| La
psychanalyse peut-elle donner une impulsion nouvelle, à
chacun de nous dans son activité thérapeutique ?
Comment peut-elle - et elle seule - éclairer les formes
actuelles de la psychopathologie dans son ordinaire de la pratique,
formes infiniment changeantes et variées puisque toujours
solidaires d'une histoire subjective singulière ?
Et comment la communiquer et l'écrire pour que la compréhension
théorique des obscurs processus psychiques qu'elle permet,
donne lieu chez le lecteur à un engagement différent,
et à une autre manière d'être avec son patient ?
Comment à la suite de Freud, porter au cœur même
de la relation thérapeutique un peu de cet espoir, voire
de cette certitude de dénouer les forces destinales de
la maladie humaine ?
Face à ces questions, les rédacteurs de cette revue
trouvent une ouverture essentielle dans un réamarrage de
la pensée psychopathologique au texte freudien. Qu'est-ce
que cela veut dire ? Certainement pas un « retour
à Freud » que des générations
successives de psychanalystes ont déjà entrepris
avec la plus grande fécondité. Moins encore une
nostalgie passéiste des commencements qui se nourrirait
de la conviction qu'une vérité définitive
serait enfermée dans la doctrine originaire. Simplement,
qu'au-delà des formulations théoriques qui donnent
à la science analytique ses fondements conceptuels, le
texte freudien ne cesse de déployer une méthode
d'appréhension des processus psychiques inconscients, méthode
révolutionnaire qui en appelle à des outils de travail
aussi étranges que la chose qu'ils explorent, aussi exposés
à la résistance, au refoulement et à la destruction
que la chose inconsciente : des outils de pensée qu'il
nous faut sans cesse réévaluer, reforger ou renouveler…
La méthode analytique se fonde, depuis l'écoute
des discours et l'observation des symptômes, sur un travail
de pensée composite qui consiste en une représentation
des processus psychiques inconscients, puis en une déliaison
de ces représentations. A la faveur de ce travail de représentation-déliaison,
deviendront perceptibles à l'esprit, et les structures
psychiques élémentaires soutenant ces processus,
et les mouvements pulsionnels qui les animent. Travail infini
à la mesure même de la complexité et de la
profondeur de l'appareil de l'âme. « La Psyché
est étendue, n'en sait rien » [1],
reconnaissait Freud à la fin de sa vie. Ce que nous désignons
comme formations inconscientes, instances psychiques, sexualité
infantile, sont les forces et formes où se condensent chez
l'homme les aléas de sa nature et de son histoire personnelle,
avec le déséquilibre déterminant la maladie
psychique plus ou moins grave qui peut être son lot. Ces
forces et ces formes, la théorie les inscrit et les conserve
au fur et à mesure de leur découverte ; mais
il appartient à la méthode d'en assurer le renouvellement
si, sortant du champ que la psychanalyse a déjà
balisé, elle vient s'éprouver aux lieux mêmes
où les soins se prodiguent, où les patients déposent
l'étrangeté de leurs souffrances, où les
praticiens, en s'engageant dans l'expérience transférentielle,
en supportent l'adresse et en assurent le déchiffrement.
Prenons « Un enfant est battu [2] »
: parmi les nombreuses questions abordées, celle
concernant le fantasme y est la plus centrale. Et même si
l'examen de cette formation psychique si singulière, à
cause bien sûr de l'importance que le fantasme occupe dans
l'organisation de la vie psychique, hante de nombreux autres textes
freudiens, c'est dans « Un enfant est battu »
que Freud en donne le développement métapsychologique
le plus complet, en même temps qu'il en figure, avec le
plus de précision, la variété des manifestations
psychopathologiques. Démarche métapsychologique
et exploration psychopathologique, ces deux mouvements ou ces
deux temps de la méthode psychanalytique restent là
solidaires, ce qui ne veut pas dire harmonieux, car la pensée
analytique, pour traiter le conflit psychique, doit l'inscrire
dans sa procédure même : la chose inconsciente
la contraint à résister à ce qu'elle avance.
Le fantasme importe au clinicien, et par son contenu, et par les
opérations complexes et les remaniements décisifs
que son organisation induit dans la vie psychique. Par son contenu,
il nous expose à la permanence de la sexualité infantile
et de ses objets originaires, à la violence des pulsions
partielles qui en ont été les précurseurs
(comme par exemple, le sadisme que Freud désigne comme
sexuel présexuel), à l'étrangeté enfin
des motions libidinales masochistes, narcissiques, qui en constitueront
le destin. Au polymorphisme inouï qui gouverne la psychosexualité,
à la défusion inconcevable qui règne entre
les processus primaires œuvrant dans l'inconscient, le fantasme
apporte une expression commune minimale : « être
battu », c'est « être aimé »,
encore et toujours, car l'accomplissement de cette exigence libidinale
est la condition même d'« être vivant ».
Et entendre dans les conduites les plus (manifestement) destructrices,
ou dans les retraits les plus (apparemment) narcissiques, le déguisement
le plus extrême de cette exigence libidinale fondatrice,
c'est ce que nous prescrit une relecture de ce texte, ce que nous
indiquent, unanimement, les auteurs qui ont collaboré à
cette revue : à défaut d'être pleinement
vivant, survivre.
Ce qui, avec l'organisation du fantasme et ses multiples développements,
s'inscrit dans l'appareil de l'âme, est une scène
psychique à la faveur de laquelle le sujet humain s'arrache
à l'implacable contingence de son histoire et à
la sauvagerie de son équipement pulsionnel. Au-delà
de son contenu sexuel, le fantasme importe au clinicien par la
dynamique représentative qui lui est propre : dans
les versions multiples, et peut-être infinies, par lesquelles
le fantasme s'édifie et se transforme - être aimé
ou être battu ; soi-même ou d'autres enfants ;
par le père ou par des représentants - on peut suivre
l'ensemble du développement des processus psychiques que
génère l'organisation fantasmatique : la constitution
d'un moi et donc d'une subjectivité, l'identification d'un
non-moi et donc d'une altérité, le réaménagement
des relations objectales et de leurs valeurs libidinales. Et,
parce qu'ils se sont également inspirés de ce texte
où la méthode analytique transparaît avec
tant de clarté, quel que soit le point de vue - rigoureusement
clinique ou emprunté à la métaphore littéraire
- quelle que soit la langue dans laquelle ils écrivent,
les auteurs se rassemblent autour d'une idée commune et
forte qui a donné son titre à ce numéro :
dans les formes les plus extrêmes et les plus désespérantes
auxquelles la psychopathologie nous confronte, une compréhension
et une perspective de changement - un espoir - naissent du repérage
du fantasme et de sa reprise dynamique dans un mouvement transférentiel.
Comme si l'organisation fantasmatique, en représentant
l'exigence érotique qui définit l'être humain,
était le moteur de l'appareil psychique, son « esprit
de survie ».
Comme ce premier numéro, chaque parution des Libres Cahiers
pour la Psychanalyse s'appuiera sur un texte freudien, ou plutôt
elle rassemblera des auteurs - analystes ou praticiens de disciplines
diverses qu'intéresse le rapport de la chose inconsciente
à l'objet de leurs recherches - qui, en s'inspirant de
ce texte, l'éprouveront à l'aune de leur expérience
particulière. Et souhaitons que, comme cela s'est passé
à l'occasion du fantasme, ils en fassent apparaître
une problématique encore inconnue, et ajoutent ne serait-ce
que « la lueur d'un brin de paille dans l'étable »
à la compréhension de l'esprit humain.
La création d'une nouvelle revue de psychanalyse est portée
d'abord par l'enthousiasme qui anime notre pratique. Mais elle
porte aussi un souci qui lui est propre, celui de la communication
analytique. Une exigence de lisibilité mobilise tous les
auteurs dans la rédaction de leurs articles, qu'ils offrent
à l'attention soutenue et vive du lecteur, au rythme de
sa réceptivité. La convivialité de la pensée
et de l'écriture pourrait être le schibboleth de
cette entreprise. Cependant la lisibilité a ses limites,
limites que cerne assez justement la complexité de la chose
explorée. Elle dépend aussi du lecteur, de sa bienveillance,
de sa patience à dépasser l'obscurité immédiate,
ponctuelle, d'un exposé et à attendre qu'un certain
développement de la pensée vienne après-coup
l'éclairer. Au fond, c'est cette étroite interaction
du lecteur et de l'auteur que les Libres Cahiers voudraient développer.
Telle est la condition essentielle d'une communication analytique
vivante, celle dont Freud nous a déjà donné
de faire l'expérience, autant par la clarté de son
œuvre que par l'attention que tant d'hommes lui ont accordée.
[1]
Résultats, idées, problèmes, II, PUF,
1985, p. 288.
[2] « Un enfant est
battu », Contribution à la connaissance
de la genèse des perversions sexuelles, in Névrose,
psychose et perversion, PUF, 1973. |
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