Ma
cure a la particularité de susciter chez le patient lui-même
de puissantes envies de se comporter différemment. Elle
le fait en l’affrontant à des situations qui font
surgir en lui le rejet le plus vif d’être comme il
est, autant par refus de ce qu’il s’aperçoit
être que par appétence d’être autrement.
L’HOMME ASSIS DEVANT
MOI RESTAIT SILENCIEUX. Sobrement vêtu, la cinquantaine
grisonnante, il ne montrait pas l’embarras de qui vient
consulter un psychanalyste. Son rendez-vous pris sans commentaire
ne me laissait pas pressentir ce qui l’amenait. Pour ne
pas régir sa parole, je ne la sollicitais pas. De son côté,
pas plus impatient que moi, il nous laissa le temps de nous dévisager
avant de se mettre à parler. Ses premiers mots furent pour
me préciser qu’il ne venait pas me demander un traitement,
mais qu’au contraire, si je lui permettais cette formule,
il venait m’en proposer un. Cette entrée sortait
de l’ordinaire. Voyons la suite. Il avait mis au point un
procédé auquel il comptait donner le nom de Panther,
bien que celui-ci ait déjà été rapté
par Macintosh. Pourquoi Panther ? Parce que c’était
une belle abréviation pour Panthérapie, c’est-à-dire
: Thérapie Universelle.
Je n’en étais pas encore à situer ce visiteur
surprenant, qu’il me précisait ne pas être
venu me vendre son appareil. C’était donc un appareil
! Il souhaitait simplement me demander de le tester. La cure à
laquelle il se proposait de me soumettre n’abuserait pas
trop de mon temps, elle avait le mérite d’être
non seulement universelle, mais également instantanée.
Elle portait ses fruits en une séance, même si de
la renouveler pouvait en accentuer les bénéfices.
Elle ne guérissait pas toutes les pathologies, mais en
allégeait tant, qu’il la considérait universelle.
La procédure à l’oeuvre, qui n’était
pas simple en elle-même, était d’une application
facile. Il lui avait fallu des années de recherches et
de nombreuses expérimentations pour codifier un protocole
maintenant bien au point, qu’il voulait faire attester par
quelques hommes de l’art. Accepterais-je donc d’évaluer
sur moi la valeur aboutie de sa réalisation, comme il l’avait
fait sur lui-même, tout à son avantage, selon lui
?
Ce discours imprévu avait dérouté mon écoute.
Sans aller jusqu’à m’aviser d’un fantasme
derrière ce préambule concret, j’aurais pu
tenter au moins de calibrer le personnage pour situer son extravagante
proposition. Qu’un homme pondéré s’exprime
de façon sensée n’interdit pas de le présumer
paranoïaque ou mythomane. Au lieu de cela, mon esprit s’était
engourdi dans un malaise diffus qui me surprit aussitôt.
L’offre qui m’était faite était insolite
mais, finalement, pas plus importune que celle de me faire souscrire
une assurance. Rien ne m’obligeait à l’accepter
et je n’avais nul dessein d’y consentir. Qu’importait
alors que cet appareil ait des effets ou non, et même qu’il
existe ou pas. Pourtant, j’avais été affecté
par la simple évocation de cette présumée
cure, dont j’ignorais tout. Tout, sauf qu’elle était…
" instantanée ". Être amendé d’un
coup, cette idée, à me traverser l’esprit,
m’avait évoqué ce que pourrait me faire de
soudain ne pas retrouver en moi chaque chose à sa place,
mes pensées bien rodées, mes souvenirs bien répertoriés.
Sans parler de mes goûts, de mes attitudes, de mes façons
coutumières de vivre ma vie, tout ce dans quoi je baignais
jour après jour. Pour moi, l’instantanéité
de cette cure, réelle ou illusoire, la rendait inacceptable.
D’un seul mot, cet homme avait mis mes défenses en
alerte avec rien de plus palpable qu’une utopique fulgurance.
" N’allez pas croire, poursuivait mon interlocuteur,
que vous seriez le premier à vous soumettre à l’expérience
étonnante de ce procédé. De nombreuses personnes
l’ont expérimenté, moi-même je l’ai
fait plusieurs fois. Mais vous comprendrez facilement qu’avec
la répétition, les changements s’amortissent
et le pouvoir d’appréciation d’autant. Quant
à mes patients (oui, j’ai des patients), je ne peux
en attendre un avis fondé. Vous allez être un des
derniers, avant la publication officielle. Je vais d’abord
vous en dire un peu plus. "
Intrigué par la tournure qu’elle prenait, je différais
de mettre un terme à cette singulière proposition
qui se poursuivait :
" L’historique n’a guère d’importance.
Je le ferai bref. Je suis psychiatre dans une petite ville de
province où je dirige une clinique. Avec l’apparition
de l’électronique, j’ai essayé d’améliorer
la pratique de l’électrochoc. Vous savez que cette
méthode s’est fondée sur l’effet de
déliaison provoquée par la crise électrique,
déliaison censée alléger l’humeur du
malade. J’ai cherché des procédures moins
agressives en ayant recours à des appareillages plus complexes.
Et puis j’ai élargi mes recherches avec l’essor
de la cybernétique, dont certaines applications sont prodigieuses.
Loin des grands services hospitaliers, j’ai pu être
le maître d’oeuvre d’essais menés en
toute liberté avec une petite équipe… Mais,
c’est moins l’appareillage que les concepts mis en
oeuvre qui vous intéressent. Par où voulez-vous
que je commence ? "
Sans être vraiment captivé, je pouvais en entendre
davantage. Mon esprit n’était plus soucieux, seule
y demeurait une vague hostilité contre ce à quoi,
de ne pouvoir l’anticiper, il était risqué
de se prêter.
" Que voulez vous dire par instantané ? " m’entendis-je
demander, me rendant compte que je m’engageais dans le piège,
si piège il y avait.
" Ce traitement ne prend guère plus de temps qu’une
séance de psychothérapie courante, mais ce qui s’y
joue est infiniment plus dense. Ce qui est mis en œuvre a
la complexité d’un rêve, dont le rêveur
parcourt les péripéties bien trop vite pour avoir
le loisir de les verbaliser. Quand vous conduisez votre voiture,
vous êtes sensible à de nombreux éléments
simultanément. Vous anticipez la marche des autres véhicules,
vous notez les écueils de la route, percevez comment répond
le moteur, appréciez la cadence de l’essuie-glace,
etc… En même temps rien ne vous empêche de mener
avec votre passager une conversation suivie, parfois ardue. Vous
ne vous étendez pas sur tout cela et sur bien d’autres
choses, comme votre soif, le temps qui menace vos vacances…
dont n’apparaîtra que ce qui vous sera nécessaire
pour réagir le moment venu. Ainsi, vous répondrez
à votre interlocuteur, vous vous arrêterez pour prendre
de l’essence, acheter de l’eau ou téléphoner
pour prévenir de votre retard… Mille choses sont
en jeu, non pas à votre insu, mais sans vous retenir. Votre
comportement tient compte sur le champ de ce que ne cesse de vous
communiquer un présent qui se renouvelle. N’occupera
votre attention que ce qui peut faire problème. Avez-vous
pris votre carte de crédit pour payer l’essence,
allez vous devoir inviter à déjeuner votre voisin
? Si cela va de soi, la seconde d’après cela sort
de votre esprit. Si vous croyez avoir égaré votre
carte de crédit ou que cela vous répugne d’offrir
un repas à celui qui vous accompagne, cela suscitera votre
réflexion. C’est ce comportement qu’exploite
mon procédé pour cerner les difficultés propres
à chacun. "
La comparaison me semblait un peu simpliste. Sans paraître
s’en soucier, mon " conférencier " continuait
:
" Que ma cure soit instantanée ou presque ne veut
pas dire que ses effets en soient brusques et immédiats.
Ce que l’on apprend aux enfants ou ce que l’expérience
nous enseigne chaque jour peut n’être utile que bien
plus tard ou ne jamais servir. Votre réticence (il l’avait
perçue) est au centre du problème, j’y reviendrai.
Sachez aussi que pour spectaculaires que soient les effets de
cette cure, ils ne sont pas déroutants. Il pourrait être
déconcertant de se voir soudain réagir de façon
nouvelle devant des situations habituelles, devant un symptôme
qui a disparu, devant une énergie devenue disponible, etc…
mais, généralement, seul l’entourage remarque
les changements, tellement ceux-ci sont intégrés
par l’intéressé. "
Ces remarques, à se vouloir rassurantes, attestaient que
me convaincre de tester cette cure était le principal objet
de cette argumentation.
" On ne peut craindre un traitement que si c’est malgré
soi qu’il vous modifie. Si bien des gens s’engagent
dans une psychanalyse, sans trop savoir en quoi cela consiste,
c’est parce qu’ils ne soupçonnent pas qu’ils
puissent en être radicalement changés. Ils imaginent
facilement, parce qu’ils le souhaitent, que certains de
leurs symptômes puissent disparaître, mais pas qu’eux-mêmes
puissent en être transformés. Ils croient que c’est
l’effet sur eux de ce qu’ils pourront comprendre,
donc maîtriser, qui leur permettra de se corriger, alors
que c’est ce qui va les faire réagir à leur
insu aux sollicitations de la situation qui les réformera.
Sans qu’ils s’en doutent, c’est de se mesurer
à la règle de tout dire qui va être principalement
à l’oeuvre. Les interdits qui restreignent la libre
expression du patient l’affrontent, à tout moment,
à l’épreuve subreptice de s’y soumettre
ou de les braver. Le travail de fond d’une psychanalyse
s’opère sur de telles résistances et ses effets
suivent leur dépassement. "
Je commençais à être intéressé,
sans voir où cela pouvait conduire.
" Vous savez comme moi que ce qui nous constitue entraîne,
avec la constance de nos personnalités, celle de nos symptômes.
C’est cette cohésion qui maintient actifs des comportements
devenus névrotiques d’être périmés,
à cause de notre réticence au changement. Ma cure
a la particularité de ne pas s’attaquer à
ce qui fait résistance, mais de susciter chez le patient
lui-même de puissantes envies de se comporter différemment.
Elle le fait en l’affrontant à des situations qui
font surgir en lui le rejet le plus vif d’être comme
il est, autant par refus de ce qu’il s’aperçoit
être que par appétence d’être autrement.
On est loin, là, de plus ou moins mollement espérer,
ou craindre, que quelque chose évolue, au long des mois
d’une analyse. Oui, vous avez bien entendu, cette cure suscite
d’intenses envies de changements. Elle n’impose rien
qui ne soit pleinement désiré. Elle n’est
fondée sur aucune référence standard, elle
ne vise à aucune normalisation, elle n’aboutit à
rien qui ne soit expressément voulu par l’intéressé,
et là le mot est juste. "
Pour en venir à me tranquilliser ainsi, cet homme avait
dû pressentir que sa proposition avait fait surgir chez
moi une opposition radicale à tout ce qui s’imposerait
avant d’avoir pu faire l’objet de tractations préalables
entre moi et moi, ce que je ne saurais mieux préciser.
Ce n’est pas que je m’aime comme je suis, ni que je
me complaise à mes travers, mais je ne peux imaginer être
autre que je suis qu’avec effroi ou dégoût.
Par principe. Pourquoi ? Va savoir ! Ce serait perdre mes repères,
me délier de tout ce qui m’a fait. Cela me différencierait
de mes parents ou, au contraire, me ferait leur ressembler. Il
avait raison : guérir, oui, changer, non. De toute façon,
en la circonstance, il n’en était pas question. La
proposition de tester ladite cure avait révélé
en moi un besoin de constance. Rester bien au chaud dans mes façons
d’être me convenait, même au prix de freins
serrés sur une route dégagée. Jamais je ne
pourrais envisager d’être autre que je ne suis, même
si ce devait être comme l’ami le plus proche à
partager mes idées. J’aurais le sentiment angoissant
de perdre les mille fils qui me relient au monde. Je ne me reconnaîtrais
plus. Inenvisageable. L’évocation d’instantanéité
avait eu sur moi l’effet d’une interprétation
sauvage : elle me soufflait que je ne voulais pas changer. Non,
je ne voulais pas changer. Qu’avais-je donc peur de perdre,
à quoi je ne pensais pas la minute d’avant ? Rien
d’autre sans doute qu’une vague idée de moi.
Pas grand chose, somme toute. Pas grand chose de précis,
en tout cas, mais de fort.
M’assurer que pour moi cette expérience était
exclue me laissait tout à fait libre de m’intéresser
à cette méthode, censée venir à bout
des résistances.... des autres, il est vrai. Ces noeuds
qui nous ligotent tous, la psychanalyse a beaucoup de difficulté
à les délier, ils sont inconscients et le propre
de chacun est de les méconnaître. Nous sommes les
esclaves des liaisons qui nous constituent, au prix de symptômes,
parfois pénibles, mais rassurants par leur pérennité
identifiante. Toute psychanalyse serait un parcours de rêve,
si elle ne réveillait une aversion du changement. Que pouvait-on
proposer de nouveau sur ces questions mille fois reprises ? Jusqu’ici,
je n’avais rien entendu de tel dans les propos de ce collègue
supposé. Pourquoi d’ailleurs ne m’avait-il
pas annoncé la raison de sa venue, ni ne s’était
présenté en prenant rendez-vous ? Je lui en fis
la remarque interrogative.
" J’allais y venir dans un instant, me répondit-il.
Mais d’abord une question : avez-vous entendu parler de
la réalité virtuelle, plus connue par ses jeux vidéo
que pour ses plus sérieuses applications comme les simulateurs
de vol spatiaux. Savez-vous que cette technique s’est étendue,
depuis quelques années déjà, à la
chirurgie et au monde médical où, de façon
courante aujourd’hui, elle génère des résultats
étonnants. C’est dans ce registre que j’ai
poursuivi mes recherches. Je suis psychiatre, vous êtes
psychanalyste. Nous avons, face aux patients, deux attitudes non
seulement différentes, mais antinomiques. Le psychiatre
tourne son attention vers ce qui est objectif ou objectivable
d’un comportement rapporté à une normalité,
un peu abstraite, il est vrai. Vous, les analystes, quelle que
soit l’apparence de ce qui vous est présenté,
vous la rapportez à une intention inconsciente d’emprise
sur la situation. Le psychiatre prend en charge un supposé
désir de guérison derrière le tableau que,
volontairement ou non, le patient lui présente de ses symptômes.
L’analyste, quant à lui, entend derrière la
variété des discours qu’on lui tient, l’expression
d’un désir sous-jacent d’être compris
et aimé. Ce qui est commun aux deux disciplines, c’est
la résistance du patient à toute évolution
de ses modes d’être, par une espèce d’inertie
qui va jusqu’à s’opposer à tout allègement
de sa pathologie. Ce n’est pas le moment, ici, d’entrer
dans le détail et la fonction des résistances, ni
sur leurs différentes formes. Seules importent, présentement,
celles qui s’attachent à maintenir une image de soi
conforme à des exigences intérieures que vous, analystes,
vous vous efforcez de dépister et d’analyser. Vous
souhaitez faire prendre conscience au patient que son attitude
répète une défense infantile, afin qu’il
puisse la dépasser. Ma cure opère tout à
l’opposé de cette méthode. Elle n’interprète,
ni ne suggère rien. Par contre, elle offre au patient la
possibilité de saisir des aspects de lui méconnus
qui, vus sous un angle inhabituel, lui apparaissent hautement
indésirables. Le patient est, de ce fait, incité
à prendre ses distances par rapport à une image
objectivée de lui-même, sans avoir affaire, comme
avec l’interprétation analytique, à ce qu’il
peut ressentir comme une critique ou un reproche de l’analyste.
En bref ma cure, en évitant toute réaction d’opposition
à l’interprétation, attaque la même
procrastination égocentrée. Si je ne me suis pas
présenté à vous, c’est parce que je
ne pouvais pas, en peu de mots, vous exposer mon travail sans
le risque que vous me preniez pour un hurluberlu, que vous ne
vous fassiez une idée fausse de ma cure et que vous ne
me fermiez votre porte avant même de me l’ouvrir.
D’ailleurs, depuis un quart d’heure que je vous parle,
je ne fais que vous préparer à m’entendre
sur le fond de la cure elle-même. "
" Je reconnais, répondis-je, que je commence à
être intéressé par ce que vous dites, sans
voir pour autant quelles questions je pourrais vous poser. J’ai
de la réalité virtuelle une représentation
limitée aux jeux vidéo : un pupitre de contrôle
qui permet à des enfants d’agir sur des personnages
soumis à des situations violentes que des logiciels font
évoluer sur un écran. "
" Bon, alors à partir de là, imaginez que l’on
vous mette un visio-casque, des gants de contrôle tactile
et une espèce d’exosquelette fait de capteurs, sous
la forme d’une combinaison sensible. Vous voilà,
par la grâce de cet appareillage et de logiciels adaptés,
transportable dans des mondes virtuels qui s’imposeront
à vous comme votre quotidien. Vous y verrez et percevrez
ce qui vous entoure, comme ici présentement. Vous constaterez
que dans les situations qui vous sont proposées vos gestes
ont une pleine efficacité. Vous savez, je pense, que grâce
à ce procédé, il est possible depuis un certain
temps déjà, aussi bien de se familiariser avec les
délicates manoeuvres des engins spatiaux que de parfaire
des techniques chirurgicales délicates. Ma cure par son
équipement plus complexe vous propose, non plus d’améliorer
une gestuelle difficile, mais d’affronter une diversité
de situations psychologiques auxquelles vous devrez faire face.
Pendant les séances, des univers virtuels deviennent totalement
vôtres en ceci que vous êtes immergé dans des
scènes auxquelles vous êtes incité à
participer, grâce à la faculté que vous avez
de pouvoir agir sur elles. Ce n’est plus comme au cinéma
où vous êtes un spectateur passif, mais là,
à tout moment, les situations évoluent en fonction
de vos réactions. Vous êtes tenu de jouer un rôle
de la même façon que vous ne pouvez vous en abstraire
dans votre quotidien. Et vous vous y appliquez d’autant
plus que ce qui arrive vous sollicite, vous dérange, vous
trouble ou vous empoigne. Impliqué dans des circonstances
parfois inattendues, vous allez apprécier vos réactions
par leurs conséquences, dont certaines ne manqueront pas
de susciter vos critiques, prélude à leur changement.
" Êtes-vous en train de me dire que votre cure consiste
à se soumettre à ce genre d’épreuve
? "
" À vrai dire, oui. Le programme vous plonge d’abord
dans quelques successions rapides d’évènements,
dont il saura déceler grâce aux capteurs dont vous
êtes bardé, ceux qui vous retiennent, vous embarrassent
ou vous contrarient. À partir de là, il va vous
immerger dans les situations qu’il a décelées
être problématiques pour vous et auxquelles vous
serez astreint à réagir au mieux. N’oubliez
pas que, sous votre harnachement, vous vivez ce que vous percevez
comme si cela vous arrivait réellement, donc avec la même
sollicitation d’intervenir que dans votre monde journalier.
Ce qu’il y a de remarquable, c’est que le programme
se centrera sur vos difficultés et vos échecs. L’appareil
ne fait pas preuve en cela d’une perspicacité ingénieuse.
Quand vous êtes d’accord avec vos façons de
réagir, vous n’y portez même pas attention.
C’est ce qui va vous poser problème qui va vous arrêter,
bloquer vos mouvements, activer vos défenses névrotiques.
En bref, c’est votre sensibilité propre qui va concentrer
sur vous les circonstances qui justement vous seront délicates
à affronter. Vos façons d’y faire face auront
des suites plus ou moins bienvenues. Les plus malvenues vous donneront
envie de les corriger. C’est là où votre réticence
intervient. Abandonner une façon de faire éprouvée,
pour une autre n’est pas facile, si on n’est pas fortement
incité à le vouloir. Piloter un avion, par exemple,
implique de nombreux réflexes qu’il n’est pas
tentant d’abandonner, sauf à pouvoir en faire l’expérience
sans risque réel. Vous reviendrez donc en arrière
et vous reprendrez la séquence jusqu’à ce
que, au vu de ce qui en aura découlé, la façon
dont vous aurez réagi vous convienne. "
Si l’exposé était facile à suivre,
le procédé restait assez abstrait. Il ne me donnait
en tout cas pas pour autant l’envie de le concrétiser
sur moi.
" Vous savez sans doute qu’une technique de réalité
virtuelle, plus simple, permet, depuis quelques années
déjà, la cure de symptômes phobiques à
la façon des thérapies comportementales. Le malade
a la possibilité d’affronter un univers virtuel dans
lequel il sait qu’il va se mesurer à la peur bien
réelle que lui inspirent certaines situations pour lui
insupportables. Engagé dans le monde qui lui est imposé,
il est d’abord tenté de sortir de l’expérience,
à cause de ses effets pénibles, mais le fait qu’il
sache qu’il puisse à tout moment le faire le rassure
en général assez pour qu’il continue. Il va
donc se mettre à l’épreuve, comme dans un
jeu, de voyager en avion, de supporter la proximité des
araignées, de rester dans de petites pièces closes,
etc. Il va ainsi peu à peu dédramatiser sa sensibilité
phobique, grâce à des logiciels adaptés à
son cas. Ce qui est important dans cette épreuve est que,
sans qu’il s’en doute, le patient doit choisir à
tout moment entre son désir de guérir ou son inclination
à garder sa phobie. "
" Je veux bien croire que cette méthode puisse faire
céder certaines phobies, mais pourquoi qualifiez vous la
vôtre d’universelle ? "
" Ce qui nous lie à nos habitudes comme à nos
symptômes est une profonde aversion envers ce qui nous est
inconnu, comme envers ce qui est nouveau. Nous nous sommes adaptés
dans notre petite enfance à des situations lestées
d’une grande part d’imaginaire. Depuis lors, nous
avons survécu grâce, croyons nous, au maintien, sans
même y penser, de ces lointaines façons d’y
faire face. Comment les abandonner sans retrouver nos anciennes
alarmes ? Ce qui est inhabituel est possiblement dangereux, c’est
pourquoi ce qui nous constitue, et nous soutient, est une formidable
force de répétition, qui déborde ce qu’on
appelle l’expérience. Ce qui nous fait réagir
est un ensemble de réponses au monde extérieur,
pas forcément efficaces, mais vécues comme rassurantes
par habitude. L’essence de la cure que je vous propose consiste
en ce que, non seulement elle suscite l’envie de changements,
mais qu’elle offre des occasions virtuelles de les expérimenter.
Le pouvoir libérateur de cette cure résulte du déplacement
de l’identification de soi sur autre chose que des traits
de comportements. Cette cure fait de tout symptôme psychique
rencontré un choix présent, voulu, soupesé,
maîtrisable, changeable. En bref cette cure incite à
s’identifier à des buts plutôt qu’à
des manières. Le constat que s’en trouvent allégées
beaucoup de pathologies justifie le qualificatif d’universel.
"
C’était clair et convaincant. Les principes de cette
cure étaient séduisants. Pas encore assez pour m’y
aventurer. Je n’en dis rien et fus d’autant plus surpris
par ce qui suivit :
" Votre hostilité envers cette cure est un peu son
moteur. Elle est l’équivalent d’une phobie
de la nouveauté. Elle révèle en vous un rejet
préalable et permanent de toutes les potentialités
inconnues que vous recélez, donc de tout de ce que vous
pourriez être, à commencer par ce que vous avez envie
d’être et que vous retenez. Cette cure vous fera discerner
tous les freins qui vous constituent. Dans cette expérience,
si vous ne sentez aucune opposition, il ne se passera rien. C’est
vos réticences ou vos peurs qui vont être l’agent
de vos changements. Je vais vous expliquer comment. De comprendre
le mécanisme en cause n’empêche pas ses effets,
sinon, je n’en aurais pas bénéficié,
moi qui en ai élaboré la plus grande partie. Je
vais laisser de côté la question complexe du matériel
et des logiciels, j’y reviendrai si vous le souhaitez. Je
vais vous expliquer comment la méthode peut vous faire
dépasser vos conflits internes, c’est-à-dire
vous permettre d’accéder à ce que vous vous
employez à contenir et à contrarier en vous. "
" Vous voilà harnaché, prêt à
vivre quelques séquences de vie que vous savez virtuelles,
mais qui par le réalisme des formes et des sons, s’imposent
à vous et vous font réagir. Ce peut être des
images de synthèse, mais elles vous sollicitent bien plus
qu’une photo ou un souvenir ne peuvent vous émouvoir.
Dans la variété des scènes auxquelles vous
êtes affronté, seuls les éléments auxquels
vous serez sensible vous importeront, ce que vous ne saurez prévoir.
Selon les situations, vont vous être imposés tels
ou tels rôles correspondant à des personnages qui
parfois vous feront horreur. Vous allez vivre une infinité
de circonstances dans lesquelles vous changerez d’attributions
successivement. Vous allez vous trouver devant des faits, parfois
minimes, auxquels vous allez répondre intensément.
Lorsque ces situations vous immobiliseront, elles révéleront
en vous un conflit latent entre des tendances opposées.
Quand vous ne serez pas dérangé par vos façons
de faire, vous vivrez la chose comme un jeu. Là où
vous ne saurez pas quoi faire, ou aurez peur d’en décider,
il vous faudra quand même affronter ce qui s’ensuivra.
Les inconvénients qui vont résulter de ce que vous
aurez fait, ou de ce que vous n’aurez pas fait, vont vous
inciter à recommencer autrement, vous faisant prendre distance
avec vos habituelles façons de faire. Contrairement à
la vie réelle, vous pourrez retourner en arrière
et modifier indéfiniment telle ou telle séquence
jusqu’à ce que son déroulement vous agrée.
Vous pourrez choisir d’obéir à vos inhibitions
ou décider de passer outre, grâce au fait que vous
pouvez prendre cela pour une simple expérience. Vous serez
confronté à des interlocuteurs qui ne sont qu’apparemment
réels, ce qui vous fera mieux mesurer à quel point
vous fonctionnez seul. Vous vous apercevez alors que les jugements
critiques, que vous craignez de voir portés sur vous, qui
vous dérangent ou vous inhibent, ne sont que des projections,
puisque vous ne pouvez les imputer qu’à vous-même.
À l’inverse, quand vous vous montrerez vaniteux de
vos actes, vous découvrirez, là aussi, que vous
êtes seul à les apprécier et que vous attribuez
aux autres votre propre regard. En bref le choc sera de percevoir
à quel point votre vie s’écoule comme un monologue,
dont la redondance perpétue une image de vous notablement
contrainte, que vous découvrirez ne pas être vraiment
vous. "
" Si ma cure, comme vous pouvez le constater, diffère
notablement d’une cure analytique, toutes les deux ont pourtant
ceci en commun qu’elles plongent le patient dans une réalité
virtuelle. Le génie de Freud a été d’y
être parvenu avec sa simple règle de dire tout ce
qui vient à l’esprit. Dès cette consigne formulée,
le patient, qu’il le veuille ou non, est confiné
au monde virtuel de ses pensées, qui n’ont comme
suite possible que d’être communicables à son
analyste. À suivre cette consigne, le patient circule dans
ce monde conduit par l’agencement spontané de ses
associations. Rien du contenu de ce qu’il peut dire n’a
de retentissement réel. Ce qu’il en craint ou en
espère est du seul ressort de ce qu’il transfère
sur la situation. Mon procédé est beaucoup plus
lourd à mettre en œuvre, il est bien loin de la simplicité
du cadre analytique. Son appareillage est fort complexe et n’existe
encore qu’à deux exemplaires. Mais il engendre beaucoup
plus de distance avec la réalité, puisqu’il
donne la licence de tout faire. Le patient circule dans un monde
de situations virtuelles dont seul le canevas lui est imposé
et dans lequel il doit s’affirmer. Mais il ne va le faire
que par des actes qui comptent " pour du beurre ", comme
disent les enfants, puisqu’il sait pouvoir les reprendre
et les modifier. Dans les deux types de cure, le patient expérimente
ce qu’il dit ou ce qu’il fait, sans avoir à
craindre de retombées dans la réalité, sauf
celles que lui suggèrent la disposition transférentielle
qui actualise ses interdits. Ce qui rend ma cure spécifique
sur ce point, c’est que le patient, ne pouvant imputer cette
disposition à la personne de l’analyste qui est absente
de ce cadre, tend plus facilement à s’en distancer,
en découvrant qu’il la projette. "
Je comprenais maintenant que c’était à un
subtil jeu de rôles auquel cet homme me conviait. Je me
sentais moins réticent, avec l’amorce d’une
envie de découvrir comment je réagirais dans des
circonstances que peut-être je ne rencontrerai jamais dans
ma vie réelle.
" Pouvoir revenir en arrière, continuait de plaider
mon novateur, instaure une réversibilité du temps
qui permet d’effacer un acte et de pouvoir le reprendre
autrement. Cela donne une liberté de décision que
vous ne sauriez imaginer, consentant des attitudes jusque-là
pour vous impensables. Cela vous permet de déborder sans
mesure le cadre de vos façons d’être. Votre
image de vous devient élastique. Tout ce qui vous identifie
est en ébullition. Vous prendrez en un instant un fantastique
recul par rapport à votre identité, du simple fait
de vous apercevoir, vexé comme vous ne l’aurez jamais
été, qu’elle n’est qu’une construction
mentale aléatoire. Vous mesurerez combien ce qui vous meut
répond à un dressage, sans autre principe que de
s’autoproclamer par le rejet de ce qui lui est dissemblable.
Vous découvrirez que c’est vous qui donnez sa valeur
à toute chose. Vous discernerez que vous croyez dédier
une image de vous à la galerie des ancêtres de toutes
sortes qui peuplent votre esprit, pour les découvrir bien
plus à votre service que vous au leur. Vous percevrez que
vous vivez en circuit fermé, même et surtout quand
vous croyez subir le monde extérieur. "
" Ce que vous dites est fascinant mais, pardonnez-moi, vous
restez bien loin du vécu même de la cure. "
" C’est qu’il est difficile de traduire en mots
une intensité émotionnelle. Vous relater ce que
fait vivre la réalité virtuelle risque de vous en
donner une représentation assez plate. Je vais quand même
essayer de vous rapporter comment vous pourriez vivre une séquence
de ma cure, une parmi bien d’autres. Voilà, imaginez
que vous veniez d’endosser votre équipement et que
vous mettiez en route le logiciel. Vous vous retrouvez dans un
immense hall bordé d’une multitude de petites portes.
C’est ainsi que cela commencerait cette fois-là,
mais rien ne se déroule jamais de la même façon.
Vous vous approchez d’une de ces portes. Il y est inscrit
: RÉSERVÉ À CEUX QUI OSENT. Oser quoi ? Vous
hésitez. Vous passez à celle d’à côté.
Elle porte la même mention. Cela n’atténue
pas votre réticence. Vous flairez un piège. Mais
de quoi auriez-vous si peur ? Cette crainte restant insaisissable,
vous décidez de pousser une de ces portes qui vous narguent.
Vous n’avez pas le temps de vous interroger davantage que
vous vous trouvez engagé dans une espèce de boyau
souterrain, assez obscur, creusé à même le
sol dans lequel il s’enfonce doucement. Vos yeux s’acclimatent,
vous êtes seul. Vous ne savez pas où cela conduit.
Vous pensez qu’il faut plutôt descendre que monter.
Il fait froid, l’humidité suinte des parois terreuses
sur le sol rugueux. Vous avancez prudemment parce que l’éclairage
ne provient que de puits d’aération assez espacés.
Votre progression est difficile et éprouvante. Qu’est-ce
que ce guêpier ? Qu’êtes-vous venu chercher
là ? Mais que cherchez-vous donc ailleurs ? Et puis, vous
arrivez à une bifurcation marquée de deux flèches.
L’une indique : QUI ÊTES-VOUS ? L’autre : ÉCHAPPATOIRE.
Quelle voie prendre ? Qu’est ce qui vous pousse ou vous
retient ? Admettons que vous vous engagiez dans la première.
Son goulet se rétrécit et continue de descendre.
Vous commencez à être oppressé, vous continuez
sans savoir pourquoi. À la fin d’une courbe, vous
distinguez une pancarte sur le mur qui signale : PSYCHOTHÉRAPIE
INSTANTANÉE (DANGER). Intrigué et inquiet, vous
continuez d’avancer, un peu par inertie. Vous êtes
toujours dans la presqu’obscurité. Le temps commence
à vous paraître long dans la solitude et l’incertitude
de votre conduite. Progressant toujours vous voyez les parois
de terre remplacées par de vrais murs et vous commencez
à percevoir une espèce de brouhaha confus qui s’amplifie
au fur et à mesure de votre avancée. Passé
un coude, vous débouchez au coeur d’un grand amphithéâtre
souterrain, assez sombre lui aussi. Toutes les places sont occupées
sauf une où vous allez vous asseoir. Vous voilà
un peu tranquille à être perdu dans l’assistance.
Au bout d’un moment, vous vous demandez ce que tous ces
gens font là ? Pour le deviner, vous vous penchez pour
essayer d’apercevoir quelle sorte de personnage est devant
vous. Surprise, il vous ressemble. Vous vous tournez alors à
gauche et à droite pour distinguer vos voisins. Vous avez
un moment d’effarement à constater que certains d’entre
eux vous ressemblent tout autant ! En étendant votre regard
alentour, vous découvrez d’autres clones de vous
disséminés ici et là, perdus dans la multitude.
Vous ne savez plus très bien lequel vous êtes, parce
que vous ne vous trouvez pas toujours à la même place
et que vous voyez chaque fois la salle différemment. Seule
demeure la continuité de votre monologue intérieur,
cette fois assez abasourdi. Votre cœur bat un peu plus vite
quand vous constatez que, tout en bas, derrière la table
du conférencier, c’est vous aussi que, de loin, vous
voyez pontifier. C’est votre voix, vos mots, vos tournures,
vos intonations, vos idées, que vous entendez proférer
avec vos attitudes habituelles, qui vous semblent ridicules. Vous
avez du mal à accepter cette image à la fois familière
et étrangère. Vous peinez à vous reconnaître,
tout en sachant que c’est absolument vous. C’est un
choc. En plus, venues de l’extérieur, vos idées
ne vous paraissent pas très palpitantes. Vous vous rendez
compte que leur valeur tient plus à votre plaisir de les
exprimer qu’à leur intérêt propre. Êtes-vous
vraiment ce type maniéré ? Vous appréciez
la chance d’être perdu dans les travées et
que personne autour de vous ne se doute que quelques rangs plus
bas, c’est vous qui pérorez. Et puis, une discussion
s’engage entre l’orateur et la salle. Un instant plus
tard, vous vous surprenez à prendre la parole pour vous
désolidariser de ce que vous n’avez pas supporté
d’entendre. Vous n’avez pas pu vous retenir de manifester,
selon votre habitude, un désaccord de principe avec l’exposé.
Et, comme toujours, c’est bien envoyé et subtilement
méchant. Soudain, sans transition, vous êtes au pupitre
et vous tentez de répondre à cette imparable objection.
Vous essayez de faire ce que vous croyez être bonne figure,
devant un auditoire devenu impressionnant, la lumière revenue.
Tout en faisant au mieux pour justifier votre position, vous savez
aussitôt comment on vous juge, puisque c’est vous
aussi qui écoutez de tous les coins de la salle. Vous percevez
alors la flopée de jugements à l’emporte-pièce
que vous portez habituellement sur les autres. On vous trouve
prétentieux, obscur, de parti pris, suffisant, radoteur,
pénible, nul. Et puis le silence se fait, On vous applaudit
chaleureusement. Certains descendent vous féliciter, tout
en en pensant pas moins, comme vous le faites parfois. Vous ne
savez plus où vous en êtes. Que signifie d’être
approuvé, de vouloir plaire ? Vous vous sentez comme un
mendiant qui a fait son numéro et qui guette ceux qui s’y
sont laissé prendre. Revenu, le temps d’un clic,
au coeur de la salle, vous suivez d’en haut vos manières
de répondre à ceux qui vous entourent avec empressement.
Vous vous voyez accueillir des compliments de toutes sortes, avec
une bienveillance feinte. De contempler cette attitude faussement
modeste, que vous vous connaissez bien, vous agace prodigieusement.
Vous ne supportez plus d’être confronté à
vos manières cabotines, dont vous n’auriez jamais
imaginé qu’elles soient si transparentes. De vous
voir, à distance, participer à cette bouffonnerie,
sans pouvoir rien y faire de votre place, vous rend furieux. C’en
est trop. Vous descendez les gradins avec vivacité pour
faire cesser cette mascarade. Vous voyez, en vous approchant de
lui, la panique s’emparer de votre double. Sans hésiter,
vous le saisissez par le bras et… vous revenez à
la réalité réelle, que vous aviez un peu
oubliée. "
" Cette séquence aurait pu diverger, à chaque
instant, d’une infinité de façons. Elle fait
partie d’une série sur l’image de soi. Comme
vous le voyez, c’est moins une épreuve d’action
que de prise de conscience dans laquelle, remarquez-le, c’est
votre seul jugement qui opère. Son but est de faire prendre
du recul par rapport à l’égocentrisme qui
isole chacun des réalités extérieures, fermé
aux autres et tout autant à ce qui est différent
qu’à ce qui est nouveau. L’image que l’on
entretient de soi avec ferveur sans vraiment la voir est loin
d’être toujours brillante, mais elle affirme nos modes
d’être familiers, et notamment nos symptômes,
qui en arrivent à être narcissisés comme des
attributs précieux. Ne vous êtes-vous jamais entendu
dire de tel ou tel de vos travers, dont parfois vous vous plaignez,
que c’est plus fort que vous, comme si vous énonciez,
là, un titre de noblesse. Vous le faites avec un certain
plaisir rhétorique : la formule est sans appel ! Nombre
de nos comportements deviennent morbides du seul fait qu’on
les maintient, même périmés, parce qu’on
s’y reconnaît. Ne vous êtes-vous pas senti menacé
par ma cure à ce niveau ? Vous êtes-vous demandé
pourquoi ceux qui sont en analyse s’emploient à parler
surtout de leurs problèmes, ce que ne leur suggère
en rien la règle fondamentale. Ressasser leurs propres
ennuis sous mille variantes leur est plus rassurant que d’avoir
des pensées étrangères à leur marque
identificatoire névrotique. Le pénible familier
est souvent perçu comme un terrain sûr. C’est
pourquoi quantité de manifestations pathologiques se trouvent
allégées par une simple distanciation critique de
cet égocentrisme pathogène. "
" Le côté évènementiel et anecdotique
de ces séquences virtuelles est une nécessaire mise
en condition qui contribue à imposer l’emprise des
diverses situations, jusque dans leurs invraisemblances. L’impact
du cadre déjoue toute réflexion et contribue à
imposer l’expérience. L’incident le plus minime
peut vous faire apercevoir avec étonnement à quoi
votre façon d’y répondre a été
soumise. Être affronté à des situations totalement
inattendues dérange vos façons habituelles de voir
les choses ou de ne pas les voir. Vos réactions, qui ont
du mal à être adéquates, vous incitent à
les critiquer et à les modifier pour atténuer l’insatisfaction
qu’elles vous distillent. Tout ce vécu laissera des
traces en vous bien après la séance, croyez-moi
! Comme tout ce que vous rencontrez dans votre vie ordinaire,
vous intégrerez le fruit de vos réflexions en oubliant
leur origine. La cure aura été comme un rêve.
"
" Le fait que vous sachiez que vous vivez l’équivalent
d’un jeu vous permettra des autocritiques que, dans la vie
courante, votre amour-propre vous aurait interdites. Y concourt
le fait que vous pouvez hasarder bien des comportements que vous
n’auriez jamais imaginés jusque-là. Votre
curiosité vous les fera essayer d’autant plus facilement
qu’il n’y a pas de témoin. L’important
est de découvrir que tout cela s’accomplit sous couvert
de votre seule appréciation, sans l’ombre d’un
quelconque regard moralisateur extérieur. Vous ne serez
jamais confronté qu’à vos propres jugements.
Comme neutralité, la psychanalyse ne fait pas mieux. Quand,
revenu dans votre vie de tous les jours, vous rencontrerez des
situations homologues, vous saurez y faire face à votre
avantage, à distance de vos anciennes contraintes. Seuls
résisteront vos vrais problèmes névrotiques,
pour lesquels vous pourrez alors aller voir un psychanalyste.
À bon escient, cette fois. Ma cure, vous le voyez, n’a
pas le même niveau d’ambition que la psychanalyse,
tout en pouvant apporter beaucoup en un temps minimum. Elle permet
de se dégager de l’image que l’on cultive de
soi pour un faux profit narcissique, qui s’oppose à
tout processus d’adaptation actuelle. À celui qui
s’y soumet, ma cure fait vivre d’autres versions de
sa propre réalité. "
" Une différence importante de mon procédé
avec la psychanalyse est l’absence de… psychanalyste.
Ainsi, ce qui devient conscient de soi n’émane pas
d’un personnage idéalisé. Ici, plus de "
sujet supposé savoir ". Si c’est une des modalités
de la névrose que de s’adresser à un interlocuteur
projeté, dans ma cure ce n’est plus une personne.
Dès lors, les résistances liées au transfert,
comme celles qui en analyse retiennent de s’exprimer, sont
moins fermes. Le patient découvre l’inanité
d’une attitude qui ne peut s’adresser à un
programme logiciel dont, à l’évidence, il
ne peut attendre d’être approuvé et aimé
ou mal jugé et rejeté. L’atténuation
des mouvements de transfert successifs y est, de ce fait, plus
spontanée et plus entière, même si elle semble
à la discrétion du patient. "
" Voilà, je vous ai exposé l’orientation
générale de ma cure. Je pense que vous ne craignez
plus de la tester. Probablement même êtes-vous tenté
de le faire ? Tout ce que vous risquez de perdre, vous le voyez,
c’est une certaine image de vous, dont vous pouvez pressentir
maintenant de quelles irréalités elle est faite,
contrairement aux réalités contraignantes qu’elle
vous impose pour la maintenir. Avec votre expérience vous
serez à même d’apprécier le profit qu’auraient
bien des personnes à suivre cette cure et notamment celui
qu’auraient vos propres patients à le faire au moins
une fois au cours de leur analyse. J’imagine même
que vous méditez déjà de la suggérer
à quelques-uns de vos collègues. Dans ce cas, que
je souhaite vivement, leurs opinions dans ma publication en renforceront
l’audience. Je vous rappellerai dans quelques jours. "
L’homme parti, je demeurais songeur. Jamais je n’aurais
imaginé que la règle fondamentale freudienne puisse
confiner les patients dans une réalité virtuelle,
du seul fait de rendre leur dires factices. Il est vrai que, sur
le divan, rares sont ceux qui usent véritablement de la
liberté de parole qui leur est donnée. C’est
que rendre légitime n’importe quelle expression ne
la rend pas pour autant innocente. Ainsi, il reste assez périlleux,
après une affirmation quelconque, de la faire suivre de
son contraire, comme s’il en résultait une irrationalité,
signe d’une tare incurable. C’est là un des
carcans secrets qui enserrent la liberté que chacun se
croit avoir quand il pense, jusqu’à Einstein, lui-même,
proclamant l’impossibilité raisonnable de la physique
quantique. Or, une des particularités de cette nouvelle
cure consiste à rendre possible de faire suivre une action
quelconque par son contraire, dans le renversement d’une
attitude, qui n’a rien d’impensable. Agir engagerait
donc moins que penser ! L’acte ne mettrait en question qu’une
conduite aléatoire, alors qu’une pensée, même
dérisoire, pourrait révéler une organisation
morbide. Cette nouvelle cure, bien que réussissant à
émanciper, en plus de la parole, l’acte lui-même,
ne m’avait pas été présentée
comme entamant le champ ouvert par Freud, faute d’accéder
au registre de la métapsychologie. Elle avait, par contre,
la prétention d’attaquer directement l’inertie
de l‘image de soi hostile à ce qui lui est étranger,
donc à tout changement. Somme toute, pour moi, vue sous
l’angle d’une dénarcissisation de ma névrose,
l’expérience s’avérait assez attrayante
!
Le
lecteur du présent compte-rendu aura deviné que
je suis tout prêt à accepter de tester cette cure,
dont je pense avoir bien besoin. Mais avant d’en terminer
avec l’étonnante proposition que m’a faite
ce novateur, et pour répondre à son voeu, je tiens
à préciser à ceux qui désireraient
d’autres détails ou qui souhaiteraient bénéficier
personnellement de cette cure que leur demande lui sera transmise,
à simplement la faire connaître à :
Jean-Claude Lavie
(suite à paraître en librairie début 2006)