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XIl. LE TEMPS D'ŒDIPE (article)
 

Le surmoi et les transformations du complexe d’Œdipe
de Jean luc Donnet

Les nombreux articles de Freud écrits dans la foulée des grands textes qui marquent le virage de 1920 apparaissent souvent comme des après-coups explorant à tâtons leurs répercussions sur les acquis antérieurs. Il en est ainsi pour " La disparition du complexe d’Œdipe ", publié en 1924.
Mais cet article semble de surcroît particulièrement lié au contexte inter-analytique compliqué du moment, marqué lui-même par les réactions des disciples aux nouvelles conceptions de Freud. Ainsi " La disparition " fait-elle référence de manière réticente, allusive, dans sa conclusion au livre de Rank paru au début de 1924 Le traumatisme de la naissance [1]. En fait, son parcours quelque peu étrange semble porter la trace de la présence/absence de Rank.
Il faut ajouter que, dans le même temps, le livre commun de Sandor Ferenczi et Otto Rank, Buts du développement de la psychanalyse [2], suscitait au sein du Comité une violente polémique dans laquelle, un peu à son corps défendant et avec un certain embarras, Freud fut contraint d’intervenir sous la forme d’une lettre circulaire [3].
La discussion autour de ce livre fut assez confuse, comme en témoigne la correspondance entre Freud et Ferenczi . Pour l’essentiel, elle concernait la manière d’utiliser la répétition agie de transfert, Ferenczi [4] en soutenant la valeur d’Erlebnis, tandis que Freud y voyait le risque d’un retour à la catharsis. Surtout, Freud dénonçait l’influence " bien cachée " des idées de Rank.
De fait, – à partir d’une remarque de Freud ajoutée en l907 à L’interprétation des rêves , selon laquelle la naissance constituait la première expérience d’angoisse – Rank en faisait le substrat biologique et psychique ultime dont découlaient, en même temps que l’aspiration au retour dans le ventre maternel, le développement de la vie psychique. Cette détermination causale orginaire conduisait à privilégier, dans la cure, la reviviscence du vécu traumatique de la naissance pour l’abréagir. On entrevoit à quel point cette ligne thérapeutique actualisait la problématique du raccourci toujours agissante dans les enjeux de la méthode analytique.

Je ne chercherai pas ici à revenir sur le livre de Rank [5] et à évaluer de manière précise comment il faisait traumatiquement effraction dans la théorisation freudienne. Comme on sait, Freud n’apportera de véritable réponse à Rank qu’un an et demi plus tard, dans Inhibition, symptôme, angoisse, et si sa réponse souligne fermement l’inconsistance de certains aspects de la thèse de Rank, la profondeur de l’élaboration à laquelle celui-ci l’a contraint montre bien à quel point il avait été concerné et ébranlé [6] .
J’essaierai seulement, dans ma lecture de " La disparition ", d’y déceler l’interférence produite par le débat rentré avec Rank. Il ne faut pas oublier que Freud dit avoir essayé la technique de Rank avant de conclure qu’elle ressemblait à celle " d’un pompier qui, pour éteindre un incendie, se contenterait d’enlever la lampe qui l’a allumé ". Cette seule tentative suffit à suggérer le trouble suscité par l’élan révolutionnaire de Rank, identifié sans doute au héros dont il avait si bien dégagé le mythe.

Il n’est pas aisé de saisir pourquoi Freud estime nécessaire de s’interroger sur " La disparition du complexe d’Œdipe ", de clarifier la question : " de quoi périt-il ? ".
On peut cependant relever que le terme de " disparition " – qui ne traduit pas mal Untergang – est porteur d’un double sens virtuel : le refoulement, d’emblée évoqué, fait disparaître le phénomène, le rend inapparent ; mais la disparition évoque aussi la mort et sa cause, ce dont il périt. C’est bien l’alternative du refoulement ou de la destruction qui surgira à la fin de l’article, sans que son parcours en ait vraiment explicité la nécessité.
Dans " Le moi et le ça ", tout récent, Freud vient de donner de l’Œdipe une définition structurale : deux investissements combinés à deux identifications, identifications inséparables de l’instanciation du Surmoi à qui incombe la tâche de surmonter l’Œdipe. Or le complexe d’Œdipe se trouve remis en question dans sa consistance même par le livre de Rank. On peut penser que Freud veut accompagner cette mise en question et que l’enjeu de sa disparition est une bonne manière d’interroger son statut historico-structurel.
Freud va produire deux développements successifs relatifs au complexe d’Œdipe puis à l’organisation génitale infantile. Il commence par l’exposition impartiale, distante, des deux conceptions possibles de ce qui détermine la disparition du complexe. La première – " celle qu’indiquent les analyses " – postule une causalité historico-événementielle : il s’agit des expériences pénibles qui viennent s’opposer aux tendances du complexe, désillusion amoureuse de la petite fille face au père qui réprimande, déception du garçon dont la mère se détourne vers un puîné. Freud relève aussitôt que de telles expériences sont inévitables [7] et, comme pour corroborer ce doute jeté sur leur valeur causale, il ajoute : " même en l’absence de tels événements, le manque de satisfaction, le refusement continuel font que le petit garçon – pas la petite fille ? – se détourne d’un penchant sans espoir. Le complexe d’Œdipe périt de son échec, de son impossibilité interne ".
Freud passe sans transition à l’autre conception, celle selon laquelle le complexe d’Œdipe tombe comme les dents de lait, parce que le temps est venu. Le phénomène est alors déterminé par l’hérédité, en fonction d’un programme pré-établi qui fait ainsi surgir la période de latence. Il en découle que " même si le parcours du complexe d’Œdipe doit être vécu par la plupart des enfants des hommes, il est assez indifférent que sa disparition survienne à telle ou telle occasion, ou que celle-ci reste impossible à découvrir ". Et Freud conclut en affirmant que les deux conceptions, l’ontogénétique et la phylogénétique, peuvent être soutenues à bon droit, et qu’elles ne sont d’ailleurs pas incompatibles. " Il reste intéressant de s’attacher à voir comment le programme est exécuté, comment les nuisances fortuites exploitent la disposition. "
Cette brève évocation est assez déroutante, ne serait-ce que parce que Freud semble y parler du point de vue de Sirius. J’ai cru y percevoir un mouvement dépressif en face du mouvement maniaque de Rank. De manière plus précise, on peut supposer qu’en face du déterminisme univoque de Rank, Freud entend procéder, en toute rigueur, à une recension des causes possibles qui en illustrent la diversité.
La convocation de la phylogenèse pour rendre compte du complexe d’Œdipe n’en est pas moins surprenante, d’autant que Freud, en faisant valoir la contingence des événements de l’histoire individuelle, semble la privilégier [8]. Comment le comprendre ?
Je suggère que l’enjeu véritable [9] de l’alternative causale est celui de l’interférence entre deux histoires : celle de l’Œdipe individuel et celle originaire, ancestrale de l’espèce, dont Totem et Tabou a tenté de rendre compte. Cette problématique se trouvera posée dans Malaise dans la culture à travers l’articulation entre les deux Surmois individuel et culturel.
Il me semble que cette interprétation permet de lire autrement une formulation un peu énigmatique de Freud, à propos des événements inévitables : " la réflexion approfondit la valeur de leurs répercussions " ; plutôt que comme un doute jeté sur leur valeur causale, ne faut-il pas entendre que l’importance subjective de leurs répercussions témoigne de leur résonance avec les traces mnésiques ante-prédicatives – en particulier les fantasmes originaires ? Une telle perspective, en tout cas, prend ses distances avec une causalité déterministe, pour se situer au plus près des enjeux de la méthode psychanalytique. Quand Freud évoque la possibilité de l’absence d’événement, il précise bien qu’il s’agit d’une non découverte ; cela peut renvoyer à une contingence, c’est-à-dire, m’a-t-il semblé, aux événements, en dernière instance, déterminants de l’histoire de l’espèce ; mais selon une autre perspective cela renvoie à la fonction des événements de l’histoire individuelle ou de leur absence dans le tramage analytique. Ces événements, ces expériences ne sont-ils pas ce à travers quoi l’analysant s’approprie subjectivement les contraintes de son histoire, et lui donne sens. On voit se profiler ici le thème de la construction qui viendra tenir une telle place dans la réflexion théorico-technique [10].

Le deuxième développement de Freud est centré sur l’organisation génitale infantile du garçon et sa disparition au profit de la phase de latence. Le contraste de cette évocation avec celle du complexe d’Œdipe est net : en déployant les avatars du complexe de castration, le parcours de Freud ne rencontre à aucun moment la problématique causale précédente. Les réactions répressives de l’entourage à l’activité masturbatoire se lient à leurs indiscutables répercussions ; l’étayage [11] sur des événements qui " reviennent régulièrement " aboutit à la description d’une séquence hautement significative dont la typicité même fait la consistance, sans nuire à la dimension singulière du tramage psychanalytique. La complémentarité dehors-dedans, si incertaine dans l’évocation de ce dont périt le complexe d’Œdipe, paraît ici assurée et, du même coup, apparaît la causalité : " l’organisation génitale infantile périt de la menace de castration ".
L’assurance de Freud – qu’il mettra cependant en question à la fin de l’article – repose d’abord, semble-t-il, sur le fait que l’organisation génitale infantile – à la différence du complexe d’Œdipe – lui apparaît dûment comme une phase, un stade du développement libidinal et l’érogénéité spécifique du pénis comme un phénomène inné. De ce fait la menace de castration – qui se présente bien comme un événement inévitable – tire son effectivité de l’énorme investissement dont le pénis fait l’objet.
Freud retrouve ici la rencontre du corps et de l’histoire et c’est pourquoi l’évocation du sujet et de son conflit interne vient tout naturellement alors qu’ils n’étaient guère présents jusque-là. La temporalité de l’après-coup surgit dans l’écart entre l’entendu de la menace et le vu de l’absence de pénis sur le corps de l’autre ; et c’est parce que la menace prend sens, rend intenable les deux positions œdipiennes, que le sujet va normalement préférer l’investissement narcissique de son pénis à l’investissement objectal sexuel de ses parents.
En résumant de façon aussi démonstrative le développement historico-pulsionnel du complexe de castration, Freud fait oppostion à la thèse de Rank ; j’y reviendrai.
Mais qu’est-ce qui lie les deux évocations successives si contrastées de Freud ? Leur redoublement paraît suggérer que le complexe d’Œdipe et l’organisation génitale infantile – qui sont " contemporains " – coïncident, de telle sorte que le deuxième développement paraît livrer après-coup la véritable cause de la disparition du complexe d’Œdipe : comme elle, il " périt de la menace de castration ". L’Œdipe et l’organisation génitale infantile semblent soudés par la causalité commune de leur disparition.
Pourtant, Freud a d’emblée présenté l’Œdipe à travers les sentiments amoureux de la petite fille et du petit garçon, ce qui n’est pas sans marquer un écart avec les désirs sexuels directs de la phase phallique du petit garçon. Y aurait-il un lien entre le fait d’envisager l’Œdipe sous l’angle contraignant de ce qui le fait périr, et la non prise en compte de l’écart, c’est-à-dire de la complexité des transformations qui se jouent dans les registres pulsionnel et relationnel propres à l’Œdipe ?
Un retour sur l’article " L’organisation génitale infantile " [12] peut éclairer cet enjeu. Freud y procède à une rectification de ses positions antérieures trop marquées, indique-t-il, par la préoccupation de distinguer la vie sexuelle de l’enfant de celle de l’adulte. En réalité, au moment de l’organisation génitale – la phase phallique – le primat des organes génitaux est largement accompli et le choix d’objet ressemble à celui du pubertaire. En somme, la vie sexuelle de l’enfant est très proche de celle de l’adulte.
Ne doit-on pas penser que cette rectification correspond à l’écart qui se produit entre le déploiement du complexe d’Œdipe et l’organisation génitale infantile sur laquelle il s’étaye ?
Cette rectification n’ouvre-t-elle pas une autre perspective sur l’Œdipe, dès lors que ces adultes, dont la vie sexuelle est si proche de celle de l’enfant [13], sont ses parents ? La situation oedipienne se présenterait alors comme un drame familial où s’actualisent, face aux mouvements oedipiens de l’enfant , les mouvements contre-œdipiens des parents. L’Œdipe vécu devient l’histoire d’un sujet pris dans l’échange parlé, déjà historien et théoricien, en relation avec deux objets-sujets, sexuellement différenciés, perçus et représentés comme désirants ; une histoire pleine de séductions ambiguës où le registre de l’imaginaire romanesque, le projet de l’idéal sont toujours déjà là.
Un Œdipe aussi complexe trame son intrigue selon sa logique propre, en utilisant les caractéristiques des objets et les événements aléatoires. Peut-être est-ce aussi cela que Freud décrivait en donnant au destin le nom de " programme hérité " ?
Cet Œdipe-là est plus porté à rebondir en se transformant qu’à disparaître, et je crois que c’est cette dynamique, avec les jeux de rôles qu’elle implique, que Freud saisit avant tout à l’œuvre dans la différenciation moi/surmoi au sein du moi ; différenciation indissociable du remaniement du statut des identifications antérieures [14]. L’ambiguïté de ce processus est qu’il peut être décrit soit comme l’œuvre subjectivante du Moi – substituant par exemple l’auto-interdit valorisant à la blessure de l’impossible – soit comme la conséquence objective de l’intériorisation contrainte de l’autorité parentale.
Ici, il est clair que Freud a besoin d’un Œdipe apte à périr, et il faut que cet Œdipe doive sa consistance au substrat pulsionnel direct de la phase phallique, et sa disparition à la répression violente par les représentants de la culture. Il s’agit d’un rappel basique qui fait opposition à la thèse de Rank selon laquelle l’angoisse de castration n’est qu’un écho, une répétition de l’angoisse traumatique de la naissance, vécue comme une séparation d’avec la mère, castrée du même coup.
Mais cette opposition ne s’explicite pas au point que Freud omet même de nommer l’angoisse de castration. Il fait seulement état des séparations antérieures – le sein, les fèces, mais pas la naissance qui figurait pourtant dans l’article " L’organisation génitale infantile ". Elles auraient pu préparer le sujet à l’épreuve de la castration, mais il constate qu’elles ne s’y actualisent pas. Il me semble que l’embarras de Freud ici vient de ce qu’il est partagé entre le désir de soutenir la spécificité analytique de la problématique de la castration, et sa reconnaissance de ce que l’angoisse de la naissance est prototypique. La présence du moi/sujet dans l’évocation du complexe de castration faisait donc valoir que son temps est décisif à la fois parce que le sexuel infantile y est déjà génital, et parce qu’il y a un sujet pour en faire l’expérience [15] – c’est-à-dire organiser une névrose infantile et une capacité au transfert.
J’en arrive à la fin de l’article, au moment où s’explicite la préoccupation particulière qu’annonçait l’ambiguïté de son titre. Faisant référence à l’article " Le moi et le ça ", Freud présente comme une conséquence de la menace de castration chez le garçon l’intériorisation de l’autorité parentale, constitutive du " noyau du Surmoi " ; et, de manière cursive, il fait état des transformations pulsionnelles qu’implique la transposition identificatoire : désexualisation et sublimation d’une part ; inhibition de but de l’autre. Il poursuit : " Je ne vois aucune raison de refuser le nom de refoulement au fait que le moi se détourne du complexe d’Œdipe, bien que les refoulements ultérieurs se produisent avec la participation du Surmoi, ici tout juste en formation. Mais le procédé implique plus qu’un refoulement, il équivaut, s’il s’accomplit de manière idéale, à une destruction, une suppression du complexe. Quand le moi ne parvient pas à beaucoup plus qu’un refoulement, ce dernier subsiste inconscient dans le ça et plus tard il exercera son action pathogène ".
Voilà donc l’alternative refoulement/destruction que recouvrait le terme de disparition. Il y a quelque chose d’étrange dans le brusque surgissement du terme de destruction, si évocateur de l’action de la pulsion de mort. On comprend bien que Freud souligne la dimension conservatrice du refoulement et la nécessité d’un processus (procédé ?) qui aille au-delà. Mais cette exigence, qu’il aille jusqu’à l’équivalent d’une destruction/suppression, semble prolonger celle d’un Œdipe apte à périr sous le coup de la menace de castration. Ne dirait-on pas que Freud invoque une injonction surmoïque qui, faisant disparaître l’Œdipe comme une castration accomplie ferait disparaître l’activité masturbatoire.
Avant de revenir sur l’enjeu crucial du surmoi, je voudrais me demander si le raccourci de la formulation freudienne ne fait pas écho au raccourci rankien privilégiant l’abréaction du traumatisme de la naissance et faisant de l’Œdipe une formation liquidable. En tout cas, c’est bien un interlocuteur invisible que Freud introduit pour conclure : ayant fait valoir que les corrélations découvertes ou devinées (construites ?) par le travail analytique entre le complexe d’Œdipe, l’organisation phallique, la menace de castration, la formation du Surmoi et la période de latence justifient la proposition selon laquelle le complexe d’Œdipe périt de la menace de castration, il écrit : " Mais le problème n’est pas pour autant liquidé ; il reste place pour une spéculation théorique qui peut renverser le résultat obtenu ou le placer sous un nouvel éclairage ".
Freud se montre apparemment bien arrangeant avec Rank, d’autant que cet appel sera réitéré en toute fin d’article. Il est vrai qu’entre temps, une incursion tend l’Œdipe, et le complexe de castration de la petite fille aura montré que, chez elle, c’est la castration, comme fait accompli, qui mène à l’Œdipe et le besoin d’être aimé qui soustend la formation du surmoi : renversement et nouvel éclairage qui viennent mitiger sa précédente proposition.

En présentant brusquement l’alternative refoulement/destruction, Freud semble court-circuiter la référence au surmoi. Que penser de cette élision ? D’un côté, il n’est pas douteux que Freud compte sur le surmoi et son impersonnalisation progresssive [16] pour qu’à terme l’équivalent d’une destruction de l’Œdipe advienne [17]. C’est ainsi qu’on peut comprendre ici l’insistance sur le caractère naissant du surmoi.
D’un autre côté, alors même qu’il vient de souligner l’importance des transformations pulsionnelles liées à la transposition identificatoire, Freud met l’accent sur les liens du surmoi et du refoulement dont il dénonce le potentiel pathogène. Il se peut donc que son ellipse traduise son hésitation à confier au surmoi la tâche de surmonter l’Œdipe, sa perplexité devant les ambiguïtés de l’instance qu’il vient de baptiser.
Le surmoi naissant n’est pas que l’intériorisation d’un fragment du monde extérieur, il est aussi une émanation du ça, tendant à pérenniser l’Œdipe dans la relation moi-surmoi [18]. Au moment où il écrit " La disparition ", Freud est particulièrement sensibilisé à cette problématique très directement liée au dualisme pulsionnel et à ses répercussions sur la conception du sexuel. Il vient en effet, dans " Le problème économique du masochisme ", de décrire un masochisme moral dans lequel, derrière l’impersonnalité des figures du destin, se retrouve le couple parental de l’Œdipe. Le masochisme moral témoigne donc de la perméabilité du surmoi à une resexualisation régressive " qui n’est à l’avantage ni de la morale, ni du sujet ". On ne saurait compter toujours sur le surmoi " pour surmonter l’Œdipe ".
D’un autre côté, du fait de la désexualisation liée au processus identificatoire, le surmoi connaît une prédilection pour la cruauté. Entre le masochisme du moi et le sadisme du surmoi, la différenciation moi-surmoi semble alors surtout porteuse de virtualités pathogènes. Je donne ainsi sens à l’esquive du texte de Freud quant aux liens entre le destin du complexe d’Œdipe et l’action du surmoi. Peut-être la disparition du complexe d’Œdipe pourrait-elle coïncider avec celle du Surmoi en tant que tel, intégré dans le moi [19]?

Dans " Le problème économique du masochisme ", Freud dégage la séquence qui fait le lien entre les trois masochismes : masochisme érogène, être dévoré par le père ; masochisme féminin – à partir des fantasmes masculins – être coïté/châtré par le père ; masochisme moral, être puni par le surmoi ou par les puissances obscures du destin.
Mais Freud n’accorde explicitement de valeur structurante qu’au masochisme érogène. C’est que le dualisme pulsionnel lui impose une nouvelle conception du principe de plaisir, qui le distingue du principe de nirvana, expression de la pulsion de mort. Il pose la nécessité d’une sexualisation par la libido qui dompte la pulsion de mort pour un alliage masochique " gardien de la vie psychique ", selon l’expression de Beno Rosenberg.
Implicitement, le cycle introjecto-projectif qui définit le masochisme secondaire confère aux objets une fonction intricatrice structurelle, tant pour la séduction sexualisante que pour la déflexion de la pulsion de mort.
Pourtant, je l’ai souligné, il n’envisage le masochisme féminin que sous l’angle d’un symptôme, alors qu’il pourrait correspondre à la bisexualisation propre à l’Œdipe ; si le surmoi post-œdipien est constitué de " deux identifications accordées de quelque façon ", c’est bien qu’il a intégré une certaine bisexualité psychique qui pourrait être le meilleur garant d’une mixtion pulsionnelle optimale dans la relation moi-surmoi. De fait, aussi bien la désexualisation que la (re)sexualisation n’apparaissent ici que sous l’angle de leur virtualité pathogène [20], de telle sorte que dans ce champ aucune référence n’est faite au masochisme structurant, prolongement du masochisme secondaire [21].
Pourtant, un tel masochisme n’est-il pas inhérent à la mise en jeu d’une véritable fonction de l’idéal ? Dans le texte qui nous occupe, la question se pose à propos de la sublimation, destin pulsionnel ici lié à la surmoïsation, et dont la valeur est devenue cruciale avec le dualisme pulsionnel.
Le lien direct établi par Freud entre la désexualisation inhérente à la transposition identificatoire et la sublimation n’est pas sans prêter à confusion, comme cela est apparu au dernier Congrès des psychanalystes de langue française [22]. De fait, le terme de " désexualisation " est porteur d’une ambiguïté gênante : d’une part, il concerne les relations œdipiennes elles-mêmes au sein desquelles le contingent sexuel direct diminue ou disparaît, tandis que le contingent tendre se maintient ou s’accroît [23]. " Désexualisation " à ce niveau porte une signification descriptive, corrélative du fait que la sexualité de l’enfant est génitale. D’autre part, " désexualisation " désigne plus métapsychologiquement la transformation de l’investissement objectal en libido narcissique ; c’est à ce niveau qu’il est corrélatif d’une certaine désintrication pulsionnelle dont témoigne la tendance du Surmoi à concentrer de la pulsion de mort.
Quel que soit le jugement qu’on porte sur l’utilisation de ce terme de " désexualisation ", il serait évidemment absurde de penser que la libido narcissique n’est plus sexuelle, comme de supposer que la voie sublimatoire ne serait pas éminemment libidinale. Il en résulte – comme Jean-Louis Baldacci le montre avec rigueur – que la référence à la désexualisation est à comprendre comme un temps dans une dialectique permanente de la désexualisation/resexualisation, au sein d’un processus correspondant aux variations incessantes des alliages pulsionnels telles que Freud les conçoit. Il n’y a donc pas lieu de postuler que le processus de surmoïsation impliquerait une désexualisation totale et irréversible ; les investissements de nouveaux objets et de nouveaux buts à partir du narcissisme secondaire retiré aux objets oedipiens supposent une resexualisation productrice de nouveaux alliages et des nouvelles articulations entre principe de plaisir et principe de réalité.
Il me semble que, lorsque le processus de surmoïsation œdipien/post-œdipien s’accomplit de manière tempérée, permettant à la fonction de l’idéal de faire souffrir/jouir, il serait légitime d’invoquer un masochisme sublimatoire.
Quant à la resexualisation de la relation moi-surmoi, ne constitue-t-elle pas un recours régressif structurel ? Il est toujours possible de retrouver, derrière la satisfaction subjective du devoir accompli, de l’obstacle surmonté, l’écho du couple oedipien, séduit ou défié.
À la fin du " Problème économique du masochisme ", quand Freud souligne que peu de gens parviennent à une désexualisation complète des figures du destin, il pointe une objectivité radicale qui pourrait bien coïncider avec la destruction de l’Œdipe, mais cette objectivité n’est-elle pas investie par l’idéal, n’est-elle pas héroïquement… œdipienne ?

L’humour, cette réalisation culturelle sublime, serait le meilleur exemple d’une utilisation régressive de la relation moi-surmoi. En 1927, Freud le saisit comme un surinvestissement libidinal massif du surmoi à travers lequel le moi lui restitue un temps l’épreuve de réalité ; il retrouve ainsi l’instance parentale protectrice qui lui permet de jouir des circonstances les plus défavorables. Freud constatera que le surmoi n’est pas seulement de structure paternelle, mais aussi d’origine maternelle. Il faut en déduire que l’Œdipe a un destin, qu’il est destin, qu’il ne disparaît pas, mais se transforme, se métamorphose.


Jean-Luc Donnet


[1] O. Rank, Le traumatisme de la naissance, Payot, 1929. [retour]

[2] Les trois chapitres écrits par Ferenczi figurent dans le tome IV de ses Œuvres complètes (Payot). [retour]

[3] Cf. E. Jones, La vie et l’œuvre de Freud, II, Puf [retour]

[4] Cf. J.-L. Donnet, Le divan bien tempéré, Puf, 1995, à propos de la répétition agie, discussion reprise dans " Entre l’agir et la parole ", in La situation analysante, Puf, 2005. [retour]

[5] Avec son mélange d’intuition brillante et de dérapage maniaque, qui rendaient son approche si compliquée, et la rupture avec le mouvement psychanalytique sans doute inévitable. [retour]

[6] Je n’insiste pas sur le contexte intersubjectif. Le livre de Rank a pu être interprété comme une réaction maniaque au choc provoqué par l’annonce du cancer de Freud. [retour]

[7] On pense ici au réel comme impossible, comme ce qui ne peut pas ne pas être (Lacan). [retour]

[8] Il écrit qu’elle " voit plus loin ", comme en témoigne le fait que " dès sa naissance – allusion à Rank ? – l’individu est voué à la mort, et peut-être la cause même de cette mort fait-elle partie de son programme ". Idée étrange de rapprocher la mort de l’Œdipe et la mort de l’individu. On entrevoit que la récente introduction de l’hypothèse de la pulsion de mort est confrontée au fantasme du retour intra-utérin. On peut songer aussi à la fascination ancienne de Freud pour le calcul de la date de sa propre mort, actualisée par son cancer. [retour]

[9] Il faut relever que Freud est prisonnier d’une conception darwinienne du programme hérité qui fait de sa manifestation un phénomène rigide. C’est d’ailleurs pourquoi il se réclame d’un lamarckisme pourtant dépassé, lorsqu’il a besoin, pour rendre compte d’une transmission de l’histoire de l’espèce, d’une certaine hérédité des caractères acquis.
On peut se demander quel usage il aurait fait d’une notion comme celle d’épigenèse qui postule une complémentarité structurelle entre le programme et l’environnement. [retour]

[10] Thème qui a été sans doute particulièrement réactualisé après la discussion de L’homme aux loups par la rechute du patient et l’interprétation que proposa Rank du rêve célèbre (les loups représentant les disciples de Freud figurant sur la photo de son cabinet !). [retour]

[11] Ce ne sont plus les événements qui exploitent la disposition, mais le parcours qui s’étaye sur les événements. [retour]

[12] Article écrit moins d’un an auparavant à titre d’ajout au long texte sur " La Théorie de la libido ". [retour]

[13] Ce qui conduira Freud à affirmer que le Surmoi de l’enfant se construit à l’image de celui des parents : transmission des refoulements. [retour]

[14] Une caractéristique majeure du processus de surmoïsation oedipien/post-oedipien est que ses identifications sont compatibles avec le maintien d’un certain investissement objectal. Par là, elles se distinguent des identifications narcissiques dont le caractère contraignant reflète l’impossibilité d’un deuil progressif deuil de l’objet. [retour]

[15] Dans Inhibition, Symptôme, Angoisse, la critique adressée à Rank souligne ce dernier point et relève l’irréalisme de ce que Rank prête au fœtus que Freud désigne comme force " purement narcissique ". En fait, la question n’est pas close, et l’on peut voir avec quel acharnement Freud explore l’enjeu des traces mnésiques ante-prédicatives des expériences d’angoisse et de leur fonctionnalité physiologique.
Le fait qu’en fin de compte Freud produise la séquence des situations de danger, depuis le prototype de l’angoisse de la naissance jusqu’à l’angoisse devant le Surmoi, montre que le statut privilégié de l’angoisse de castration continue de poser question ; mais, c’est elle en tout cas qui est porteuse du danger de perdre l’organe qui sous-tend réellement et symboliquement le fantasme du retour dans le giron maternel. [retour]

[16] Cf. La comparaison avec l’impératif catégorique de Kant. [retour]

[17] Le Surmoi serait alors l’héritier du complexe d’Œdipe (Nouvelles Conférences) ce qui implique que l’Œdipe est bien mort, qu’il n’est plus son substitut (" le Moi et le Ça "). [retour]

[18] Cf. La manière dont Freud décrit la séduction du Ça par le Moi : " Tu peux m’aimer, je suis semblable à l’objet. " [retour]

[19] Freud en restera à la métaphore du cristal ; Lacan et d’autres franchiront le pas. J’observe que, chez Freud, la différenciation Moi-Surmoi, envisagée sous l’angle d’un clivage, préserve le Moi d’autres clivages. [retour]

[20] Il n’est pas impossible que la répugnance subjective de Freud à l’égard du pécheur-jouisseur joue un rôle dans cette élision. [retour]

[22] Congrès des PLFPR, 2005, E. Séchaud, " Perdre, sublimer " et J-L. Baldacci, " Dès le début… la sublimation ? ", Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, 2004, n°74, à paraître in Revue française de psychanalyse. [retour]

[23] Une caractéristique fondamentale des identifications surmoïques oedipiennes est qu’elles sont compatibles avec le maintien d’un investissement objectal, qu’elles ne relèvent pas d’un registre narcissique mélancolique. [retour]

 

 

 
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