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I. L'ESPRIT DE SURVIE (L'article choisi)
 

Jadis, le Paradis de François Gantheret

Jadis, en des temps d'avant la mémoire et le temps, le paradis. Pas de menaces, pas de restrictions, les arbres regorgent de fruits, des êtres trouvent réponse immédiate à tous leurs besoins, avant même que ceux-ci ne se fassent sentir. Des êtres humains ? Pas encore, si le langage est un critère de l'humanité. Cela ne viendra que plus tard. Mais peut-être une singularité : "Dans un tel milieu, il se peut qu'il ["l'animal humain primitif"] ait surmonté la périodicité de la libido, qui caractérise encore les mammifères" [1].

Ils sont heureux et tranquilles, ces pré-humains. Ils laissent libre cours à tous leurs appétits, s'accouplent quand ça leur chante et se soucient peu de la nombreuse descendance qui en résulte : pas de pénurie à craindre. Jusqu'au jour où ... Est-ce soudainement, que le froid s'abattit sur la terre ? Ou dans une insidieuse progression ? Quoi qu'il en soit, les aliments se firent plus rares, le monde devint hostile, le temps n'était plus aux jeux sexuels libres et sans restriction. "L'humanité est devenue universellement anxieuse" [2]. La priorité était à la survie individuelle, à laquelle devait être consacrée la majeure partie de l'énergie disponible.

Laissons ici en suspens la suite de l'histoire, telle que la développe Freud en 1915, en complicité avec Ferenczi, dans la "Vue d'ensemble sur les névroses de transfert". Revenons quelques mois en arrière.

Décembre 1914. La guerre a éclaté. La plupart des collaborateurs de Freud sont mobilisés, les relations avec l'extérieur sont souvent rompues, les patients se font très rares. "Je suis bien conscient que la période de floraison de notre science a brusquement pris fin, que nous sommes entrés dans une mauvaise époque et qu'il ne peut plus s'agir que de conserver le feu dans des foyers épars, à l'état de braises, jusqu'à ce qu'un vent favorable nous permette d'en ranimer la flamme", écrit Freud à Jones [3]. Ne croirait-on pas un épisode de la "Guerre du feu" ? [4] Le monde est devenu hostile, la tribu est décimée, dans le mouvement de la recherche elle-même, là aussi, il faut survivre.

Quatre, cinq années passent. Nous sommes en Février 1919, la grande tuerie mondiale vient de s'achever. Freud annonce à Ferenczi qu'il a mis en chantier un complément aux "Trois essais sur la théorie sexuelle", qui porte sur "la genèse du masochisme". Son point de départ clinique est un fantasme plus régulièrement rencontré chez les femmes que chez les hommes, et qui accompagne la masturbation : "Un enfant est battu". La reconstruction freudienne des "étapes" successives met en scène un état initial du fantasme remontant à la très petite enfance : le père bat un enfant qui n'est pas moi. Est-ce même un fantasme ? Peut-être, dit Freud, simplement le souvenir de scènes vues, de souhaits "survenus en diverses occasions" ? Mais "ces doutes n'ont aucune importance" [5]. Ah bon ?

Cette époque originaire est bien particulière. On s'ébat, on s'affronte à des rivaux qui ne le sont que parce qu'ils peuvent entraver, par leur seule présence, les satisfactions immédiates. Il règne une sorte de sexualité brute et confuse, les organes génitaux procurent déjà des excitations, mais celles-ci ne sont guère pensables, seulement éprouvées. Une disposition qu'on pourrait dire innée pousse le garçon à vouloir copuler avec sa mère, voire lui faire un enfant, et la fille à souhaiter en recevoir un du père, mais tout cela très confusément, sans savoir comment, sans mots pour le penser : une "chose obscure qui est en corrélation avec la chose génitale" [6]. La fantaisie en question, pour autant qu'on puisse lui donner ce nom, participe vaguement du sexuel et du sadisme, mais n'en est pas vraiment : plutôt "le matériau qui donnera plus tard l'un et l'autre". Mais ...

Mais "le temps vient cependant où cette floraison précoce est endommagée par le gel". Temps de glaciation de nouveau, le monde devient hostile et l'enfant anxieux, il retire en lui-même ce qui, dans la joyeuse et féroce innocence des ébats originaires, s'adressait à l'extérieur. Là aussi, l'enfant est chassé du paradis, et le temps est maintenant à la survie.

Cette mise en scène, décidément, insiste et se retrouve dans tous les registres, et avec les mêmes mots, les mêmes images, le même décours : floraison, glaciation, survie. Quelle est la part des évènements extérieurs -notamment de la Grande Guerre- dans ce qui s'impose ainsi à Freud ? Sans doute point négligeable mais pas vraiment déterminante : plutôt un fait occasionnel, contingent, qui vient appuyer un tout autre et bien plus essentiel déterminisme : la fatalité, le destin ! Ces relations amoureuses initiales, affirme-t-il, passent essentiellement "parce que leur temps est révolu" ; parce qu'elles sont "vouées à disparaître". Il y a une temporalité extrinsèque, "destinale", qui impose sa marque, son rythme, le canevas même de son scénario, aux trajets individuels et les contraint à organiser la survie.

L'hypothèse freudienne, on le sait, s'appuie tant bien que mal sur les théories évolutionnistes, Darwin revisité par Lamarck et la "loi de récapitulation" de Haeckel. Ce qui s'impose au petit enfant, c'est l'histoire de son espèce, telle que nous l'avons vue relatée par Freud dans la "Vue d'ensemble". L'ontogenèse (le trajet individuel) récapitule la phylogenèse (le trajet de l'espèce). L'enfant doit en repasser par les étapes qui ont marqué le long chemin parcouru par l'humanité, et cette toile de fond est déterminante, elle prime sourdement sur l'accidentel. Bien plus, l'analyse ne saurait rien y faire. Elle ne pourrait que, explorant et détissant les fils noués des aventures singulières, laisser apparaître cette trame destinale. Dans l'ajout qu'il écrit, en 1914, en même temps donc que la "Vue d'ensemble", pour la préface de la troisième édition des "Trois essais", il l'affirme : "L'accidentel joue en effet le rôle principal dans l'analyse, celle-ci en vient presque entièrement à bout ; le dispositionnel [ce que porte en lui le petit humain de par son appartenance à l'espèce] transparaît seulement derrière lui comme quelque chose qui est réveillé par le vécu, mais dont l'évaluation conduit loin au-delà du domaine de travail de la psychanalyse" [7].

Lire et relire "Un enfant est battu" me procure toujours le même étonnement : pourquoi faire si compliqué ? Qu'est-ce qui contraint Freud à cet échafaudage des "temps" du fantasme ? Pourquoi ne pas se contenter de ceci : au départ, et puisqu'il semble bien que la clinique en atteste, "mon père bat l'enfant que je hais". Il ne l'aime donc pas, ce frère ou cette sœur, ce rival, il n'aime que moi. Naïve représentation d'une réalisation de désir (où le sadisme trouve son compte au passage), que bientôt les constats de la cruelle réalité viendront démentir (ce n'est pas ainsi que ça se passe, la preuve, voici un nouveau frère, une nouvelle sœur, dont mes parents s'occupent et se soucient plus que de moi), mais qui pourra perdurer au prix d'une transformation minimum, un estompage plus qu'un caviardage : "mon père" devient "on", "quelqu'un", une figure adulte indéterminée, la victime devient "un enfant", sans plus de précision, et le tour est joué, le scénario peut perdurer et procurer l'excitation masturbatoire manifeste de la phase ultime. Pourquoi faut-il interpoler cette hypothétique seconde phase, "je suis battu par le père", qui n'a "jamais eu d'existence réelle", qu'aucun souvenir ne confirme, "la plus importante et la plus lourde de conséquences", affirme Freud, pure construction de l'analyse, qui n'en est pas moins une "nécessité". Quelle nécessité ?

Choisir comme objet d'amour privilégié le parent de sexe opposé, tel est le destin, dit Freud. Et devoir abandonner ce choix d'objet incestueux, sous la pression d'une conscience de culpabilité, tel est encore le destin, voyez Oedipe. Admettons. Mais par où, par quoi, par qui passe ce fameux destin, quel est le vecteur par lequel il vient s'imposer à l'individu ? Qui souffle le vent glacé qui brutalement vient endommager la floraison précoce, porte l'interdit, la culpabilité, et oblige cet enfant devenu anxieux à abandonner sa revendication d'amour exclusif, à retourner sur lui-même le sort qu'il souhaitait au rival (mon père me bat), quitte à retrouver masochiquement dans la punition le substitut de la relation génitale espérée ? Et cela, sans autre justification que : c'est ainsi, tu devais en passer par là, amour coupable et punition, c'était écrit [8].

Par qui ? Mais, dans l'élaboration théorico-clinique qu'est "Un enfant est battu", par Freud lui-même, personne d'autre. Freud qui, avec sa "construction", écrit ce récit mythique où il crée littéralement le temps du repli, de l'ébranlement masochique interne, ce temps de naissance du sexuel, en subversion de l'innocence "sexuelle/pré-sexuelle" du début. Et, dans la cure elle-même, par l'analyste (et Freud était l'analyste de ces patients et surtout patientes dont il analyse le fantasme). Et, dans la vie, par le père (et Freud était le père d'Anna, probablement le sixième cas mentionné, mais le seul à ne point être précisé [9] ). La "conscience de culpabilité", facteur essentiel du mouvement de retrait libidinal, c'est de l'adulte, du père, de l'analyste qu'elle provient, ou du moins, c'est par eux qu'elle passe et contraint à ce mouvement de rebroussement [10] auto-érotique de ce qui, initialement et dans "l'innocence" des élans confus et impensés de la première enfance, s'adresse à lui.

Notons d'ailleurs ceci : d'une part Freud passe, sans plus d'explications, d'une affirmation d'exclusivité, de la part du petit sauvage, par rapport aux frères, à l'affirmation qu'il y a là l'expression du désir œdipien. Sans coup férir, allais-je écrire avant de m'aviser que c'est sans doute là qu'il porte le coup. Il impose une interprétation incestueuse là où, selon son propre constat, il n'y a que brutale affirmation d'être le seul aimé. Où est donc la haine pour le parent de même sexe ? Escamotée par le refoulement, qui ne laisserait apparaître que l'aspect latéral, déplacé sur les frères ? Mais nous sommes en un temps d'avant le refoulement, nous dit-il !

Sans doute sommes-nous, analystes, tous confrontés à ces appétits (pré-)sexuels originels, ces pressentiments de la génitalité qui, sous des formes diverses, tendresse, confiance, exigence d'exclusivité, viennent nous troubler secrètement, nous émouvoir, solliciter en nous le désir inavoué d'une réponse qui ne saurait être, venant de nous, que pleinement sexuelle, et qu'à moins d'être pervers nous ne pouvons que fermement refuser, et d'abord nous refuser. C'est en nous que naît la culpabilité, avant qu'elle ne s'impose au petit enfant qui est sur notre divan. Il n'est pas besoin que nous disions : "Non ! Ceci est mal, interdit, ne doit pas exister !". Il suffit que nous fassions silence, que nous maintenions le cadre analytique et notre absence de réponse. C'est la situation analytique elle-même qui produit le cycle floraison-glaciation.

La sexualité au sens plein, humain, toxique, naît en ce rebroussement masochique auquel nous nous contraignons. C'est sans doute Ferenczi qui, le premier et le plus clairement, l'a montré [11]. Sous une forme qu'il faut réinterpréter pour lui donner toute sa portée, principielle et non pas accidentelle [12], mais qui souligne l'aspect d'« introjection forcée » de la sexualité et de la culpabilité, et l'on dira même et plus justement, de la sexualité par la culpabilité, qui marque la relation de l'adulte à l'enfant, de l'analyste au patient. "Processus originaire de refoulement", dira à ce sujet Ferenczi.

C'est bien en effet d'origine qu'il s'agit ; de cette origine du sexuel qu'il ne nous faut pas penser chronologiquement, mais comme une source toujours active, de tous les instants. C'est bien pour cela que ne pouvait que s'imposer à Freud la construction de ce deuxième temps du fantasme, "mon père me bat", qui est en fait le véritable premier temps du sexuel, de ce masochisme originaire érogène à partir duquel s'installe à l'intérieur le feu sexuel, essence tourmentée et tourmentante de l'humain.

L'interpolation que Freud opère avec ce second état du fantasme, "je suis battu par le père", n'est ni un constat -il le reconnaît-, ni une nécessité logique. C'est une nécessité, certes, mais interne. Il ne peut faire autrement que d'interpréter en termes sexualisés, œdipiens. Et il s'en sent coupable : qu'est-ce qui lui fait éviter ici l'équation qui s'imposerait : je suis battu(e) par le père = je suis coïté(e) par le père ? Retenue, réticence qui trahit et porte la culpabilité, c'est elle qui sexualise. Le sexuel ne s'impose pas à l'enfant par la main qui caresse trop, par le mamelon qui s'érige dans sa bouche : mais par la retenue de la main, par la rétraction du mamelon qui a horreur de sa propre jouissance.

Retenue, rétraction, réticence : glaciation. Repli, en soi et sur soi, dans la grotte interne où l'on rapporte quelques braises, pour survivre et sauvegarder le feu. On le réanimera plus tard, quand l'on pourra ressortir. Quand on pourra retrouver ce qu'on a perdu, le plein-vent et les libres jeux. Nostalgie de ce qui n'a jamais été et espoir de ce qui ne sera jamais plus : ainsi naît le Temps, qui n'existait pas.

L'analyse scénarise exemplairement ce temps de glaciation dans lequel s'installe le feu interne de la sexualité. Elle réalise, sur sa scène intérieure, dans l'enceinte de son cadre, les conditions de l'originaire sexuel. Les chemins par lesquels est tentée une illusoire sortie de la grotte, tel le troisième temps manifeste du fantasme, sadique (mais au fond toujours masochiste, nous dit Freud), trouvent alors leur sens. D'autres, de ce fait, pourront être empruntés, moins dommageables ou moins stériles. Mais, au fond, la trame restera la même : tel est le "pessimisme" freudien.

L'esprit humain, en ce qu'il a de spécifique, le sexuel, naît de la nécessité de survie, il est cette survie elle-même. Première parole qui retentit sur la scène de l'humanité, quand viennent d'être frappés les trois coups et que le rideau se lève : "Sauve qui peut !".

François Gantheret

 

[1] S.Freud : Vue d'ensemble sur les névroses de transfert. 1915, trad. Gallimard Connaissance de l'inconscient 1986. Freud ne voulait pas publier ce douzième volet de sa Métapsychologie, resté à l'état d'ébauche envoyée à Ferenczi et tardivement retrouvé. Les commentaires de Ilse Gubrich-Simitis et de Patrick Lacoste, qui accompagnent sa publication française, retracent et commentent excellemment le trajet dans l'œuvre freudienne de cette "fantaisie phylogénétique". Je ne peux qu'y renvoyer le lecteur. Notons cependant que cette hypothèse, selon laquelle l'être (pré-) humain primitif se serait émancipé de la périodicité de la libido, c'est à dire aurait une activité et un intérêt sexuels permanents, non soumis aux périodes de rut, reste ici sans commentaire ni justification. Peut-être faut-il y voir un corrélat de l'importance toujours accordée à la prématuration, qui ferait la spécificité de cet "animal" destiné à devenir l'homme ? Notons aussi que, pour les besoins de la démonstration, la totale quiétude de cette ère de félicité semble avoir été très surestimée : quid des grands sauriens qui s'ébattaient parmi "les prêles hautes comme des palmiers" ?

[2] op.cit. p.34.

[3] Lettre du 25-12-1914, citée par Ilse Gubrich-Simitis, op.cit. p.99.

[4] Le livre de Rosny aîné est paru trois ans auparavant, version côté fiction de l'engouement de l'époque pour l'anthropologie, autour des travaux de Frazer, Boas, Goldenweiser, ...

[5] S.Freud, "Un enfant est battu", 1919, trad. fr. O.C.F. XV, p.126.

[6] Op.cit. p. 129.

[7] S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905, trad. fr. Gallimard 1987, p. 29.

[8] Voir la déclaration de Freud assénée au petit Hans : j'ai toujours su qu'un jour viendrait un petit Hans qui aimerait ardemment sa mère et considérerait son père comme un obstacle. Et la stupéfaction de l'enfant : est-ce que le Professeur parle avec le Bon Dieu, pour dire des choses pareilles ?

[9] cf l'hypothèse, étayée de manière convaincante, d'Elisabeth Young-Bruehl dans son Anna Freud, Payot 1991 p.94 sq.

[10] Le terme est de J.Laplanche qui s'est appuyé, entre autres exemples, sur "Un enfant est battu" pour étayer ce qui deviendra sa "théorie de la séduction généralisée". cf. en particulier Vie et Mort en Psychanalyse, pp.165-173.

[11] S.Ferenczi, "Confusion des langues entre les adultes et l'enfant", 1932, trad.fr. Payot, in Psychanalyse IV, pp.125-135.

[12] cf. mon texte : "Les nourrissons savants", in Incertitude d'Eros, Gallimard 1984,pp. 133-153.

 
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