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Libres cahiers
XI. S'AIMER (Préambule)
 
 
Dans les lettres des 18 mars et 6 avril 1914 adressées à Abraham, Freud écrit : " J’ai bien difficilement accouché du Narcissisme. Il porte les traces de la déformation qu’il a subies de ce fait […] l’imperfection de mon travail me mortifie extrêmement ".
Imperfection ! ce texte qui, malgré de fermes affirmations et un territoire largement exploré, ne se présente pas comme une vue d’ensemble close. Imperfection ! cet écrit peu formel qui mêle avec aisance les tons et les styles !
Freud n’y ajoutera aucune note ni commentaire : son œuvre complètera, mais ignorera aussi, ce qu’il propose ainsi en 1914. Les notes et les ajouts, précisant les frontières, font d’un texte une entité, tracent une clôture qui n’auraient pas convenu à cette
Introduction dans laquelle Freud lance ses pseudopodes théoriques et cliniques, toujours prêt à les retirer si l’expérience venait à les désavouer. Car il faut faire des hypothèses, les accueillir comme " nébuleuses, évanescentes, à peine représentables ", et examiner courageusement, sans préjugé, ce qu’elles deviennent. C’est le propre de la démarche scientifique. Freud cherche et accepte de montrer à ses lecteurs comment il s’y prend, avec détermination, en tâtonnant, en boitant. Surtout pas de morale : il s’agit de décrire ce que la clinique contraint à accepter, si on veut bien l’entendre comme le lieu d’une vérité. Il faut aussi lire ce texte comme une base de travail inséparable des textes métapsychologiques de 1915, et spécifiquement de Deuil et mélancolie où l’objet et le moi peuvent se confondre.
On y retrouve l’un des principes essentiels de la pensée et de la démarche freudiennes : la pathologie apporte un éclairage indispensable sur la vie psychique humaine ordinaire. De plus, ce qui apparaît dénué de sens en contient un très précis, non décelable par la logique rationnelle de la conscience. Ainsi l’hypocondriaque doit avoir raison. Voilà une annonce quelque peu monstrueuse : tout organe peut être érogène pour l’homme – cela on le savait très clairement depuis
Les Trois essais –, mais aussi un organe interne. L’ami et disciple Ferenczi ainsi qu'Abraham, dont les travaux sur le narcissisme intéressent Freud, sont les interlocuteurs privilégiés.
Autre scandale : l’amour maternel si pur, réputé oblatif, est l’expression du narcissisme des adultes. Aimer c’est s’aimer à nouveau. Et dans chaque amour, l’énergie libidinale est toujours empruntée au moi et toujours prête à y faire retour, même dans l’idéalisation et la surestimation de l’objet. Quant à renoncer à une satisfaction, il n’en est pas question pour le genre humain. Mais les investissements doivent se faire d’une manière relativement équilibrée : la métaphore bancaire, avec sa balance énergétique, court le long du texte. Car pour éclairer sa pensée, lui donner du corps, Freud utilise des registres très divers et nous livre sa manière de travailler : on peut faire feu de tout bois pourvu que sa démarche en soit améliorée et sa pensée approfondie. Un texte aussi scientifique n’hésite pas à recourir à des métaphores économiques, à la comparaison fascinante des femmes et des grands fauves, à l’humour consolant de la formule anglaise
His Majesty the Baby, à la citation d’un poète, aux images concrètes d’un animalcule et de ses pseudopodes et à celle de l’homme " simple appendice de son plasma ". La forte présence de l’observation clinique vient assurer une sorte d’équilibre.
Car il s’agit pour Freud d’une manière urgente de s’opposer à Adler, et surtout à Jung lorsque celui-ci affirme que la clinique des psychoses va à l’encontre de la théorie freudienne puisque, dans ces pathologies, la libido se retire du monde extérieur. Pourtant le texte dépasse très largement une mise au point et une rupture conceptuelles. À l’instar de la
Traumdeutung et des Trois essais, c'est est un texte phare, un écrit nodal; il éclaire et noue le corps de l’œuvre freudienne.
Il n’est qu’une
Introduction, non à la notion de narcissisme, mais à un concept qu’il fait entrer et installe dans l’édifice théorique.
Freud commence à l’écrire à Rome en septembre 1913 et termine rapidement le brouillon à la fin du mois. Il achève l’essai entre février et mars 1914 et le publie en même temps que sa
Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, rédigé en janvier et février 1914, dans laquelle il développe, de manière plus polémique et plus longue, ses arguments contre Adler et Jung. Les deux textes sont publiés dans le même numéro du Jahrbuch der Psychoanalyse dont Jung avait démissionné en octobre 1913.
Étrangement absent : le mythe de Narcisse. Il est une référence tellement prégnante qu’il est inutile l’évoquer. D’autant qu’il apparaît déjà dans Un souvenir de Léonard de Vinci, publié en 1910. Encore une fois il ne s’agit pas de justifier l’existence du narcissisme mais de repérer sa place dans l’échafaudage métapsychologique et de déployer le concept.
Le texte présente des difficultés, voire des obscurités : le narcissisme primaire par exemple. Quel est-il ? Une étape génétique, un moment structurant, une fiction nécessaire ? Comment penser le moi ? Comme instance, comme soi, comme personne ? Une certitude : la libido du moi ne doit pas être confondue avec les pulsions du moi qui contribuent pour une large part aux grandes fonctions vitales dont le but est la conservation de l’individu. Car la libido du moi, plus qu’une infiltration libidinale de l’auto-conservation, provient de ce que le moi est investi par la sexualité comme un objet. Quelle est cette " nouvelle action psychique " qui dessine la structure d’un narcissisme primaire, ou secondaire ? Dans le miroir, l’image de l’objet et du moi ne se confond-elle pas ?
La langue avec sa forme pronominale permet une réflexivité. S’aimer. Qui aime ? Qu’aime-t-on ? Le moi ? Le soi ? Quels sont ils ? Des images, des sédiments d’autres moi ?
C’est bien la constitution du désir humain qui est l’enjeu d’un tel texte avec la portée inconsciente de l’amour de soi, ses métamorphoses et ses déplacements, ses retrouvailles et son intimité avec l’autre, le semblable.

 

 
Sommaire   L'article choisi
      Panther, une psychothérapie instantanée
de Jean-Claude Lavie
(suite à paraître en librairie début 2006)
 

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