le spectateur qui contemple tristement les ruines de l’ancienne Rome est tenté d’accuser les Goths et les Vandales d’un dégât qu’ils n’ont eu ni le temps, ni le pouvoir, ni peut être le désir d’exécuter ", ainsi écrit Edward Gibbon en 1781 dans Histoire du déclin et de la chute de l’Empire Romain d’Occident. La parenté avec le titre de l’article de Freud sur La disparition du complexe d’Œdipe ainsi que la proximité du regard mélancolique porté sur le devenir de Rome, chère aux deux auteurs, indiquent la fuite inexorable et l’inscription hachée : un temps psychique soumis aux effets conjugués de la latence et de la psychosexualité.
Cette évocation temporelle est fortement marquée dans le titre allemand : Untergang oscille entre des sens différents, chute, naufrage, déclin, fin, disparition ; le mot s’applique à désigner un navire qui coule, un phénomène comme le coucher du soleil ou une action achevée une bonne fois pour toute.
Mais si un monde disparaît, un autre lui succède avec, entre les deux, un espace peuplé de restes, de vestiges et d’attentes. Dans une lettre du 20 mars 1924 à Ferenczi, Freud a admis que le choix de ce mot a pu obéir à un geste d’hostilité vis à vis de Rank qui voulait faire du " trauma de la naissance " le soubassement du complexe d’Œdipe : " Rank vous confirmera que mon petit travail sur l’Œdipe, dans lequel je tente une première critique du traumatisme de la naissance, ne doit pas être publié maintenant, pour ne pas susciter l’apparence d’un refus de ma part ". Freud s’est cependant abstenu de publier les passages critiques dans le texte final que nous connaissons où seule demeure, en conclusion, une référence énigmatique, parce que trop lapidaire. Mais souvenons-nous que, dans un premier temps, le trauma de la naissance fut accueilli avec intérêt et qu’en 1910, dans le texte sur " Un type particulier de choix d’objet chez l’homme ", Freud gardait l’idée qu’il était à l’origine de l’angoisse.

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Penchons nous un instant sur les modalités de découverte du complexe d’Œdipe. Sa prise en compte eut lieu, touche à touche, avant même que Freud, dans la lettre à Fliess du 15 octobre 1897, ne reconnaisse un émoi libidinal ad matrem et établisse alors une correspondance manifeste avec Œdipe-Roi de Sophocle. Le recours à la langue latine et l’évocation de l’œuvre du poète antique disent bien l’intensité de la lutte contre l’ébranlement émotionnel suscité par sa découverte : Freud fait donner le plus ancien de sa culture d’enfance et le plus élevé des valeurs de son époque pour rendre compte du tremblement terrible éprouvé à la découverte de ces sentiments érotiques. Cette reconnaissance cristallise les traces des lectures d’enfant et ouvre ipso facto vers l’universel. Par la mise à jour d’une époque antérieure, la nomination d’Œdipe s’inscrit comme retour d’un refoulé : notons au passage que, plus tard, les controverses entre Mélanie Klein et Anna Freud porteront sur la datation des origines de l’Œdipe.

À côté d’Œdipe il y a Hamlet ! Dans les années de son auto-analyse, Freud a constamment ce héros en tête, comme la figure représentant le destin de l’homme. Shakespeare conforte Freud dans sa démarche de créateur : c’est à l’ombre récente du décès de leur père que l’un écrit Hamlet et l’autre découvre l’attraction érotique pour sa mère. Ernest Jones voit dans cette congruence le fait que c’est Œdipe Roi, et non Hamlet, qui accueille les représentations du meurtre du père et de l’inceste : Œdipe Roi, enraciné dans le mythe, vient de plus loin. L’influence du dramaturge et du personnage d’Hamlet est restée une forte identification chez Freud, tout au long de sa vie, comme en témoigne la fréquence régulière des citations dans les correspondances. Mais les racines antiques présentes chez Sophocle permettent une ouverture vers l’universel plus franche que la tragédie écrite en langue anglaise.

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Cependant, si cette invention vient précocement dans la construction de l’oeuvre, elle ne donne pas tout de suite lieu à l’écriture d’un texte fondateur : remarquons que la première occurrence où le mot " complexe " est associé à Œdipe – à la place de complexe familial – date de 1908 dans une lettre à Ferenczi… Le terme explicite ne date que de 1924 et il parle de la disparition ! Faut-il voir dans le long laps de temps, qui sépare la révélation et cette écriture, le signe d’une réserve de Freud ? Ce qui est sûr, c’est que le complexe d’Œdipe aurait pu faire partie des Trois Essais en 1905, où il aurait trouvé tout naturellement sa place. D’autres écrits vont accueillir les effets de la découverte : la notion est d’abord utilisée pour étayer le commentaire dans les cas cliniques, le petit Hans, nommé " petit Œdipe ", ou l’homme aux Loups. Mais ce sont surtout les écrits élaborés à partir de phénomènes culturels, Totem et tabou par exemple qui sont le plus représentatif de son impact. Dans cet ouvrage, Freud établit que l’homme, en faisant de son père un dieu, place ainsi le complexe d’Œdipe au centre de la morale, de la religion et des arts. Les anthropologues et les ethnologues, en se centrant sur les inexactitudes de la démonstration, ne saisissaient pas qu’un combat plus singulier de Freud avec son père Jakob traverse cet écrit et anime sa détermination.
Toujours penser au complexe d’Œdipe, telle semble la position freudienne ; mais ne pas le figer immédiatement dans ce qui deviendrait une clé interprétative trop facile. Cette obstination permet aux tensions de se déployer, aux contradictions de se manifester et ainsi, même dans la démarche théorique, de laisser du temps à la manifestation fructueuse d’une latence. Dans une lettre à Binswanger d’Avril 1918, Freud écrit : " Il semblerait, ce qui est nouveau, que la science allemande tende à se familiariser davantage avec la psychanalyse. Peut-être découvre-t-elle petit à petit sa vérité, à l’exception du complexe d’Œdipe qui nécessite une période de latence et le passage d’une génération ".

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Grâce à l’appui du mythe, Freud élargit les assises du complexe et établit le fait que chaque homme en tant qu’il est traversé par cette configuration, est soumis à une névrose. C’est par l’Œdipe que le destin singulier rencontre la communauté des autres humains. Les modifications ne sont que des variations et elles n’affectent pas l’existence même du complexe nucléaire. La démarche freudienne, en inscrivant la présence de l’Œdipe dans les textes culturels, préfigure une orientation structuraliste. Celle-ci sera affirmée par Lacan, dès 1938, dans son texte sur " La famille " où il parle de la rencontre du sujet avec un ordre symbolique qui préexiste, porteur d’un sens, et d’un développement interne soumis à une logique pulsionnelle.

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" La disparition du complexe d’Œdipe " est écrit après le tournant des années 1920 : il porte en lui de manière explicite les traces des modifications de la seconde théorie des pulsions. Le passé infiltre le présent et le présent convoque à nouveau le passé. Est-ce là un autre sens de déclin, au sens de déclinaison ? À côté du sens premier de l’Œdipe doivent être prises en compte les complications issues du complexe inversé ou de l’Œdipe négatif : le meurtre certes, mais également un attachement amoureux trouble dirigé vers le père. Vouloir posséder la mère et devoir y renoncer. La pensée se dégage d’une lecture exclusivement culturelle et revient vers la clinique pour aborder le masculin et le féminin. Est-ce l’éloignement du conflit avec Jung qui permet ce retour ? À ce titre, ce texte occupe une place charnière entre les acquis et les spéculations à venir sur le féminin et la butée de la féminité.

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La latence comme perlaboration silencieuse est une des conséquences qui prolongent la tonitruance oedipienne et ses excès : elle est au cœur également du travail psychique de la séance tant chez le patient que chez l’analyste ; elle a aussi permis la lente élaboration de l’oeuvre. À ce double titre, elle transcende les lieux et accueille les déplacements, plus particulièrement ceux qui sont mus sous la pression de l’angoisse de castration. Comme espace d’attente, elle favorise la prise de distance d’avec l’objet et permet, par des détournements, les petites victoires sublimatoires aux grands effets.
Mais, prolongeant ce qui est dit dans " Le moi et le ça ", Freud évoque un devenir d’abandon, celui des investissements d’objet remplacés par une identification : celles-ci abritent dans le moi et le surmoi des vestiges, des fueros qui participent ainsi au mouvement de dégagement et de renonciation à la satisfaction des désirs œdipiens, au point que le surmoi a été nommé " héritier " du complexe d’Œdipe. Notons qu’un autre déplacement, celui qui s’instaure à partir de l’équation pénis-enfant, met l’enfant dans une position singulière au sein de la féminité. L’enfant, en faisant de l’homme et de la femme des parents, accueille également le devenir des restes œdipiens, " lacunes et ombres ". Ce qui se dessine progressivement ouvre plus d’espace qu’il n’en ferme et le mot
Untergang peut être envisagé du côté de l’éternel retour, comme celui du soleil après son coucher…
Enfin la voie de la sublimation demeure, en constant point d’horizon, l’issue la plus sure mais sans doute réservée à une élite. Si classiquement, elle permet une désexualisation des pulsions en les dirigeant vers de nouveaux buts, elle suppose que ceux-ci soient hautement valorisés socialement : Freud indique ici une direction générale plus qu’il ne s’aventure vraiment dans une étude détaillée des possibilités dont il peut ressentir les difficultés. Mais cette voie détermine celle des progrès de la civilisation et engage un débat sur le sens de l’histoire.
Depuis l’exaltation et le trouble liés à sa découverte, le mythe questionne plus qu’il n’explique : Freud l’a voulu ainsi, davantage comme un stimulant accompagnant les avancées du mouvement, que comme un assemblage clos. Peut-être doit-il demeurer dans cette lisière, soumis aux variations de chaque situation clinique et transférentielle : sa part obscure et insaisissable est le gage de la présence d’Œdipe, celle-là même qui fait que Freud, à la fin de sa vie, appelle sa fille Anna son Antigone.

 

 
Sommaire   L'article choisi
     
Le surmoi et les transformations du complexe d’Œdipe. de Jean luc Donnet
 

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