DUELLUM
Premier
lecteur : Vous ne trouvez pas qu'il
est étrange, ce texte en forme de triptyque qui ne semble
aller nulle part, tisse des liens circulaires, à la manière
de La Divine Comédie ?
Son mouvement s'amorce par la description des trois strates
de la jalousie. De la jalousie normale ou concurrentielle, « il
y a analytiquement peu à dire », ce qui n'empêche
pas Freud d'en dire plusieurs mots, peu anodins au regard de
la suite : elle se compose de deuil, de douleur concernant
l'objet d'amour cru perdu, d'atteinte narcissique, de sentiments
hostiles, et d'un apport plus ou moins grand d'autocritique,
le tout s'enracinant « profondément dans l'inconscient »,
en continuité avec « les motions les plus
précoces de l'affectivité enfantine »,
dans la foulée du complexe d'Œdipe. Cette jalousie « est
vécue bisexuellement par bien des personnes ».
Qui est-il donc ce jaloux qui « se situe consciemment
à la place de la femme infidèle » et
se sent livré au vautour, tel Prométhée [1] ?
Le lecteur se sent pris dans un tourbillon de places changeantes,
d'objets permutables et de sentiments paradoxaux. Puis on s'enfonce
dans la deuxième strate, celle de la jalousie projective
marquée d'une insoutenable duplicité : le
jaloux est, de fait, l'infidèle lui-même, s'affolant
de la vérité de son mensonge. Il part en guerre
contre le monde entier dont la tolérance conventionnelle
au compromis lui paraît sans limites et propre à
susciter toutes les tromperies. Déjà le délire
pointe, et il suffit de peu pour pénétrer dans
le troisième cercle, celui de la jalousie délirante,
« forme classique de paranoïa »,
et définie donc comme une tentative de défense
contre « une motion homosexuelle surforte ».
Le point trop fixe de l'objet aimé fige dès lors
la passion. S'est substituée, à la multiplicité
de situations imaginaires improbables, la rigueur abrupte de
la folie monomaniaque. Que s'est-il donc joué dans ces
trois pages pour que l'on soit saisi insidieusement d'un sentiment
d'oppression ? Car de la jalousie délirante où
l'on s'est comme engouffré, Freud ne dit presque rien,
contrairement aux deux autres. Cinq lignes seulement, qui tombent
comme un couperet : paranoïa d'une « homosexualité
tournée à l'aigre » [2],
puis la formule devenue classique : « Ce n'est
pas moi qui l'aime, c'est elle qui l'aime ». Puis
la chute : « dans un cas de délire de
jalousie, la jalousie ne provient jamais de la troisième
strate seule ». Tout était donc en germe,
déjà là, dans la jalousie dite normale,
cette inévitable épreuve rencontrée par
tout enfant empêtré dans son complexe d'Œdipe ou
de « fratrie ». Et le délire ne
serait que la forme ultime de défense contre la bisexualité
inhérente à notre condition ? Cette bisexualité
que Freud avait affirmée d'emblée comme vécu
fréquent de la jalousie, impliquant que pour un homme
il s'agissait de bien autre chose que la simple douleur concernant
la femme et la haine envers le rival masculin.
Second
lecteur : Reste la force de ce cheminement
de Freud qui va contre les idées préconçues de la folie ;
la formation du délire apparaît plus que jamais comme une superstructure,
la vraie structure délirante étant déjà inscrite dans la situation
banale.
Premier
lecteur : Je vous l'accorde. Mais continuons :
c'est donc à l'enfer que nous sommes parvenus. Celui de la paranoïa
pour qui le défaut d'amour est vécu comme de l'hostilité, et
où l'ambivalence prend le relais de la jalousie pour inverser
l'affect qui « concerne la personne la plus aimée du même
sexe » [3].
Et non content de marteler le clou de la parenté de la jalousie
et de la paranoïa, Freud continue de réduire la distance qui
pourrait nous séparer de la folie en posant - ou feignant de
poser - une question qu'il juge inexacte : le paranoïaque
a-t-il des rêves normaux ? Oui, dit-il d'abord : voici,
chez un paranoïaque avéré, des rêves exempts de délire. Non,
dit-il ensuite : voici un cas avec un « rêve de transfert
paranoïaque caractéristique ». Et finalement il conclut
que c'est selon, car le rêve ne fait « qu'accueillir ce
qui dans la vie de veille était à ce moment repoussé ».
Mais, « encore cela n'est-il pas forcément la règle ».
Freud a-t-il décidé de nous rendre fous ? Ou cette impression
de tourner en rond tient-elle simplement à ce qu'il nous a « imposé »
de nous placer dans la configuration sans issue d'une « homosexualité
tournée à l'aigre » ?
Second
lecteur : Là, vous parlez peut-être
un peu comme son rêveur paranoïaque qui pensait qu'il voulait
lui imposer un transfert paternel !
Premier
lecteur : Admettez qu'il ne lui a donné
aucune chance à ce rêveur, qu'il désigne
comme un cas de paranoïa, alors même que l'homme « n'accordait
aucune significativité [à ses idées délirantes]
et les tournait régulièrement en dérision » [4].
La force du facteur quantitatif de son « ambivalence dans
le rapport au père » le qualifie inexorablement
de « candidat à [une] issue morbide ». Le germe
serait encore là, même lorsque les pensées
de persécution ne rencontrent ni crédit, ni valeur
chez celui qui les pense « comme des éclairs ».
Quel rempart trouverons-nous contre l'aigreur si même
notre capacité de jugement ne vaut plus rien ? Décidément,
cette homosexualité tournée à l'aigre prend
figure de malédiction. Mais poursuivons, puisque Freud
le veut, avec le troisième volet du triptyque, cette
homosexualité qui était présente dans la
paranoïa, comme la paranoïa était présente dans
la jalousie. Cinq pages de paranoïa, flanquées de part
et d'autre par trois pages de jalousie et trois pages d'homosexualité.
Ne mettons pas la symétrie là où elle n'est
pas. Ce dont la genèse de l'homosexualité est
le « parfait pendant », c'est le « développement
de la paranoïa persecutoria », et l'élément
emboîté est finalement la jalousie, dont le traitement
diffère : tandis que dans un cas, les personnes
initialement aimées deviennent des persécuteurs,
dans l'autre les rivaux se muent en objets d'amour. « Mutation » [5]
« transmutation ? L'affaire semble relever du miracle,
nimbant l'homosexualité d'un halo d'amour, de « surmontement
prématuré de la rivalité », là
précisément où le paranoïaque échoue
à trouver autre chose qu'étrangeté et hostilité.
Divine Comédie toujours, dans une
ascension maintenant qui paraît fabuleuse tant la genèse
de l'homosexualité semble ménager de promesses.
En effet, si la mutation de la jalousie en amour intervient
assez précocement pour que « l'identification à
la mère passe à l'arrière-plan »,
rien n'entraîne alors « l'horror feminae » et les
« positions homosexuelles n'excluent pas l'hétérosexualité ».
Retour intégré de la bisexualité originelle [6] ?
Cela bien sûr, à condition que l'homosexuel ne
soit pas un paranoïaque, c'est-à-dire un homosexuel aigri«
On ne sait plus si l'on est en pleine tautologie ou en plein
syllogisme !
Second
lecteur : Quelle rage ! Décidément,
vous voilà bien ému par ce texte. Mais ne croyez-vous pas que
c'est là tout simplement un effet de résistance de votre part ?
De cette incorrigible résistance qui n'arrête pas de s'emparer
de nous, et fait de nous à nos heures, d'ordinaires ennemis
de la psychanalyse. Car on est confronté à une sorte de sauvagerie
avec la paranoïa, comme déjà, bien avant, on le fut à la lecture
de Schreber.
Premier
lecteur : C'est bien ce que je dis.
On tourne en rond. Il ne fait que répéter ce qu'il avait élaboré
d'une façon autrement attentive et pertinente dix ans plus tôt.
Mais dans Schreber, c'était une démonstration percutante - un
modèle de style - de la logique grammaticale du fantasme. C'est
bon, nous avons tous accepté, depuis lors, l'indissociable intrication
de la paranoïa et de l'homosexualité dans la configuration du
délire.
Second
lecteur : Mais que faites-vous alors
de la jalousie que Freud introduit ici au même plan que l'homosexualité
et la paranoïa ? Cette jalousie qui vous dérangeait tant
tout à l'heure quand vous déploriez ce germe déjà là, ce ver
dans le fruit, les affres par lesquelles passe tout enfant et
dont vous vous désoliez tant ?
Premier
lecteur : Ne vous paraît-il pas désolant,
à vous, de soupçonner le paranoïaque dans tout enfant blessé ?
Second
lecteur : Bien sûr ! vous
y voyez un continuum entre le normal et le pathologique, et
vous commencez à vous tourmenter de seuils, de tableaux,
de nosographie. Mais n'êtes-vous pas frappé par
le fait que Freud ait ici recours à un sentiment auquel
nul ne peut se déclarer étranger ? La jalousie
est un événement psychique singulier : on
ne peut pas prétendre ne l'avoir jamais éprouvée.
Qu'on n'y ait pas cédé dans l'action, qu'on l'ait
même chassée de sa pensée, voilà
qui est fort bien, mais cela n'empêche pas qu'on sache
de quoi il s'agit. Là, on rejoint l'universel, cet universel
sur lequel Freud s'applique inlassablement à fonder ses
conclusions. Rappelez-vous comment il était passé
de sa théorie de la séduction au complexe d'Œdipe.
Eh bien, nous y sommes là encore, car la jalousie relève
bien évidemment de l'universel de l'Œdipe - comme
d'ailleurs de celui de la bisexualité. Car celle-là
aussi, elle vous ennuyait, cette bisexualité à
laquelle vous l'accusez de revenir en tournant en rond. Or,
« il y a des propositions qui ne deviennent significatives
que du jour où elles peuvent prétendre à
l'universalité » : ça c'est Freud
tout craché, et il l'écrivait en 1915, à
propos du lien de la paranoïa et de l'homosexualité
justement [7].
Premier
lecteur : On ne va quand même
pas revenir indéfiniment sur les postulats ! Bien
sûr, l'Œdipe, la bisexualité ; mais on
sait tout ça !
Second
lecteur : Allez-vous en faire des dogmes ?
Si on y revient, ce n'est pas pour répéter ce qu'on sait, c'est
pour penser du nouveau sans perdre complètement pied.
Premier
lecteur : Et vous prétendez que Freud
a pensé du nouveau dans ce texte de collage bancal ?
Second
lecteur : Pourquoi pas ? Replacez-vous
en 1922, ou plutôt en septembre 1921, moment où il donne lecture
de ce texte, ainsi que d'un autre qui ne sera pas publié de
son vivant, sur la télépathie [8],
à un comité restreint et informel réuni à Gastein, et cherchez
les difficultés susceptibles de préoccuper son esprit. On est
juste après la parution de Psychologie des masses et analyse
du moi [9].
Un texte dont le chapitre VII s'intitule « L'identification »,
et dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas simple.
Il y est question entre autres difficultés de la manière dont
l'identification peut venir à la place du choix d'objet, et
le choix d'objet, régresser à l'identification. Sujet, objet,
tout cela permute inextricablement. En fait, on est à la croisée
de ce que Freud avançait dès 1914 dans « Pour introduire
le narcissisme », avec l'idéal du moi qui a lié « outre
la libido narcissique, un grand quantum de la libido homosexuelle » [10] ;
il concluait : « on comprend mieux ainsi pourquoi
la paranoïa est souvent causée par une atteinte du moi, par
une frustration de la satisfaction dans le domaine de l'idéal
du moi » [11].
L'imbrication du narcissisme, de l'idéal du moi et du choix
d'objet narcissique - terme dont l'étrangeté ne cesse d'être
frappante, et ne s'épuise pas du simple fait de l'opposition
au choix d'objet par étayage [12]
- amène Freud entre 1915 et 1922 à revenir trois fois sur la
question de l'homosexualité qu'il ne considère pourtant pas
comme un terrain d'action pour la psychanalyse ; il semble
qu'il en ait besoin pour comprendre ce qu'il voulait dire par
son « choix d'objet narcissique » : d'abord dans
« Communication d'un cas de paranoïa en contradiction avec
la théorie psychanalytique », où il affirme l'universalité
de sa proposition initiale, que « le paranoïaque lutte
contre le renforcement de ses tendances homosexuelles » [13]
et que le persécuteur est bien du même sexe, malgré les apparences ;
ensuite dans « Psychogenèse d'un cas d'homosexualité chez
une femme » [14],
en 1920, où il réaffirme l'universalité de la bisexualité. Et
finalement dans ce texte qui vous chagrine tant, où identification,
choix d'objet narcissique, bisexualité, paranoïa, homosexualité
sont brassés ensemble une fois de plus. Mais c'est peut-être
l'incongruité même du texte qui devrait dissiper un peu votre
colère. Qu'est-ce que Freud avait en tête en créant ces trois
cercles de la jalousie, de la paranoïa et de l'homosexualité,
pour y chercher ce qu'il appelle les « mécanismes névrotiques »
qui y seraient à l'œuvre ? Des mécanismes névrotiques,
propres à l'appareil psychique donc, et non à des conditions
particulières. Si on les reprend, indépendamment des substrats
auxquels ils ont été attachés dans l'exposition, ces mécanismes
sont au nombre de trois : la projection, l'inversion (d'affect),
la mutation (de la fixation en identification, ou de la jalousie
en choix d'objet narcissique, ou de la jalousie en sentiment
social). Les deux premiers sont homogènes en ce qu'ils désignent
l'un et l'autre le traitement d'une opposition dedans/dehors,
amour/haine. Le troisième est plus étrange, plus difficile à
désigner car ce qui est « muté » relève à la fois
des limites du moi, de la qualification de l'affect et du contour
de l'objet qui se modifie avec la matière même du lien. Il est
alors loisible de penser qu'il existe une vraie difficulté à
penser ce mode, et que même Freud s'y est heurté sans pouvoir
l'énoncer clairement. En fait, la question est l'impossibilité
de penser l'objet. On a eu, depuis, le temps de s'en rendre
compte, notamment à travers les heurs et malheurs de ce qu'on
appelle de nos jours la « théorie de la relation d'objet »,
où les deux termes de « relation » et « d'objet »
ont inéluctablement tendance à se figer. Car une fois dépassée
la question de la genèse précoce de l'objet, les objets constitués
semblent toujours susceptibles de qualifications d'allure certaine
(mauvais, interne, etc.). Quant à la relation, elle tient ensemble
sujet et objet sur un axe généralement unique (proximité/éloignement
par exemple) qui va de la fusion au renoncement ; et « l'identification
projective » (qui ne figure pas chez Freud), si abondamment
associée actuellement à cette pensée pour rendre compte de ce
qui n'est pas localisable dans le transfert, finit souvent par
se réduire elle aussi à un axe de déplacement en masse, déménageant
du patient dans l'analyste. Or, ce que désigne Freud par la
« mutation de la fixation en identification » - à
la mère, par exemple - est moins aisé à représenter, et certainement
pas spatialement. Et même le terme « d'objet aimé »
qu'il utilise a des connotations plus littéraires que relationnelles
ou objectales, et désigne plutôt un point plus ou moins descriptible
autour duquel s'organisent la fixation, l'identification, le
choix d'objet ou « le « sentiment ».
Premier
lecteur : vous lisez bien des choses
dans ce texte ! Et tout ça parce que Freud aurait en quelque
sorte « déconditionné » son affaire de paranoïa et
d'homosexualité, simplement en introduisant la jalousie comme
maillon de l'universel ? C'est une véritable métapsychologie
de l'objet que vous appelez de vos vœux pieux !
Second
lecteur : Justement, je crois que c'est
bien cela que Freud lui-même appelait de ses vœux. En 1921,
dans Psychologie des masses et analyse du moi, il n'écrivait
pas autre chose : « Il est facile d'énoncer en une
formule la différence entre une identification au père et un
choix d'objet portant sur le père. Dans le premier cas, le père
est ce que l'on voudrait être, dans le second, ce qu'on voudrait
avoir. Ce qui fait donc la différence, c'est que la liaison
s'attaque au sujet ou à l'objet du moi. C'est pourquoi la première
de ces liaisons est possible, préalablement à tout choix d'objet
sexuel. Il est bien plus difficile de donner de cette distinction
une présentation métapsychologique visualisable » [15].
Peut-être est-ce là tout l'effort engagé dans ce texte de 1922
qui vous apparaît comme un triptyque inquiétant, un effort devant
cette difficulté métapsychologique, qui prend effectivement
un détour inattendu si l'on considère que Freud s'y attelle
par une question qui semble défier ce qui, à chacun de nous,
se donne la plupart du temps comme une évidence ; car,
en fait, quel est donc l'objet de la jalousie ?