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XI. S'AIMER (L'article choisi)
 

Panther, une psychothérapie instantanée de Jean-Claude Lavie
(suite à paraître en librairie début 2006)

Ma cure a la particularité de susciter chez le patient lui-même de puissantes envies de se comporter différemment. Elle le fait en l’affrontant à des situations qui font surgir en lui le rejet le plus vif d’être comme il est, autant par refus de ce qu’il s’aperçoit être que par appétence d’être autrement.

L’HOMME ASSIS DEVANT MOI RESTAIT SILENCIEUX. Sobrement vêtu, la cinquantaine grisonnante, il ne montrait pas l’embarras de qui vient consulter un psychanalyste. Son rendez-vous pris sans commentaire ne me laissait pas pressentir ce qui l’amenait. Pour ne pas régir sa parole, je ne la sollicitais pas. De son côté, pas plus impatient que moi, il nous laissa le temps de nous dévisager avant de se mettre à parler. Ses premiers mots furent pour me préciser qu’il ne venait pas me demander un traitement, mais qu’au contraire, si je lui permettais cette formule, il venait m’en proposer un. Cette entrée sortait de l’ordinaire. Voyons la suite. Il avait mis au point un procédé auquel il comptait donner le nom de Panther, bien que celui-ci ait déjà été rapté par Macintosh. Pourquoi Panther ? Parce que c’était une belle abréviation pour Panthérapie, c’est-à-dire : Thérapie Universelle.


Je n’en étais pas encore à situer ce visiteur surprenant, qu’il me précisait ne pas être venu me vendre son appareil. C’était donc un appareil ! Il souhaitait simplement me demander de le tester. La cure à laquelle il se proposait de me soumettre n’abuserait pas trop de mon temps, elle avait le mérite d’être non seulement universelle, mais également instantanée. Elle portait ses fruits en une séance, même si de la renouveler pouvait en accentuer les bénéfices. Elle ne guérissait pas toutes les pathologies, mais en allégeait tant, qu’il la considérait universelle. La procédure à l’oeuvre, qui n’était pas simple en elle-même, était d’une application facile. Il lui avait fallu des années de recherches et de nombreuses expérimentations pour codifier un protocole maintenant bien au point, qu’il voulait faire attester par quelques hommes de l’art. Accepterais-je donc d’évaluer sur moi la valeur aboutie de sa réalisation, comme il l’avait fait sur lui-même, tout à son avantage, selon lui ?
Ce discours imprévu avait dérouté mon écoute. Sans aller jusqu’à m’aviser d’un fantasme derrière ce préambule concret, j’aurais pu tenter au moins de calibrer le personnage pour situer son extravagante proposition. Qu’un homme pondéré s’exprime de façon sensée n’interdit pas de le présumer paranoïaque ou mythomane. Au lieu de cela, mon esprit s’était engourdi dans un malaise diffus qui me surprit aussitôt. L’offre qui m’était faite était insolite mais, finalement, pas plus importune que celle de me faire souscrire une assurance. Rien ne m’obligeait à l’accepter et je n’avais nul dessein d’y consentir. Qu’importait alors que cet appareil ait des effets ou non, et même qu’il existe ou pas. Pourtant, j’avais été affecté par la simple évocation de cette présumée cure, dont j’ignorais tout. Tout, sauf qu’elle était… " instantanée ". Être amendé d’un coup, cette idée, à me traverser l’esprit, m’avait évoqué ce que pourrait me faire de soudain ne pas retrouver en moi chaque chose à sa place, mes pensées bien rodées, mes souvenirs bien répertoriés. Sans parler de mes goûts, de mes attitudes, de mes façons coutumières de vivre ma vie, tout ce dans quoi je baignais jour après jour. Pour moi, l’instantanéité de cette cure, réelle ou illusoire, la rendait inacceptable. D’un seul mot, cet homme avait mis mes défenses en alerte avec rien de plus palpable qu’une utopique fulgurance.
" N’allez pas croire, poursuivait mon interlocuteur, que vous seriez le premier à vous soumettre à l’expérience étonnante de ce procédé. De nombreuses personnes l’ont expérimenté, moi-même je l’ai fait plusieurs fois. Mais vous comprendrez facilement qu’avec la répétition, les changements s’amortissent et le pouvoir d’appréciation d’autant. Quant à mes patients (oui, j’ai des patients), je ne peux en attendre un avis fondé. Vous allez être un des derniers, avant la publication officielle. Je vais d’abord vous en dire un peu plus. "
Intrigué par la tournure qu’elle prenait, je différais de mettre un terme à cette singulière proposition qui se poursuivait :
" L’historique n’a guère d’importance. Je le ferai bref. Je suis psychiatre dans une petite ville de province où je dirige une clinique. Avec l’apparition de l’électronique, j’ai essayé d’améliorer la pratique de l’électrochoc. Vous savez que cette méthode s’est fondée sur l’effet de déliaison provoquée par la crise électrique, déliaison censée alléger l’humeur du malade. J’ai cherché des procédures moins agressives en ayant recours à des appareillages plus complexes. Et puis j’ai élargi mes recherches avec l’essor de la cybernétique, dont certaines applications sont prodigieuses. Loin des grands services hospitaliers, j’ai pu être le maître d’oeuvre d’essais menés en toute liberté avec une petite équipe… Mais, c’est moins l’appareillage que les concepts mis en oeuvre qui vous intéressent. Par où voulez-vous que je commence ? "
Sans être vraiment captivé, je pouvais en entendre davantage. Mon esprit n’était plus soucieux, seule y demeurait une vague hostilité contre ce à quoi, de ne pouvoir l’anticiper, il était risqué de se prêter.
" Que voulez vous dire par instantané ? " m’entendis-je demander, me rendant compte que je m’engageais dans le piège, si piège il y avait.
" Ce traitement ne prend guère plus de temps qu’une séance de psychothérapie courante, mais ce qui s’y joue est infiniment plus dense. Ce qui est mis en œuvre a la complexité d’un rêve, dont le rêveur parcourt les péripéties bien trop vite pour avoir le loisir de les verbaliser. Quand vous conduisez votre voiture, vous êtes sensible à de nombreux éléments simultanément. Vous anticipez la marche des autres véhicules, vous notez les écueils de la route, percevez comment répond le moteur, appréciez la cadence de l’essuie-glace, etc… En même temps rien ne vous empêche de mener avec votre passager une conversation suivie, parfois ardue. Vous ne vous étendez pas sur tout cela et sur bien d’autres choses, comme votre soif, le temps qui menace vos vacances… dont n’apparaîtra que ce qui vous sera nécessaire pour réagir le moment venu. Ainsi, vous répondrez à votre interlocuteur, vous vous arrêterez pour prendre de l’essence, acheter de l’eau ou téléphoner pour prévenir de votre retard… Mille choses sont en jeu, non pas à votre insu, mais sans vous retenir. Votre comportement tient compte sur le champ de ce que ne cesse de vous communiquer un présent qui se renouvelle. N’occupera votre attention que ce qui peut faire problème. Avez-vous pris votre carte de crédit pour payer l’essence, allez vous devoir inviter à déjeuner votre voisin ? Si cela va de soi, la seconde d’après cela sort de votre esprit. Si vous croyez avoir égaré votre carte de crédit ou que cela vous répugne d’offrir un repas à celui qui vous accompagne, cela suscitera votre réflexion. C’est ce comportement qu’exploite mon procédé pour cerner les difficultés propres à chacun. "
La comparaison me semblait un peu simpliste. Sans paraître s’en soucier, mon " conférencier " continuait :
" Que ma cure soit instantanée ou presque ne veut pas dire que ses effets en soient brusques et immédiats. Ce que l’on apprend aux enfants ou ce que l’expérience nous enseigne chaque jour peut n’être utile que bien plus tard ou ne jamais servir. Votre réticence (il l’avait perçue) est au centre du problème, j’y reviendrai. Sachez aussi que pour spectaculaires que soient les effets de cette cure, ils ne sont pas déroutants. Il pourrait être déconcertant de se voir soudain réagir de façon nouvelle devant des situations habituelles, devant un symptôme qui a disparu, devant une énergie devenue disponible, etc… mais, généralement, seul l’entourage remarque les changements, tellement ceux-ci sont intégrés par l’intéressé. "
Ces remarques, à se vouloir rassurantes, attestaient que me convaincre de tester cette cure était le principal objet de cette argumentation.
" On ne peut craindre un traitement que si c’est malgré soi qu’il vous modifie. Si bien des gens s’engagent dans une psychanalyse, sans trop savoir en quoi cela consiste, c’est parce qu’ils ne soupçonnent pas qu’ils puissent en être radicalement changés. Ils imaginent facilement, parce qu’ils le souhaitent, que certains de leurs symptômes puissent disparaître, mais pas qu’eux-mêmes puissent en être transformés. Ils croient que c’est l’effet sur eux de ce qu’ils pourront comprendre, donc maîtriser, qui leur permettra de se corriger, alors que c’est ce qui va les faire réagir à leur insu aux sollicitations de la situation qui les réformera. Sans qu’ils s’en doutent, c’est de se mesurer à la règle de tout dire qui va être principalement à l’oeuvre. Les interdits qui restreignent la libre expression du patient l’affrontent, à tout moment, à l’épreuve subreptice de s’y soumettre ou de les braver. Le travail de fond d’une psychanalyse s’opère sur de telles résistances et ses effets suivent leur dépassement. "
Je commençais à être intéressé, sans voir où cela pouvait conduire.
" Vous savez comme moi que ce qui nous constitue entraîne, avec la constance de nos personnalités, celle de nos symptômes. C’est cette cohésion qui maintient actifs des comportements devenus névrotiques d’être périmés, à cause de notre réticence au changement. Ma cure a la particularité de ne pas s’attaquer à ce qui fait résistance, mais de susciter chez le patient lui-même de puissantes envies de se comporter différemment. Elle le fait en l’affrontant à des situations qui font surgir en lui le rejet le plus vif d’être comme il est, autant par refus de ce qu’il s’aperçoit être que par appétence d’être autrement. On est loin, là, de plus ou moins mollement espérer, ou craindre, que quelque chose évolue, au long des mois d’une analyse. Oui, vous avez bien entendu, cette cure suscite d’intenses envies de changements. Elle n’impose rien qui ne soit pleinement désiré. Elle n’est fondée sur aucune référence standard, elle ne vise à aucune normalisation, elle n’aboutit à rien qui ne soit expressément voulu par l’intéressé, et là le mot est juste. "


Pour en venir à me tranquilliser ainsi, cet homme avait dû pressentir que sa proposition avait fait surgir chez moi une opposition radicale à tout ce qui s’imposerait avant d’avoir pu faire l’objet de tractations préalables entre moi et moi, ce que je ne saurais mieux préciser. Ce n’est pas que je m’aime comme je suis, ni que je me complaise à mes travers, mais je ne peux imaginer être autre que je suis qu’avec effroi ou dégoût. Par principe. Pourquoi ? Va savoir ! Ce serait perdre mes repères, me délier de tout ce qui m’a fait. Cela me différencierait de mes parents ou, au contraire, me ferait leur ressembler. Il avait raison : guérir, oui, changer, non. De toute façon, en la circonstance, il n’en était pas question. La proposition de tester ladite cure avait révélé en moi un besoin de constance. Rester bien au chaud dans mes façons d’être me convenait, même au prix de freins serrés sur une route dégagée. Jamais je ne pourrais envisager d’être autre que je ne suis, même si ce devait être comme l’ami le plus proche à partager mes idées. J’aurais le sentiment angoissant de perdre les mille fils qui me relient au monde. Je ne me reconnaîtrais plus. Inenvisageable. L’évocation d’instantanéité avait eu sur moi l’effet d’une interprétation sauvage : elle me soufflait que je ne voulais pas changer. Non, je ne voulais pas changer. Qu’avais-je donc peur de perdre, à quoi je ne pensais pas la minute d’avant ? Rien d’autre sans doute qu’une vague idée de moi. Pas grand chose, somme toute. Pas grand chose de précis, en tout cas, mais de fort.
M’assurer que pour moi cette expérience était exclue me laissait tout à fait libre de m’intéresser à cette méthode, censée venir à bout des résistances.... des autres, il est vrai. Ces noeuds qui nous ligotent tous, la psychanalyse a beaucoup de difficulté à les délier, ils sont inconscients et le propre de chacun est de les méconnaître. Nous sommes les esclaves des liaisons qui nous constituent, au prix de symptômes, parfois pénibles, mais rassurants par leur pérennité identifiante. Toute psychanalyse serait un parcours de rêve, si elle ne réveillait une aversion du changement. Que pouvait-on proposer de nouveau sur ces questions mille fois reprises ? Jusqu’ici, je n’avais rien entendu de tel dans les propos de ce collègue supposé. Pourquoi d’ailleurs ne m’avait-il pas annoncé la raison de sa venue, ni ne s’était présenté en prenant rendez-vous ? Je lui en fis la remarque interrogative.
" J’allais y venir dans un instant, me répondit-il. Mais d’abord une question : avez-vous entendu parler de la réalité virtuelle, plus connue par ses jeux vidéo que pour ses plus sérieuses applications comme les simulateurs de vol spatiaux. Savez-vous que cette technique s’est étendue, depuis quelques années déjà, à la chirurgie et au monde médical où, de façon courante aujourd’hui, elle génère des résultats étonnants. C’est dans ce registre que j’ai poursuivi mes recherches. Je suis psychiatre, vous êtes psychanalyste. Nous avons, face aux patients, deux attitudes non seulement différentes, mais antinomiques. Le psychiatre tourne son attention vers ce qui est objectif ou objectivable d’un comportement rapporté à une normalité, un peu abstraite, il est vrai. Vous, les analystes, quelle que soit l’apparence de ce qui vous est présenté, vous la rapportez à une intention inconsciente d’emprise sur la situation. Le psychiatre prend en charge un supposé désir de guérison derrière le tableau que, volontairement ou non, le patient lui présente de ses symptômes. L’analyste, quant à lui, entend derrière la variété des discours qu’on lui tient, l’expression d’un désir sous-jacent d’être compris et aimé. Ce qui est commun aux deux disciplines, c’est la résistance du patient à toute évolution de ses modes d’être, par une espèce d’inertie qui va jusqu’à s’opposer à tout allègement de sa pathologie. Ce n’est pas le moment, ici, d’entrer dans le détail et la fonction des résistances, ni sur leurs différentes formes. Seules importent, présentement, celles qui s’attachent à maintenir une image de soi conforme à des exigences intérieures que vous, analystes, vous vous efforcez de dépister et d’analyser. Vous souhaitez faire prendre conscience au patient que son attitude répète une défense infantile, afin qu’il puisse la dépasser. Ma cure opère tout à l’opposé de cette méthode. Elle n’interprète, ni ne suggère rien. Par contre, elle offre au patient la possibilité de saisir des aspects de lui méconnus qui, vus sous un angle inhabituel, lui apparaissent hautement indésirables. Le patient est, de ce fait, incité à prendre ses distances par rapport à une image objectivée de lui-même, sans avoir affaire, comme avec l’interprétation analytique, à ce qu’il peut ressentir comme une critique ou un reproche de l’analyste. En bref ma cure, en évitant toute réaction d’opposition à l’interprétation, attaque la même procrastination égocentrée. Si je ne me suis pas présenté à vous, c’est parce que je ne pouvais pas, en peu de mots, vous exposer mon travail sans le risque que vous me preniez pour un hurluberlu, que vous ne vous fassiez une idée fausse de ma cure et que vous ne me fermiez votre porte avant même de me l’ouvrir. D’ailleurs, depuis un quart d’heure que je vous parle, je ne fais que vous préparer à m’entendre sur le fond de la cure elle-même. "
" Je reconnais, répondis-je, que je commence à être intéressé par ce que vous dites, sans voir pour autant quelles questions je pourrais vous poser. J’ai de la réalité virtuelle une représentation limitée aux jeux vidéo : un pupitre de contrôle qui permet à des enfants d’agir sur des personnages soumis à des situations violentes que des logiciels font évoluer sur un écran. "
" Bon, alors à partir de là, imaginez que l’on vous mette un visio-casque, des gants de contrôle tactile et une espèce d’exosquelette fait de capteurs, sous la forme d’une combinaison sensible. Vous voilà, par la grâce de cet appareillage et de logiciels adaptés, transportable dans des mondes virtuels qui s’imposeront à vous comme votre quotidien. Vous y verrez et percevrez ce qui vous entoure, comme ici présentement. Vous constaterez que dans les situations qui vous sont proposées vos gestes ont une pleine efficacité. Vous savez, je pense, que grâce à ce procédé, il est possible depuis un certain temps déjà, aussi bien de se familiariser avec les délicates manoeuvres des engins spatiaux que de parfaire des techniques chirurgicales délicates. Ma cure par son équipement plus complexe vous propose, non plus d’améliorer une gestuelle difficile, mais d’affronter une diversité de situations psychologiques auxquelles vous devrez faire face. Pendant les séances, des univers virtuels deviennent totalement vôtres en ceci que vous êtes immergé dans des scènes auxquelles vous êtes incité à participer, grâce à la faculté que vous avez de pouvoir agir sur elles. Ce n’est plus comme au cinéma où vous êtes un spectateur passif, mais là, à tout moment, les situations évoluent en fonction de vos réactions. Vous êtes tenu de jouer un rôle de la même façon que vous ne pouvez vous en abstraire dans votre quotidien. Et vous vous y appliquez d’autant plus que ce qui arrive vous sollicite, vous dérange, vous trouble ou vous empoigne. Impliqué dans des circonstances parfois inattendues, vous allez apprécier vos réactions par leurs conséquences, dont certaines ne manqueront pas de susciter vos critiques, prélude à leur changement.
" Êtes-vous en train de me dire que votre cure consiste à se soumettre à ce genre d’épreuve ? "
" À vrai dire, oui. Le programme vous plonge d’abord dans quelques successions rapides d’évènements, dont il saura déceler grâce aux capteurs dont vous êtes bardé, ceux qui vous retiennent, vous embarrassent ou vous contrarient. À partir de là, il va vous immerger dans les situations qu’il a décelées être problématiques pour vous et auxquelles vous serez astreint à réagir au mieux. N’oubliez pas que, sous votre harnachement, vous vivez ce que vous percevez comme si cela vous arrivait réellement, donc avec la même sollicitation d’intervenir que dans votre monde journalier. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que le programme se centrera sur vos difficultés et vos échecs. L’appareil ne fait pas preuve en cela d’une perspicacité ingénieuse. Quand vous êtes d’accord avec vos façons de réagir, vous n’y portez même pas attention. C’est ce qui va vous poser problème qui va vous arrêter, bloquer vos mouvements, activer vos défenses névrotiques. En bref, c’est votre sensibilité propre qui va concentrer sur vous les circonstances qui justement vous seront délicates à affronter. Vos façons d’y faire face auront des suites plus ou moins bienvenues. Les plus malvenues vous donneront envie de les corriger. C’est là où votre réticence intervient. Abandonner une façon de faire éprouvée, pour une autre n’est pas facile, si on n’est pas fortement incité à le vouloir. Piloter un avion, par exemple, implique de nombreux réflexes qu’il n’est pas tentant d’abandonner, sauf à pouvoir en faire l’expérience sans risque réel. Vous reviendrez donc en arrière et vous reprendrez la séquence jusqu’à ce que, au vu de ce qui en aura découlé, la façon dont vous aurez réagi vous convienne. "
Si l’exposé était facile à suivre, le procédé restait assez abstrait. Il ne me donnait en tout cas pas pour autant l’envie de le concrétiser sur moi.
" Vous savez sans doute qu’une technique de réalité virtuelle, plus simple, permet, depuis quelques années déjà, la cure de symptômes phobiques à la façon des thérapies comportementales. Le malade a la possibilité d’affronter un univers virtuel dans lequel il sait qu’il va se mesurer à la peur bien réelle que lui inspirent certaines situations pour lui insupportables. Engagé dans le monde qui lui est imposé, il est d’abord tenté de sortir de l’expérience, à cause de ses effets pénibles, mais le fait qu’il sache qu’il puisse à tout moment le faire le rassure en général assez pour qu’il continue. Il va donc se mettre à l’épreuve, comme dans un jeu, de voyager en avion, de supporter la proximité des araignées, de rester dans de petites pièces closes, etc. Il va ainsi peu à peu dédramatiser sa sensibilité phobique, grâce à des logiciels adaptés à son cas. Ce qui est important dans cette épreuve est que, sans qu’il s’en doute, le patient doit choisir à tout moment entre son désir de guérir ou son inclination à garder sa phobie. "
" Je veux bien croire que cette méthode puisse faire céder certaines phobies, mais pourquoi qualifiez vous la vôtre d’universelle ? "
" Ce qui nous lie à nos habitudes comme à nos symptômes est une profonde aversion envers ce qui nous est inconnu, comme envers ce qui est nouveau. Nous nous sommes adaptés dans notre petite enfance à des situations lestées d’une grande part d’imaginaire. Depuis lors, nous avons survécu grâce, croyons nous, au maintien, sans même y penser, de ces lointaines façons d’y faire face. Comment les abandonner sans retrouver nos anciennes alarmes ? Ce qui est inhabituel est possiblement dangereux, c’est pourquoi ce qui nous constitue, et nous soutient, est une formidable force de répétition, qui déborde ce qu’on appelle l’expérience. Ce qui nous fait réagir est un ensemble de réponses au monde extérieur, pas forcément efficaces, mais vécues comme rassurantes par habitude. L’essence de la cure que je vous propose consiste en ce que, non seulement elle suscite l’envie de changements, mais qu’elle offre des occasions virtuelles de les expérimenter. Le pouvoir libérateur de cette cure résulte du déplacement de l’identification de soi sur autre chose que des traits de comportements. Cette cure fait de tout symptôme psychique rencontré un choix présent, voulu, soupesé, maîtrisable, changeable. En bref cette cure incite à s’identifier à des buts plutôt qu’à des manières. Le constat que s’en trouvent allégées beaucoup de pathologies justifie le qualificatif d’universel. "
C’était clair et convaincant. Les principes de cette cure étaient séduisants. Pas encore assez pour m’y aventurer. Je n’en dis rien et fus d’autant plus surpris par ce qui suivit :
" Votre hostilité envers cette cure est un peu son moteur. Elle est l’équivalent d’une phobie de la nouveauté. Elle révèle en vous un rejet préalable et permanent de toutes les potentialités inconnues que vous recélez, donc de tout de ce que vous pourriez être, à commencer par ce que vous avez envie d’être et que vous retenez. Cette cure vous fera discerner tous les freins qui vous constituent. Dans cette expérience, si vous ne sentez aucune opposition, il ne se passera rien. C’est vos réticences ou vos peurs qui vont être l’agent de vos changements. Je vais vous expliquer comment. De comprendre le mécanisme en cause n’empêche pas ses effets, sinon, je n’en aurais pas bénéficié, moi qui en ai élaboré la plus grande partie. Je vais laisser de côté la question complexe du matériel et des logiciels, j’y reviendrai si vous le souhaitez. Je vais vous expliquer comment la méthode peut vous faire dépasser vos conflits internes, c’est-à-dire vous permettre d’accéder à ce que vous vous employez à contenir et à contrarier en vous. "


" Vous voilà harnaché, prêt à vivre quelques séquences de vie que vous savez virtuelles, mais qui par le réalisme des formes et des sons, s’imposent à vous et vous font réagir. Ce peut être des images de synthèse, mais elles vous sollicitent bien plus qu’une photo ou un souvenir ne peuvent vous émouvoir. Dans la variété des scènes auxquelles vous êtes affronté, seuls les éléments auxquels vous serez sensible vous importeront, ce que vous ne saurez prévoir. Selon les situations, vont vous être imposés tels ou tels rôles correspondant à des personnages qui parfois vous feront horreur. Vous allez vivre une infinité de circonstances dans lesquelles vous changerez d’attributions successivement. Vous allez vous trouver devant des faits, parfois minimes, auxquels vous allez répondre intensément. Lorsque ces situations vous immobiliseront, elles révéleront en vous un conflit latent entre des tendances opposées. Quand vous ne serez pas dérangé par vos façons de faire, vous vivrez la chose comme un jeu. Là où vous ne saurez pas quoi faire, ou aurez peur d’en décider, il vous faudra quand même affronter ce qui s’ensuivra. Les inconvénients qui vont résulter de ce que vous aurez fait, ou de ce que vous n’aurez pas fait, vont vous inciter à recommencer autrement, vous faisant prendre distance avec vos habituelles façons de faire. Contrairement à la vie réelle, vous pourrez retourner en arrière et modifier indéfiniment telle ou telle séquence jusqu’à ce que son déroulement vous agrée. Vous pourrez choisir d’obéir à vos inhibitions ou décider de passer outre, grâce au fait que vous pouvez prendre cela pour une simple expérience. Vous serez confronté à des interlocuteurs qui ne sont qu’apparemment réels, ce qui vous fera mieux mesurer à quel point vous fonctionnez seul. Vous vous apercevez alors que les jugements critiques, que vous craignez de voir portés sur vous, qui vous dérangent ou vous inhibent, ne sont que des projections, puisque vous ne pouvez les imputer qu’à vous-même. À l’inverse, quand vous vous montrerez vaniteux de vos actes, vous découvrirez, là aussi, que vous êtes seul à les apprécier et que vous attribuez aux autres votre propre regard. En bref le choc sera de percevoir à quel point votre vie s’écoule comme un monologue, dont la redondance perpétue une image de vous notablement contrainte, que vous découvrirez ne pas être vraiment vous. "
" Si ma cure, comme vous pouvez le constater, diffère notablement d’une cure analytique, toutes les deux ont pourtant ceci en commun qu’elles plongent le patient dans une réalité virtuelle. Le génie de Freud a été d’y être parvenu avec sa simple règle de dire tout ce qui vient à l’esprit. Dès cette consigne formulée, le patient, qu’il le veuille ou non, est confiné au monde virtuel de ses pensées, qui n’ont comme suite possible que d’être communicables à son analyste. À suivre cette consigne, le patient circule dans ce monde conduit par l’agencement spontané de ses associations. Rien du contenu de ce qu’il peut dire n’a de retentissement réel. Ce qu’il en craint ou en espère est du seul ressort de ce qu’il transfère sur la situation. Mon procédé est beaucoup plus lourd à mettre en œuvre, il est bien loin de la simplicité du cadre analytique. Son appareillage est fort complexe et n’existe encore qu’à deux exemplaires. Mais il engendre beaucoup plus de distance avec la réalité, puisqu’il donne la licence de tout faire. Le patient circule dans un monde de situations virtuelles dont seul le canevas lui est imposé et dans lequel il doit s’affirmer. Mais il ne va le faire que par des actes qui comptent " pour du beurre ", comme disent les enfants, puisqu’il sait pouvoir les reprendre et les modifier. Dans les deux types de cure, le patient expérimente ce qu’il dit ou ce qu’il fait, sans avoir à craindre de retombées dans la réalité, sauf celles que lui suggèrent la disposition transférentielle qui actualise ses interdits. Ce qui rend ma cure spécifique sur ce point, c’est que le patient, ne pouvant imputer cette disposition à la personne de l’analyste qui est absente de ce cadre, tend plus facilement à s’en distancer, en découvrant qu’il la projette. "


Je comprenais maintenant que c’était à un subtil jeu de rôles auquel cet homme me conviait. Je me sentais moins réticent, avec l’amorce d’une envie de découvrir comment je réagirais dans des circonstances que peut-être je ne rencontrerai jamais dans ma vie réelle.


" Pouvoir revenir en arrière, continuait de plaider mon novateur, instaure une réversibilité du temps qui permet d’effacer un acte et de pouvoir le reprendre autrement. Cela donne une liberté de décision que vous ne sauriez imaginer, consentant des attitudes jusque-là pour vous impensables. Cela vous permet de déborder sans mesure le cadre de vos façons d’être. Votre image de vous devient élastique. Tout ce qui vous identifie est en ébullition. Vous prendrez en un instant un fantastique recul par rapport à votre identité, du simple fait de vous apercevoir, vexé comme vous ne l’aurez jamais été, qu’elle n’est qu’une construction mentale aléatoire. Vous mesurerez combien ce qui vous meut répond à un dressage, sans autre principe que de s’autoproclamer par le rejet de ce qui lui est dissemblable. Vous découvrirez que c’est vous qui donnez sa valeur à toute chose. Vous discernerez que vous croyez dédier une image de vous à la galerie des ancêtres de toutes sortes qui peuplent votre esprit, pour les découvrir bien plus à votre service que vous au leur. Vous percevrez que vous vivez en circuit fermé, même et surtout quand vous croyez subir le monde extérieur. "
" Ce que vous dites est fascinant mais, pardonnez-moi, vous restez bien loin du vécu même de la cure. "
" C’est qu’il est difficile de traduire en mots une intensité émotionnelle. Vous relater ce que fait vivre la réalité virtuelle risque de vous en donner une représentation assez plate. Je vais quand même essayer de vous rapporter comment vous pourriez vivre une séquence de ma cure, une parmi bien d’autres. Voilà, imaginez que vous veniez d’endosser votre équipement et que vous mettiez en route le logiciel. Vous vous retrouvez dans un immense hall bordé d’une multitude de petites portes. C’est ainsi que cela commencerait cette fois-là, mais rien ne se déroule jamais de la même façon. Vous vous approchez d’une de ces portes. Il y est inscrit : RÉSERVÉ À CEUX QUI OSENT. Oser quoi ? Vous hésitez. Vous passez à celle d’à côté. Elle porte la même mention. Cela n’atténue pas votre réticence. Vous flairez un piège. Mais de quoi auriez-vous si peur ? Cette crainte restant insaisissable, vous décidez de pousser une de ces portes qui vous narguent. Vous n’avez pas le temps de vous interroger davantage que vous vous trouvez engagé dans une espèce de boyau souterrain, assez obscur, creusé à même le sol dans lequel il s’enfonce doucement. Vos yeux s’acclimatent, vous êtes seul. Vous ne savez pas où cela conduit. Vous pensez qu’il faut plutôt descendre que monter. Il fait froid, l’humidité suinte des parois terreuses sur le sol rugueux. Vous avancez prudemment parce que l’éclairage ne provient que de puits d’aération assez espacés. Votre progression est difficile et éprouvante. Qu’est-ce que ce guêpier ? Qu’êtes-vous venu chercher là ? Mais que cherchez-vous donc ailleurs ? Et puis, vous arrivez à une bifurcation marquée de deux flèches. L’une indique : QUI ÊTES-VOUS ? L’autre : ÉCHAPPATOIRE. Quelle voie prendre ? Qu’est ce qui vous pousse ou vous retient ? Admettons que vous vous engagiez dans la première. Son goulet se rétrécit et continue de descendre. Vous commencez à être oppressé, vous continuez sans savoir pourquoi. À la fin d’une courbe, vous distinguez une pancarte sur le mur qui signale : PSYCHOTHÉRAPIE INSTANTANÉE (DANGER). Intrigué et inquiet, vous continuez d’avancer, un peu par inertie. Vous êtes toujours dans la presqu’obscurité. Le temps commence à vous paraître long dans la solitude et l’incertitude de votre conduite. Progressant toujours vous voyez les parois de terre remplacées par de vrais murs et vous commencez à percevoir une espèce de brouhaha confus qui s’amplifie au fur et à mesure de votre avancée. Passé un coude, vous débouchez au coeur d’un grand amphithéâtre souterrain, assez sombre lui aussi. Toutes les places sont occupées sauf une où vous allez vous asseoir. Vous voilà un peu tranquille à être perdu dans l’assistance. Au bout d’un moment, vous vous demandez ce que tous ces gens font là ? Pour le deviner, vous vous penchez pour essayer d’apercevoir quelle sorte de personnage est devant vous. Surprise, il vous ressemble. Vous vous tournez alors à gauche et à droite pour distinguer vos voisins. Vous avez un moment d’effarement à constater que certains d’entre eux vous ressemblent tout autant ! En étendant votre regard alentour, vous découvrez d’autres clones de vous disséminés ici et là, perdus dans la multitude. Vous ne savez plus très bien lequel vous êtes, parce que vous ne vous trouvez pas toujours à la même place et que vous voyez chaque fois la salle différemment. Seule demeure la continuité de votre monologue intérieur, cette fois assez abasourdi. Votre cœur bat un peu plus vite quand vous constatez que, tout en bas, derrière la table du conférencier, c’est vous aussi que, de loin, vous voyez pontifier. C’est votre voix, vos mots, vos tournures, vos intonations, vos idées, que vous entendez proférer avec vos attitudes habituelles, qui vous semblent ridicules. Vous avez du mal à accepter cette image à la fois familière et étrangère. Vous peinez à vous reconnaître, tout en sachant que c’est absolument vous. C’est un choc. En plus, venues de l’extérieur, vos idées ne vous paraissent pas très palpitantes. Vous vous rendez compte que leur valeur tient plus à votre plaisir de les exprimer qu’à leur intérêt propre. Êtes-vous vraiment ce type maniéré ? Vous appréciez la chance d’être perdu dans les travées et que personne autour de vous ne se doute que quelques rangs plus bas, c’est vous qui pérorez. Et puis, une discussion s’engage entre l’orateur et la salle. Un instant plus tard, vous vous surprenez à prendre la parole pour vous désolidariser de ce que vous n’avez pas supporté d’entendre. Vous n’avez pas pu vous retenir de manifester, selon votre habitude, un désaccord de principe avec l’exposé. Et, comme toujours, c’est bien envoyé et subtilement méchant. Soudain, sans transition, vous êtes au pupitre et vous tentez de répondre à cette imparable objection. Vous essayez de faire ce que vous croyez être bonne figure, devant un auditoire devenu impressionnant, la lumière revenue. Tout en faisant au mieux pour justifier votre position, vous savez aussitôt comment on vous juge, puisque c’est vous aussi qui écoutez de tous les coins de la salle. Vous percevez alors la flopée de jugements à l’emporte-pièce que vous portez habituellement sur les autres. On vous trouve prétentieux, obscur, de parti pris, suffisant, radoteur, pénible, nul. Et puis le silence se fait, On vous applaudit chaleureusement. Certains descendent vous féliciter, tout en en pensant pas moins, comme vous le faites parfois. Vous ne savez plus où vous en êtes. Que signifie d’être approuvé, de vouloir plaire ? Vous vous sentez comme un mendiant qui a fait son numéro et qui guette ceux qui s’y sont laissé prendre. Revenu, le temps d’un clic, au coeur de la salle, vous suivez d’en haut vos manières de répondre à ceux qui vous entourent avec empressement. Vous vous voyez accueillir des compliments de toutes sortes, avec une bienveillance feinte. De contempler cette attitude faussement modeste, que vous vous connaissez bien, vous agace prodigieusement. Vous ne supportez plus d’être confronté à vos manières cabotines, dont vous n’auriez jamais imaginé qu’elles soient si transparentes. De vous voir, à distance, participer à cette bouffonnerie, sans pouvoir rien y faire de votre place, vous rend furieux. C’en est trop. Vous descendez les gradins avec vivacité pour faire cesser cette mascarade. Vous voyez, en vous approchant de lui, la panique s’emparer de votre double. Sans hésiter, vous le saisissez par le bras et… vous revenez à la réalité réelle, que vous aviez un peu oubliée. "


" Cette séquence aurait pu diverger, à chaque instant, d’une infinité de façons. Elle fait partie d’une série sur l’image de soi. Comme vous le voyez, c’est moins une épreuve d’action que de prise de conscience dans laquelle, remarquez-le, c’est votre seul jugement qui opère. Son but est de faire prendre du recul par rapport à l’égocentrisme qui isole chacun des réalités extérieures, fermé aux autres et tout autant à ce qui est différent qu’à ce qui est nouveau. L’image que l’on entretient de soi avec ferveur sans vraiment la voir est loin d’être toujours brillante, mais elle affirme nos modes d’être familiers, et notamment nos symptômes, qui en arrivent à être narcissisés comme des attributs précieux. Ne vous êtes-vous jamais entendu dire de tel ou tel de vos travers, dont parfois vous vous plaignez, que c’est plus fort que vous, comme si vous énonciez, là, un titre de noblesse. Vous le faites avec un certain plaisir rhétorique : la formule est sans appel ! Nombre de nos comportements deviennent morbides du seul fait qu’on les maintient, même périmés, parce qu’on s’y reconnaît. Ne vous êtes-vous pas senti menacé par ma cure à ce niveau ? Vous êtes-vous demandé pourquoi ceux qui sont en analyse s’emploient à parler surtout de leurs problèmes, ce que ne leur suggère en rien la règle fondamentale. Ressasser leurs propres ennuis sous mille variantes leur est plus rassurant que d’avoir des pensées étrangères à leur marque identificatoire névrotique. Le pénible familier est souvent perçu comme un terrain sûr. C’est pourquoi quantité de manifestations pathologiques se trouvent allégées par une simple distanciation critique de cet égocentrisme pathogène. "


" Le côté évènementiel et anecdotique de ces séquences virtuelles est une nécessaire mise en condition qui contribue à imposer l’emprise des diverses situations, jusque dans leurs invraisemblances. L’impact du cadre déjoue toute réflexion et contribue à imposer l’expérience. L’incident le plus minime peut vous faire apercevoir avec étonnement à quoi votre façon d’y répondre a été soumise. Être affronté à des situations totalement inattendues dérange vos façons habituelles de voir les choses ou de ne pas les voir. Vos réactions, qui ont du mal à être adéquates, vous incitent à les critiquer et à les modifier pour atténuer l’insatisfaction qu’elles vous distillent. Tout ce vécu laissera des traces en vous bien après la séance, croyez-moi ! Comme tout ce que vous rencontrez dans votre vie ordinaire, vous intégrerez le fruit de vos réflexions en oubliant leur origine. La cure aura été comme un rêve. "


" Le fait que vous sachiez que vous vivez l’équivalent d’un jeu vous permettra des autocritiques que, dans la vie courante, votre amour-propre vous aurait interdites. Y concourt le fait que vous pouvez hasarder bien des comportements que vous n’auriez jamais imaginés jusque-là. Votre curiosité vous les fera essayer d’autant plus facilement qu’il n’y a pas de témoin. L’important est de découvrir que tout cela s’accomplit sous couvert de votre seule appréciation, sans l’ombre d’un quelconque regard moralisateur extérieur. Vous ne serez jamais confronté qu’à vos propres jugements. Comme neutralité, la psychanalyse ne fait pas mieux. Quand, revenu dans votre vie de tous les jours, vous rencontrerez des situations homologues, vous saurez y faire face à votre avantage, à distance de vos anciennes contraintes. Seuls résisteront vos vrais problèmes névrotiques, pour lesquels vous pourrez alors aller voir un psychanalyste. À bon escient, cette fois. Ma cure, vous le voyez, n’a pas le même niveau d’ambition que la psychanalyse, tout en pouvant apporter beaucoup en un temps minimum. Elle permet de se dégager de l’image que l’on cultive de soi pour un faux profit narcissique, qui s’oppose à tout processus d’adaptation actuelle. À celui qui s’y soumet, ma cure fait vivre d’autres versions de sa propre réalité. "


" Une différence importante de mon procédé avec la psychanalyse est l’absence de… psychanalyste. Ainsi, ce qui devient conscient de soi n’émane pas d’un personnage idéalisé. Ici, plus de " sujet supposé savoir ". Si c’est une des modalités de la névrose que de s’adresser à un interlocuteur projeté, dans ma cure ce n’est plus une personne. Dès lors, les résistances liées au transfert, comme celles qui en analyse retiennent de s’exprimer, sont moins fermes. Le patient découvre l’inanité d’une attitude qui ne peut s’adresser à un programme logiciel dont, à l’évidence, il ne peut attendre d’être approuvé et aimé ou mal jugé et rejeté. L’atténuation des mouvements de transfert successifs y est, de ce fait, plus spontanée et plus entière, même si elle semble à la discrétion du patient. "


" Voilà, je vous ai exposé l’orientation générale de ma cure. Je pense que vous ne craignez plus de la tester. Probablement même êtes-vous tenté de le faire ? Tout ce que vous risquez de perdre, vous le voyez, c’est une certaine image de vous, dont vous pouvez pressentir maintenant de quelles irréalités elle est faite, contrairement aux réalités contraignantes qu’elle vous impose pour la maintenir. Avec votre expérience vous serez à même d’apprécier le profit qu’auraient bien des personnes à suivre cette cure et notamment celui qu’auraient vos propres patients à le faire au moins une fois au cours de leur analyse. J’imagine même que vous méditez déjà de la suggérer à quelques-uns de vos collègues. Dans ce cas, que je souhaite vivement, leurs opinions dans ma publication en renforceront l’audience. Je vous rappellerai dans quelques jours. "
L’homme parti, je demeurais songeur. Jamais je n’aurais imaginé que la règle fondamentale freudienne puisse confiner les patients dans une réalité virtuelle, du seul fait de rendre leur dires factices. Il est vrai que, sur le divan, rares sont ceux qui usent véritablement de la liberté de parole qui leur est donnée. C’est que rendre légitime n’importe quelle expression ne la rend pas pour autant innocente. Ainsi, il reste assez périlleux, après une affirmation quelconque, de la faire suivre de son contraire, comme s’il en résultait une irrationalité, signe d’une tare incurable. C’est là un des carcans secrets qui enserrent la liberté que chacun se croit avoir quand il pense, jusqu’à Einstein, lui-même, proclamant l’impossibilité raisonnable de la physique quantique. Or, une des particularités de cette nouvelle cure consiste à rendre possible de faire suivre une action quelconque par son contraire, dans le renversement d’une attitude, qui n’a rien d’impensable. Agir engagerait donc moins que penser ! L’acte ne mettrait en question qu’une conduite aléatoire, alors qu’une pensée, même dérisoire, pourrait révéler une organisation morbide. Cette nouvelle cure, bien que réussissant à émanciper, en plus de la parole, l’acte lui-même, ne m’avait pas été présentée comme entamant le champ ouvert par Freud, faute d’accéder au registre de la métapsychologie. Elle avait, par contre, la prétention d’attaquer directement l’inertie de l‘image de soi hostile à ce qui lui est étranger, donc à tout changement. Somme toute, pour moi, vue sous l’angle d’une dénarcissisation de ma névrose, l’expérience s’avérait assez attrayante !

Le lecteur du présent compte-rendu aura deviné que je suis tout prêt à accepter de tester cette cure, dont je pense avoir bien besoin. Mais avant d’en terminer avec l’étonnante proposition que m’a faite ce novateur, et pour répondre à son voeu, je tiens à préciser à ceux qui désireraient d’autres détails ou qui souhaiteraient bénéficier personnellement de cette cure que leur demande lui sera transmise, à simplement la faire connaître à :

Jean-Claude Lavie

(suite à paraître en librairie début 2006)
 
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