Jadis,
en des temps d'avant la mémoire et le temps, le paradis. Pas de
menaces, pas de restrictions, les arbres regorgent de fruits,
des êtres trouvent réponse immédiate à tous leurs besoins, avant
même que ceux-ci ne se fassent sentir. Des êtres humains ?
Pas encore, si le langage est un critère de l'humanité. Cela ne
viendra que plus tard. Mais peut-être une singularité : "Dans
un tel milieu, il se peut qu'il ["l'animal humain
primitif"] ait surmonté la périodicité de la libido, qui caractérise
encore les mammifères" [1].
Ils
sont heureux et tranquilles, ces pré-humains. Ils laissent libre
cours à tous leurs appétits, s'accouplent quand ça leur chante
et se soucient peu de la nombreuse descendance qui en résulte :
pas de pénurie à craindre. Jusqu'au jour où ... Est-ce soudainement,
que le froid s'abattit sur la terre ? Ou dans une insidieuse
progression ? Quoi qu'il en soit, les aliments se firent
plus rares, le monde devint hostile, le temps n'était plus aux
jeux sexuels libres et sans restriction. "L'humanité est devenue
universellement anxieuse" [2].
La priorité était à la survie individuelle,
à laquelle devait être consacrée la majeure partie de l'énergie
disponible.
Laissons
ici en suspens la suite de l'histoire, telle que la développe
Freud en 1915, en complicité avec Ferenczi, dans la "Vue d'ensemble
sur les névroses de transfert". Revenons quelques mois en arrière.
Décembre
1914. La guerre a éclaté. La plupart des collaborateurs
de Freud sont mobilisés, les relations avec l'extérieur
sont souvent rompues, les patients se font très rares.
"Je suis bien conscient que la période de floraison de
notre science a brusquement pris fin, que nous sommes entrés
dans une mauvaise époque et qu'il ne peut plus s'agir que
de conserver le feu dans des foyers épars, à l'état
de braises, jusqu'à ce qu'un vent favorable nous permette
d'en ranimer la flamme", écrit Freud à Jones [3].
Ne croirait-on pas un épisode de la "Guerre du feu" ? [4]
Le monde est devenu hostile, la tribu est décimée,
dans le mouvement de la recherche elle-même, là aussi,
il faut survivre.
Quatre,
cinq années passent. Nous sommes en Février 1919, la grande tuerie
mondiale vient de s'achever. Freud annonce à Ferenczi qu'il a
mis en chantier un complément aux "Trois essais sur la théorie
sexuelle", qui porte sur "la genèse du masochisme". Son point
de départ clinique est un fantasme plus régulièrement rencontré
chez les femmes que chez les hommes, et qui accompagne la masturbation :
"Un enfant est battu". La reconstruction freudienne des "étapes"
successives met en scène un état initial du fantasme remontant
à la très petite enfance : le père bat un enfant qui n'est
pas moi. Est-ce même un fantasme ? Peut-être, dit Freud,
simplement le souvenir de scènes vues, de souhaits "survenus en
diverses occasions" ? Mais "ces doutes n'ont aucune importance" [5].
Ah bon ?
Cette
époque originaire est bien particulière. On s'ébat, on s'affronte
à des rivaux qui ne le sont que parce qu'ils peuvent entraver,
par leur seule présence, les satisfactions immédiates. Il règne
une sorte de sexualité brute et confuse, les organes génitaux
procurent déjà des excitations, mais celles-ci ne sont guère pensables,
seulement éprouvées. Une disposition qu'on pourrait dire innée
pousse le garçon à vouloir copuler avec sa mère, voire lui faire
un enfant, et la fille à souhaiter en recevoir un du père, mais
tout cela très confusément, sans savoir comment, sans mots pour
le penser : une "chose obscure qui est en corrélation avec
la chose génitale" [6].
La fantaisie en question, pour autant qu'on puisse lui donner
ce nom, participe vaguement du sexuel et du sadisme, mais n'en
est pas vraiment : plutôt "le matériau qui donnera plus tard
l'un et l'autre". Mais ...
Mais
"le temps vient cependant où cette floraison précoce est endommagée
par le gel". Temps de glaciation de nouveau, le monde devient
hostile et l'enfant anxieux, il retire en lui-même ce qui, dans
la joyeuse et féroce innocence des ébats originaires, s'adressait
à l'extérieur. Là aussi, l'enfant est chassé du paradis, et le
temps est maintenant à la survie.
Cette
mise en scène, décidément, insiste et se retrouve dans tous les
registres, et avec les mêmes mots, les mêmes images, le même décours :
floraison, glaciation, survie. Quelle est la part des évènements
extérieurs -notamment de la Grande Guerre- dans ce qui s'impose
ainsi à Freud ? Sans doute point négligeable mais pas vraiment
déterminante : plutôt un fait occasionnel, contingent, qui
vient appuyer un tout autre et bien plus essentiel déterminisme :
la fatalité, le destin ! Ces relations amoureuses initiales,
affirme-t-il, passent essentiellement "parce que leur temps est
révolu" ; parce qu'elles sont "vouées à disparaître". Il
y a une temporalité extrinsèque, "destinale", qui impose sa marque,
son rythme, le canevas même de son scénario, aux trajets individuels
et les contraint à organiser la survie.
L'hypothèse
freudienne, on le sait, s'appuie tant bien que mal sur les théories
évolutionnistes, Darwin revisité par Lamarck et
la "loi de récapitulation" de Haeckel. Ce qui s'impose
au petit enfant, c'est l'histoire de son espèce, telle
que nous l'avons vue relatée par Freud dans la "Vue d'ensemble".
L'ontogenèse (le trajet individuel) récapitule la
phylogenèse (le trajet de l'espèce). L'enfant doit
en repasser par les étapes qui ont marqué le long
chemin parcouru par l'humanité, et cette toile de fond
est déterminante, elle prime sourdement sur l'accidentel.
Bien plus, l'analyse ne saurait rien y faire. Elle ne pourrait
que, explorant et détissant les fils noués des aventures
singulières, laisser apparaître cette trame destinale.
Dans l'ajout qu'il écrit, en 1914, en même temps
donc que la "Vue d'ensemble", pour la préface de la troisième
édition des "Trois essais", il l'affirme : "L'accidentel
joue en effet le rôle principal dans l'analyse, celle-ci
en vient presque entièrement à bout ; le dispositionnel
[ce que porte en lui le petit humain de par son
appartenance à l'espèce] transparaît seulement
derrière lui comme quelque chose qui est réveillé
par le vécu, mais dont l'évaluation conduit loin
au-delà du domaine de travail de la psychanalyse" [7].
Lire
et relire "Un enfant est battu" me procure toujours le même étonnement :
pourquoi faire si compliqué ? Qu'est-ce qui contraint Freud
à cet échafaudage des "temps" du fantasme ? Pourquoi ne pas
se contenter de ceci : au départ, et puisqu'il semble bien
que la clinique en atteste, "mon père bat l'enfant que je hais".
Il ne l'aime donc pas, ce frère ou cette sœur, ce rival, il n'aime
que moi. Naïve représentation d'une réalisation de désir (où le
sadisme trouve son compte au passage), que bientôt les constats
de la cruelle réalité viendront démentir (ce n'est pas ainsi que
ça se passe, la preuve, voici un nouveau frère, une nouvelle sœur,
dont mes parents s'occupent et se soucient plus que de moi), mais
qui pourra perdurer au prix d'une transformation minimum, un estompage
plus qu'un caviardage : "mon père" devient "on", "quelqu'un",
une figure adulte indéterminée, la victime devient "un enfant",
sans plus de précision, et le tour est joué, le scénario peut
perdurer et procurer l'excitation masturbatoire manifeste de la
phase ultime. Pourquoi faut-il interpoler cette hypothétique seconde
phase, "je suis battu par le père", qui n'a "jamais eu d'existence
réelle", qu'aucun souvenir ne confirme, "la plus importante et
la plus lourde de conséquences", affirme Freud, pure construction
de l'analyse, qui n'en est pas moins une "nécessité". Quelle nécessité ?
Choisir
comme objet d'amour privilégié le parent de sexe opposé, tel est
le destin, dit Freud. Et devoir abandonner ce choix d'objet incestueux,
sous la pression d'une conscience de culpabilité, tel est encore
le destin, voyez Oedipe. Admettons. Mais par où, par quoi, par
qui passe ce fameux destin, quel est le vecteur par lequel il
vient s'imposer à l'individu ? Qui souffle le vent glacé
qui brutalement vient endommager la floraison précoce, porte l'interdit,
la culpabilité, et oblige cet enfant devenu anxieux à abandonner
sa revendication d'amour exclusif, à retourner sur lui-même le
sort qu'il souhaitait au rival (mon père me bat), quitte à retrouver
masochiquement dans la punition le substitut de la relation génitale
espérée ? Et cela, sans autre justification que : c'est
ainsi, tu devais en passer par là, amour coupable et punition,
c'était écrit [8].
Par
qui ? Mais, dans l'élaboration théorico-clinique
qu'est "Un enfant est battu", par Freud lui-même, personne
d'autre. Freud qui, avec sa "construction", écrit ce récit
mythique où il crée littéralement le temps
du repli, de l'ébranlement masochique interne, ce temps
de naissance du sexuel, en subversion de l'innocence "sexuelle/pré-sexuelle"
du début. Et, dans la cure elle-même, par l'analyste
(et Freud était l'analyste de ces patients et surtout patientes
dont il analyse le fantasme). Et, dans la vie, par le père
(et Freud était le père d'Anna, probablement le
sixième cas mentionné, mais le seul à ne
point être précisé [9]
). La "conscience de culpabilité", facteur essentiel du
mouvement de retrait libidinal, c'est de l'adulte, du père,
de l'analyste qu'elle provient, ou du moins, c'est par eux qu'elle
passe et contraint à ce mouvement de rebroussement [10]
auto-érotique de ce qui, initialement et dans "l'innocence"
des élans confus et impensés de la première
enfance, s'adresse à lui.
Notons
d'ailleurs ceci : d'une part Freud passe, sans plus d'explications,
d'une affirmation d'exclusivité, de la part du petit sauvage,
par rapport aux frères, à l'affirmation qu'il
y a là l'expression du désir œdipien. Sans coup férir, allais-je
écrire avant de m'aviser que c'est sans doute là qu'il porte le
coup. Il impose une interprétation incestueuse là où, selon son
propre constat, il n'y a que brutale affirmation d'être le seul
aimé. Où est donc la haine pour le parent de même sexe ?
Escamotée par le refoulement, qui ne laisserait apparaître que
l'aspect latéral, déplacé sur les frères ? Mais nous sommes
en un temps d'avant le refoulement, nous dit-il !
Sans
doute sommes-nous, analystes, tous confrontés à ces appétits (pré-)sexuels
originels, ces pressentiments de la génitalité qui, sous des formes
diverses, tendresse, confiance, exigence d'exclusivité, viennent
nous troubler secrètement, nous émouvoir, solliciter en nous le
désir inavoué d'une réponse qui ne saurait être, venant de nous,
que pleinement sexuelle, et qu'à moins d'être pervers nous ne
pouvons que fermement refuser, et d'abord nous
refuser. C'est en nous que naît la culpabilité, avant qu'elle
ne s'impose au petit enfant qui est sur notre divan. Il n'est
pas besoin que nous disions : "Non ! Ceci est mal, interdit,
ne doit pas exister !". Il suffit que nous fassions silence,
que nous maintenions le cadre analytique et notre absence de réponse.
C'est la situation analytique elle-même qui produit
le cycle floraison-glaciation.
La
sexualité au sens plein, humain, toxique, naît en
ce rebroussement masochique auquel nous nous contraignons. C'est
sans doute Ferenczi qui, le premier et le plus clairement, l'a
montré [11].
Sous une forme qu'il faut réinterpréter pour lui
donner toute sa portée, principielle et non pas accidentelle [12],
mais qui souligne l'aspect d'« introjection forcée
» de la sexualité et de la culpabilité,
et l'on dira même et plus justement, de la sexualité
par la culpabilité, qui marque la relation
de l'adulte à l'enfant, de l'analyste au patient. "Processus
originaire de refoulement", dira à ce sujet Ferenczi.
C'est
bien en effet d'origine qu'il s'agit ; de cette origine du
sexuel qu'il ne nous faut pas penser chronologiquement, mais comme
une source toujours active, de tous les instants. C'est bien pour
cela que ne pouvait que s'imposer à Freud la construction de ce
deuxième temps du fantasme, "mon père me bat", qui est en fait
le véritable premier temps du sexuel, de ce masochisme originaire
érogène à partir duquel s'installe à l'intérieur le feu sexuel,
essence tourmentée et tourmentante de l'humain.
L'interpolation
que Freud opère avec ce second état du fantasme,
"je suis battu par le père", n'est ni un constat -il le
reconnaît-, ni une nécessité logique. C'est
une nécessité, certes, mais interne.
Il ne peut faire autrement que d'interpréter en termes
sexualisés, œdipiens. Et il s'en sent coupable :
qu'est-ce qui lui fait éviter ici l'équation qui
s'imposerait : je suis battu(e) par le père = je suis
coïté(e) par le père ? Retenue, réticence
qui trahit et porte la culpabilité, c'est elle qui sexualise.
Le sexuel ne s'impose pas à l'enfant par la main qui caresse
trop, par le mamelon qui s'érige dans sa bouche :
mais par la retenue de la main, par la rétraction du mamelon
qui a horreur de sa propre jouissance.
Retenue,
rétraction, réticence : glaciation. Repli, en soi et sur
soi, dans la grotte interne où l'on rapporte quelques braises,
pour survivre et sauvegarder le feu. On le réanimera plus tard,
quand l'on pourra ressortir. Quand on pourra retrouver ce qu'on
a perdu, le plein-vent et les libres jeux. Nostalgie de ce qui
n'a jamais été et espoir de ce qui ne sera jamais plus :
ainsi naît le Temps, qui n'existait pas.
L'analyse
scénarise exemplairement ce temps de glaciation dans lequel s'installe
le feu interne de la sexualité. Elle réalise, sur sa scène intérieure,
dans l'enceinte de son cadre, les conditions de l'originaire sexuel.
Les chemins par lesquels est tentée une illusoire sortie de la
grotte, tel le troisième temps manifeste du fantasme, sadique
(mais au fond toujours masochiste, nous dit Freud), trouvent alors
leur sens. D'autres, de ce fait, pourront être empruntés, moins
dommageables ou moins stériles. Mais, au fond, la trame restera
la même : tel est le "pessimisme" freudien.
L'esprit
humain, en ce qu'il a de spécifique, le sexuel, naît
de la nécessité de survie, il est
cette survie elle-même. Première parole qui retentit
sur la scène de l'humanité, quand viennent d'être
frappés les trois coups et que le rideau se lève :
"Sauve qui peut !".
François
Gantheret