Les
nombreux articles de Freud écrits dans la foulée
des grands textes qui marquent le virage de 1920 apparaissent
souvent comme des après-coups explorant à tâtons
leurs répercussions sur les acquis antérieurs. Il
en est ainsi pour " La disparition du complexe d’Œdipe
", publié en 1924.
Mais cet article semble de surcroît particulièrement
lié au contexte inter-analytique compliqué du moment,
marqué lui-même par les réactions des disciples
aux nouvelles conceptions de Freud. Ainsi " La disparition
" fait-elle référence de manière réticente,
allusive, dans sa conclusion au livre de Rank paru au début
de 1924 Le traumatisme de la naissance
[1]. En fait, son
parcours quelque peu étrange semble porter la trace de
la présence/absence de Rank.
Il faut ajouter que, dans le même temps, le livre commun
de Sandor Ferenczi et Otto Rank, Buts du développement
de la psychanalyse [2],
suscitait au sein du Comité une violente polémique
dans laquelle, un peu à son corps défendant et avec
un certain embarras, Freud fut contraint d’intervenir sous
la forme d’une lettre circulaire [3].
La discussion autour de ce livre fut assez confuse, comme en témoigne
la correspondance entre Freud et Ferenczi . Pour l’essentiel,
elle concernait la manière d’utiliser la répétition
agie de transfert, Ferenczi [4]
en soutenant la valeur d’Erlebnis, tandis que Freud
y voyait le risque d’un retour à la catharsis. Surtout,
Freud dénonçait l’influence " bien cachée
" des idées de Rank.
De fait, – à partir d’une remarque de Freud
ajoutée en l907 à L’interprétation
des rêves , selon laquelle la naissance constituait
la première expérience d’angoisse –
Rank en faisait le substrat biologique et psychique ultime dont
découlaient, en même temps que l’aspiration
au retour dans le ventre maternel, le développement de
la vie psychique. Cette détermination causale orginaire
conduisait à privilégier, dans la cure, la reviviscence
du vécu traumatique de la naissance pour l’abréagir.
On entrevoit à quel point cette ligne thérapeutique
actualisait la problématique du raccourci toujours
agissante dans les enjeux de la méthode analytique.
Je
ne chercherai pas ici à revenir sur le livre de Rank [5]
et à évaluer de manière précise comment
il faisait traumatiquement effraction dans la théorisation
freudienne. Comme on sait, Freud n’apportera de véritable
réponse à Rank qu’un an et demi plus tard,
dans Inhibition, symptôme, angoisse, et si sa réponse
souligne fermement l’inconsistance de certains aspects de
la thèse de Rank, la profondeur de l’élaboration
à laquelle celui-ci l’a contraint montre bien à
quel point il avait été concerné et ébranlé
[6]
.
J’essaierai seulement, dans ma lecture de " La disparition
", d’y déceler l’interférence produite
par le débat rentré avec Rank. Il ne faut
pas oublier que Freud dit avoir essayé la technique
de Rank avant de conclure qu’elle ressemblait à celle
" d’un pompier qui, pour éteindre un incendie,
se contenterait d’enlever la lampe qui l’a allumé
". Cette seule tentative suffit à suggérer
le trouble suscité par l’élan révolutionnaire
de Rank, identifié sans doute au héros dont il avait
si bien dégagé le mythe.
Il
n’est pas aisé de saisir pourquoi Freud estime nécessaire
de s’interroger sur " La disparition du complexe d’Œdipe
", de clarifier la question : " de quoi périt-il
? ".
On peut cependant relever que le terme de " disparition "
– qui ne traduit pas mal Untergang – est
porteur d’un double sens virtuel : le refoulement, d’emblée
évoqué, fait disparaître le phénomène,
le rend inapparent ; mais la disparition évoque
aussi la mort et sa cause, ce dont il périt. C’est
bien l’alternative du refoulement ou de la destruction qui
surgira à la fin de l’article, sans que son parcours
en ait vraiment explicité la nécessité.
Dans " Le moi et le ça ", tout récent,
Freud vient de donner de l’Œdipe une définition
structurale : deux investissements combinés à deux
identifications, identifications inséparables de l’instanciation
du Surmoi à qui incombe la tâche de surmonter
l’Œdipe. Or le complexe d’Œdipe se
trouve remis en question dans sa consistance même par le
livre de Rank. On peut penser que Freud veut accompagner
cette mise en question et que l’enjeu de sa disparition
est une bonne manière d’interroger son statut historico-structurel.
Freud va produire deux développements successifs relatifs
au complexe d’Œdipe puis à l’organisation
génitale infantile. Il commence par l’exposition
impartiale, distante, des deux conceptions possibles de ce qui
détermine la disparition du complexe. La première
– " celle qu’indiquent les analyses " –
postule une causalité historico-événementielle
: il s’agit des expériences pénibles qui viennent
s’opposer aux tendances du complexe, désillusion
amoureuse de la petite fille face au père qui réprimande,
déception du garçon dont la mère se détourne
vers un puîné. Freud relève aussitôt
que de telles expériences sont inévitables [7]
et, comme pour corroborer ce doute jeté sur leur valeur
causale, il ajoute : " même en l’absence de tels
événements, le manque de satisfaction, le refusement
continuel font que le petit garçon – pas la petite
fille ? – se détourne d’un penchant sans espoir.
Le complexe d’Œdipe périt de son échec,
de son impossibilité interne ".
Freud passe sans transition à l’autre conception,
celle selon laquelle le complexe d’Œdipe tombe comme
les dents de lait, parce que le temps est venu. Le phénomène
est alors déterminé par l’hérédité,
en fonction d’un programme pré-établi qui
fait ainsi surgir la période de latence. Il en découle
que " même si le parcours du complexe d’Œdipe
doit être vécu par la plupart des enfants des hommes,
il est assez indifférent que sa disparition survienne à
telle ou telle occasion, ou que celle-ci reste impossible à
découvrir ". Et Freud conclut en affirmant que les
deux conceptions, l’ontogénétique et la phylogénétique,
peuvent être soutenues à bon droit, et qu’elles
ne sont d’ailleurs pas incompatibles. " Il reste intéressant
de s’attacher à voir comment le programme est exécuté,
comment les nuisances fortuites exploitent la disposition. "
Cette brève évocation est assez déroutante,
ne serait-ce que parce que Freud semble y parler du point de vue
de Sirius. J’ai cru y percevoir un mouvement dépressif
en face du mouvement maniaque de Rank. De manière plus
précise, on peut supposer qu’en face du déterminisme
univoque de Rank, Freud entend procéder, en toute rigueur,
à une recension des causes possibles qui en illustrent
la diversité.
La convocation de la phylogenèse pour rendre compte du
complexe d’Œdipe n’en est pas moins surprenante,
d’autant que Freud, en faisant valoir la contingence des
événements de l’histoire individuelle, semble
la privilégier [8].
Comment le comprendre ?
Je suggère que l’enjeu véritable [9]
de l’alternative causale est celui de l’interférence
entre deux histoires : celle de l’Œdipe individuel
et celle originaire, ancestrale de l’espèce, dont
Totem et Tabou a tenté de rendre compte. Cette
problématique se trouvera posée dans Malaise
dans la culture à travers l’articulation
entre les deux Surmois individuel et culturel.
Il me semble que cette interprétation permet de lire autrement
une formulation un peu énigmatique de Freud, à propos
des événements inévitables : " la réflexion
approfondit la valeur de leurs répercussions " ; plutôt
que comme un doute jeté sur leur valeur causale, ne faut-il
pas entendre que l’importance subjective de leurs répercussions
témoigne de leur résonance avec les traces mnésiques
ante-prédicatives – en particulier les fantasmes
originaires ? Une telle perspective, en tout cas, prend ses distances
avec une causalité déterministe, pour se situer
au plus près des enjeux de la méthode psychanalytique.
Quand Freud évoque la possibilité de l’absence
d’événement, il précise bien qu’il
s’agit d’une non découverte ; cela peut renvoyer
à une contingence, c’est-à-dire, m’a-t-il
semblé, aux événements, en dernière
instance, déterminants de l’histoire de l’espèce
; mais selon une autre perspective cela renvoie à la fonction
des événements de l’histoire individuelle
ou de leur absence dans le tramage analytique. Ces événements,
ces expériences ne sont-ils pas ce à travers quoi
l’analysant s’approprie subjectivement les contraintes
de son histoire, et lui donne sens. On voit se profiler ici le
thème de la construction qui viendra tenir une
telle place dans la réflexion théorico-technique
[10].
Le
deuxième développement de Freud est centré
sur l’organisation génitale infantile du garçon
et sa disparition au profit de la phase de latence. Le contraste
de cette évocation avec celle du complexe d’Œdipe
est net : en déployant les avatars du complexe de castration,
le parcours de Freud ne rencontre à aucun moment la problématique
causale précédente. Les réactions répressives
de l’entourage à l’activité masturbatoire
se lient à leurs indiscutables répercussions ; l’étayage
[11]
sur des événements qui " reviennent régulièrement
" aboutit à la description d’une séquence
hautement significative dont la typicité même
fait la consistance, sans nuire à la dimension singulière
du tramage psychanalytique. La complémentarité dehors-dedans,
si incertaine dans l’évocation de ce dont périt
le complexe d’Œdipe, paraît ici assurée
et, du même coup, apparaît la causalité : "
l’organisation génitale infantile périt de
la menace de castration ".
L’assurance de Freud – qu’il mettra cependant
en question à la fin de l’article – repose
d’abord, semble-t-il, sur le fait que l’organisation
génitale infantile – à la différence
du complexe d’Œdipe – lui apparaît dûment
comme une phase, un stade du développement libidinal et
l’érogénéité spécifique
du pénis comme un phénomène inné.
De ce fait la menace de castration – qui se présente
bien comme un événement inévitable –
tire son effectivité de l’énorme investissement
dont le pénis fait l’objet.
Freud retrouve ici la rencontre du corps et de l’histoire
et c’est pourquoi l’évocation du sujet et de
son conflit interne vient tout naturellement alors qu’ils
n’étaient guère présents jusque-là.
La temporalité de l’après-coup surgit dans
l’écart entre l’entendu de la menace
et le vu de l’absence de pénis sur le corps de l’autre
; et c’est parce que la menace prend sens, rend intenable
les deux positions œdipiennes, que le sujet va normalement
préférer l’investissement narcissique de son
pénis à l’investissement objectal sexuel de
ses parents.
En résumant de façon aussi démonstrative
le développement historico-pulsionnel du complexe de castration,
Freud fait oppostion à la thèse de Rank ; j’y
reviendrai.
Mais qu’est-ce qui lie les deux évocations successives
si contrastées de Freud ? Leur redoublement paraît
suggérer que le complexe d’Œdipe et l’organisation
génitale infantile – qui sont " contemporains
" – coïncident, de telle sorte que le
deuxième développement paraît livrer après-coup
la véritable cause de la disparition du complexe d’Œdipe
: comme elle, il " périt de la menace de castration
". L’Œdipe et l’organisation génitale
infantile semblent soudés par la causalité commune
de leur disparition.
Pourtant, Freud a d’emblée présenté
l’Œdipe à travers les sentiments amoureux de
la petite fille et du petit garçon, ce qui n’est
pas sans marquer un écart avec les désirs sexuels
directs de la phase phallique du petit garçon. Y aurait-il
un lien entre le fait d’envisager l’Œdipe sous
l’angle contraignant de ce qui le fait périr, et
la non prise en compte de l’écart, c’est-à-dire
de la complexité des transformations qui se jouent dans
les registres pulsionnel et relationnel propres à l’Œdipe
?
Un retour sur l’article " L’organisation génitale
infantile " [12]
peut éclairer cet enjeu. Freud y procède à
une rectification de ses positions antérieures trop marquées,
indique-t-il, par la préoccupation de distinguer la vie
sexuelle de l’enfant de celle de l’adulte. En réalité,
au moment de l’organisation génitale – la phase
phallique – le primat des organes génitaux est largement
accompli et le choix d’objet ressemble à celui du
pubertaire. En somme, la vie sexuelle de l’enfant est très
proche de celle de l’adulte.
Ne doit-on pas penser que cette rectification correspond à
l’écart qui se produit entre le déploiement
du complexe d’Œdipe et l’organisation génitale
infantile sur laquelle il s’étaye ?
Cette rectification n’ouvre-t-elle pas une autre perspective
sur l’Œdipe, dès lors que ces adultes, dont
la vie sexuelle est si proche de celle de l’enfant [13],
sont ses parents ? La situation oedipienne se présenterait
alors comme un drame familial où s’actualisent, face
aux mouvements oedipiens de l’enfant , les mouvements contre-œdipiens
des parents. L’Œdipe vécu devient l’histoire
d’un sujet pris dans l’échange parlé,
déjà historien et théoricien, en
relation avec deux objets-sujets, sexuellement différenciés,
perçus et représentés comme désirants
; une histoire pleine de séductions ambiguës où
le registre de l’imaginaire romanesque, le projet de l’idéal
sont toujours déjà là.
Un Œdipe aussi complexe trame son intrigue
selon sa logique propre, en utilisant les caractéristiques
des objets et les événements aléatoires.
Peut-être est-ce aussi cela que Freud décrivait en
donnant au destin le nom de " programme hérité
" ?
Cet Œdipe-là est plus porté à rebondir
en se transformant qu’à disparaître, et je
crois que c’est cette dynamique, avec les jeux de rôles
qu’elle implique, que Freud saisit avant tout à l’œuvre
dans la différenciation moi/surmoi au sein du moi ; différenciation
indissociable du remaniement du statut des identifications antérieures
[14].
L’ambiguïté de ce processus est qu’il
peut être décrit soit comme l’œuvre subjectivante
du Moi – substituant par exemple l’auto-interdit valorisant
à la blessure de l’impossible – soit comme
la conséquence objective de l’intériorisation
contrainte de l’autorité parentale.
Ici, il est clair que Freud a besoin d’un Œdipe apte
à périr, et il faut que cet Œdipe doive
sa consistance au substrat pulsionnel direct de la phase phallique,
et sa disparition à la répression violente par les
représentants de la culture. Il s’agit d’un
rappel basique qui fait opposition à la thèse de
Rank selon laquelle l’angoisse de castration n’est
qu’un écho, une répétition de l’angoisse
traumatique de la naissance, vécue comme une séparation
d’avec la mère, castrée du même coup.
Mais cette opposition ne s’explicite pas au point que Freud
omet même de nommer l’angoisse de castration. Il fait
seulement état des séparations antérieures
– le sein, les fèces, mais pas la naissance qui figurait
pourtant dans l’article " L’organisation génitale
infantile ". Elles auraient pu préparer le sujet à
l’épreuve de la castration, mais il constate qu’elles
ne s’y actualisent pas. Il me semble que l’embarras
de Freud ici vient de ce qu’il est partagé entre
le désir de soutenir la spécificité analytique
de la problématique de la castration, et sa reconnaissance
de ce que l’angoisse de la naissance est prototypique. La
présence du moi/sujet dans l’évocation du
complexe de castration faisait donc valoir que son temps est décisif
à la fois parce que le sexuel infantile y est déjà
génital, et parce qu’il y a un sujet pour en faire
l’expérience [15]
– c’est-à-dire organiser une névrose
infantile et une capacité au transfert.
J’en arrive à la fin de l’article, au moment
où s’explicite la préoccupation particulière
qu’annonçait l’ambiguïté de son
titre. Faisant référence à l’article
" Le moi et le ça ", Freud présente comme
une conséquence de la menace de castration chez le garçon
l’intériorisation de l’autorité parentale,
constitutive du " noyau du Surmoi " ; et, de manière
cursive, il fait état des transformations pulsionnelles
qu’implique la transposition identificatoire : désexualisation
et sublimation d’une part ; inhibition de but de l’autre.
Il poursuit : " Je ne vois aucune raison de refuser le nom
de refoulement au fait que le moi se détourne du complexe
d’Œdipe, bien que les refoulements ultérieurs
se produisent avec la participation du Surmoi, ici tout juste
en formation. Mais le procédé implique plus qu’un
refoulement, il équivaut, s’il s’accomplit
de manière idéale, à une destruction, une
suppression du complexe. Quand le moi ne parvient pas à
beaucoup plus qu’un refoulement, ce dernier subsiste inconscient
dans le ça et plus tard il exercera son action pathogène
".
Voilà donc l’alternative refoulement/destruction
que recouvrait le terme de disparition. Il y a quelque chose d’étrange
dans le brusque surgissement du terme de destruction,
si évocateur de l’action de la pulsion de mort. On
comprend bien que Freud souligne la dimension conservatrice
du refoulement et la nécessité d’un processus
(procédé ?) qui aille au-delà. Mais cette
exigence, qu’il aille jusqu’à l’équivalent
d’une destruction/suppression, semble prolonger celle d’un
Œdipe apte à périr sous le coup de
la menace de castration. Ne dirait-on pas que Freud invoque une
injonction surmoïque qui, faisant disparaître
l’Œdipe comme une castration accomplie ferait disparaître
l’activité masturbatoire.
Avant de revenir sur l’enjeu crucial du surmoi, je voudrais
me demander si le raccourci de la formulation freudienne ne fait
pas écho au raccourci rankien privilégiant l’abréaction
du traumatisme de la naissance et faisant de l’Œdipe
une formation liquidable. En tout cas, c’est bien un interlocuteur
invisible que Freud introduit pour conclure : ayant fait valoir
que les corrélations découvertes ou devinées
(construites ?) par le travail analytique entre le complexe d’Œdipe,
l’organisation phallique, la menace de castration, la formation
du Surmoi et la période de latence justifient la proposition
selon laquelle le complexe d’Œdipe périt de
la menace de castration, il écrit : " Mais le problème
n’est pas pour autant liquidé ; il reste place pour
une spéculation théorique qui peut renverser le
résultat obtenu ou le placer sous un nouvel éclairage
".
Freud
se montre apparemment bien arrangeant avec Rank, d’autant
que cet appel sera réitéré en toute fin d’article.
Il est vrai qu’entre temps, une incursion tend l’Œdipe,
et le complexe de castration de la petite fille aura montré
que, chez elle, c’est la castration, comme fait accompli,
qui mène à l’Œdipe et le besoin d’être
aimé qui soustend la formation du surmoi : renversement
et nouvel éclairage qui viennent mitiger sa précédente
proposition.
En
présentant brusquement l’alternative refoulement/destruction,
Freud semble court-circuiter la référence au surmoi.
Que penser de cette élision ? D’un côté,
il n’est pas douteux que Freud compte sur le surmoi et son
impersonnalisation progresssive [16]
pour qu’à terme l’équivalent d’une
destruction de l’Œdipe advienne [17].
C’est ainsi qu’on peut comprendre ici l’insistance
sur le caractère naissant du surmoi.
D’un autre côté, alors même qu’il
vient de souligner l’importance des transformations pulsionnelles
liées à la transposition identificatoire, Freud
met l’accent sur les liens du surmoi et du refoulement dont
il dénonce le potentiel pathogène. Il se peut donc
que son ellipse traduise son hésitation à confier
au surmoi la tâche de surmonter l’Œdipe, sa perplexité
devant les ambiguïtés de l’instance qu’il
vient de baptiser.
Le surmoi naissant n’est pas que l’intériorisation
d’un fragment du monde extérieur, il est aussi une
émanation du ça, tendant à pérenniser
l’Œdipe dans la relation moi-surmoi [18].
Au moment où il écrit " La disparition ",
Freud est particulièrement sensibilisé à
cette problématique très directement liée
au dualisme pulsionnel et à ses répercussions sur
la conception du sexuel. Il vient en effet, dans " Le problème
économique du masochisme ", de décrire un masochisme
moral dans lequel, derrière l’impersonnalité
des figures du destin, se retrouve le couple parental de l’Œdipe.
Le masochisme moral témoigne donc de la perméabilité
du surmoi à une resexualisation régressive
" qui n’est à l’avantage ni de la morale,
ni du sujet ". On ne saurait compter toujours sur le surmoi
" pour surmonter l’Œdipe ".
D’un autre côté, du fait de la désexualisation
liée au processus identificatoire, le surmoi connaît
une prédilection pour la cruauté. Entre le masochisme
du moi et le sadisme du surmoi, la différenciation moi-surmoi
semble alors surtout porteuse de virtualités pathogènes.
Je donne ainsi sens à l’esquive du texte de Freud
quant aux liens entre le destin du complexe d’Œdipe
et l’action du surmoi. Peut-être la disparition du
complexe d’Œdipe pourrait-elle coïncider avec
celle du Surmoi en tant que tel, intégré dans le
moi [19]?
Dans
" Le problème économique du masochisme ",
Freud dégage la séquence qui fait le lien entre
les trois masochismes : masochisme érogène,
être dévoré par le père ; masochisme
féminin – à partir des fantasmes masculins
– être coïté/châtré par le
père ; masochisme moral, être puni par le
surmoi ou par les puissances obscures du destin.
Mais Freud n’accorde explicitement de valeur structurante
qu’au masochisme érogène. C’est que
le dualisme pulsionnel lui impose une nouvelle conception du principe
de plaisir, qui le distingue du principe de nirvana, expression
de la pulsion de mort. Il pose la nécessité d’une
sexualisation par la libido qui dompte la pulsion de mort pour
un alliage masochique " gardien de la vie psychique ",
selon l’expression de Beno Rosenberg.
Implicitement, le cycle introjecto-projectif qui définit
le masochisme secondaire confère aux objets une fonction
intricatrice structurelle, tant pour la séduction sexualisante
que pour la déflexion de la pulsion de mort.
Pourtant, je l’ai souligné, il n’envisage le
masochisme féminin que sous l’angle d’un symptôme,
alors qu’il pourrait correspondre à la bisexualisation
propre à l’Œdipe ; si le surmoi post-œdipien
est constitué de " deux identifications accordées
de quelque façon ", c’est bien qu’il a
intégré une certaine bisexualité psychique
qui pourrait être le meilleur garant d’une mixtion
pulsionnelle optimale dans la relation moi-surmoi. De fait, aussi
bien la désexualisation que la (re)sexualisation n’apparaissent
ici que sous l’angle de leur virtualité pathogène
[20],
de telle sorte que dans ce champ aucune référence
n’est faite au masochisme structurant, prolongement du masochisme
secondaire [21].
Pourtant, un tel masochisme n’est-il pas inhérent
à la mise en jeu d’une véritable fonction
de l’idéal ? Dans le texte qui nous occupe, la question
se pose à propos de la sublimation, destin pulsionnel ici
lié à la surmoïsation, et dont la valeur est
devenue cruciale avec le dualisme pulsionnel.
Le lien direct établi par Freud entre la désexualisation
inhérente à la transposition identificatoire et
la sublimation n’est pas sans prêter à confusion,
comme cela est apparu au dernier Congrès des psychanalystes
de langue française [22].
De fait, le terme de " désexualisation " est
porteur d’une ambiguïté gênante : d’une
part, il concerne les relations œdipiennes elles-mêmes
au sein desquelles le contingent sexuel direct diminue
ou disparaît, tandis que le contingent tendre se
maintient ou s’accroît [23].
" Désexualisation " à ce niveau porte
une signification descriptive, corrélative du fait que
la sexualité de l’enfant est génitale. D’autre
part, " désexualisation " désigne plus
métapsychologiquement la transformation de l’investissement
objectal en libido narcissique ; c’est à
ce niveau qu’il est corrélatif d’une certaine
désintrication pulsionnelle dont témoigne la tendance
du Surmoi à concentrer de la pulsion de mort.
Quel que soit le jugement qu’on porte sur l’utilisation
de ce terme de " désexualisation ", il serait
évidemment absurde de penser que la libido narcissique
n’est plus sexuelle, comme de supposer que la voie
sublimatoire ne serait pas éminemment libidinale. Il en
résulte – comme Jean-Louis Baldacci le montre avec
rigueur – que la référence à la désexualisation
est à comprendre comme un temps dans une dialectique permanente
de la désexualisation/resexualisation, au sein d’un
processus correspondant aux variations incessantes des alliages
pulsionnels telles que Freud les conçoit. Il n’y
a donc pas lieu de postuler que le processus de surmoïsation
impliquerait une désexualisation totale et irréversible
; les investissements de nouveaux objets et de nouveaux buts à
partir du narcissisme secondaire retiré aux objets oedipiens
supposent une resexualisation productrice de nouveaux alliages
et des nouvelles articulations entre principe de plaisir et principe
de réalité.
Il me semble que, lorsque le processus de surmoïsation œdipien/post-œdipien
s’accomplit de manière tempérée, permettant
à la fonction de l’idéal de faire souffrir/jouir,
il serait légitime d’invoquer un masochisme sublimatoire.
Quant à la resexualisation de la relation moi-surmoi, ne
constitue-t-elle pas un recours régressif structurel ?
Il est toujours possible de retrouver, derrière la satisfaction
subjective du devoir accompli, de l’obstacle surmonté,
l’écho du couple oedipien, séduit ou défié.
À la fin du " Problème économique du
masochisme ", quand Freud souligne que peu de gens parviennent
à une désexualisation complète des figures
du destin, il pointe une objectivité radicale qui pourrait
bien coïncider avec la destruction de l’Œdipe,
mais cette objectivité n’est-elle pas investie par
l’idéal, n’est-elle pas héroïquement…
œdipienne ?
L’humour,
cette réalisation culturelle sublime, serait le
meilleur exemple d’une utilisation régressive de
la relation moi-surmoi. En 1927, Freud le saisit comme un surinvestissement
libidinal massif du surmoi à travers lequel le moi lui
restitue un temps l’épreuve de réalité
; il retrouve ainsi l’instance parentale protectrice qui
lui permet de jouir des circonstances les plus défavorables.
Freud constatera que le surmoi n’est pas seulement de structure
paternelle, mais aussi d’origine maternelle. Il faut en
déduire que l’Œdipe a un destin, qu’il
est destin, qu’il ne disparaît pas, mais se transforme,
se métamorphose.
Jean-Luc Donnet
|
[1] O. Rank, Le traumatisme de la naissance,
Payot, 1929. [retour]
[2]
Les trois chapitres écrits par Ferenczi figurent
dans le tome IV de ses Œuvres complètes
(Payot). [retour]
[3]
Cf. E. Jones, La vie et l’œuvre de Freud,
II, Puf [retour]
[4]
Cf. J.-L. Donnet, Le divan bien tempéré,
Puf, 1995, à propos de la répétition
agie, discussion reprise dans " Entre l’agir
et la parole ", in La situation analysante,
Puf, 2005. [retour]
[5]
Avec son mélange d’intuition brillante et de
dérapage maniaque, qui rendaient son approche si
compliquée, et la rupture avec le mouvement psychanalytique
sans doute inévitable. [retour]
[6]
Je n’insiste pas sur le contexte intersubjectif. Le
livre de Rank a pu être interprété comme
une réaction maniaque au choc provoqué par
l’annonce du cancer de Freud. [retour]
[7]
On pense ici au réel comme impossible, comme ce qui
ne peut pas ne pas être (Lacan). [retour]
[8]
Il écrit qu’elle " voit plus loin ",
comme en témoigne le fait que " dès sa
naissance – allusion à Rank ? – l’individu
est voué à la mort, et peut-être la
cause même de cette mort fait-elle partie de son programme
". Idée étrange de rapprocher la mort
de l’Œdipe et la mort de l’individu. On
entrevoit que la récente introduction de l’hypothèse
de la pulsion de mort est confrontée au fantasme
du retour intra-utérin. On peut songer aussi à
la fascination ancienne de Freud pour le calcul de la date
de sa propre mort, actualisée par son cancer. [retour]
[9]
Il faut relever que Freud est prisonnier d’une conception
darwinienne du programme hérité qui fait de
sa manifestation un phénomène rigide. C’est
d’ailleurs pourquoi il se réclame d’un
lamarckisme pourtant dépassé, lorsqu’il
a besoin, pour rendre compte d’une transmission de
l’histoire de l’espèce, d’une certaine
hérédité des caractères acquis.
On peut se demander quel usage il aurait fait d’une
notion comme celle d’épigenèse qui postule
une complémentarité structurelle entre le
programme et l’environnement. [retour]
[10]
Thème qui a été sans doute particulièrement
réactualisé après la discussion de
L’homme aux loups par la rechute du patient et l’interprétation
que proposa Rank du rêve célèbre (les
loups représentant les disciples de Freud figurant
sur la photo de son cabinet !). [retour]
[11]
Ce ne sont plus les événements qui exploitent
la disposition, mais le parcours qui s’étaye
sur les événements. [retour]
[12]
Article écrit moins d’un an auparavant à
titre d’ajout au long texte sur " La Théorie
de la libido ". [retour]
[13]
Ce qui conduira Freud à affirmer que le Surmoi de
l’enfant se construit à l’image de celui
des parents : transmission des refoulements. [retour]
[14]
Une caractéristique majeure du processus de surmoïsation
oedipien/post-oedipien est que ses identifications sont
compatibles avec le maintien d’un certain investissement
objectal. Par là, elles se distinguent des identifications
narcissiques dont le caractère contraignant reflète
l’impossibilité d’un deuil progressif
deuil de l’objet. [retour]
[15]
Dans Inhibition, Symptôme, Angoisse, la critique
adressée à Rank souligne ce dernier point
et relève l’irréalisme de ce que Rank
prête au fœtus que Freud désigne comme
force " purement narcissique ". En fait, la question
n’est pas close, et l’on peut voir avec quel
acharnement Freud explore l’enjeu des traces mnésiques
ante-prédicatives des expériences d’angoisse
et de leur fonctionnalité physiologique.
Le fait qu’en fin de compte Freud produise la séquence
des situations de danger, depuis le prototype de l’angoisse
de la naissance jusqu’à l’angoisse devant
le Surmoi, montre que le statut privilégié
de l’angoisse de castration continue de poser question
; mais, c’est elle en tout cas qui est porteuse du
danger de perdre l’organe qui sous-tend réellement
et symboliquement le fantasme du retour dans le giron maternel.
[retour]
[16]
Cf. La comparaison avec l’impératif catégorique
de Kant. [retour]
[17]
Le Surmoi serait alors l’héritier du complexe
d’Œdipe (Nouvelles Conférences)
ce qui implique que l’Œdipe est bien mort,
qu’il n’est plus son substitut ("
le Moi et le Ça "). [retour]
[18]
Cf. La manière dont Freud décrit la séduction
du Ça par le Moi : " Tu peux m’aimer,
je suis semblable à l’objet. " [retour]
[19]
Freud en restera à la métaphore du cristal
; Lacan et d’autres franchiront le pas. J’observe
que, chez Freud, la différenciation Moi-Surmoi, envisagée
sous l’angle d’un clivage, préserve le
Moi d’autres clivages. [retour]
[20]
Il n’est pas impossible que la répugnance subjective
de Freud à l’égard du pécheur-jouisseur
joue un rôle dans cette élision. [retour]
[22]
Congrès des PLFPR, 2005, E. Séchaud, "
Perdre, sublimer " et J-L. Baldacci, " Dès
le début… la sublimation ? ", Bulletin
de la Société psychanalytique de Paris,
2004, n°74, à paraître in Revue française
de psychanalyse. [retour]
[23]
Une caractéristique fondamentale des identifications
surmoïques oedipiennes est qu’elles sont compatibles
avec le maintien d’un investissement objectal, qu’elles
ne relèvent pas d’un registre narcissique mélancolique.
[retour]
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