S'abonner
Commander un N°
Obtenir un article
Proposer un article
Nous contacter
 
Libres cahiers
X. L'OBJET DE LA JALOUSIE (L'article choisi)
 

Pile et face de J.-B. Pontalis

La jalousie peut bien changer d'objet, se fixer sur celui-ci, sur celui-là - un bien, un héritage, une femme, un enfant, un père, un frère -, elle diffuse, s'étend à tout ce qui s'offre à elle, elle est une passion mais une passion à la fois fixe et errante, ravageante, destructrice, autodestructrice, une passion criminelle qui n'épargne rien.

Quelques années après la publication de L'étrange cas du docteur Jekyll (Jekyll et Hyde, ces deux faces du même), Robert Louis Stevenson écrit Le Maître de Ballentrae [1]. Une grande part de l'action se situe en Écosse. En 1745, date où commence le récit sous-titré A winter tale - l'auteur préférait le mot tale, plus proche du conte, à celui de roman -, c'est la guerre ; deux hommes se disputent le pouvoir : le prince Charles, descendant des Stuart, et le roi George, de la dynastie des Hanovre. Le pouvoir ne se partage pas, il ne peut y avoir qu'un seul maître : le prince sera vaincu.

Dans un manoir du Sud-Ouest de l'Écosse, au cœur d'un domaine qui n'est pas loin de péricliter, demeure un vieux lord, le Maître déclinant de Ballantrae, entouré de ses deux fils, James et Henry [2], et d'une jeune fille, Miss Alison, orpheline et riche héritière, destinée à épouser celui des deux frères qui, prenant la place du Lord, sera le maître du domaine, le tenant du titre. Au demeurant, c'est déjà lui, James, qui porte le nom de « Maître ». Cela lui revient de droit : il est l'aîné.

Mais d'abord quel parti prendre ? Celui du roi George, dont la légitimité est plus grande, ou celui du prince Charles venu le combattre ? Premier « Pile ou Face » d'une longue série : « Je ne connais pas de meilleur moyen, dira James, d'exprimer mon mépris de la raison humaine. »

Toute l'orientation de nos vies dépendrait-elle de ce jeu-là, à commencer par notre venue au monde ? Pourquoi l'un est-il l'aîné et l'autre le cadet, pourquoi lui en premier et moi en second ? Pourquoi James est-il, ostensiblement, le préféré du père ? Le petit Henry aurait-il été celui de la mère dont nous ne savons rien sinon qu'elle est morte ?

« Face, je pars, pile, je reste », dit Henry. La guinée en or est lancée et retombe côté pile. « »a t'apprendra, Jacob », persifle James, qui n'a pas oublié l'histoire d'Ésau se faisant voler son droit d'aînesse. Tel est le point de départ de la discorde entre les deux frères. Ce qui s'est passé auparavant dans l'enfance reste pour nous, lecteurs, à l'arrière-plan et c'est tant mieux, en un sens : ainsi tout s'accomplit au présent, l'affrontement ne cesse d'être actuel.

Alison comprend dans l'instant que ce « pile ou face », cette signature du hasard qui exige une obéissance inflexible à l'arbitrage, à l'arbitraire du sort, marquera à jamais une rupture : elle jette la pièce d'or au milieu du blason familial qui orne une grande verrière. Il est désormais fendu. La signature du hasard est celle du diabolon, celui qui divise, sépare, désunit. Ce jour-là, la mésentente - que dis-je ? la guerre, le duel entre les deux frères - ne peut que s'aggraver, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Le diable a gagné la partie. La faille, la cassure, la brisure : lequel d'entre nous peut se prévaloir d'être un, d'avoir une identité, une seule ?

Je ne souhaite pas résumer le roman d'autant que j'en serais incapable [3]. Plus encore que L'île au trésor, il est riche en aventures qui nous conduisent hors d'Écosse, à New York, chez les Indiens, parmi des pirates« Mais ce qui les relie, c'est toujours l'affrontement des frères ennemis. Parfois on peut croire - espérer ? redouter ? - qu'il s'apaisera ou s'achèvera faute de combattants. Pas du tout, il reprend, plus intense. Plusieurs fois, James est donné pour mort : d'abord lors du combat auprès du prince Charles, puis à l'issue d'un duel - à l'épée, celui-là - livré au cours d'une nuit d'hiver, à la lueur des flambeaux (scène admirable) ; et encore à la toute fin, alors que, poursuivi par son frère et trahi par ceux censés le protéger, James est mis sous terre, voici qu'il ressuscite [4]. Le diable serait-il immortel, dans sa transgression des règles qui visent à régir les relations humaines, dans son ignorance souveraine de celles de la Nature ?

Qu'est-ce qui les oppose donc à ce point, ces deux frères ? Le plus évident tient à leur différence de caractère. James est un joueur couvert de dettes, un coureur de filles, il est beau, insolent, manipulateur, extrêmement courageux aussi. Même ceux qui le méprisent ne résistent pas à la fascination qu'il exerce [5]. En comparaison avec lui - comme si, dès qu'il est question du cadet, on ne pouvait s'empêcher de le comparer à son aîné« - Henry apparaît bien terne. C'est un garçon renfermé, peu loquace, gérant scrupuleusement, sou par sou, la propriété familiale. Un petit gestionnaire face à un grand aventurier. L'un, tout au long, met sa vie en péril, l'autre reste à la maison. Le maître et l'esclave«

Au-delà de l'opposition des caractères, au-delà de la possession du titre de Maître, au-delà même de la place à occuper auprès du père, ne serait-ce pas la femme, en la personne d'Alison, qu'il s'agirait de posséder ? De posséder, car il n'est guère question d'amour dans toute cette histoire, à moins que le seul amour soit celui qui entretient le feu de la haine entre les frères.

Alison est promise à l'aîné, elle est attirée par lui. Mais quand James, à la suite du duel nocturne, est laissé pour mort, elle deviendra l'épouse d'Henry. Elle lui donnera deux enfants, une fille et un garçon. Tout alors paraît rentré dans l'ordre. Le diable aurait-il, cette fois, perdu la partie ? Ce serait mal connaître ses pouvoirs. Il ne s'avoue jamais vaincu. James, le « diabolique », James, décidément plus fort que la mort, revient. Il dénigre son frère, il l'humilie publiquement, l'offense, il affirme que c'est lui qu'Alison aime, il s'emploie avec succès à ce que le petit garçon d'Henry s'attache à sa personne ; il se montre expert dans l'art de semer la zizanie. Diviser, toujours diviser : il est le Maître.

Quel est l'objet de la jalousie ? les deux frères sont jaloux l'un de l'autre, comme pourraient être jalouses les deux faces de la pièce d'or. Chacun veut s'approprier la jeune femme, le petit garçon, le domaine, le titre de Maître de Ballantrae. La jalousie peut bien changer d'objet, se fixer sur celui-ci, sur celui-là - un bien, un héritage, une femme, un enfant, un père -, elle diffuse, s'étend à tout ce qui s'offre à elle, elle est une passion, mais une passion à la fois fixe et errante, ravageante, destructrice, autodestructrice, une passion criminelle qui n'épargne rien. Un piège qui broie.

A la fin du livre, que se passe-t-il ? Au bout du monde, au cœur d'une jungle, pleine de dangers et de menaces, deux hommes reposent, enfin réunis, sous une même dalle. Ils se nomment James et Henry, « ennemis fraternels », dit la stèle ; appelons-les « Pile et Face ». On peut imaginer qu'ils s'étreignent. Mort, serait-ce là ta victoire ?


Il y a un peu plus d'un an de cela, je notais sur mon carnet (voulais-je m'assurer de ne pas l'oublier ?) le sujet de mon prochain livre : « Il aura pour titre Frère du précédent ». J'avais des motifs personnels - ma relation avec mon propre frère, qui fut tumultueuse, et, en écho, le souvenir, demeuré étrangement présent, d'une analyse poursuivie bien des années auparavant - pour que ce sujet s'impose à moi comme une évidence, comme un thème à traiter sans tarder. à traiter, pour m'en guérir.

Pendant les mois qui suivirent, une vive excitation me gagna sans que je puisse m'atteler à la tâche dont je pressentais qu'elle serait longue et difficile. Alors, je différais, m'empressant de remettre aux éditeurs, bien avant la date limite fixée, des textes courts, à ma portée : articles destinés à des revues, préfaces« Plus tard, bien que j'aie d'abord décliné la proposition qui m'était faite, j'écrivis même, en n'y trouvant pour une fois que du plaisir, un petit livre. Partie toujours remise pour Frère du précédent. Des amis auxquels j'avais fait part de mon projet m'interrogeaient : « Alors, où en es-tu ? » J'esquivais, incapable aussi bien de renoncer au dit projet que de m'engager dans sa réalisation.

J'avais établi des listes de livres mettant en scène des couples de frères (je voulais deux frères, pas plus, l'aîné et le cadet), qu'il s'agisse d'individus réels ou de personnages de romans. La liste s'allongeait, allant d'Abel et Caïn, d'Ésau et Jacob, d'Étéocle et Polynice, de Romulus et Remus, de Britannicus et Néron, à Henry et William James, à Marcel et Robert Proust, en passant par Pierre et Jean de Maupassant, Antoine et Jacques des Thibault, Louis XIII et Gaston d'Orléans, Louis XIV et Monsieur« Presque pas de jour où quelque « couple » ne me revint en mémoire. Je m'interrogeais sur l'origine et la survivance du droit d'aînesse, j'achetais des ouvrages retraçant l'histoire du duel ; il me semblait qu'il n'y avait d'autre guerre que fratricide, pas seulement les guerres civiles ou de religion, comme si l'homme à abattre était avant tout son presque semblable ; je me promettais de relire Totem et tabou : pourquoi Freud faisait-il de l'alliance entre les frères, une fois accomplis le meurtre du père et sa dévoration, le fondement du lien social ? Les frères n'allaient-ils donc pas se battre entre eux, avides de pouvoir, de conquêtes ? Je n'en démordais pas, trouvant dans l'actualité de quoi renforcer ma conviction : toute société, tout groupe humain sont essentiellement fratricides. Pour un peu, j'aurais vu là l'origine de la violence, de la torture, de l'assassinat.

à ce train-là, les rayonnages de ma bibliothèque allaient déborder de frères ennemis, de frères rivaux toujours prêts, eux, à s'entretuer ; j'avais du mal à en trouver qui soient amis, prêts, eux à s'entraider : Vincent et Théo Van Gogh peut-être, ou les Goncourt, mais c'était leur méchanceté qui les unissait, ces deux-là.

Ah ! comme la formule : « Je l'aime comme un frère » me paraissait mensongère ! Et quelle dénégation dans l'appel à la fraternité universelle ! Qui donc avait, plus justement, parlé de « frérocité » ?

Je n'ignorais pas pour autant - d'ailleurs ceci expliquait sans doute cela - qu'il existait une proximité, incomparable à toute autre, entre frères nés d'une même mère, héritiers d'un même père. Frères de sang, disait-on. De sang : leur relation ne pouvait-elle être que sanglante ? N'était-elle si intense, si tenace - comme si elle les tenait l'un et l'autre, l'un à l'autre - que parce qu'elle était fondée sur une concurrence native, sur une jalousie haineuse, sur une volonté de vengeance ? Une rivalité venue de l'enfance qui pouvait se masquer un temps pour se révéler à la moindre occasion dans sa violence nue. Et sur quoi reposait-elle, cette rivalité jalouse ? N'était-elle qu'une résurgence du « complexe nucléaire », cet œdipequi, décidément, ne se décline jamais au passé ? Un déplacement de la figure du père sur celle du frère ? Une haine détournée, plus facile à accepter car moins frappée d'interdit ? Un désir toujours en quête de preuves d'être le préféré de la mère, l'élu du père ? Oui, tout cela était vraisemblable, je l'avais plus d'une fois vérifié. N'empêche, je pensais qu'il devait y avoir autre chose en jeu sans pouvoir saisir en quoi consistait cet « autre chose ».

Je me souvenais que naguère je m'étais intéressé à une nouvelle de Conrad, Le Duel, qui raconte l'affrontement répétitif de deux officiers de la Grande Armée, de deux frères« d'armes. Quand pour un moment cessait le duel entre nations, le duel entre eux prenait aussitôt le relais. Je me suis intéressé aussi, quelque temps plus tard, mais sans faire alors de rapprochement avec la fraternité, à Jekyll et Hyde, à Frankenstein et sa créature. Hyde était-il un double du Dr Jekyll, le monstre un double du Dr Frankenstein ? Le frère serait-il un double, un autre trop semblable, tel un miroir déformant dans lequel nous refusons de nous reconnaître : « Ce n'est pas moi ! et pourtant si c'était bien moi ? »

Pas de doute : ce thème du couple fraternel m'occupait depuis longtemps. Le Maître de Ballantrae figurait en bonne place sur ma liste. Je n'avais jamais lu ce roman, pourtant très connu, célébré. Je savais seulement par ouä-dire qu'il contait l'histoire d'une lutte à mort entre deux frères. Je pressentais que j'y trouverais au moins un commencement de réponse à ce que je cherchais confusément, que ce livre devait être quelque chose comme l'archétype du sujet qui me tenait à cœur, mais je ne cessais d'en remettre à plus tard la lecture. Toujours, en moi, cette incapacité à aborder la question de front, à engager avec mon propre livre, auquel j'avais pourtant fixé rendez-vous, un duel dont je sortirais vainqueur. Non, je restais depuis des mois au bord du terrain.

La proposition que m'ont faite les Libres cahiers de contribuer à leur numéro consacré à la jalousie a levé ma réticence. De là les quelques pages qu'on vient de lire où j'évoque Le Maître. Peut-être d'avoir pu les écrire, non sans m'y être repris plusieurs fois, me permettra-t-il de mener à bien mon enquête. Peut-être un jour parviendrai-je à écrire Frère du précédent. Peut-être« Notant ceci, je me dis que je ne fais que poursuivre mon analyse ; demeure l'incertitude de trouver sa solution.


Souvenir d'une autre analyse - à moins que ce ne fût, pour une grande part, la même -, une analyse qui remonte à une vingtaine d'années.

Hubert est revenu la veille d'un petit village du Sud-Est où il a assisté à l'enterrement de son frère aîné Julien. « Il n'y avait pas grand monde, juste quelques voisins, qui ne l'aimaient guère, précise-t-il, on les comprend : quand il avait bu deux verres de trop, il les insultait après les avoir encensés quelques jours auparavant. Quelques voisins et moi. » Je me souviens avoir aussitôt pensé que le voisin, le voisin le plus proche, malgré les kilomètres qui séparaient les deux frères, et surtout en dépit de leur brouille, c'était lui, Hubert, mon patient qui se montrait toujours si aimable avec moi, si attentif à ne pas faire de vagues et soucieux de me plaire.

Brouillés, les deux frères l'étaient depuis des années. Ils avaient cessé de se voir, de se parler, de s'écrire. Mais Hubert, lui, ne cessait de me parler de ce frère qu'il traitait de malfaisant, de pervers, de diabolique. « Je ne connais rien de plus horrible, me disait-il, que d'être pris comme objet de haine. Pourquoi m'en veut-il à ce point ? Parce que j'ai mieux réussi que lui auquel nos parents prédisaient un brillant avenir et qui n'a jamais fait qu'errer, que végéter, jusqu'au naufrage des dernières années : la drogue, l'alcool ? Alors ce serait chez lui de la jalousie, de l'envie ? Je crois qu'au fond il m'en veut d'être né, qu'il ne l'a jamais admis, qu'il ne tolère pas que je sois sorti du même ventre que lui, qu'il ne devrait pas y avoir de mère pour deux, qu'il y en a un de trop. Bon, d'accord. Mais pourquoi est-ce que ça me fait souffrir ? Après tout, je pourrais me réjouir qu'il m'envie, y voir un signe de ma victoire. - De votre victoire ? - Oui, d'avoir pris le dessus sur lui. Au lieu de cela, je me sens sa proie. Je vous l'ai dit : l'objet de sa haine. » Dans son intonation, c'était le mot objet qui était souligné.

Je me disais qu'Hubert était comme possédé par l'image de ce frère « diabolique »« Ne s'agissait-il que d'une image ? Il était si convaincant quand il me racontait les mauvais coups que Julien lui avait portés, les malversations qu'il avait subies, que j'étais tout prêt à prendre son parti, à me placer du côté de la défense et protection du « bon », victime du « méchant ». J'avais tant aimé le Rousseau des Confessions«

Et puis je me ressaisissais : « Personne n'est innocent. Le monde n'est pas manichéen. Oublie Rousseau ! Il y a sûrement chez Hubert une haine bien masquée qui ne soit pas seulement réactive à celle dont il se dit la victime. » De cette haine supposée je ne trouvais pas de trace. « Dans le transfert », comme on dit, non plus. Il me fallut du temps pour m'apercevoir que, s'agissant d'Hubert, sa manière de « prendre le dessus » sur moi était de m'empêcher de ressentir à son endroit la moindre irritation, de dire quoi que ce soit susceptible de le blesser. Puisqu'il ne manifestait pas d'agressivité, je n'allais quand même pas, moi, le bousculer. Pas de vagues, pas d'éclats, le calme, la bonne entente. être un frère qui n'en soit plus un faux.

Surtout ne pas devenir un objet de haine. être un allié.

Un allié contre qui ? Contre le mauvais frère, bien sûr. Laissé seul, Hubert serait sans défense. Mais, au-delà de la personne du frère, quelle force obscure fallait-il affronter ? Je n'étais pas pressé de lui donner un visage, un nom à cette force obscure, et même je m'y refusais, pressentant qu'elle dépassait les personnes, qu'elle les traversait. Pour un peu j'aurais parlé de force du destin.

Dans les générations précédant celle de Julien et d'Hubert, les brouilles entre frères, entre sœurs, s'étaient succédées. De quoi faire croire en la répétition inconsciente, de quoi adhérer aux théories du transgénérationnel dont je n'étais pourtant pas un adepte. Ce mot de brouille qui revenait souvent dans les propos d'Hubert m'arrêtait. Je pensais au brouillard qui voile, fait disparaître les formes, à la buée sur les vitres, à la vue qui se brouille, à la mémoire qui confond les époques, je pensais à l'incompréhension. Il fallait que je cesse de comprendre Hubert. Il m'y aida, involontairement.

Il lui arrivait de se plaindre - c'était toujours ses premiers mots au début d'une séance - de l'indifférence, voire du mépris des passants : « Tenez, en arrivant chez vous, un homme, alors que j'allais entrer dans votre immeuble et que lui en sortait, a fermé brutalement la porte cochère, votre précédent client, sans doute. J'avais envie de lui crier : "Mais j'existe, quand même !" » Chez moi, il avait trouvé des oreilles grandes ouvertes et bienveillantes, il était sûr, trop sûr, d'exister pour lui-même, d'être reconnu dans ce qu'il avait d'unique, jusqu'à se croire mon fils unique. Mais ce mot de « client », léché comme en passant, laissait poindre un rien d'hostilité en même temps qu'il me rabaissait : je feignais d'être sensible à la souffrance de mes patients, pas du tout, je n'étais qu'un commerçant en quête d'une clientèle.

Le frère fut bientôt loin d'être le seul ennemi. Plus d'une de ses relations de bureau n'était qu'un « faux cul », son patron un incapable arrogant, ses amis d'enfance des égoïstes, qui ne s'arrangeaient pas avec le temps ; les femmes, une fois passés les premiers jours, et ils passent vite, toujours la tête ailleurs - « Ailleurs qu'avec vous ». Il n'apprécia pas ma remarque prononcée, je dois le dire, avec quelque agacement.

C'est qu'il commençait à m'irriter cet homme qui n'était plus pour moi ce malheureux, ce pauvre Hubert. Me revenait à l'esprit tout ce qu'il m'avait confié de sa difficulté à émerger le matin du sommeil ou de ses rêves - dont il ne parlait jamais, y avait-il en eux trop de manifestations de haine ? « Au lever, le monde entier m'est hostile. Je ne supporte pas le moindre bruit, je ne dis pas un mot à ma femme en prenant mon petit déjeuner, j'ai peur que le courrier ne m'apporte que des lettres recommandées avec accusé de réception, ça n'est jamais bon signe, ça, il me faut une heure ou deux avant que je puisse mettre le nez dehors, aller à mon travail. Oui, c'est comme un sas, j'ai besoin de cet espace, de ce temps mort ». Je répétais : « De ce temps mort » sans que ces mots rencontrent le moindre écho.

Longtemps, l'aveu de son incapacité matinale à rejoindre le monde extérieur m'avait ému. Comme il avait du mal à naître au monde, à ce monde, comme il avait du mal à naître ! à venir au monde pour y être accueilli ! à ce malheureux peut-être, il eût fallu une bonne mère, chaleureuse, compréhensive. Je l'étais.

Maintenant je voyais les choses autrement. Ce dont souffrait Hubert - car je ne méconnaissais quand même pas sa souffrance -, ce n'était pas tant d'avoir été maltraité par son frère, mal aimé par sa mère (« Julien était son préféré, j'en ai mille preuves »), négligé par son père (« Toujours plongé dans ses livres, celui-là »), c'était de ne pas avoir été reconnu dans sa différence. Au moins, s'attribuer la figure de l'enfant maudit lui assurait-il cette différence. C'est ça qui est terrible dans les familles, c'est qu'on se trouve contraint de se différencier. Comment sortir de cette maison indivise qu'est toute famille ? Hubert ne pouvait pas occuper la place de son aîné, le fils chéri, à moins d'en être une pâle réplique.

J'appris tardivement qu'après Julien, la mère souhaitait une fille. Fausse couche ? Morte à la naissance ? Hubert ne savait pas. Mais cette fille fantôme, cet enfant des limbes était en lui. Je pensais qu'il lui avait fallu prouver qu'il était un garçon, montrer à tout prix qu'il n'était pas la petite sœur de son frère aîné. Travailler dur, gravir les échelons dans sa profession, se marier jeune, avoir des enfants, faire du sport, que sais-je ? Il m'apparaissait que toute sa vie, sa « réussite » ne visait qu'à écarter, prévenir toute incertitude concernant son sexe. « Je me demande, me dit-il un jour, si Julien n'était pas homosexuel. »


J'ai enfin achevé la lecture du Maître de Ballantrae et voici que tout s'entremêle. Je vois des analogies entre le roman et l'analyse d'Hubert (coïncidence : l'initiale des prénoms des frères H et J était la même). Je retrouve dans mes propres démêlés fraternels des traces des deux histoires. Oui, ces démêlés s'entremêlent. Tout se « brouille ».

Curieusement j'ai omis de rapporter ce que m'avait dit Hubert en revenant de l'enterrement de son frère : « J'y étais allé pour la forme, pour que quelqu'un de la famille - il n'y avait plus que moi - soit présent. J'étais tout plein de ressentiment et, je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai voulu dire quelques mots sur la tombe. Nous avions lu, enfants, des albums de Zig et Puce découverts dans un grenier. Nous nous étions répartis les rôles : il serait Zig, je serais Puce. Et voilà qu'après avoir dit publiquement que mon frère n'était pas d'un caractère facile - ses voisins en savaient quelque chose -, j'ai dit, mais qu'est-ce qui m'a pris, je vous le demande, qu'est-ce qui m'a pris ? « Adieu, mon vieux Zig », dans un sanglot. »


J'imagine qu'aujourd'hui Zig et Puce, comme James et Henry le furent au fin fond de la jungle, sont enterrés sous la même dalle dans le petit cimetière paisible du Sud-Est. Entre eux plus de différence, plus de différend. Face et pile ne font plus qu'un. L'autre est devenu soi. à moins que le duel féroce entre les morts ne se poursuive sans fin. Allez savoir !

Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces Nos héros, s'étreignant méchamment, ont roulé, Et leur peau fleurira l'aridité des ronces. [6]

J.-B. Pontalis

[1] R. L. Stevenson, Le maître de Ballantrae (1881), présenté, traduit et annoté par Alain Jumeau, postface de Jean Echenoz, coll. « Folio classique », Gallimard.

[2] Clin d'œil de Stevenson à son ami Henry James, frère cadet de William.

[3] Antonin Artaud y est parvenu en quelques pages d'un scénario destiné à une adaptation cinématographique du Maître«, projet qui ne se réalisa pas. On trouvera ce scénario, écrit en 1929, dans un Cahier de l'Herne consacré à Artaud et dans le tome III de ses œuvres complètes (Gallimard). Sous le titre Le Vagabond des mers, un film a été réalisé par William Keighler en 1953 avec Errol Flynn dans le rôle du Maître«

[4] Épisode invraisemblable, certes, « fantastique » comme on peut en lire dans les contes.

[5] Jean Echenoz, dans sa brillante postface (op. cit.), avoue son faible pour James, ce « cynique », ce « pervers », cette « crapule ». Et le principal narrateur du roman, l'intendant Mackellar, bien qu'il soit tout dévoué à Henry, dont il prend toujours le parti, n'échappe pas, in fine, à la séduction de James.

[6] C. Baudelaire, « Duellum », in Les fleurs du mal.

 

 
Sommaire   Préambule
 

    l Membres de l'association Libres Cahiers l Comité de rédaction l Éditeur l Mentions légales l Accueil l